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CONCLUSION

Des différentes e'tudes qui ont e'te' faites de Cliamfort. — Celle de M. Sainte-Beuve. — Quelques mots sur M. Sainte-Beuve et sur la nature de son talent. — Son attitude, ses erreurs et ses injustices en ce qui touche Chamfort. — Inte'rêt que nous a paru offrir la figure de Chamfort.

Il y a deux hommes dans Chamfort. L'un, celui qu'on pourrait appeler le littérateur, existe à peine pour nous. Ses comédies, sa tragédie, ses vers, ses tableaux de la Révolution, ses éloges académiques, méritaient peu de survivre aux circonstances qui les ont vus naître; tout cela n'est que d'un homme très intelligent, épris des lettres, cherchant et trouvant le succès à la suite du passé dans les sentiers battus, mais qui, dans son effort pour ne point sortir des cadres convenus, en arrive à ne pas même laisser soupçonner ce qu'il y a en lui de véritable origina lité. L'autre, au contraire, le moraliste, le satirique, le philosophe, le politique, l'auteur enfin des maximes et pensées, des portraits, des caractères et anecdotes, est à

bon droit immortel. Sa personnalité est si vive, qu'elle se détache en saillies vigoureuses au milieu des plus éclatantes figures de son époque, et qu'elle se fait sa place en dépit des opposants dans les meilleurs rangs de notre littérature.

Chose bizarre, le vrai Ghamfort, celui qui restera, ne fut vraiment connu de' ses contemporains que par sa parole.

La portée de son œuvre, qui ne fut de son \ ivant que son œuvre parlée, est celle qui constitue son vrai titre aux yeux de la postérité. Dès qu'elle fut imprimée, elle fit oublier l'autre, son œuvre écrite.

Ghamfort en avait le pressentiment; il faisait bon marché de son bagage académique et s'impatientait à la fin qu'on en fît l'éloge devant lui.

M. Sainte-Beuve dit qu'on retrouva à sa mort bon nombre des mots qui forment aujourd'hui le recueil des pensées de Ghamfort, écrits soigneusement sur de petits papiers; et le soin que prend Ghamfort, passé maître en improvisations brillantes, de fixer sur le papier quelquesuns des souvenirs de ses conversations, amène un sourire qu'on pourrait trouver naïf sur les lèvres de l'auteur justement apprécié des dix gros volumes de Causeries littéraires au milieu desquelles nous avons surpris ce sourire.

Nous, trouvons, nous, que bons mots, pensées et causeries méritaient qu'on les gardât, et si nous regrettons une chose , c'est que le soin de Ghamfort ait été incomplet. Il est certain, en effet, qu'il s'est perdu de lui plus de choses qu'il n'en est venu jusqu'à nous. On assure qu'il existe des manuscrits inédits de Ghamfort, et que les mains qui les retiennent, abusant du droit de fait que leur donne la possession inexpliquée de ces papiers, refusent de s'ouvrir et de leur laisser voir le jour. Les biographes

de Chamfort signalent cet acte coupable et le flétrissent justement.

Quoi qu'il en soit, ce qui nous reste de Chamfort suffît à son renom. Sa place, dans notre littérature, vient immédiatement après les moralistes du xvii'^ siècle. Comme écrivain moraliste, il est presque toujours leur égal; il parle la belle langue de La Bruyère. Il a le bien visé de La Rochefoucauld; il est plus concis qu'eux encore. Il possède au suprême degré, et tout naturellement , ce que le premier ne cherchait pas et ce que le second cherchait toujours, le trait. Il est passé maître dans l'art de tout dire en peu de mots, sans jamais être obscur. S'il a de moins que les prosateurs du grand siècle l'ampleur de la phrase et le calme de la pensée que peut seul donner le repos de l'esprit, repos impossible à l'époque où vivait Chamfort, il a, en revanche, l'accent résolu et vigoureux de son temps.

Ses enfants immédiats sont Rivarol et en plus d'un point Beaumarchais. Ils furent aussi ses adversaires. Il a pour petits-enfants beaucoup des gens d'esprit de notre époque. Alphonse Karr, dans ses Guêpes^ le rappelle souvent; c'est la même manière de serrer l'anecdote et de rencontrer le bon sens par l'ironie.

Si tout le monde ne s'est pas encore entendu sur la place qui lui est due, c'est, nous l'avons dit, parce que justice n'a pas encore été faite par notre temps au temps que Chamfort représente. Mais cette place, quoi qu'il arrive, restera marquée dans cette glorieuse' phalange d'esprits gaulois qui sont les vrais représentants de l'esprit français depuis Rabelais. Montaigne et Voltaire, et dont ({uelques noms de notre temps grossiront encore la liste.

Plusieurs notices ont été assez récemment écrites sur Chamfort. Celle de M. Houssaye, qui n'est pas la mieux

coordonnée, ni la plus logique, est la plus curieuse, la plus pleine sous le rapport des faits, la plus intéressante ; celle de M. Sainte-Beuve n'est autre qu'un habile réquisitoire contre le républicain Ghamfort.

Nous avons pris, malgré nous, du travail de M. Sainte- Beuve sur Ghamfort, quelque humeur contre Fauteur de ce travail. M. Sainte-Beuve, critique aimable, ingénieux, délicat, fin et suave, qui a toutes ses qualités dans ces nuances douces et tempérées, semble depuis quelques années avoir pris à tâche de changer sa voix et sa nature. Son autorité y périra, et son talent lui-même, s'il n'était sauvé par son passé, y laisserait quelque chose. M. Sainte- Beuve, cet ancien chercheur de perles égarées, ce lapidaire rétrospectif, ce remonteur habile des joyaux oubliés de notre vieille littérature, qui semble né pour ne parler que de ce qui lui plaît, dont les critiques sont en quelque sorte de l'orfèvrerie littéraire, dont les ciselures ajoutées aux œuvres qu'il affectionne en font quelquefois toute la Mchesse , son travail surpassant souvent s:i matière ; M. Sainte-Beuve, qui a déterré, avec une patience et un goût infatigables, tant de reliques dans le cimetière du passé, M. Sainte-Beuve semble avoir pris en haine tout ce qui touche à son temps. Il est implacable particulièrement pour ce qui, de près ou de loin, tient à la Révolution. Sa voix, dès que cette grande époque est en cause, devient aigre et criarde. Il veut n'ôtri? que sévère, sans doute, et il se montre méchant. C'est alors la passion, et non plus la raison ni le goût, qui semble parler par sa bouche. On dirait un acteur qui a voulu prendre les rôles qui ne lui conviennent pas, un ténor s' efforçant de chanter les basses-tailles et qui s'épuise, dans cet effort contre nature, au détriment de son renom et des auditeurs accoutumés à l'applaudir. Ses qualités mêmes deviennent des

défauts, ses plus fines broderies, ses variations les plus savantes ne sont plus que de la manière dans le travail malencontreux de cet organe qui se surmène, de cette voix délicate qui veut à toute force se grossir. Il veut frapper, il égratigne et ne laisse que des déchirures là où il a prétendu porter de grands coups ; tel encore un fin graveur ébréchant son burin sur l'orteil d'une statue de bronze, en haine du bronze sans doute. M. Sainte-Beuve n'admire-t-il donc que les statues d'albâtre, que les figurines de stuc et les groupes en biscuit?

Quand M. Sainte-Beuve manque d'équité et de mesure, il est deux fois coupable. Il l'est envers lui-même. Il l'est envers ses nombreux lecteurs et les critiques de seconde main, qui, dans leur travail hàtif, plutôt que de remonter aux sources , s'en rapportent à lui sans contrôle. Il répond, en effet, non-seulement de ses jugements, mais encore des inductions qu'on en tire et des exagérations que d'autres se permettent à sa suite. Chamfort est une des plus nobles figures littéraires, un des plus fiers citoyens de cette république des lettres que M. Sainte- Beuve devrait bien mettre à part dans sa haine d'hier ou d' avant-hier contre les républiques; j'en veux à M. Sainte- Beuve de s'être donné le tort de le méconnaître, parce que son tort s'est bientôt aggravé du tort de sa clientèle. En effet, il lui convient, par un non-sens inexplicable, — car on peut tirer de sa notice même la réfutation de toutes ses accusations contre Chamfort, — il lui convient de faire, de ce caractère antique et héroTque, mais féminin aussi par beaucoup de côtés, un homme dur, sec et impitoyable; d'autres iront plus loin, et, sur sa recommandation, soit paresse, soit confiance, ils transformeront ce moraliste sincère, ce philosophe contristé, dont tout ce qu'on a pu dire de pis de son temps, c'est qu'il détestait

