‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 12 sur 272 · XXXIII. Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir · texte numérisé non relu

XXXIII. Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir

sont souvent les meilleurs; comme les enfants de l'amour sont les plus beaux.

XXXIV. Il y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-àdire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuscrits, etc.

XXXV. Les maximes, les axiomes sont , ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit, qui ont travaillé, ce semble, à l'usage des esprits médiocres et paresseux. Le paresseux s'accommode d'une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et l'homme médiocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit lui-même médiocre, ce qui arrive quelquefois , n'a pas prétendu lui donner. L'homme supérieur saisit d'un coup toutes les ressemblances , les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas , ou ne l'est pas du tout.

XXXVI. Lès médecins et le commun des hommes ne voient pas plus clair les uns que les autres dans les maladies et dans l'intérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des quinze-vingts qui connaissent mieux les rues, et qui se tirent mieux d'affaire.

■ xxxvii. Les Mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.

xxxviii. Il est presque impossible qu'un philosophe,

qu'un poète ne soient pas misanthropes : 1 ° parce que leur goût et leur talent les portent à l'observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur ; 2° parce que, leur talent n'étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s'il n'est pas puni !), ce sujet d'affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

XXXIX. S'il existait un être isolé, qui ne connût ni l'homme de la nature, ni l'homme de la société, la lecture réfléchie de Molière pourrait lui tenir lieu de tous les livres de morale et du commerce de ses semblables.

XL, On a répété que si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne réussiraient point. On a dit une chose absurde. Comment peindrait-il des mœurs qui tf existent plus ? Il peindrait les nôtres.

XLi, La trempe vigoureuse du génie de Molière le mit sans eff'ort au-dessus de deux genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique attendrissant, trop adm-iré, trop décrié ; genre inférieur qui n'est pas sans beauté, mais qui, se proposant de tracer des modèles de perfection, manque souvent de vraisemblance, et est peut-être sorti des bornes de l'art en voulant les reculer. L'autre est ce genre plus faible encore, qui, substituant à l'imitation éclairée de la nature, à cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beaux-arts, une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les plus frivoles.

xLii. Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

xLiii. J'ai vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné

de tableaux superbes, ouvrages de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert), qui, par leur érudition grecque et latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France une vieillesse misérable, et que Charles Etienne, leur successeur, mourut à l'hôpital, après avoir contribué presque autant qu'eux aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchêne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu'il avait en Champagne : il se tua en tombant du haut d'une charrette chargée de foin. Adrien de Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante et dix ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la destinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Racine, Roileau, Molière et Quinault eurent un sort plus heureux, c'est que leurs talents étaient consacrés au roi plus particulièrement. L'abbé Delonguerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdotes sur le triste sort des hommes de lettres illustres en France, ajoute : « C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays. Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionner, et qui fut présentée à Colbert, était l'ouvrage de Chapelain, Perrault, Tallemant, l'abbé Gallais, qui omirent ceux de leurs confrères qu'ils haïssaient; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savants étrangers, sachant très-bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris. »

XLiv. Le peintre donne une âme à une flgure, et le

poëte prête une figure à un sentiment et à une idée.

XLv. La philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très-peu de bon remèdes, et presque point de spécifiques.

XLvi. Si l'on examinait avec soin l'assemblage de qualités rares de l'esprit et de l'âme qu'il faut pour juger, sentir et apprécier les bons vers ; le tact , la délicatesse des organes, de l'oreille et de l'intelligence, etc., on se convaincrait que, malgré les prétentions de toutes les classes de la société à juger les ouvrages d'agrément, les poètes ont dans le fait encore moins de vrais juges que les géomètres. Alors, les poètes, comptant le public pour rien, et ne s'occupant que des connaisseurs, feraient à l'égard de leurs ouvrages ce que le fameux mathématicien Viete faisait à l'égard des siens, dans un temps où l'étude des mathématiques était moins répandue qu'aujourd'hui. Il n'en tirait qu'un petit nombre d'exemplaires qu'il faisait distribuer à ceux qui pouvaient l'entendre et jouir de son livre ou s'en aider. Quant aux autres, il n'y pensait pas. Mais Yiete était riche, et la plupart des poètes sont pauvres. Puis un géomètre a peut-être moins de vanité qu'un poëte, ou, s'il en a autant, il doit la calculer mieux.

XLvii. Les gens de lettres, surtout les poètes, sont comme les paons, à qui on jette mesquinement quelques graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour, et remplissent leur jabot tout à leur aise.

xLviii. La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages, et non par leurs places. Plutôt ce quils ont fait que ce qu'ils ont été semble être leur devise.

XMX. De nos jours, un peintre fait votre portrait en

sept minutes; un autre vous apprend à peindre en trois jours; un troisième vous enseigne l'anglais en quatre leçons. On veut vous apprendre huit langues, avec des gravures qui représentent les choses et leurs noms audessous en huit langues; enfin, si on pouvait mettre ensemble lès plaisirs, les sentiments et les idées de la vie entière, et les réunir dans l'espace de vingt-quatre heures, on le ferait; on vous ferait avaler cette pilule, et on vous dirait : « Allez-vous-en, »

L. La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres lus la veille.

Li. La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d'abord les meilleures, et finissant par tout manger.

LU. On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, physiologie, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, égal, et en général heureux; qu'au contraire, les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancolique, etc. Rien de plus simple : les uns étudient la nature; les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand Être; les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme. Les résultats doivent être différents.

LUI. Ce qui fait le succès de quantité d'ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de l'auteur et la médiocrité des idées du public.

Liv. Le théâtre renforce les mœurs ou les change. Il faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France opérer tour à tour ces deux effets.

Lv. Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d'importance à la vie et à la mort.

SUll LA SCIENCE. 121

L,i. Le travail du poëte, et souvent de l'homme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui-même ; et, de la part du public, il se trouve placé entre le grand merci et le va 'te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

Lvii. Les vers ajoutent de l'esprit à la pensée de l'homme qui en a quelquefois assez peu ; et c'est ce qu'on appelle talent. Souvent ils ôtent de l'esprit à la pensée de celui qui a beaucoup d'esprit, et c'est la meilleure preuve de l'absence du talent pour les vers.

SUR LES SENTIMENTS

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