‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 1 sur 272 · CHAI · texte numérisé non relu

CHAI

GHAMFORÏ

De la situation de l'homme de lettres en temps de re'volution. —

Disgrâces de la notoriété'. — De la nature des rapports des e'crivains

et des grands seigneurs au xviiie siècle. — Bon côte' de ces rapports.

— Rôle politique de Cliamfort entre les partis extrêmes,

La situation de Fliomme qui est né avec la vocation des lettres est difTicile en temps de révolution. Outre que ces grands mouvements absorbent à leur profit tout l'intérêt public, ils créent à l'écrivain des devoirs et lui opposent des obstacles d'un ordre particulier.

S'il se confine dans les lettres, s'il oublie d'être de son temps, de vivre de sa vie, de souffrir et de palpiter avec lui, s'il vient à bout de s'abstraire dans l'art et d'y demeurer sans être atteint, sans être touché jamais par l'émotion publique, on lui fait un reproche mérité de cet égoïsme. Les cœurs (Jevoués que la lutte entraîne se demandent avec colère ce que peut être celui dont la respiration est assez froide pour lui permettre de jouer solitairement de la flûte ou du flageolet quand le canon gronde, quand le' monde est en feu, quand les destinées de l'humanité s'agitent : et, se rappelant que les grands poètes de tous les

temps ont toujours été la voix même do leur époque, que Dante, Pétrarque et tant d'autres saignaient quand saignait leur i)ays, ils se ré{)ondent non sans raison que celuilà ne mérite que le mépris, et n'est point un véritable artiste dont llieure solennelle des révolutions ne passionne pas la chanson.

Que si. au contraire, comprenant que la fortune de son siècle ne doit pas s'accomplir et passer devant lui comme devant un spectateur indifférent, l'homme de lettres se met à marcher avec ou contre son temps, selon que sa conscience lui conseille de précipiter ou de retarder sa marche, soyez sur que, si généreusement qu'il se jette dans le mouvement, ce mouvement l'accueillera avec plus de défiance et de froideur qu'aucun autre.

« C'est un artiste. — se diront les gens qui ont la prétention d'être des politiques purs, c'est-à-dire de n'être propres à rien qu'à s'occuper des affaires d?s autres, — prenons garde ! cet homme qui sait chanter ne prendra pas nos airs tout faits, et peut-être va-t-il avoir la prétention de nous faire chanter les siens... »

Le gros public dira autre chose : « Quelle bizarre idée a donc passé par la tête de M. A"*"**? Comprend-on qu'un homme qui a fait de la prose et des vers avec succès, dont les drames et les comédies nous ont fait tant j'.leurer et tant rire, dont les romans ;ont si amusants quand on les lit au coin d'un bon feu, fasse la folie de s'occuper des affaires de l'État! » Et chacun de dire à M. A**"*" ce qu'on disait autreî'ois à M. Galland : « Racontez-nous plutôt un de ces contes que vous racontez si bien. »

La vérité est que. pour le plus grand nombre, l'homme • de lettres est resté quelque chose comme ce ({n'étaient les trouvères et les troubadours de l'ancien temps, c'est-àdire des joueurs de cithole ou de mandore, des ménétriers

bons à marquer les temps des divers exercices auxquels se livrent les autres , mais peu propres à y prendre part. Je ne cliarge guère le tableau, si je le charge. L'esprit humain est ainsi fait : ceux mêmes qui trouvent tout naturel qu'un marchand de souliers ou de cannelle, qu'un herboriste ou un meunier, qu'un fabricant de mérinos ou un soldat aspirent à conduire et à éclairer leur pays, s'étonnent ingénument qu'un homme de lettres, dont la mission est d'étudier et de connaître les Jiommes, ait la même ambition et se croie les mêmes devoirs.

A qui la faute?

Est-ce celle de l'homme de lettres, ou celle de la profession ? •

La faute, selon nous, n'est ni à l'un ni à l'autre. L'homme et la profession en valent d'autres, pour le moins; et je dirais que la faute en est au public, qui préjuge souvent au lieu de juger, s'il n'était convenu que le public n'a jamais tort.

Disons donc que la faute tient plutôt, cependant, à la profession qu'à l'homme.

Et en effet, cette noble profession, la plus belle, la plus périlleuse, la plus grande de toutes, pour qui sait la comprendre et l'honorer, cette profession a sur toutes les autres un grand désavantage.

Sur ce théâtre qu'on appelle le monde, au lieu d'être perdu dans la foule comme le spectateur, et de pouvoir jouir jamais du bénéfice de l'obscurité et de l'impunité commode de l'incognito, l'homme de lettres, pour peu qu'il existe, est en vue comme un acteur. Qu'il le veuille ou non, il est en scène, il appartient à la vie publique, il n'y a point pour lui de vie privée, il a toutes les disgrâces de la notoriété. Il n'a aucun des avantai^es de l'anonvme.

aucun des privilèges, aucun des mérites du silence. S'il a commis une faute, s'il a émis une erreur, s'il a fait une sottise, ou, ce qui pis est, s'il l'a dite, s'il l'a écrite, — et, étant homme, tout cela a dû lui arriver, — chacun connaît cette sottise, les échos la répètent, la publicité s'en empare, elle est imprimée, elle reste. Une sottise imprimée n'a jamais été perdue.

Cependant, le négociant, le rentier, plus heureux, peut pécher à son aise; s'il a un défaut, s'il en a mille, s'il est un triple sot, le monde l'ignore, bénéfice énorme, dont naturellement il abuse! Il peut être tout ce qu'il veut, même un homme d'esprit s'il est discret, et sait le cacher dans son monde. On le lui pardonnera comme une superfluilé peu coûteuse. Aucun parti pris fâcheux ne le sépare de ses destinées; et, le jour oi^i, sa fortune étant faite, il sent que la politique le réclame, tous les préjugés sont pour lui. Il a, d'ailleurs, en sa faveur un capital acquis, que n'a pas d'ordinaire l'homme de lettres, qui ne peut avoir que l'indépendance de l'esprit. Il a la plus précieuse des indépendances, celle qui fait croire à toutes les autres, l'indépendance d'argent. Indépendance menteuse bien souvent! Le riche ne dépend-il pas de ses écus, si le pauvre dépend de sa pauvreté ? et qui pourrait dire quel est le plus esclave des deux? et où sont les pires préjugés, de ceux de l'homme riche et de ceux de l'homme qui ne l'est pas?

Dans l'ancienne société, dans celle où Chamfort est né, où il a vécu d'abord, et qu'il a vue et aidée à mourir en partie, la situation de l'homme de lettres était pire, reconnaissons-le, qu'elle ne l'est de nos jours; et quand on pense que ce sont les lettres, à celte époque surtout dépendantes, la société d'alors n'ayant pas même admis que leur travail pût constituer une propriété, les lettres qui

vivaient du bon vouloir de quelques grands seigneurs, du bon plaisir des rois, je dis les lettres les plus hautes, quand on pense, dis-je, que ce sont ces servantes, ces mercenaires sublimes qui ont affranchi le monde et tiré des entrailles mêmes de leur servitude la liberté de la pensée, on est obligé de reconnaître que la plume est pourtant une arme glorieuse et puissante entre toutes.

Hélas! elles ont tout affranchi, hormis elles-mêmes. Ce qu'on opprime avant tout aux heures mauvaises, ce sont ces lettres, le salut de l'humanité.

Dans nos sociétés fondées sur la propriété, pour ne parler que d'une des iniquités que subissent les lettres, on n'a point voulu admettre encore que la propriété littéraire fut une véritable propriété ^.

On a eu raison peut-être. A notre époque où l'argent c'est souvent le pouvoir, et presque la noblesse, conviendrait-il que le banquier opulent fût pauvre à côté du descendant de Molière, de Corneille, de Racine, et que la propriété des Contes de fées de Perrault rapportât plus à ses possesseurs que telle usine célèbre ?

Chamfort est né dans un temps où l'homme qui naissait avec du talent devait reconnaître avant tout qu'il ne pouvait donner carrière à ce talent que s'il parvenait à lui trouver un protecteur.

On a fait un reproche à Chamfort de cette nécessité du temps, qu'il subit comme les plus fiers. Ce reproche est un non-sens à son adresse, aussi bien qu'à l'adresse de presque tous les autres, et j'imagine que les écrivains

1. Il y a un irioyen pratique d'une grande simplicité pour assurer à l'homme de lettres pendant sa vie, ou à ses he'ritiers après sa mort, le fruit, la propriété matérielle de ses œuvres, tout en garantissant à la société le droit de propriété morale qu'elle a le devoir de garder sur toute œuvre qui a vu le jour. (Voir la brochure intitulée : Ae domaine joublic payant, publiée par Hetzel, a Bruxelles.)

qui, plus à l'dise dans notre société moderne, font cette critique saugrenue de nos aïeux littéraires, n'eussent pas agi autrement queux, s'ils avaient été leurs contemporains. Je ne suis pas de ceux qui jugent déplorable l'amitié de Voltaire et du grand Frédéric, pour ne parler que de celle-là; je ne vois pas en quoi la liberté d'esprit de ce grand homme a été gênée sur les marches de ce trône, et je vois qu'au contraire la place était bonne en ce tempslà pour imposer au monde le respect des idées nouvelles. S'il est facile de condamner ainsi le passé, avec les armes qu'il nous a mises à la main, il n'est pas généreux d'oublier que ces armes, sa conquête, sont le gain de ses labeurs obstinés. Si nos grands-pères, refusant les pensions de quelques grands seigneurs, avaient trouvé plus digne de faire la corvée que d'écrire -dans ces conditions d'apparente servitude, il est à croire, d'une part, que la noblesse, qui les payait pour être éclairée et qui échangeait son argent contre leurs lumières, fut restée dans ses ténèbres, et, de l'autre, que bon nombre de ceux à qui je réponds ne sauraient pas l'orthographe.

Quand l'heure d'une révolution a sonné, quand pour une société partagée en deux camps le moment suprême de la lutte est venu, c'en est fait du parti de l'avenir, s'il ne voit que des ennemis dans le camp du passé. Il triomphera peut-être dans un jour de surprise ou de violence, mais son triomphe sera éphémère.

