XXXIV. Peu de personnes peuvent aimer un philoso
phe. C'est presque un ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes, et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose : « Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce que tu vaux. » Et ce n'est pas une petite entreprise de se faire aimer et estimer avec l'annonce de ce ferme propos.
XXXV. Il va peu d'hommes qui se permettent un usage vigoureux et intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appliquer ainsi à tous les objets de la morale, de la politique et de la société ; aux rois, aux ministres, aux grands, auxyphilosophes; aux principes des sciences, des beaux-arts, etc. : sans quoi, on restera dans la médiocrité.
XXXVI. Il y a une sorte de plaisir attaché au courage qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent, c'est détrôner un roi : il y a du ragoût.
XXXVII. Il y a bien peu d'hommes à grand caractère qui n'aient quelque chose de romanesque dans la tète ou dans le cœur. L'homme qui en est entièrement dépourvu, quelque honnêteté, quelque esprit qu'il puisse avoir, est, à l'égard du grand caractère, ce qu'un artiste, d'ailleurs très-habile, mais qui n'aspire point au beau idéal, est à l'égard de l'artiste, homme de génie, qui s'est rendu ce beau idéal familier.
xxxviii. Les pensées d'un solitaire, homme de sens, et fût-il d'ailleurs médiocre, seraient bien peu de chose, si elles ne valaient pas ce qui se dit et se fait dans le monde.
xxxix. On est plus heureux dans la solitude que dans le monde. Cela ne viendrait-il pas de ce que, dans la solitude, on pense aux choses, et que, dans le monde, on est forcé de penser aux hommes?
I. Les nouveaux amis que nous faisons après un certain âge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les dents postiches et les jambes de bois sont aux véritables yeux , aux dents naturelles et aux jambes de chair et d'os.
II. Je conserve pour M. de la B... le sentiment qu'un honnête homme éprouve en passant devant le tombeau d'un ami.
III . « Dans le monde, disait M. . . , vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment , vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent. »
IV. La plupart des amitiés sont hérissées de si et de mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de sous-entendus.
Y. M... me disait: «J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes : l'un, parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui; l'autre, parce qu'il ne m'a jamais parlé de moi. »
VI. Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
VII. L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repH d'une rose.
VIII. Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d'amis, autant que peuvent le faire de trop grandes qualités.
IX. On fait quelquefois dans le monde un raisonnement bien étrange. On dit à un homme, en voulant reçu-
serson témoignage en faveur dun autre homme : « C'est votre ami. » Eh! morbleu 1 c'est mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour l'effet, et l'effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j'en dis du bien parce qu'il est mon ami ; et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami parce qu'il y a du bien à en dire ?
X. En général, malheur à l'homme qui, même dans l'amitié la plus intime, laisse découvrir son faible et sa prise ! J'ai vu les plus intimes amis faire des blessures à l'amour-propre de ceux dont ils avaient surpris le secret.
XI. Il n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les qualités de l'âme et de l'esprit de certaines personnes. La société ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments. Ce sont de beaux fruits qui n'arrivent à leur maturité qu'au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent produit que quelques feuilles agréables et inutiles.
XII. Les femmes ne donnent à l'amitié que ce qu'elles empruntent à l'amour.
XIII. Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun avec les rois, celui de n'avoir point d'amis ; mais, heureusement, elles ne sentent pas ce malheur plus que les rois eux-mêmes : la grandeur des uns et la vanité des autres leur en dérobent le sentiment.
XIV. La; concorde des frères est si rare, que la Fable ne cite que deux frères amis; et elle suppose qu'ils ne se voyaient jamais, puisqu'ils passaient tour à tour de la terre aux champs Élysées, ce qui ne laissait pas d'éloigner tout sujet de dispute et de rupture.
XV. Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièrement honorables ? Qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis ? Quelle est la femme qui ne s'est pas vue forcée d'expliquer à la société la visite
de telle ou telle femme qu'on a été surpris de voir chez elle ?
XVI. Le rôle de l'homme prévoyant est triste : il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On- ne le croit pas; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant l'ami qui devait être leur consolateur, et qu'ils auraient choisi s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.