‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 16 sur 272 · XX. La générosité n'est que la pitié des âmes nobles · texte numérisé non relu

XX. La générosité n'est que la pitié des âmes nobles

XXI. N'est-ce pas une chose plaisante de considérer que la gloire de plusieurs grands hommes soit d'avoir employé leur vie entière à combattre des préjugés ou des sottises qui font pitié, et qui semblaient ne devoir jamais entrer dans une tète humaine? La gloire de Boyle, par exemple, est d'avoir montré ce qu'il y a d'absurde dans lés subtilités philosophiques et scolastiques , qui feraient lever les épaules à un paysan du Gatinais doué d'un grand sens naturel ; celle de Locke, d'avoir prouvé qu'on ne doit point parler sans s'entendre, ni croire entendre ce qu'on n'entend pas ; celle de plusieurs philosophes, d'avoir composé de gros livres contre des idées superstitieuses qui feraient fuir, avec mépris, un sauvage du Canada; celle de Montesquieu, et de quelques auteurs avant lui, d'avoir (en respectant une foule de préjugés misérables) laissé entrevoir que les gouvernants sont faits pour les gouvernés, et non les gouvernés pour les gouvernants. Si le rêve des philosophes qui croient au perfectionnement de la société s'accomplit, que dira la postérité de voir qu'il ait fallu tant d'efforts pour arriver à des résultats si simples et si naturels ?

XXII. Peut-être, un jour, les hommes parviendrontils à se faire une autre idée de la gloire; et, dans ce cas, combien de héros dégradés !

xxiii. On partage avec plaisir l'amitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu soi-

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même ; mais la haine, mémo celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.

XXIV. Le moment où l'on perd les illusioi)^, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompés. C'est Armide qui brûle et détruit le palais oii elle fut enchantée.

XXV. On se souviendra longtemps de la manière dont le maréchal de Richelieu fit cesser dans son camp l'habitude de s'enivrer. « Je déclare, dit-il, que ceux d'entre vous qui s'enivreront désormais, n'auront pas l'honneur de monter à l'assaut. » C'était connaître les Français.

XXVI. Il faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises avant d'avoir des dentelles.

XXVII. Comment se fait-il que, sous le depotisme le plus affreux, on puisse se résoudre à se reproduire ? C'est que la nature a ses lois plus douces, mais plus impérieuses que celles des tyrans ; c'est que l'enfant sourit a sa mère sous Domitien comme sous Titus.

XXVIII. La pire de toutes les mésalliances est celle du cœur.

XXIX. Celui qui est juste au milieu entre notre ennemi et nous nous paraît être plus voisin de notre ennemi : c'est un effet des lois de l'optique, comme celui par lequel le jet d'eau d'un bassin paraît moins éloigné de l'autre bord que de celui où vous êtes.

XXX. La fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.

XXXI. Il y a un genre d'orgueil dans lequel sont compris tous les commandements de Dieu, et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.

xxxii. Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que,

quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l'un à l'autre, de par la nature; qu'ils s'appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines.

XXXIII. Toutes les passions sont exagératrices, et elles ne sont des passions que parce qu'elles exagèrent.

XXXIV. Le philosophe qui veut éteindre ses passions, ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.

XXXV. M... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : « Je ressemble à un homme qui, étant à cheval, et ne sachant pas gouverner sa bête qui l'emporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle. »

xxxvi. La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal qu'elle lui a fait par le premier, et, en ne le laissant vivre que peu d'annéeâ après la perte de ses passions, semble prendre pitié de lui, en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduit à sa raison pour toute ressource.

xxxvii. J'ai détruit mes passions, à peu près comme un homme violent tue son cheval, ne pouvant le gouverner.

XXXVIII. Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourments qu'elles causent, mais dans les fautes, les turpitudes qu'elles font commettre, et qui dégradent l'homme. Sans ces inconvénients, elles auraient trop d'avantage sur la froide raison, qui ne rend point heureux. Les passions font vivre l'homme, la sagesse le fait seulement durer.

xxxix. Une âme honnête ne se moquerait pas des misérables, quand même elle serait assurée d'être toujours dans le bonheur.