On- ne fonde rien dans l'ordre des faits, comme dans l'ordre des idées, sans le consentement de ceux mêmes qu'on a contre soi. Il ne suffit pas de vaincre l'ennemi. si l'on ne doit pas parvenir en outre à le convaincre. La vraie conquête de l'avenir, c'est, en même temps que la soumission des adhérents du passé, leur conversion, leur conviction changée.

Nos pères l'avaient admirablement compris, et il a peutêtre été providentiel que philosophes et écrivains fussent, avant 89, les commensaux nécessaires des nobles et des grands seigneurs. C'est ainsi, en effet, qu'ils trouvèrent de généreux, d'indispensables complices dans les rangs mômes de cette noblesse qui semblait avoir tout à perdre dans une transformation sociale.

Cette cohabitation obligée des privilégiés de l'esprit et des privilégiés de la naissance eut encore un autre résultat. On vit que, dans les deux camps, on pouvait valoir quelque chose, et, si le combat ne put être évité, si la lutte cependant fut terrible, il y eut, à l'honneur de l'humanité, des protestations contré ce qu'elle eut d'excessif. Quelques hommes courageux se jetèrent comme un pont d'une rive à l'autre, essayant de les tenir unies, et si, emportés par le torrent, ils disparurent victimes de leurs courageux efforts, la double leçon de leur vie et de leur mort ne doit pas être perdue cependant pour l'avenir.

Chamfort a été un de ces hommes. Ami sincère, ami ardent et convaincu de la Révolution, il se mit résolument à son service et lui sacrifia tout, hormis pourtant la liberté de son esprit et de sa parole.

Cette restriction ne fut pas du goût d'une époque qui, ayant tout à renverser, ne pouvait pas fonder la liberté par la liberté même et qui croyait avoir le droit de demander à ses amis tous les genres d'abdication. On oublia les services de Chamfort dès qu'on vit qu'il prétendait les raisonner. La doctrine de l'obéissance passive n'est pas une découverte moderne; elle a été de tout temps à . l'usage des pouvoirs contestés et des partis extrêmes.

C'est peut-être une question, au point de vue pratique, de savoir si, alors que deux armées sont aux mains, il y a opportunité à se jeter au milieu de la mêlée pour re-

commander la mesure au parti qui va triompher ou pour arrêter des représailles qui. peu utiles dans le présent, restent toujours à la charge de l'avenir ; ce n'en est pas une au point de vue de la morale.

Ce rôle de modérateur, un peu prématuré, j'y consens, mais intrépide, fut celui de Chamfort. La preuve que la violence est la pente des esprits faibles, c'est que, dans les cataclysmes politiques, les défaillances éclatent plus particulièrement aux extrémités des opinions que dans leur milieu. Chamfort devait prouver, contrairement à l'opinion des multitudes, que le besoin de modération dans la victoire est un gage de fermeté et de constance dans la défaite. Dans sa hâte du bien, il crut que le fleuve débordé des idées nouvelles, après avoir emporté les choses, pouvait et devait négliger les hommes. Il pensa qu'après cette grande inondation nécessaire, son cours allait pouvoir devenir bientôt régulier et que ses eaux devaient être promptement navigables. Il paya du sacrifice volontaire de sa vie cette belle illusion et refusa héroïquement de lui survivre.

Comme tous ceux qui ne servent pas aveuglément un parti et qui, au lieu de le mener, se donnent la mission purement platonique de le conseiller ou de le critiquer, Chamfort a dû être et a été, à un moment donné, calomnié par tous.

Il y a, dans toutes les révolutions, des gens excessifs. Malheureusement, il semble que, dans toutes les révolutions aussi , ces gens-là doivent fatalement avoir leur heure. La chimère des partis extrêmes étant de posséder des remèdes à tous les maux, les nations, non moins crédules que certains malades qui, lorsque le danger augmente, s'adressent à des empiriques: les nations, impatientes des lenteurs des traitements réguliers, s'aban-

CfiAMFORT.

donnent quelquefois à eux. Malheur alors à qui ne proclame pas la toute-puissance de leurs panacées !

Chamfort, esprit positif, esprit clair s'il en fut, devait être de ces derniers. Il s'en expliqua nettement, et, comme chacun de ses mots portait coup, on le jeta aux Madelonnettes pour le réduire au silence.

Il va sans dire que, d'un autre côté, les fanatiques du passé, peu touchés par sa sagesse, qu'ils savaient incapable d'un retour vers eux, furent implacables, eux aussi, et se gardèrent bien de lui pardonner le concours énergique'qu'il avait donné et qu'il entendait donner, par sa résistance même à ses excès, à la grande cause de la Révolution.

Elle est si près de nous encore, la Révolution, quoi qu'on ait fait pour l'éloigner; il est si clair qu'elle est en permanence, assise sur les ruines du passé et se riant des efforts tentés pour relever ces ruines, que le jour de l'équité n'est encore venu ni pour elle, ni pour ceux qui l'ont servie. Aussi Chamfort a-t-il, même de nos jours, contre lui tous les ennemis de cette Révolution, qui savent bien, eux, où sont ses vrais amis, et cette fraction de l'opinion révolutionnaire qui se proclame naïvement avancée, parce que, pour être plus sûre sans doute de ne jamais atteindre le but, elle a grand soin de donner à penser qu'elle le dépassera.

Biographie de Chamfort. — Sa naissance. •— Sa jeunesse. — Ses succès au collège — Réponse de Chamfort au principal des Grassins. — Ses de'buts litte'raires. — Portrait de Chamfort par Se'lis. — Chamfort fait les sermons d'un jeune abbé. — Il devient re'dacteuv du Journal encyclopédique. — Ses succès acade'miques et ses succès dans le monde. — Jugement de Voltaire sur Chamfort. — Critiques de Grimm et de Diderot. — Opinion de la princesse de Craon. — Lettre de mademoiselle de L'Espinasse. — Fragment de correspondance de Chamfort.

Sébastien-Roch-Nicolas Chamfort est né en 1741, dans les environs de Clermont en Auvergne.

Sa mère, qui était jolie et d'honorable condition, mais pauvre, remplissait dans une riche et noble famille du pays le modeste emploi de dame, disons le mot, de demoiselle de compagnie.

Elle perdit cet emploi, son unique ressource, aussitôt qu'on s'aperçut qu'elle allait devenir mère.

La malheureuse femme, quand vint au monde l'enfant dont la naissance lui coûtait si cher, n'eut pas même la consolation de pouvoir placer le nouveau-né dans les bi^as de son père.

Le nom du. père de Chamfort est demeuré inconnu. On présume, cependant, que ce fut un des membres mêmes de la famille qui congédia la mère dès que sa faute devint visible. Pas un mot, dans tout ce qui est resté de Chamfort, ne fait allusion à ce mystère, à cette douleur de sa naissance. Il est à croire que, s'il reçut jamais les confidences de sa mère à ce sujet, il dédaigna comme elle de faire un pas vers l'homme qui avait décliné à son égard

les devoirs de la paternité, et que, par une délicatesse louable , il renferma i)ieusement dans son âme ce que dut avoir de cruel pour son cœur le malheur de son origine.

Tout son amour se concentra sur sa mère, qu'il consola bientôt à force de dévouement et de tendresse.

Un critique distingué , qui ne gâte pas les figures qui ont touché à la Révolution et qui a été dur pour Chamfort principalement, lui donne ce témoignage qu'il fut bon fils, et que, jusqu'à quatre-vingt-cinq ans que vécut sa mère, elle trouva en lui un cœur tendre, dévoué et toujours respectueux, encore bien qu'elle fût à cet âge aussi vive et aussi impatiente qu'il pouvait l'être lui-même.

Ce serait offenser la mémoire de Chamfort que de lui faire un mérite d'un sentiment si naturel. Mais il faut reconnaître, cependant, qu'il y a des positions qui ne sont pas faites pour adoucir les caractères, et qui peuvent assombrir f esprit le mieux trempé. La position de Chamfort à son entrée dans la vie était de celles-là, et les critiques qui lui ont reproché sa misanthropie n'auraient pas dû oublier qu'elle avait à la fois sa raison et son excuse.

Chamfort ne porta pendant longtemps que le nom de Nicolas. Dès l'enfance, il annonçait des dispositions bril-. lantes. Ces dispositions valurent à sa mère l'offre d'une demi-bourse au collège des Grassins. Ce collège , ainsi que cela se pratique encore de nos jours, avait en province des correspondants dont la mission était de recruter à son profit les enfants qui pouvaient plus tard lui faire honneur.

Les progrès de Chamfort furent rapides. Il obtint, en rhétorique, tous les prix au grand concours, hormis pourtant le prix de poésie latine. Ce succès, si grand qu'il fût, ne fit que mettre ses maîtres en appétit. Ils trouvé-

rent qu'il ne suffisait pas à l'acquitter envers le collège, « et, dit M. Arsène Houssaye, un des biographes de Chamfort, on lui signifia que, s'il ne voulait pas, l'année suivante, doubler sa rhétorique afin d'obtenir tous les prix, il fallait renoncer à sa bourse, son seul bien. Il se résigna en |)ensant à sa mère. A la seconde tentative, il remporta les cinq prix. »

« L'an passé, dit-il, je manquai le prix des vers latins, parce que j'avais imité Virgile. Je l'ai remporté cette année, parce que j'ai imité Buchanan. » Il paraît qu'il y avait dans sa composition une certaine description du canon et de la canonnade qui ravit d'aife ses juges et enleva tous les suffrages, à l'exception du sien.

Ces succès le désignèrent dès lors à l'attention des gens de lettres et des gens du monde. Ils eurent, en outre , pour effet de déterminer son goût pour la littérature.

Le principal des Grassins, désirant faire tourner au profit de la religion les brillantes facultés de son élève, lui promit, s'il voulait se faire abbé, une abbaye; mais Chamfort refusa. « Je ne serai jamais prêtre, dit-il; c'est un costume et non un état. »

Ce fut à cette époque qu'il se baptisa du nom de Chamfort. Il fallait vivre et faire vivre sa mère. Pour y parvenir, il entreprit de faire des éducations; mais ces positions dépendantes étaient incompatibles avec son caractère et sa nature. Il avait, à ses débuts, dit un de ses camarades, Sélis, traducteur de Perse, la figure la plus charmante. Enfant de l'amour, beau comme lui, plein de feu et de gaieté, impétueux et malin, studieux et espiègle, sa bonne mine lui valait des succès qui, pour me servir de l'expression pudique de M, Sainte-Beuve, « dérangeaient le bon ordre domestique. » Après la seconde épreuve , il vit bien qu'il fallait songer à autre chose. Le hasard lui

apporta alors une ressource assez originale. Un jeune prédicateur de ses amis se trouvait fort empêché d'avoir à débiter un sermon par semaine à la cour. Gomme l'abbe avait plus d'argent et de mémoire que d'inspiration, il fut convenu que Chamfort serait son pourvoyeur, c'està-dire qu'il ferdit ses sermons pour lui. Je ne sais pas si les sermons fabriqués à cette occasion par Chamfort furent tous bons; toujours est-il qu'ils n'étaient pas chors.

Cet échange de bons offices dura entre les deux amis pendant près d'une année. A un louis pièce, c'était tout ce qu'il fallait à Chamfort et à sa mère pour ne pas mourir de faim.

Cette fabrication considérable de sermons anonymes une fois terminée, Chamfort eut besoin de distraction. Il se laissa enlever par un riche Liégeois qui croyait aimer les lettres, et qui l'emmena avec lui en qualité de secrétaire. « Vie errante est chose enivrante, » a dit un de nos poètes. Chamfort avait eu cette illusion au départ; il fut bientôt désabusé et de son Liégeois et des voyages , et ne rapporta de Cologne et de Spa que de l'ennui et la pauvreté.

Après ces diverses tentatives , Chamfort se recueillit.

« Il comprit, dit M. Tissot, que l'illustration était la seule chose qui pût effacer le malheur de sa naissance et lui donner dans la société la place que les préjugés lui refusaient. Il se précipita donc avec ardeur dans la carrière littéraire. »

Il se. fit attacher à la rédaction du Journal encyclopédique ; il participa à la rédaction du Vocabulaire français, et vécut pendant deux ans du produit de divers travaux littéraires.

Tout ce qui débutait dans les lettres concourait alors pour les prix de l'Académie française.

Si aujourd'hui la compétition de ces prix est le plus souvent abandonnée à des médiocrités exercées au .s:enre de travail particulier qui conduit aux succès académiques , cela tient surtout à ce que TAcadémie, en imposant aux concurrents des sujets déterminés, comme un pédant à son élève, renonce par cela même à obtenir jamais des travaux originaux, et se condamne à ne recevoir que des amplifications d'écolier. Si elle eût laissé libre carrière aux écrivains, en se contentant de couronner les meilleurs ouvrages éclos spontanément de leur cerveau, en dehors de tout programme, elle eût été utile peut-être et n'eût pas été réduite, dès lors, pour avoir de l'importance, à tâcher d'être un corps politique.

Chamfort était de cet avis. Mais l'usage était. inflexible. Il concourut. Le prix de poésie, remporté, en 1764, par son Épître d'un père à son fils, ^ur la naissance d'un })etitfils, et le succès de sa comédie la Jeune Indienne, le mirent en évidence.

Le Marchand de Smyrne , petite pièce qu'il fit représenter à quelque temps de là , et qui est restée au répertoire du Théâtre-Français, ajouta encore à sa réputation naissante.

Il est curieux de voir quelle réception firent à ce jeune et beau débutant, à son entrée dans la république des lettres, les citoyens de cette république que la nature de leur esprit portait plus particulièrement à la critique.

Voltaire, remarquant ses débuts, dit : « Voilà un jeune homme qui écrira comme on faisait il y a cent ans. »

Voltaire, sans doute, avait vu autre chose de lui que ses vers. En effet, Chamfort, prosateur excellent, n'a rien laissé en vers qui justifie cette grande opinion. Il faut dire que sa génération n'était pas plus forte que lui en fait de poésie, et qu'il fut encore un des meilleurs parmi

les poètes d'un temps qui n'en eut guère que de médiocres.

Après ce jugement de Voltaire, nous placerons celui que Grimm, qui n'avait pas l'indulgente impartialité du génie, porta, de son côté, sur ce nouveau venu.

Il va sans dire qu'obligé d'enregistrer le succès, il s'efforça d'y mêler des épines.

« M. de Cliamibrt est jeune, d'une jolie figure, a^ant l'élégance recherchée de son âge et de son métier. Je ne le connais pas d'ailleurs; mais, s'il fallait deviner son caractère d'après sa petite comédie, je parierais qu'il est petit-maître, bon enfant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et confiant à proportion ; en un mot, de cette pâte mêlée dont il résulte des enfants de vingt à vingt-cinq ans, assez déplaisants, mais qui mûrissent cependant, et deviennent, à l'âge de trente à quarante ans, des hommes de mérite. S'il ne ressemble pas à ce portrait, je lui demande pardon ; mais j'ai vu tous ces traits dans son Marchand' de Smyrne. Pour du talent, du vrai talent, je crains qu'il n'en ait pas ; du moins, son Marchand n'annonce rien du tout, et ne tient pas plus que la Jeune Indienne ne promettait autrefois. »

Ce jugement n'est, du reste, que la paraphrase de celui de son ami Diderot. L'esprit de Ghamfort n'est pas de ceux que la bienveillance de ses rivaux doit tout d'abord accueillir. Vif, emporté, agressif, il avait pour ennemis naturels tous ceux qui craignaient de ne l'avoir pas pour ami. Quant à ce qui est de la fatuité que l'un lui suppose, et que l'autre, plus libéral, lui accorde tout d'abord, on s'explique ce reproche. C'était l'accusation nécessaire contre les succès de l'homme et de sa jolie figure, plutôt que contre ceux de l'écrivain. « M. Ghamfort, disait Diderot,

est un jeune poëte d'une figure très-aimable (encore la figure', avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie , et la suffisance la mieux conditionnée. C'est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. »

Eli dépit des critiques, ou à cause des critiques mêmes dont le public a quelquefois l'esprit de ne prendre que ce qui lui convient, ces di\'ers triomphes firent rechercher Chamfort. Sa belle mine et l'attrait prestigieux de sa conversation, féconde en saillies, le mirent bientôt tout à fait à la mode.

L'amour avait ses libertés dans ce temps-là. Ce n'était pas le dieu sévère et un peu morose qu'on a essayé d'en faire de nos jours. Il paraît que les grandes dames d'alors avaient du goût pour les lettres et pour les littérateurs. Elles absorbaient les loisirs du jeune lauréat. L'une d'elles, madame la princesse de Craon, résumait ainsi, pour l'édification d'une de ses amies, en quelques mots assez nets, la nature des qualités de Chamfort et l'étendue de ses succès : «Vous ne voyez en lui qu'un Adonis, et c'est un Hercule. »

« II paraît, dit à cette occasion M. Houssaye, à qui nous empruntons volontiers quelques détails sur cette phase de la vie de Chamfort, il paraît que Hercule-Chamfort fut soumis à de trop rudes travaux, comme son ancien; car, au bout de quelques années, nous le trouvons, pour ses péchés, aux eaux de Spa et aux eaux de Baréges, partout où Cupidon s'était mis au régime et buvait de l'eau. »

Il revint à Paris, résolu à faire pénitence. « En effet, ajoute l'historien du 41'"*' fauteuil de l'Académie, il concourut une seconde fois pour un prix académique; mais, moins heureux qu'à la première, il n'obtint pas même une mention. Son discours en vers, intitulé l'Homme de lettres^ fut battu par le Poète de La Harpe.

Qui tonnait le Poète de La Harpe aujourd'hui ? L'Homme de lettres de Chamfort n'est certes pas plus ignoré! La gloire académique est-elle donc, elle aussi, une vanité?

Mademoiselle de L'Espinasse écrivait, après le retour de Chamfort (octobre '1773) : « M. de Chamfort est arrivé; je l'ai vu, et nous lirons ces jours-ci son Éloge de La Fontaine. Il revient des eaux en bonne santé ; beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui l'aiment, chacune d'elles, comme quatre : ce sont mesdames de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, et la comtesse de Choiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin; mais cela n'en est que plus piquant, plus agréable et plus charmant. Aussi, je vous réponds que M. de Chamfort est un jeune homme bien content, et il fait bien de son mieux pour être modeste. »

C'est après avoir fait ce voyage qui eut une heureuse influence sur Chamfort, qu'il écrivit à un de ses amis :

« J'ai toute sorte de raisons d'être enchanté de mon voyage de Baréges. Il semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai éprouvées, et que toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fonds de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde, le bonheur si indépendant du mérite, mais si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé; quelques avantages réels et positifs; les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère; le bonheur public (ïurgot était ministre) et celui de quelques personnes à qui je ne suis pas inconnu ni indifférent; le souvenir tendre de mes anciens amis; le charme d'une amitié nouvelle, mais solide, avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein

d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty ; une autre

liaison, non moins précieuse, avec une femme aimable que j'ai trouvée ici et qui a pris pour moi tous les sentiments dune sœur; des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance et qui me montrent la crainte obligeante de perdre la mienne; enfin, la réunion des sentiments les plus chers et les plus désirables, voilà ce qui fait depuis trois mois mon bonheur. Il semble que mon mauvais génie ait lâché prise, et je vis depuis trois mois sous la baguette de la fée bienfaisante.

« D'après ce détail , ^'Ous croirez que je vis environné de tout ce que jai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel et dans une société charmante. Non, je vis sous une douche brûlante ou dans une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est parti de Baréges. Il y fait un temps exécrable et le brouillard ne laisse point soupçonner que les Pyrénées soient sur ma tète. Mais je n'en suis pas moins heureux; j'avais besoin de revenir sur des sentiments agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation; je les recueille avec une joie mêlée de surprise ; mes idées sont faciles et douces ; tous les mouvements de mon cœur sont des plaisirs; voilà le vrai beau temps, et le ciel est d'azur. »

C'est à propos de ce passage de la correspondance de Chamfort, qu'il a eu le soin malheureux de mutiler en retranchant son second alinéa, que M. Sainte-Beuve dit : (' Les douces paroles ne sont pas si fréquentes sous la plume de Chamfort. et les sentiments indulgents n'habitent pas si volontiers son cœur, qu'on doive négliger de les relever quand on les rencontre. »

En vérité, quel est le plus aigre de Chamfort ou de son critique, aigre alors même qu'il est obligé de constater le contraire de l'aigreur dans l'écrivain qu'il analyse?

