SUR L'AMOUR ET LA (ÎALANTERIE
H. Peut-être faut- il avoir senti l'amour pour bien connaître l'amitié.
m. L'amour est comme les maladies épidémiques : plus on les craint, plus on y est exposé.
IV. L'amour, dans des mœurs simples , n'est composé que de lui-même, ne peut être payé que par lui, s'offense de ce qui n'est pas lui ; mais, dans des mœurs raffinées, c'est-à-dire corrompues, ce sentiment laisse entrer dans sa composition une foule d'accessoires qui lui sont étrangers : rapports de position, convenances de société, calculs d'amour-propre, intérêt de vanité et nombre d'autres combinaisons qui vont même jusqu'à le rendre ridicule. En France, c'est, pour l'ordinaire, un amusement, un jeu de commerce qui ne ruine et n'enrichit personne.
v. L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.
vï. « Le moment oij j'ai renoncé à l'amour, disait M..., le voici : c'est lorsque les femmes ont commencé à dire : « M..., je l'aime beaucoup, je l'aime de tout mon « cœur, etc. » Autrefois, ajoutait-il, quand j'étais jeune, elles disaient : « M..., je l'estime infiniment, c'est un « jeune homme bien honnête. »
VII. En amour, tout est vrai, tout est faux; et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.
VIII. Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme ; prend une fille d'Opéra qu'il quitte en disant : « C'est comme ma femme; » prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant : « C'est comme une telle ; » ainsi de suite.
IX. L'amour, disait M..., devrait n'être le plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes gros-
siers se mêler d'amour, je suis tenté de dire : « De quoi vous mêlez-vous? Du jeu, de la table, de l'ambition à cette canaille. »
X. Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles ; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose ; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ils ont faites.
XI. L'amour est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par lui.
XII. L'amour est un commerce orageux , qui finit toujours par une banqueroute, et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.
XIII. M... me disait : « C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai, que j'ai pris le parti de traiter l'amour comme tout le monde. Cette ressource a été mon pis aller, comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et n'ayant pas trouvé de place à Iphigénie, s'en va aux Variétés amusantes. »
XIV. Otez r amour-propre de l'amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c'est un convalescent affaibli, qui peut à peine se traîner.
XV. On demandait à M... pourquoi la nature a\ait rendu l'amour indépendant de notre raison. « C'est, ditil, parce que la nature ne songe qu'au maintien de l'espèce ; et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut être aussi bien rempli que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille et de Clarisse même peut-être. » A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait