XV. Le génie ne préserve pas des écarts du génie
XVI. Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le mort et martyrisant le vif.
XVII. Le repos d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les- ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu pour bien parler impose beaucoup plus que le bavardage d'un homme qui ne parle pas mal.
xviii. Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé; quand Lamotte l'est, c'est qu'il est recherché.
xix. Le génie est un phénomène que l'éducation, le climat ni le gouvernement ne peuvent expliquer.
XX. Quand la vertu ne peut plus habiter le siècle que des meurtres ont souillé, le génie la reçoit dans ses écrits et la rend à l'univers.
XXI. Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est pas rehaussé par son caractère, parle mérite de ses amis, et par un peu d'aisance ? Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite lappelle , qu"a-t-il besoin du monde ? Son seul parti ii"est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son àme, son caractère et sa raison ? Faut-il qu'il porte le poids de la
société sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens ? Plus d'un homme de lettres , forcé de prendre ce parti , y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout, on lui a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pas répéter le mot de Thémistocle : « Hélas ! nous périssions si nous n'eussions péri ! »
XXII. Les gens de lettres aiment ceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent. . XXIII. Si l'on veut se faire une idée juste de ce qu'était l'état des gens de lettres en France avant la Révolution, il faut parcourir le livre de Pierre Manuel, la Police dévoilée, au chapitre intitulé : de la Police sur la librairie, sur les gens de lettres, sur les censeurs royaux, sur les nouvelles à la main, sur les comédiens. On a quelque peine à comprendre comment la raison a pu se faire jour à travers tant d'obstacles. Il faut voir nos meilleurs écrivains réduits à flatter un lieutenant de police , à caresser un censeur, à tromper un ministre et tous ses agents. Voltaire mit peut-être plus de temps à intriguer pour faire représenter Mahomet, et à prévenir les dangers que pouvaient attirer sur lui l'impression et la publication de son ouvrage, qu'il n'en mit à le composer. Un de messieurs fut très-scandalisé à la première représentation de cette comédie ; c'est ainsi qu'on désignait Mahomet dans la grande chambre. Aussitôt cette comédie est dénoncée par M. Joly de Fleury. Voilà Voltaire entre le parlement, le cardinal de Fleury, M. de Maurepas, le lieutenant de police Marville, et se moquant d'eux tous, comme de raison. On convient que la pièce sera retirée du théâtre, et qu'elle ne sera point livrée à l'impression. Par malheur, Voltaire se laisse dérober son manuscrit ; il se plaint de ce vol au lieutenant de police.
écrit au cardinal pour obtenir qu'on prévienne l'impression ; il avait pris soin que cela fût impossible. Il écrit aux ministres, pour se plaindre de ce contre-temps qu'ils avaient prévu, et l'auteur de Mahomet en est quitte pour quelques compliments épistolaires, en dépit du parlement , toujours furieux contre cette comédie de Mahomet, toute propre, disaient messieurs, à produire des Ravaillac, quoique l'objet de la pièce soit de dessiller les yeux, et d'arracher les poignards aux Ravaillac.
Il est heureux que Voltaire ait joint à ses talents celui de parvenir à faire jouer ses tragédies, et de se tirer ensuite des embarras qu'elles lui causaient. Si quelques moralistes sévères lui reprochaient trop durement cette souplesse flexible et cette habileté en intrigue, nous répondrions pour lui que, dans son dessein de déniaiser les Français, il sacrifiait à ce grand but plusieurs considérations d'un ordre inférieur; qu'en faveur de cette intention philosophique, il se donnait l'absolution de ces petites peccadilles en morale ; qu'enfin il était naturellement espiègle, et, qu'après tout, les plus honnêtes gens d'alors succombaient à la tentation de se moquer du gouvernement. Ce gouvernement était si étonné de l'être, si inquiet, si peu sûr de sa force, qu'il avait peur de tout.
XXIV. Plusieurs gens de lettres croient aimer la gloire et naiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées ; car l'une est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la différence qu'il y a entre un fat et un amant.
XXV. J'observe que les hommes les plus extraordinaires et qui ont fait des révolutions, lesquelles semblent être le produit de leur seul génie, ont été secondés par les circonstances les plus favorables et par l'esprit de leur temps. On sait toutes les tentatives faites avant le grand
voyage de Vasco de Gama aux Indes occidentales. On n'ignore pas que plusieurs navigateurs étaient persuadés qu'il y avait de grandes îles, et, sans doute, un continent à l'ouest, avant que Colomb l'eût découvert, et il avait lui-même entre les mains les papiers d'un célèbre pilote avec qui il avait été en liaison. Philippe avait tout préparé pour la guerre de Perse, avant sa mort. Plusieurs sectes d'hérétiques, déchaînés contre les abus de la communion romaine, précédèrent Luther et Calvin, et même Viclef.
XXVI. Ce ne sont point des hommes qui forment les grands hommes.
XXVII. C'est après l'âge des passions que les grands hommes ont produit leurs chefs-d'œuvre; comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.
XXVIII. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui assigne les rangs d'après la distance reconnue entre les différents genres, à peu près comme l'ordre civil marque les places dans la société d'après la différence des Conditions; mais qu'importe de quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier ordre?
XXIX. On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon général pour avoir beaucoup de soldats.
XXX. Un journal sans malice est un vaisseau démâté, à qui les corsaires mêmes refusent le salut.
XXXI. Les gens de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour ; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.
XXXII. Un auteur célèbre a dit que tout ouvrage dramatique est une expérience faite sur le cœur humain.