CHA.MFORT. 21

Nous verrons d'autre part si les douces paroles sont si rares, en effet, sous la plume de Chamfort, et s'il eût été bien difficile , à un esprit aussi sagace que celui de M. Sainte-Beuve, de trouver, dans ce qu'a laissé Chamfort, de quoi réformer un arrêt que rien ne justifie.

ni

Madame Helvc'tius. — Chabaiion et Chamfort. — La société du xviiie siècle. — Cliamfoit , M. Sainte-Beuve et un autre critique contemporain. — Eloge de La Fontaine et de :Moliere par Chamfort. — Nouvelles couronnes acadcmiciues. — Succès de Mustapha et Zkuvjir. — Marie-Antoinette. — Le prince de Conde et Chamfort. — Lettres de Chamfort.

La chose à laquelle Chamfort sacrifia le moins dans tout te cours de sa vie, c'est à la fortune. « La fortune fera ce qu'elle voudra, disait-il, jamais je ne lui accorderai, dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou la cinquième place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle ne manquera pas d'asile. »

Il est presque superflu de dire qu'avec de pareils principes, Chamfort était le plus souvent à court d'argent. « Pourquoi, lui disait-on alors, n'ètes-vous encore arrivé à rien, au milieu de tant de sots? — Parce que je n'ai jamais cru le monde aussi bète qu'il est, » réi)ondit-il.

Ce petit mot est moins paradoxal qu'il n'en a l'air. Une des infériorités de l'homme d'esprit à ses débuts dans la vie, c'est qu'il prête de son esprit aux autres, c'est qu'il les suppose de sa force; il joue le jeu avec tous, et tombe le plus souvent victime d'une maladresse, quand ce n'est pas d'une tricherie.

« Madame Helvétius , qui avait à Sèvres, dit encore

M. A. Houssaye, un liôpital littéraire, y logea Cliamfort pendant quelques saisons. Il y serait resté plus longtemps, sans l'amitié de Chabanon. Chabanon avait une pension de douze cents livres sur Je Mercure. Il aimait beaucoup Chamfort: il le força à accepter ses douze cents livres. La république des lettres peut écrire aussi ce mot : fraternité, sur plus d'un de ses monuments. » Chamfort voulait refuser, mais le sensible Chabanon s'offensa du refus. Son amitié n'entendait pas être méconnue. Les deux amis furent tout près de se battre. Heureusement, on s'embrassa.

C'est vraisemblablement de cette période de la vie de Chamfort que datent les pensées qui nous sont restées de lui sur l'amour, sur les femmes et sur l'amitié, ainsi que tout ce qui, dans ses caractères, dans ses maximes et dans ses anecdotes, lui a été inspiré par la connaissance approfondie qu'il avait de la société de son temps.

M. Sainte-Beuve trouve que Chamfort est un juge trop sévère, un juge cruel de cette société. Si les pensées de Chamfort avaient perdu de leur justesse , nous serions heureux d'être de l'avis de M. Sainte-Beuve. — Malheureusement, il semble qu'au lieu de perdre, elles aient gagné en vérité, à vieillir. — La plupart ont l'air d'avoir été écrites hier pour la leçon d'aujourd'hui. Hélas! la nature humaine ne change pas si vite.

D'ailleurs, voulez-vous savoir comment M. Sainte-Bem e qualifie le monde dont il semble ne prendre la défense que pour chercher noise à Chamfort? Il est pour lui plus dur que Chamfort lui-même : « La plupart des maximes de Chamfort. relatives à la société, ne s'appliquent, dit-il, qu'au très-grand monde dans lequel il vivait, à la société des grands. Elles deviennent fausses dès que l'on considère lin monde moins fiictice. plus voisin de la famille et où iCS sentiments naturels ne sont pas abolis. .

Nous ne demanderions pas mieux que de faire, avec M. Sainte-Beuve, une réserve en faveur de ce qui n'était pas la société des grands h. l'époque de Cliamfort; mais son objection n'en porterait pas moins à faux en ce qui concerne celui-ci : 1" parce que Chamfort n'avait pas d'autre intention, sans doute, que celle de peindre cette société des grands (que M. Sainte-Beuve n'arrange pas mieux que lui) et qu'on ne peut pas reprocher à un homme d'avoir fait exactement ce qu'il a voulu faire, s'il ne l'a pas mal fait; 2° parce que, au temps oii Chamfort écrivait, c'està-dire avant la Révolution, il eût été difficile de chercher à peindre une société des petits, qui n'était pas encore constituée, puisque la société des grands avait la prétention, trop bien fondée, de représenter toute la société française ; 3" parce que la société qu'il était utile de peindre et d'avertir de son danger, c'était cette société des grands qui marchait à l'abîme (le mot était vrai alors) en entraînant toute la France avec elle ; 4° enfin, par^'e que, quand une vérité est vraie, elle est vraie pour toutes les classes de la société, et qu'il y a profit à faire dans les maximes de Chamfort pour tout le monde, pour M. Sainte-Beuve et pour nous, comme pour les plus grands de la terre.

Chamfort a parlé des femmes, de l'amour et du mariage à la façon de Molière, de La Bruyère, et dans le même sentiment.

M. Sainte-Beuve, faisant allusion aux sarcasmes de Chamfort contre le mariage, dit : « Il n'avait vu le mariage que dans le grand monde d'alors, oii il était si décrié. » Soit oublions George Dandin, Sganarelle, la moitié de Molière ; mais ce que Chamfort a écrit du mariage n'est que la constatation du fait même dénoncé par M. Sainte-Beuve, à savoir, « que le mariage était alors si décrié dans le grand monde... »

Puisque M. Sainte-Beuve est de l'avis de Chamfort, qu'est-ce que la querelle qu'il lui fait, et quelle est donc la violence de son parti pris contre cet écrivain, pour qu'il aille, afin de lui faire pièce, jusqu'à soutenir contre lui, au détriment de la société d'en haut, cette société d'en bas dont il n'est pas d'ordinaire l'avocat , et que Chamfort. d'ailleurs, ne met nulle part en cause?

N'est-ce pas le cas d'api)liquer à M. Saint-Beuve et à tous ceux qui. à son exemple, reprochent à Chamfort la rudesse de ses leçons , ces mots de Chamfort : « En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, on persécute ceux qui sonnent le tocsin ? »

Le Chamfort que M. Sainte-Beuve attaque, c'est le sonneur de tocsin, en effet. Ce n'est pas l'observateur ingénieux, le moraliste pénétrant qui redit à sa façon ce que dix autres, Rabelais, Montaigne, Charron. Molière, La Bruyère , La Rochefoucauld, avaient dit à la leur, se contentant d'ajouter sa pierre à l'édifice que d'autres ont commencé; c'est le penseur hardi qui. se dégageant de l'observation minutieuse de la fraction du monde qu'il a sous les yeux, jette au milieu des folies de son temps des propositions comme celle-ci : « De quoi s'agit-il '? D'un procès entre vingt-quatre millions d'hommes et sept cent mille privilégiés Lettre à M. de Yaudreuil^ ! » ou des vérités comme celle-là : « En résumé , la société n'est jamais composée que de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dîners que d'appétit, ceux qui ont plus d'appétit que de dîners. »

Ces vérités et cent autres de ce genre. Chamfort eut-il tort de forcer son époque à les entendre ? Non, car, plus ([u'une autre, cette époque avait besoin d'être secouée, éclairée . réveillée ; non , car cette terrible question : « L'inégalité des dîners et l'égalité des aiipétits, » est

restée le problème des temps modernes. Le socialisme , pour en avoir dit davantage sur cette inquiétante question, n'a certes pas été plus clair que Chamfort. Or, nous ne pensons pas que ce soit la clarté qu'il faille fuir en pareille matière. Oii va-t-on a\ec les ténèbres?

Mais quoi ! il semble comme il faut de faire le délicat devant la vérité. On tolère le mal , et l'on décrie le remède ; on voudrait bien voir tomber le membre malade, mais on repousse le scalpel du chirurgien; on consentirait bien à guérir, mais il faut que la potion soit sucrée : est-elle amère, haro sur le médecin! La susceptibilité de M. Sainte-Beuve est de si bon goût, qu'il faut bien qu'on l'imite. Il a trouve Chamfort un peu dur; un critique, abondant dans son sens, après avoir essayé d'établir « le manque absolu de bonté de Chamfort, » proclamera, nous nous trompons, déclamera que « la méchanceté humaine a peu de secrets pour ce cynique. » Pourquoi ce cynique, je vous prie, qui transforme un éloge mérité en une critique injuste et qui donne à l'auteur des Coups de plume sincères (un titre que mériteraient les pensées de Chamfort) des airs de pruderie qui ne sont pas, je suppose, ceux qu'il affecte le plus volontiers ? Et après ce cynique, tout n'est pas dit. Cynique pourrait n'être qu'un mot échappé à l'inattention de la plume pour arrondir une phrase. Mais le reste de cette phrase : « Il ne touche jamais à une vertu quelconque sans la marquer d'un stigmate de sa façon! «c'est une véritable calomnie littéraire, une sorte de diffamation posthume. C'est bien la peine d'avoir vécu et d'être moi*t comme Chamfort, pour être décrié de la sorte ! Ce qui nous étonne, ce n'est pas que cette phrase contre Chamfort ait été écrite : tout s'écrit dans un temps comme le nôtre , le papier souffre tout ; c'est qu'elle l'ait été par la plume qui, ailleurs, avait écrit cette-

autre phrase : « Se créer une célébrité de critique en niant de parti pris un grand écrivain et en le visant toujours à la tète et au cœur me paraît un procédé d'une moralité bien suspecte. »

Mais revenons à la vie de Chamfort. J'ai oublié de dire que déjà il avait pris sa revanche contre La Harpe, et que, vaincu par lui en poésie, il l'avait vaincu en prose.