SUR LES SENTIMENTS

XL. L'homme, dans l'état actuel de la société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Les passions (j'entends ici celles qui appartiennent à l'homme primitif) ont conservé, dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.

XLi. Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son médecin.

XLii. Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et vos vertus.

xLiii. J'ai souvent remarqué, dans mes lectures, que le premier mouvement de ceux qui ont fait quelque action héroïque, qui se sont livrés à quelque impression généreuse, qui ont sauvé des infortunés, couru quelque grand risque et procuré quelque grand avantage, soit au public, soit à des particuliers ; j'ai, dis-je, remarqué que leur premier mouvement a été de refuser la récompense qu'on leur en offrait. Ce sentiment s'est trouvé dans le cœur des hommes les plus indigents et de la dernière classe du peuple. Quel est donc cet instinct moral qui apprend à l'homme sans éducation que la récompense de ces actions est dans le cœur de celui qui les a faites? Il semble qu'en nous les payant on nous les ôte.

xLiv. Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie, à mesure qu'elle s'écoule.

XLV. En fait de sentiments, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.

XLVi. Sentir fait penser; on en convient assez aisé-

ment : on convient moins que penser fasse sentir; mais cela n'est guère moins vrai.

XLvii. La fable de Tantale n'a presque jamais servi d'emblème qu'à l'avarice ; mais elle est, pour le moins, autant celui de l'ambition, de Tamour de la gloire, de presque toutes les passions.

XLviii. Lorsque mon cœur a besoin d'attendrissement, je me rappelle la perte des amis que je n'ai plus, des femmes que la mort m'a ravies; j'habite leur cercueil, j'envoie mon âme errer autour des leurs. Hélas ! je possède trois tombeaux.

XLix. C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à montrer toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard ; deux plumes ajoutées au bois font une flèche.

L. Combien de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont morts sans avoir transmis leurs noms à la postérité : en cela moins heureux que Bucéphale, et même que le dogue espa-gnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue, et qui avait la paye de trois soldats !

ET l'amour de la RETRAITE.

I. De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d'être romanesques.

II. L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères, mais ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués; et il y a loin de l'homme qui méprise l'argent à celui qui est véritablement honnête.

III. Quiconque n'a pas de caractère n'est pas un iomme : c'est une chose.

lY. La fortune, pour arriver à moi, passera par les conditions que lui impose mon caractère.

V. On s'effraye des|partis violents; mais ils conviennent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans l'extrême.

VI. Quand un homme s'est élevé par son caractère au point de mériter qu'on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l'honnêteté, nonseulement les fripons, mais les demi-honnêtes gens le décrient et l'évitent avec soin; il y a plus, les gens honnêtes, persuadés que, par un effet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger, pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.

vu. Tout homme qui se connaît des sentiments élevés a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que de sa position.

VIII. Tel homme a été craint pour ses talents, haï pour ses vertus, et n'a rassuré que par son caractère. Mais combien de temps s'est passé avant que justice se fît !

IX. Presque tous les hommes sont esclaves par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.

X. Il y a, on ne peut le nier, quelques grands caractères dans l'histoire moderne ; et on ne peut comprendre comment ils se sont formés : ils y semblent comme déplacés ; ils y sont comme des cariatides dans un entre-sol.

XI. La considération de l'homme le plus célèbre tient au soin qu'il a de ne pas se prodiguer.

MAXiiMES ET PENSEES.

XII. Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens, s'il est pauvre, de ses héritiers, s'il est riche.

XIII. Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lanterne fût une lanterne sourde.

XIV. Il n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.

XV. Il faut regarder l'économie comme un moyen d'être toujours indépendant des hommes, condition plus nécessaire qu'on ne croit pour conserver son honnêteté.

XVI. On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d'avantages ; on veut les forcer d'assister éternellement au tirage d'une loterie oii ils n'ont point de billet.

XVII. Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes; mais ceux qui sont moins susceptibles d'insensibilité sont obligés de se créer une sorte d'endurcissement factice pour n'être dupes ni des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un honnête homme emporte, après s'être livré quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste : le seul avantage qu'il produise, c'est de faire trouver la retraite aimable.

xviii. Il faut' qu'un honnête homme ait l'estime publique sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a cherchée donne sa mesure.