les hommes, parce qu'ils ne s aimaient pas: ils le transformeront, devinez en quoi? En cliat-tigre! définition burlesque, à coup sûr,, à propos d'un homme qui a traversé les révolutions sans qu'on puisse nommer une de ses victimes, qui n'a sacrifié que lui-même à ses convictions, et auquel on ne peut reprocher que l'admirable faute de sa mort.

M. Sainte-Beuve, disant de Ghamfort : « Son nom restera attaché à quantité de mots concis, aigus, vibrants et pittoresques qui se fixent bon gré, mal gré, dans le souvenir, » ajoute : « Méfiez-vous pourtant! je crains qu'il n'y ait toujours un peu d'arsenic au fond. » Un autre, renchérissant , un autre , s'emparant de cet arsenic de M. Sainte-Beuve, comme fait un bijoutier d'une pierre qu'il croit pouvoir s'approprier, à la condition d'en renouveler la monture, dira : « Chaque pensée de Ghamfort est un grain de poison dans un joli chaton de bague, » et ainsi de suite. Où finira ce crescendo ?

Cependant, concilions ce toujours de M. Sainte-Beuve , et ses suites, avec cet aveu qu'il fait, sans bonne grâce , il est vrai, dans un autre endroit, « qu'il y a un fond de probité et de dignité dans l'aigreur de Ghamfort. »

Ne voilà-t-il pas un fond étrangement garni , grâce à M. Sainte-Beuve : « De la probité, de l'arsenic et de la dignité, » tout cela ensemble !

Ge n'est pas sans une certaine émotion, dont nous nous serions bien gardé de nous défendre, que nous a\ons entrepris de remettre en lumière la figure de Ghamfort. Nous avons mis sous les yeux du public tout ce qu'en ont dit, soit en bien, soit en mal, les gens qui ont pris la parole à son sujet. Nous avons tâché d'exposer avec impartialité le pour et le contre, sans cacher cependant nos sjmpathies. Que le public juge ; ses jugements seuls sont sans appel.

On sait aujourd'hui que la vie privée nest la place d'honneur que dans les temps absolument calmes et tranquilles. Le mot de M. Dupin : « Chacun chez soi, chacun pour soi, » est un? des impiétés politiques qui ont fait la honte de notre temps. Il fait partie de cet athéisme en matière de patriotisme que l'on fit apprendre à la France, de 1830 à 1848, et qui lavait afïîliblie à ce point, que, mise en demeure un jour de régler ses destinées, elle a fléchi sous sa tache. L'exclamation admirative de Marmontel, écrivant très-faussement . à propos de d'Alembert et de Mairan : « Quelles âmes que celles qui ne sont inquiètes que des mouvements de l'écliptique , ou que des mœurs et des arts des Chinois, » est un salaire qui ne satisferait guère que les natures à la fois ingénieuses et corrompues qui passent devant leur siècle comme ces gens dont parle l'Évangile, lesquels avaient des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. La distraction d'Archimède cherchant son problème pendant cju'on saccageait son pays n'a d'autre valeur que celle d'un phénomène scientifique. On ne s'étonnera donc point que l'étude de cette figure saisissante, où la littérature et la politique ont leur part, nous ait paru de nature à intéresser notre époque agitée et nous ait attiré plus qu'une autre.

Nous ne sommes plus au temps, Dieu merci ! où l'indifférence en matière politique, qui n'est autre que l'oubli de la patrie, était prèchée comme une vertu.

L'oubli de la patrie, une vertu ! D'où un pareil blasphème a-t-ii jamais pu s'écrire?

P.-J. Staiil.

Bruxelles, 4 octobre 1856

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