L'académie de ^larseille avait mis au concours l'éloge de La Fontaine. Les amis de La Harpe, qui avait traité ce sujet, avaient persuadé à M. Necker de joindre un prix de deux mille livres au prix proposé par cette académie. Ils se croyaient assurés que leur protégé aurait cette double récompense. Ils avaient compté sans le talent et aussi un peu sans la malice de Chamfort. Le sujet était de son goût. Il concourut et eut le prix et l'argent destinés à La Harpe. Déjà, un éloge de Molière, que Chamfort avait écrit en 1769, avait été couronné par l'académie de Paris. Ces deux éloges purent être regardés alors avec raison comme ce que Chamfort avait fait de mieux, puisque le recueil de ses pensées et de ses portraits , son vrai titre, n'était pas publié et ne le fut pas de son vivant.

La tragédie était alors en grand honneur. On n'était pas un écrivain sérieux, tant qu'on n'avait pas prouvé ce qu'on pouvait faire sur les pas de Racine, de Corneille et de Voltaire. Chamfort fit donc sa tragédie comme tout le monde. Mustapha et Zéangir eut du succès. Ce qu'on en peut dire de mieux, c'est que c'était une œuvre médiocre, et que la valeur de Chamfort n'est-pas là, à coup sûr.

Chamfort était arrivé à la cour par madame la duchesse de Grammont, qu'il avait rencontrée à Chanteloup, propriété de M. le duc de Choiseul, oiÀ il s'était arrêté en revenant de Bareges. Mustapha et Zéangir fut joué à Fontainebleau. Appelé par Marie-Antoinette dans sa loge

GHA-MFORT. 27

après la représentation, et sollicité de raconter toutes les choses flatteuses que le roi et la reine, dont l'émotion avait été visible, lui avaient adressées : « Je ne saurais ni les oublier, ni les répéter, » dit Chamfort. Il paraît que le petit ballon n'était pas aussi facile à crever que l'avait avancé Diderot.

Le roi donna à l'auteur de la nouvelle tragédie douze cents livres de pension , et le prince de Gondé lui offrit d'être le secrétaire de ses commandements. Chamfort, qui n'avait pas sollicité ces faveurs , rémunération habituelle des travaux littéraires en ce temps-là, les accepta. ;Mais il ne tarda pas à regretter de n'avoir pas refusé la dernière. Il ne fut pas plutôt établi au palais Bourbon, qu'il eut l'idée d'en sortir. Il s'évertua à le faire sans blesser le prince de Gondé, et il y réussit après une notable dépense d'épîtres en vers et en prose où il redemandait au prince sa liberté.

Ghamfort entra à l'Académie en 1781. Il succédait à Saint-Palaye. Nous citerons ici quelques fragments de la correspondance intime de Chamfort. Elles feront connaître la marche de son esprit, ses incertitudes, qui étaient celles de son temps, ses contradictions, qui furent à cette époque celles de tout ce qui pensait, et où l'on retrouvera l'image fidèle du malaise d'une société qui sentait sa fin et qui n'avait encore que des aspirations vagues vers l'avenir.

« Ma vie est un tissu de contrastes apparents avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché à un prince ; on me connaît des maximes républicaines, et je vis avec des gens de cour ; j'aime la pauvreté, et je n'ai que des riches pour amis; je fuis les honneurs, et les honneurs sont venus à moi ; les lettres sont ma seule consolation, et je ne vois pas de beaux esprits ; j'ai voulu

être de rAcadémie, et je n'y vais jamais; je crois que les illusions sont le luxe nécessaire de la vie, et je vis sans illusions; je crois que les passions nous sont plus utiles que la raison, et j'ai détruit mes passions. »

ir dit ailleurs :

« J'ai aimé la gloire, je l'avoue; mais c'était dans un âge où l'expérience ne m'avait point appris*la vraie valeur des choses : où je croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos; où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur et non une lutte éternelle de vanité... Le temps et la réflexion m'ont éclairé ; je ne suis pas de ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. »

Cette vie agitée, cette vie frivole du monde le fatigue: elle lui prend plus qu'elle ne peut lui donner. Il conclut ainsi, dans une autre lettre :

« J'ai très-peu, mais j'ai autant et plus que quantité de gens de mérite. Aussi je ne demande rien ; mais il faut que vous me laissiez à moi-même.

)) Il n'est pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le poids des devoirs attachés à la fortune ; j'ai une santé délicate et la vue basse : je n'ai gagné jusqu'à présent dans le monde que des boues, des rhumes, des fluxions et des indigestions, sans compter le risque d'être écrasé vingt fois par hiver. Il est temps que cela finisse, et. si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars. »

«L'indépendance, la santé, le libre emploi de mon temps, l'usage, même l'usage fantasque de mes livres, voilà ce qu'il me faut, si ce n'est point ce qui me sufllt. »

Il raconte encore que, touchant par an près de quatre mille livres, il se considérerait comme riche, mais que ses liaisons dans le grand monde n'avaient pas tardé à lui faire regarder cette fortune comme une véritable détresse, et que, forcé d'opter entre deux partis, celui de faire de la littérature un métier ou celui de solliciter des grâces avilissantes, il avait opté pour un troisième parti, celui de la retraite.

Puis il tourne sa mélancolie contre lui-même. « A la fin, on se lasse de soi, » dit-il avec un sourire où l'esprit se montre jusque dans la tristesse. Le mal de Chamfort alors, c'était la fatigue et, par suite, le vide de son cœur. Heureusement, le remède n'était pas loin.

Ectraite a Auteuil et a Vaudouleurs. — Jladame ***. — Sa mort. — Regrets de Chamfort. — Il perd sa more. — De ce qu'il faut entendre par la misanthropie de Chamfort. — Ce que doit être un moraliste. — Opinion de Balzac et de Chamfort. — De Vamitié. — M. de Vaudreuil, M. Sainte-Beuve.

Il se retira d'abord à Auteuil.

Dans la lettre IV de sa correspondance , lettre adressée à l'abbé Roman, Chamfort raconte bientôt sa liaison avec une femme dont il parle ainsi : « Un être dont le pareil n'existe pas dans sa perfection relative à moi. »

Il vécut deux ans avec elle. Pendant ces deux années, six mois passés à la campagne, à Vaudouleurs, près d'Étampes, lui semblent les plus heureux moments de sa vie. c( C'est le seul temps de ma vie que je compte pour quelque chose, » dit-il quelque part. L'amour, qui n'avait

fait que l'effleurer jusque-là, l'avait enfin touché sérieusement. Cet amour étonna quelques dames de son temps. Chamfort avait eu à choisir entre les plus jeunes et les plus jolies , et il paraît que celle qui avait fixé son choix avait presque passé l'âge d'être aimée, sinon d'aimer. C'était, du reste, une femme très-distinguée, l'égale de Chamfort comme esprit, s'il faut en croire ce que quelques-uns ont dit d'elle. Qu'elle eût ou n'eût pas effectivement toutes les perfections, qu'importe? La femme qu'on aime est toujours parfaite. « L'amour ne cherche pas les perfections réelles, dit Chamfort quelque part; il n'aime que celles qu'il crée, il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ils ont faites. »

M. Houssaye dit que cette liaison fut légitimée et que Chamfort épousa celle qu'il aimait. L'auteur des Amoureuses du temps passé n'ayant pas l'habitude de reculer devant le récit de simples histoires d'amour, nous devons l'en croire sur parole, quand il marie deux amants.

Quoi qu'il en ait été de cette union, elle tint la première place dans la vie et dans le cœur de Chamfort. Elle raviva son âme. Malheureusement pour lui , elle ne devait pas durer. Son amie tomba malade un jour, et une mort terrible, une mort soudaine la lui enleva. Chamfort fut longtemps inconsolable. Il dut quitter sa chère retraite : « Un ami vint m'arracher de ce séjour charmant devenu horrible pour moi, » dit-il.

Il voyagea et put faire cette cruelle épreuve qu'il n'y a rien de plus fidèle qu'un chagrin sérieux : ce chagrin, quelques efforts que fît Chamfort pour le concentrer, éclata dans quelques lettres qui, certes, n'étaient pas plus destinées à la publicité que tant d'autres choses charmantes qu'on a pu réunir de Chamfort, après sa mort.

« Je ne pui^: plus vivre, dit-il à un de ses amis; les

CHAMFOÎIT.

larmes coulent, et c'est, depuis qu'elle n'est plus, le moment le moins malheureux. »

Et un peu plus tard, dans une autre lettre, quand sa peine commence à parler, c'est-à-dire cette période de la douleur où les regrets, en perdant de leur amertume, semblent gagner quelque douceur, où la douleur devient chère, en quelque sorte, au cœur qui la ressent. « Je ne finirais pas, écrivait-il, si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source éternelle de souvenirs tendres et douloureux. Ce n'est qu'après six mois que ce qu'ils ont d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont d'amer et de pénible. Il n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu et à soulever mon cœur avec elle. »

.J'ai omis de dire qu'il avait perdu, qu'il avait pleuré sa mère. C'est d'un autre ton qu'il parle de cette épreuve. Il n'a pas été surpris par le coup qui le frappe : la blessure était attendue ; mais, à la façon dont il en parle , on sent que, si préparé qu'il fût à la recevoir, elle a traversé sa poitrine.

« Vous devez croire, écrit-il à son ami, vous devez croire que tous les maux réunis ont fondu sur ma tète. Hélas! vous ne vous tromperiez pas beaucoup. Il y a deux mois et demi que j'ai eu le malheur de perdre ma mère. Ce n'est pas vous qui me direz que quatre-vingt-cinq ans étaient un âge qui devait me préparer à ce malheur. »

A Dieu ne plaise que je prélende faire de Chamfort, de ce cœur bien trempé, un élégiaque; mais, en vérité, quand je lis ces fragments qui attestent sa sensibilité , qui prouvent que son âme connaissait toutes les douceurs humaines, et que, si discrète qu'il la voulût, elle résonnait sous chacune d'elles, dès que ses sanglots ne pouvaient être entendus que d'un ami , je me demande ce qui a pu

32 CITAMFORT.

donner à M. Sainte-Beuve la malheureuse assurance de nier le cœur de cet honnête homme et de ce grand écrivain.

