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LETTRE III

Samedi,

J'ai reçu votre terrible paquet, mon ami ; et au milieu de tout le plaisir qu'il m'a fait, j'ai ressenti deux peines : l'une de voir que certain attachement vous tenait plus profondément au cœur que je ne l'avais encore cru, l'autre que vous travailliez trop et que vos yeux et votre poitrine doivent en souffrir. Quant au premier point, ce n'est pas que je m'en étonne, ni que j'aie de tristes pressentiments. Je ne m'en étonne point; tout homme fier et sensible s'opiniàtre, surtout quand sa raison lui dit que réussir c'est travailliT plus encore pour ce qu'il aime que pour lui ; et cela seul peut-être le rend capable de supporter la

ridicule concurrence d'un compétiteur indigne. Je n'ai point de sinistres présages; car aussi longtemps qu'il me sera démontré qu'Aspasie n'est pas dépourvue de toute noblesse, de toute délicatesse, de toute raison ( et je lui crois une assez forte dose de tout cela) , je ne pourrai pas croire à la victoire de Thersite sur Achille. Vous savez répreuve que je crois décisive et mortelle pour le pauvre saint (je ne le nomme pas autrement à elle-même). Vous avez bien marqué la nuance dans votre joli conte; mais vous n'en avez pas assez tiré de parti ; en ce genre, comme en beaucoup d'autres, prophétiser, c'est amener l'événement. Avec tout cela, mon ami, je vous aime trop pour ne pas craindre de voir la moindre parcelle de votre bonheur abandonnée au hasard et à l'inconstance de ce sexe. Vous avez trop de raison pour être très-romanesque ; vous avez l'imagination trop ardente et le cœur trop essentiellement bon pour ne l'être pas un peu. Aussi douté-je que votre philosophie vous serve aussi bien pour les femmes que sur tout autre sujet. Quant à mes observations personnelles, je réunis le témoignage unanime de toute l'antiquité, qui, je crois, a poussé infiniment plus loin que nous la science de l'observation et la connaissance du cœur humain. Je me sens bien fort. Or, vous savez ce qu'ils pensaient des femmes, de ce sexe qui pourtant a eu de leur temps des prodiges, parce que la propriété d'un miroir est de tout rendre en surface. Je ne vous parlerai pas des invectives que, très-sérieusement et dans toute la pompe tragique, dans la morale des chœurs, et non dans la coupe du dialogue dramatique, Euripide, qu'on a si plaisamment appelé le Racine de la Grèce, leur lançait en plein théâtre; ce qui prouve tout au moins qu'il ne heurtait i)as l'opinion universelle du temps ; car vous savez eoninumt ce même poëte fut reçu, lorsque, avec tous les

palliatifs de son art, il osa faire dire à Hippolyte : « Ma langue a fait serment, mon 'cœur ne l'a point fiiit. » Mais je vous prierai de lire ce que tous les moralistes de l'antiquité en ont dit, lorsqu'ils ont daigné en parler (ce qui est assez rare), et (ce qui est bien plus fort) de vous rappeler ce que les institutions des législateurs prouvent qu'ils en ont pensé : je vous prierai de vous rappeler ces propres mots d'un censeur romain (Métellus Numidicus), qui commence ainsi une harangue solennelle en plein sénat :

Si sine uxore possemus, Quirites, esse omnes, eà molestià caremus; sed quoniam ità natura tradidit, ut nec cum illis satis commode, nec sine illis ullo modo vivi possit, saluti perpetuse potius quàm voluptati consulendum i.

0 mon ami! ces gens -là étaient plus profonds que nous; et cependant ils ne croyaient pas du tout, comme nous feignons de le croire, que l'éducation des femmes bien dirigée pût influer sur le bonheur social, ni qu'elle pût assurer la stabilité des législations, comme nous l'avons tant dit. « Ils regardaient ces étres-là comme des machines à enfants et à plaisir; et ce n'est assurément pas qu'ils n'eussent du feu dans l'imagination et de la grâce dans l'esprit. » Qu'est-ce donc, si ce n'est la conviction ferme et absolue que ces êtres sans caractère échappaient à tout ordre, à toute combinaison ?

Ce pourrait bien être de la nourriture trop forte pour vous en cet instant, mon ami, que cette philosophie sé-

1. Si nous pouvions tous exister sans femmes, nous serions délivrés de ce sujet de chagrin ; mais puisque la nature nous a faits tels que nous ne pouvons ni vivre contents avec elles, ni nous passer d'elles de quoique façon que ce soit, il vaut mieux pourvoir à ce qui nous est perpétuellement nécessaire qu'à nos plaisirs.

vère ; ou plutôt vous rirez de ce que le plus faible des hommes avec les femmes, celui qui les a tant idolâtrées, et dont le moral, moins que le physique, s'il est possible, ne peut se passer d'une compagne, ose vous écrire avec cette austérité. Mais ce n'est pas sur votre sentiment que j'écris : vous savez bien que je l'ai défendu contre vous, et que je n'aime pas que vous l'appeliez une faiblesse ; c'est une thèse philosophique que je me crois en état de soutenir dans toute la persuasion de mon esprit et la sincérité de mon cœur, et que j'abandonne à vos méditations.

Vous avez très-bien fait de ne demander pour moi que vingt-cinq louis ; et je trouve même que c'est beaucoup, d'après le bilan de votre aimable ami. Il ne me paraît pas sage que je ne donne point de reçu ; car sans rêver empoisonneurs et assassins, comme mon larve d'hier, je me sens très-mortel ; mais quant au porteur de la somme, je me conformerai aux instructions que vous me donnez, en vous priant de recevoir une note de ma main qui me tranquillise sur les événements. Veuillez me mander aussi si je dois le savoir vis-à-vis du prêteur, et si l'hommage de ma reconnaissance lui déplairait. Il me semble qu'il vous connaît trop pour douter que vous ne m'ayez nommé celui dont j'étais l'obligé; car je le suis enfin, quoique tout soit accordé à votre médiation. Dites-moi donc ce que je dois faire et dire , car il n'est pas en moi d'être ingrat; mais je ne voudrais pas déplaire ni dépasser la mesure par reconnaissance..

Bonsoir, mon très-cher ami ; travaillez, mais ménagez votre santé ; marchez, digérez, espérez et aimez-moi.

p. .S. Au reste, mon ami, j'ai pensé comme vou^ que

nous pourrions un jour, et à chaque belle saison, faire de fort jolis romans ensemble : ainsi je garde l'historiette ; je garde vos lettres aussi ; gardez les miennes si vous voulez, nous les ferons copier quelque jour ensemble et en alternant. Il se trouve dans les lettres une foule de choses d'autant mieux dites, qu'elles le sont avec liberté, qu'on ne retrouve plus, et qu'on est fâché d'avoir perdues. Et puis, comme monument d'amitié, n'est-ce pas une assez douce chose ?

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