XIX. Un philosophe regarde ce qu'on appelle un état dans Je monde comme les Tartares regardent les villes, c'est-à-dire comme une prison : c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en étant à l'àme et à

l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un grand état dans le monde a une prison plus grande et plus ornée ; celui qui n'y a qu'un petit état est dans un cachot ; l'homme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans l'aisance , ou du moins qu'il n'ait aucun besoin des hommes.

XX. La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la fortune ; c'est-à-dire que l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou à souffrir des choses indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse alors également l'une et l'autre, et s'enveloppe ou dans l'obscurité ou dans l'infortune, et souvent dans l'une et dans l'autre.

XXI. L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance , qui empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa fierté.

XXII. On dit quelquefois d'un homme qui vit seul : « Il n'aime pas la société. » C'est souvent comme si on disait d'un homme qu'il n'aime pas la promenade, sous le prétexte qu'il ne se promène pas volontiers le soir dans la forêt de Bondy.

XXIII. L'honnête homme, détrompé de toutes les illusions, est l'homme par excellence. Pour peu qu'il ait d'esprit, sa société est très-aimable. Il ne saurait être pédant, ne mettant d'importance à rien. Il est indulgent parce qu'il se souvient qu'il a eu des illusions, comme ceux qui en sont encore occupés. C'est un effet de son insouciance, d'être sûr, dans le commerce, de ne se permettre ni redites, ni tracasseries. Si on se les permet à son égard, il les oublie ou les dédaigne. Il doit être plus gai qu'un autre, parce qu'il est constamment en état

d'épi grammes contre son prochain. Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux. C'est un homme qui, d'un endroit éclairé, voit dans une chambre obscure les gestes ridicules de ceux qui s'y promènent au hasard. Il brise en riant les faux poids et les fausses mesures qu'on applique aux hommes et aux choses.

XXIV. Lorsque Montaigne a dit , à propos de la grandeur : « Puisque nous ne pouvons y atteindre, vengeonsnous-en à en médire, » il a dit une chose plaisante, souvent vraie, mais scandaleuse, et qui donne des armes aux sots que la fortune a favorisés. Souvent c'est par petitesse qu'on hait l'inégalité des conditions : mais un vrai sage et un honnête homme pourraient la haïr comme la barrière qui sépare des âmes faites pour se rapprocher. Il est peu d'hommes d'un caractère distingué qui ne se soient refusés aux sentiments que leur inspirait tel ou tel homme d'un rang supérieur ; qui n'aient repoussé, en s'affligeant eux-mêmes, telle ou telle amitié qui pouvait être pour eux une source de douceurs et de consolations. Chacun d'eux, au lieu de répéter le mot de Montaigne, peut dire : « Je hais la grandeur, qui m'a fait fuir ce que j'aimais, ou ce que j'aurais aimé. «

XXV. La nature ne m'a point dit : Ne sois point pauvre; encore moins : Sois riche; mais elle me crie: Sois indépendant !

XXVI. Il y a un genre d'indulgence pour ses ennemis qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur d'âme. M. de C... me paraît ridicule par la sienne. Il me paraît ressembler à Arlequin, qui dit : « Tu me donnes un soufflet ; eh bien! je ne suis point encore fâché. » Il faut avoir l'esprit de haïr ses ennemis.

xxvii. Un homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni

sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse sous le poids d'aucune des conventions absurdes ou malhonnêtes de la société ; qui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la vertu , qui vous laisse mourir de faim.

xxviii. On a trouvé le moi de Médée sublime; mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidents de la vie est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien.

XXIX. En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse ; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que « qui quitte la partie la gagne. »

XXX. Il y a des moments où le monde paraît s'apprécier lui-même ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, sincère, naïf, sans affectation, sans jactance.

XXXI. Ceux qui rapportent tout à l'opinion ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais : quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie.

XXXII. L'opinion publique est une juridiction que l'honnête homme ne doit jamais reconnaître parfaitement et qu'il ne doit jamais décliner.

XXXIII. On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les regards et l'attention, et on se précipite dans la nullité, pour échapper au danger d'être peint.

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