On a dit : « Les pensées de Chamfort sont d'un misanthrope! » Mais toutes les pensées sérieuses sont d'un misanthrope, à ce compte. Voir clair, être un observateur profond, et être gai et écrire en rose, cela ne va guère ensem-ble, jMmagine. La misanthropie ne cache rien qu'un cœur blessé. Le secret du caractère de Chamfort est tout entier dans ces mots qu'il répétait souvent, dit Rœderer : « Tout homme qui, à quarante ans, n'est pas misanthrope, n'-a jamais aimé les hommes. » Ce n'est pas manquer de cœur que de voir avec douleur et colère même les vices de l'humanité, que de les considérer comme des fléaux et que den souffrir comme on souffre d'une maladie, que d'en parler à la fois — et c'est le fait de Chamfort — en satiriste qui veut corriger et en moraliste qui veut instruire. « Pour moraliser en littérature, a dit Balzac (un vrai penseur, lui aussi], le procédé a toujours été de montrer la plaie. » Le véritable ennemi des hommes ne les évite pas; il reste au milieu d'eux pour rire de leurs fautes. Il se garderait bien d'être amer, il n'est qu'impertinent. Rivarol, en ce sens, mériterait bien plutôt les reproches que M. Sainte-Beuve adresse à Chamfort. Mais M. Sainte-Beuve n'a pas, pour être dur envers Rivarol. les raisons qui le poussent contre Chamfort.

A'oulez-vous savoir ce que doit être un moraliste, demandez-le à Chamfort lui-même; il vous le dira, avec la liberté de langage admise de son temps, bien mieux que ses critiques.

« Il y a deux classes de moralistes et de politiques, dit-il , ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre, Lucien,

Montaigne, La Bruyère, La Rochefoucauld, Swift, Mande- ^iIle, Helvétius, etc., ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaftesbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in medio verum. »

Tout, dans la vie de Ghamfort, dément l'accusation à laquelle nous avons tort peut-être de répondre. Ceux qui l'ont portée contre lui ne savent-ils pas, aussi bien que nous, que non-seulement il fut bon fils et amant ou mari tendre et dévoué, mais encore qu'il fut un excellent et fidèle ami pour tous ceux que son cœur distingua et qu'il parla de ses amis et de ses amitiés, comme il serait bon que quelques écrivains de nos jours eussent le courage de parler des leurs?

Écoutez-le :

a L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose. »

« Dans certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus le marché. »

« Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de l'àme et de l'esprit de certaines personnes; la société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments. »

« Une âme fière et honnête, qui a connu les passions fortes, les fuit, les craint, dédaigne les galanteries, comme l'âme qui a senti l'amitié dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts. »

Il écrit à un ami : « Il s'agit d'amitié : ce mot dit tout dans votre langue et dans la mienne. »

Ailleurs, à propos de sa liaison avec M. de Vaudreuil •

«Ma liaison avec M. le comte de Yaudreuil est devenue telle, qu il n'y a pas mojen de penser à quitter ce paysci. C'est l'amitié la plus parfaite et la plus tendre qui se puisse imaginer. Je ne saurais vous en écrire les détails: mais je pose en fait que, hors l'Angleterre, où ces choseslà sont simples, il n'y a presque personne en Europe digne d'entendre ce qui a pu rapprocher par des liens si. forts un homme de lettres isolé, cherchant à l'être encore plus, et un homme de la cour, jouissant de la plus grande fortune et même de la plus grande faveur. »

Tout cela est pourtant, à en croire M. Sainte-Beuve et ses adhérents, d'un homme impitoyable, dun homme qui n'a rien d'humain.

Après la triste fin de son amour, on ne trouve plus trace d'aucun autre lien de ce genre dans la vie de Chamfort.

Dans ce monde léger où tout se juge sur les probabilités, où les apparences suffisent pour la multiplication des faits, on a bientôt fait d'un homme ou dune femme un cœur fragile et inconstant. Ghamfort a écrit, sur l'amour et les femmes, une phrase qui nous a fait penser qu'il avait été moins prodigue de lui-même qu'on ne l'a bien voulu dire : « J'ai dans l'esprit une femme comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup. J'ai bien des obligations à celle-là. »

Quoi qu'il en soit, Ghamfort avait caché son deuil à l'étranger. S'il avait songé à certaines critiques, il eût mieux fait de le montrer peut-être !

Mais celui qui avait eu cette belle pensée : « Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui ; » celui-là attendait l'opinion et se serait bien gardé de l'aider.

Ghamfort avait voyagé en Hollande avec le comte de

Narbonne. Le temps avait passé; il fallait, non oublier, mais revenir. Le comte de Yaudreuil ne voulut pas l'abandonner à ses tristesses : il le logea dans son hôtel.

« L'amitié de M. le comte de Yaudreuil est devenue une véritable tendresse, dit Gliamfort, et a beaucoup contribué à soulager une partie de mes peines ; il m'a forcé à accepter un logement chez lui et a su me le rendre aimable. »

La correspondance de Gliamfort avec M. de Vaudreuil montre qu'il n'était point en reste avec lui. La plus entière liberté y règne d'un bout à l'autre. La discussion des abus du temps y tient une place importante. Rien de banal, rien de stérile dans ces échanges d'idées entre deux esprits également sincères qui font de mutuels efforts pour se convaincre et se rencontrer. C'est dans une de ses lettres à M. de Vaudreuil que Chamfort raconte ce qui suit :

« J'ai nié hardiment un mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement, machinal chez moi, a été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous m'avez attirées de sa part. On suppose que le prince a dit à un notable dont l'avis était favorable au peuple : Est-ce que vous voulez nous enroturer? Je ne crois point à ce mot; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre : « Non, monseigneur; mais je veux anoblir- les Français, « en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les Bour- (( bons, mais on peut encore les illustrer en leur donnant « pour sujets des citoyens ; et c'est ce qui leiM* a toujours « manqué. » C'est bien M. le comte d'Artois qui y es,t le plus intéressé, c'est bien lui qui peut dire, à la, vue de, ses enfants : Posteri, posteri , vestra res agltur. C'est de cette époque que tout en dépondra (13 décembre 1788). »

La Révolution éclate. — Prise de la Bastille. — De'sinte'resseiiient

de Chamfort. — Rœderer. — Marmontel. — Rivarol et Chamfort. —

Réponse à d'injustes critiques. — Lettres de Mirabeau à Chamfort.

— Chamfort peint par Mirabeau et Chateaubriand.

Cependant l'orage commeneaità gronder. L'heure de la grande lutte avait sonné. La Révolution éclata.

« Les plus indifférents, dit M. Houssaye, se jetaient avec enthousiasme dans le flux régénérateur où la liberté humaine venait d'être trempée, comme Achille dans le Styx. Chamfort s'y jeta éperdument, heureux de se trouver jeune en face de la liberté, cette maîtresse idéale que nous avons tous adorée en pleine jeunesse. »

Nous nous garderons bien de dédaigner cet hommage de M. Houssaye à la liberté, et de repousser ce souvenir de sa jeunesse. M. Houssaye a raison : oui, tout ce qui est jeune adore la liberté, et c'est là sa force; quiconque ouvre les yeux s'éprend d'elle, se fait son chevalier et rougit en secret de ne plus l'être, le jour où il a perdu le droit de porter ses couleurs.

Mais où M. Houssaye se trompe, c'est quand il dit que Chamfort se jeta éperdument dans la Révolution. La Révolution était un fait prévu, attendu par Chamfort. Il n'y eut pas dans l'accueil qu'il lui fit 1? plaisir impétueux mais étourdi de la surprise; il la reçut comme un hôte longtemps désiré, mais qu'on s'est préparé à recevoir et dont on a plus d'une fois annoncé l'arrivée.

Lisez ce qu'il écrit à une de ses amies :

« Vous me paraissez bien apitoyée sur le décès de notre ami, feu le Despotisme ; vous savez que cette mort

ni"a très-peu sur[)ris. C'est avec bien du plaisir que je reçois de votre main mon brevet de prophète.

« Sa chute, pour avoir été trop soudaine,. nous mettra dans l'embarras quelque temps ; mais nous nous en tirerons.

« Je voulais, ces derniers jours, aller causer avec vous, et récapituler les trente ans que nous venons de vivre en trois semaines. »

Ces trente ans que Chamfort venait de vivre en trois semaines ont été vécus par tous ceux qui ont mis un jour la main dans le feu d'une révolution.

Chamfort avait donc pressenti la Révolution ; aussi n'hésita-t-il pas. Il entra un des premiers à la Bastille.

Déjà il appartenait de cœur et d'esprit aux idées nouvelles. Il se donna à elles corps et biens. L'homme de lettres même, sacrifice méritoire pour une nature artiste comme celle de Chamfort, l'homme de lettres s'effaça devant le citoyen : « Lorsque nous touchons à des désastres , écrivait-il , ce n'est pas le moment de prendre la plume de Swift ou de Rabelais. » — « Je craindrais de faire du mal, disait-il ailleurs, par l'excès de mon désir de faire Te bien. »

« On a reproché à Chamfort, dit Rœderer, d'avoir été ingrat envers des amis qui l'avaient obligé pendant leur puissance, et l'on s'est fondé sur son ardeur a poursuivre les abus dont ils vivaient. La belle raison ! la preuve que Chamfort ne fut point ingrat , c'est qu'il resta attaché à ces amis dépouillés d'abus, comme il l'avait été quand ils en étaient revêtus. » La vérité est que Chamfort n'oublia alors que lui-même. Rœderer ajoute : « Si Chamfort ne passait rien aux autres, il ne se passait rien non plus à lui-même : il se déchaîna contre les pensions jusqu'à ce qu'il n'eût plus de p?nsion ; contre l'Académie, dont les

jetons étaient sa seule ressource, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus d'Académie. Son intérêt n'a donc été pour rien dans sa conduite; disons plus, il en fut toujours l'ennemi. »

On le voit. Chamfort eut non-seulement des amis qu'il aimait, mais il en eut qui l'aimaient et surent le défendre. Ce que nous citons de Rœderer est emprunté à un travail sur Chamfort qu'il a publié dans le Journal de Paris , et où, sous la forme de dialogue entre un ami et un ennemi de Chamfort, il répond à ses accusateurs. Si la réponse transige avec l'accusation quelquefois , c'est que tout ce que Chamfort avait écrit n'était pas encore connu de Rœderer.

Voici un fragment de la correspondance de Chamfort à propos de la loi qui supprimait les pensions :

« J'entends crier à mes oreilles, tandis que je vous écris : Suppression de toutes les j:>ensions de France ; et je dis : Supprime tout ce que tu voudras, je ne changerai ni de maximes, ni de sentiments.

« Les hommes marchaient sur leur tète, et ils marchent sur les pieds; je suis content : ils auront toujours des défauts, des vices même ; mais ils n'auront que ceux de leur nature, et non les difformités monstrueuses qui composaient un gouvernement monstrueux. »

Dans une autre lettre (à propos des prix de vertu \ il disait dans le même sentiment :

« Rendez à la vertu cet hommage de croire que le pauvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une conscience opulente et solvable; qu'enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel et lui. » '

Nous empruntons à Rœderer une anecdote qui le caractérise : « Le lendemain du jour où les pensions furent supprimées, dit Rœderer, nous fûmes, lui et moi, voir

Marmontol à la campagne. Nous le trouvâmes , et sa femme surtout, gémissant de la perte que le décret lui faisait éprouver; et c'était pour leurs enfants qu'ils gémissaient. Chamfort en prit un sur ses genoux : « Viens, » dit-il, « mon petit ami ! tu vaudras mieux que nous ; « quelque jour, tu pleureras en apprenant qu'il eut la fai- « blesse de pleurer sur toi dans l'idée que tu serais moins « riche que lui. » Chamfort perdait lui-même sa fortune par le décret de la veille. »

On a opposé souvent Rivarol à Chamfort. Ils diffèrent beaucoup avec un faux air de parenté. Chamfort est un homme d'esprit qui ne se sert de son esprit que pour arriver plus vivement au bon sens. Rivarol est un homme d'esprit qui veut, avant tout, que son esprit brille, étonne et reluise, et qui ne s'est jamais retenu do dire une sottise quand il a pu l'habiller à son goût. Si l'esprit qui contient le plus de raison est le meilleur, et cela ne me paraît pas contestable, je préfère celui de Chamfort.

Rivarol disait un jour à Chamfort : « On ne peut aimer à la fois la République et les arts. Il faut un Louis XIV pour enfanter des Molière et des Racine. — Oui, dit Chamfort, vous êtes de ceux qui pardonnent tout le mal cju'ont fait les prêtres en considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie de Tartufe. »

Veut-on avoir une idée du peu de justesse du jugement de Rivarol? voici le portrait qu'il fit de Chamfort : « C'est une branche de muguet entée sur des pavots. » Là, M. Sainte-Beuve lui-même est obligé de l'abandonner. « Ce que Rivarol prenait pour du muguet, dit-il, avait l'orgueil du cèdre. » Soit; va pour le cèdre, y compris son orgueil ; nous ne croyons pas que Chamfort ait placé le sien si haut, mais il avait le droit d'en avoir, sinon d'en montrer.

C'est un rude jouteur que Chamfort ; il est homme à se défendre même après sa mort, car il a laissé des armes pour battre ceux qui s'avisent de l'attaquer. M. Sainte- Beuve s'étonne que l'homme qui a dit ce joli mot qu'a dû applaudir plus dun public français : « Le public ! le public! combien faut-il de sots pour faire un public? » accorde tout au peuple.

Et d'abord, si le public et le peuple ne font qu'un pour M. Sainte-Beuve, il a dû. à de certains jours, en penser plus de mal que Chamfort.

Mais veut-on savoir ce que Chamfort réclamait pour le peuple ? Le voici : « Permettre à un peuple de défendre son argent et lui ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de son honneur et de sa vie, c'est une dérision, c'est une insulte. » Qu'est-ce qui n'est pas de lavis de Chamfort ?

M. Sainte-Beuve s'étonne que Chamfort n'ait pas vécu comme un républicain avant la République. C'est absolument comme si on reprochait à M. Sainte-Beuve de n'avoir pas devancé l'Empire.

On demandait à Roederer ce qu'avait, en somme, fait Chamfort pour la Révolution. Voici ce qu'il répondit :

« Chamfort imprimait sans cesse, mais c'était dans l'esprit d? ses amis. Il n'a rien laissé d'écrit; mais il n'aura rien dit qui ne le soit un jour. On le citera longtemps ; on répétera dans plus d'un bon livre des paroles de lui, qui sont l'abrégé ou le germe d'un bon livre... Ne craignons pas de le dire, on n'estime pas à sa valeur le service qu'une phras:^ énergique peut rendre aux plus grands intérêts. Il est des vérités importantes qui ne servent à rien . parce qu'elles sont noyées dans de volumineux écrits, ou errantes et confuses dans l'entendement; elles sont comme un métal précieux en dissolution : en cet

état, il n'est d'aucun usage; on ne peut même apprécier sa valeur. Pour le rendre utile, il faut que l'artiste le mette en lingot, l'affine, l'essaye et lui imprime, sous h balancier, des caractères auxquels tous les yeux puissent le reconnaître. Il en est de même de la pensée. Il faut , pour entrer dans la circulation, qu'elle passe sous le balancier de l'homme éloquent, qu'elle y soit marquée d'une empreinte frappante pour tous les yeux, et garante de son aloi. Ghamfort n'a cessé de frapper ce genre de monnaie, et souvent il a frappé de la monnaie d'or; il ne la distribuait pas lui-même au public, mais ses amis se chargeaient volontiers de ce soin ; et certes il est resté plus de choses de lui, qui n'a rien écrit, que de tant d'écrits publiés depuis cinq ans et chargés de tant de mots. »

Rœderer eût pu ajouter qu'un esprit comme Ghamfort en fécondait bien d'autres, et, pour n'en citer qu'un , il eût pu citer un des plus grands, sinon le plus grand, parmi ceux qui influèrent sur les destinées de la Révolution : Mirabeau, dont Ghamfort a été, en vingt circonstances graves,' l'inspirateur et le collaborateur. — En veut-on la preuve : c'est Mirabeau qui la donnera avec une franchise qui honore et Ghamfort et lui-même.

« Ge n'est pas , dit Mirabeau , au milieu des dangers qu'on peut suivre une route déterminée. Oh ! si je vous avais connu, il y dix ans, combien de précipices et de ravins j'aurais évités ! Il n'est point de jour, et surtout il n'est point de circonstance un peu sérieuse où je ne me surprenne à dire : « Ghamfort froncerait le sourcil , ne

« faisons pas, n'écrivons pas cela ; » ou bien : « Ghamfort « sera content, car Ghamfort est de la trempe de mon âme

« et de mon esprit. »

Le discours que Mirabeau devait lire à la tribune sur

es académies était de Ghamfort. Ge discours concluait à

leur anéantissement. Il fit jeter les hauts cris aux académiciens de son temps, — que dis-je ! aux académiciens de tous les temps. M. Tissot le déplore dans la notice qu'il a donnée sur Chamfort au Dictionnaire de la conver— sation ; M. de Jour, dans celle qu'il a publiée dans la Galerie historique des contemporains , et, enfin, M. Sainte- Beuve, dans celle qui figure dans ses Causeries littéraires et à laquelle nous donnons toute l'attention qu'elle mérite. Il nous a paru curieux de savoir si ces griefs de Chamfort contre l'Académie étaient de ceux qu'on peut apprécier encore à notre époque. Qu'on en juge : « A voir la composition de l'Académie française, dit-il , on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce :

Certare ingenio, contendere nobilitate. »

Nous comprenons la colère des académiciens, le reproche de Chamfort n'a pas vieilli.

M. Sainte-Beuve, trop modeste pour Chamfort, dit « qu'il n'ose rappeler les éloges de Mirabeau, il les craindrait exagérés. » — Nous craignons si peu de tomber dans le même péché à cet égard, que nous ajouterons à la lettre qu'on vient de lire deux portraits de Chamfort, tracés de main de maître ; l'un est de Mirabeau comme la lettre qui précède, l'autre est de Chateaubriand. Quand nous aurons mis ces deux pièces en regard avec les critiques auxquelles nous répondons, nous craindrons moins de voir celles-ci emporter la balance.

La santé de Chamfort était fort compromise.

^ Malgré vos souffrances, lui écrivait Mirabeau, vous êtes un des êtres les plus vivaces qui existent; la ténuité de votre charpente, la délicatesse de vos traits et la douceur résignée et même un pou triste de votre physionomie ,

loi^qu'elle est calme et que votre tète ou votre âme ne sont point en mouvement , alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur votre force. Chez vous, loin que ce soit la lame qui use le fourreau , c'est l'àme, la vis ignea, qui entretient la machine. Comment son feu intérieur ne le consume-t-il pas ? se dit-on. Eh ! comment le consumerait-il ? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme, et sa frêle existence va se dissoudre. »

Yoici maintenant Chamfort peint par Chateaubriand, à l'époque où la passion politique n'avait encore rien ôté à Chateaubriand de l'impartialité de ses jugements et ne l'avait pas engagé dans les extraordinaires contradictions qui ont depuis affligé les amis de sa mémoire.

« Chamfort était d'une taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait l'éclair quand il venait à s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de l'énergie. Sa voix était flexible, ses modulations suivaient les mouvements de son âme ; mais , dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factions. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissance des hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque. »

Étonnement légitime à une époque où l'intelligence semble n'avoir pu conduire qu'au scepticisme un grand nombre de ceux qui s'étaient faits les chefs de l'esprit public de 1815 à 1848.

YI

Mot de Balzac sur Chamfort. — Les paroles sont quelquefois des

actes et les mots des volumes. — Sieyès. — Barrcre. — Pache. —

La fraternité ou la mort. — He'rault de Se'chelles. — Arrestation de

Chamfort. — Horreur de Chamfort pour la prison.

Le temps est un crible dans les mains de la postérité. Les gros bagages ne sont donc pas ceux qu'elle recueille le plus volontiers. Mais, héritière économe, elle ne laisse rien perdre, et enregistre avec reconnaissance tout ce qui lui parvient, ne fût-ce qu'un mot, si ce mot est digrî^ de grossir son trésor. Elle sait que, de même qu'il est tel diamant qui vaut une fortune, il est tel mot qui peut constituer une œuvre complète et impérissable, aux yeux des gens de goût. Ceux de ce genre que Chamfort a laissés sont en tel nombre, qu'ils pourraient, à ce compte, constituer toute une bibliothèque.

Balzac nous disait, il y a longtemps, à propos de Chamfort et de Rivarol, qu'il citait toujours avec admiration : a Ces gens-là mettaient des livres dans un bon mot. tandis qu'aujourd'hui c'est à peine si on trouve un bon mot dans un livre. »

Ce jugement de Balzac nous frappa, et ce fut lui qui pour la première fois fixa notre attention sur les deux noms de Chamfort et de Rivarol.

La plupart des mots de Chamfort , pendant la période politique de sa vie, peuvent être considérés comme des actes, et ses contemporains les lui comptèrent comme tels.

Chacun fit son profit de ce qui sortait de cette bouche écoutée.

Ce fut lui qui donna à Sieyès le titre et, par consé-

quent , l'idée de sa fameuse brochure qui fut plus qu'un événement : « Qu'est-ce que le tiers état? Tout. — Qu'est-il? Rien. »

Ce fut lui qui donna pour devise à nos soldats, entrant en pays ennemi , cette devise toute d'humanité vis-à-vis de l'étranger : « Guerre aux châteaux , paix aux chaumières, » devise qu'on a retournée depuis, sans que Chamfort en puisse être accusé, disons-le en passant, au profit de la guerre civile.

Ce fut lui qui répondit à ceux qui lui disaient : Vous prêchez le désordre : « Quand Dieu créa le monde, le mouvement du cliaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible ; » et à ceux qui lui disaient : Réformez, mais ne détruisez pas , « Vous voudriez qu'on nettoyât les écuries d'Augias avec un plumeau ; » et à Marmontel : « Vous voudriez qu'on vous fît des révolutions à l'eau de rose. »

Voici un de ses discours : « Moi, tout; le reste, rien : voilà le despotisme. »

Et en voici un autre : « Moi, c'est un autre ; un autre, c'est moi : voilà la démocratie. »

Et encore : « Il y a en France sept millions d'hommes qui demandent l'aumône et douze millions hors d'état de la faire. »

« La noblesse est un intermédiaire entre le roi et le peuple comme le chien de chasse entre le chasseur et les lièvres. »

Et enfin : « Il faut recommencer la société humaine, comme Bacon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain. »

Mais ce fut lui qui, voyant la Révolution prendre un caractère qui révoltait sa raison, et son cœur plus encore que sa raison, disait :

« Prenons garde ! nous ne sommes que des Français, et nous voulons être des Romains. »

« Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le Moulin de Javelle : « Vous autres et nous autres, nous ne pouvons « nous passer les uns des autres. »

« Il semble que la plupart des députés à l'Assemblée nationale n'aient détruit les préjugés que pour les prendre, comme les gens qui n'abattent un édifice que pour s'approprier les décombres. »

Entendant déplorer l'indifférence du public pour les chefs-d'œuvre de la scène tragique, il fexpliqua par ces mots : « La tragédie ne fait plus d'effet depuis qu'elle court les rues. »

Il dit de Barrère, à la naissance de son pouvoir : « C'est un brave homme que ce Barrère : il vient toujours au secours du plus fort ; » et de Paclie, à un des amis de celui-ci : « C'est un ange que votre Pache; mais, à sa place, je rendrais mes comptes. »

Il traduisait ces mots : la fraternité ou la mort, qu'il s'indignait de voir accoler sur les monuments publics, par ceux-ci : « Sois mon frère ou je te tue, « ou par ceuxci : « La fraternité de ces gens-là est celle d'Étéocle et de Polynice. »

Si bien qu'un jour, Hérault de Séchelles lui ayant demandé d'écrire contre la liberté de la presse et Chamfort ayant refusé avec indignation de le faire, il fut conduit aux Madelonnettes par l'ordre du Comité de salut public.

Nous avons, dans le courant de cette étude, laissé la place aux faits toutes les fois que nous l'avons pu : ce ne serait pas le moment d'abandonner ce système ; car, à partir de cette arrestation de Chamfort, rien ne pourrait

égaler la saisissante éloquence de ceux qui vont passer sous les yeux du lecteur.

Le séjour de la prison fut odieux à Cliamfort. Le mois qu'il y passa, lui parut un siècle. Il en sortit vieilli. « Ce n'est pas la vie, ce n'est pas la mort, disait-il; il n'y a pas de milieu, il me faut ouvrir les yeux sur le ciel ou les fermer dans le tombeau. »

Rendu à la liberté, il jura qu'il ne retomberait jamais vivant aux mains de ses persécuteurs.

YII

Seconde arrestation. — Suicide de Chamfort. — Dernièi'es paroles

de Cliamfort. — Récit de cette scène par un témoin oculaire. —

M. Arsène Houssaye. — Portrait littéraire de Cliamfort.

II tint parole.

A quelque temps de là, on se présenta une seconde fois pour l'arrêter. Son parti était pris, il n'essaya pas même de fuir. Il demeurait alors à la Bibliothèque nationale , dont Roland, ministre de l'intérieur, l'avait nommé bibliothécaire.

« Il s'enferme, dit M. Tissot [Dictionnaire de la conversation)^ dans son cabinet, charge un pistolet et se le tire sur le front. La balle lui fracasse le haut du nez et lui enfonce l'œil droit. Étonné de vivre et résolu à mourir, il s'arme d'un rasoir, essaye de se couper la gorge, se taille le sein, se porte plusieurs coups au cœur, s'ouvre les veines et les jarrets; enfin, vaincu par la douleur, il pousse un cri et tombe.

« On entre, on le trouve baigné dans son sang. Des gens

de l'art et des ofiBciers civils sont appelés, et , tandis que les premiers préparent l'appareil nécessaire à ses blessures, il dicte d'une voix ferme aux seconds, la déclaration suivante : « Moi. Sébastien-Roch-Mcolas Chamfort, « déclare avoir voulu mourir en homme libre plutôt que « d'ètrè reconduit en esclave dans une maison d'arrêt; « déclare que si' par violence oq. s'obstinait à m'y traîner, « dans l'état où je suis il me reste assez de force pour « achever ce que j'ai commencé. Jamais on ne me fera « rentrer vivant dans une prison. »

Ces paroles, et d'autres qui vont suivre, seraient dans Plutarque , qu'elles y seraient admirées. Nous en avons tous traduit du grec et du latin qui ne méritaient pas autant d'être citées et de passer d'un âge à l'autre.

Un ami de Chamfort nous a laissé un récit palpitant de cette scène.

« J'arrivai peu de temps après ; je n'oublierai jamais ce spectacle. Sa tète et son cou étaient enveloppés des linges sanglants ; son oreiller , ses draps étaient aussi tachés de sang. Le peu qu'on apercevait de son visage en était encore couvert. Il parlait avec moins de violence, et commençait à sentir sa faiblesse. Je restai debout près de lui, muet de saisissement, d'admiration et de douleur. « Mon ami, » me dit-il en me tendant la main, « voilà « comme on échappe à ces gens-là. Ils prétendent que je (f me suis manqué ; mais je sens que la balle est restée (( dans ma lête; ils n'iront pas l'y chercher. » Tout ce qu'il disait avait ce caractère d'énergie et de simplicité. Après un moment de silence, il reprit d'un air tout à fait calme, et même de ce ton ironique qui lui était assez famillier : « Que voulez-vous! voilà ce que c'est que d'être « maladroit de la main : on ne réussit à rien, pas même « à se tuer. » Alors il se mit à raconter comment il s'était

perforé l'œil et le bas du front, au lieu de s'enfoncer le crâne, puis charcuté le cou, au lieu de se le couprr, et balafré la poitrine sans parvenir à se percer le cœur. « En- « fin, » ajouta-t-il, « je me suis souvenu de Sénècjue, et, « en l'honneur de Sénèque, j'ai voulu m'ouvrir les veines; « mais il était riche, lui ; il avait tout à souhait, un bain '( bien chaud, enfin toutes ses aises ; moi, je suis un pauvre (f diable, je n'ai rien de tout cela. Je me suis fait un mal « horrible, et me voilà encore ; mais j'ai la balle dans la « tète, c'est là le principal. Un peu plus tôt, un peu plus « tard, voilà tout. »

Chamfort, chose incroyable , ne parvint pas à mourir de ses horribles blessures. Ce qui n'est pas moins étrange, c'est qu'on le laissa sous le coup d'un mandat d'amener, et qu'il fut condamné à payer un écu par jour à un gendarme chargé de le garder à vue jusqu'à entière guérison, pour le cas où il eût pu guérir.

Ses amis vinrent à son chevet et lui reprochèrent d'avoir voulu mourir : « Du moins, répondit-il, je ne risquais pas d'être jeté à la voirie du Panthéon. » C'était ainsi qu'il appelait cette sépulture depuis l'apothéose de Marat, que sa fierté républicaine n'avait pu coudoyer sans dégoût.

Colchen, un des amis qui lui ont fermé les yeux, se félicitait qu'il eût échappé à ses propres coups, quelques jours après sa tentative ; Chamfort lui répondit : « Ah ! mon ami, les horreurs que je vois me donnent à tout moment l'envie de recommencer. »

M. Houssaye, dont le scepticisme n'a de parti pris violent contre personne, rencontre, par une contradiction étrange avec la conclusion injuste de la biographie qu'il a consacrée à Chamfort dans ses Portraits du xviu"' siècle. rencontre, dis-je, à l'occasion de ce drame émouvant, un élan de chaleur dont nous lui savons gré. « Chamfort ,

dit-il, survécut à toutes ces tortures de l'àme et du corps. Ne ressemblait-il pas alors à riiumanité, que tant de désastres ont frappée, qui a répandu sur tous les chemins son sang et ses larmes, qui, toute sillonnée de blessures, marche toujours en avant, poussée par le maître invisible ? Il succomba pourtant à tant de douleurs. « Ah ! « mon ami, » dit-il à Sieyès en expirant, « je m'en vais « enfin de ce monde, où il faut que le cœur se brise ou « se bronze. »

Chamfort mourut le 13 avril 1794, à l'âge de oo ans.

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