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LETTRE IV

J'ai reçu votre lettre du vendredi, mon cher ami, et j'ai béni votre griffonnage même qui m'a valu quatre pages de l'ami le plus cher, le plus profondément estimable, et le plus sympathique à moi que j'aie rencontré de ma vie. L'intérêt que vous m'y montrez, et que vous avez su rendre contagieux pour un des hommes de mérite que vous aimez et que vous prisez le plus, a versé la consolation dans un cœur navré par tant de côtés, qu'il ne peut être que bien souffrant, puisqu'il ne se paralyse pas. Véritablement la persuasion intime dont je suis pénétré que je vaux mieux que mes persécuteurs et mes ennemis, et que dans les êtres créés rien ne vaut mieux que mon ami le plus cher, me rend du sommeil, du bien-être et même des jouissances.

N'ayez pas peur, mon ami, que ce que vous ferez soit mal fait; il n'est pas en vous de ne pas finir; et d'ailleurs, pour une âme aussi neuve et aussi forte que la vôtre, un tel sujet est d'inspiration, surtout lorsque l'écrivain expose une théorie qui n'est presque qu'à lui seul et dont

la pratique a composé et dirigé sa vie. C'est cependant une chose curieuse et remarquable que la philosophie et la liberté s' élevant du sein de Paris, pour avertir le nouveau monde des dangers de la servitude, et lui montrer de loin les fers qui menacent sa postérité '. Jamais l'éloquence ne défendit une plus belle cause ; peut-être ce sont les peuples corrompus qui seuls peuvent donner des lumières aux peuples naissants : instruits par les maux, ils peuvent enseigner du moins à les éviter; et la servitude même peut être utile en devenant l'école de la liberté.

LETTPxE V.

Paris, ce jeudi.

J'ai lu avec un grand intérêt, el*>je garderai précieusement, mon bon et cher ami, la lettre que j'ai reçue de vous hier. Un résumé si énergique de la conduite sans exemple à laquelle vous a poussé la nature, et des principes que vous vous êtes faits à l'appui de cet heureux et noble instinct, est, pour une tête et une âme élevée, le germe de la plus importante théorie de Mberté et même d'indépendance à laquelle l'homme puisse atteindre; et pour les hommes forts, la pratique en ce genre doit suivre de bien près la théorie. Je ne connais rien de plus imposant que les caractères que vous avez esquissés en peu de mots, et rien de plus respectable qu'une vie dont on peut se rendre un tel compte; mais j'y vois aussi la consolation

1. Ceci a rapport à l'écrit sur l'ordre de Cincinnatus, l'un de ceux qui contribuèrent le plus à la réputation de Mirabeau, et dont les morceaux les plus brillants sont de Chanifort.

des honnêtes gens et la condamnation des hommes faibles. Vous êtes la preuve vivante qu'il n'est pas vrai qu'il faille plier ou briser; qu'on peut atteindre à la plus haute considération, sans un respect superstitieux pour le monde et ses lois; qu'on peut arrivera l'indépendance philosophique et pratique, sans avoir jamais abaissé ou comprimé la fierté d'un grand sentimeni ou d'une pensée heureuse ; qu'on peut prendre sa place, en dépit des hommes et des choses, sans autres ménagements que ceux dus par l'espèce humaine à l'espèce humaine, par la tolérance de la vertu aux préjugés des faibles, et que, si le sentier qu'il faut prendre pour arriver au but est plus escarpe, il est aussi de beaucoup le plus court. Grâces vous soient rendues, mon ami, pour avoir pensé que j'étais digne de vous entendre ! Il est certain que la rapidité des progrès de notre amitié, qui n'a jamais été môme stationnaire, n'a pas dû vous donner mauvaise idée de mon âme, et qu'elle m'a mis bien avec moi-même. Ce n'est pas sans doute que je me sois élevé à une philosophie pratique aussi haute. J'ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions humaines m'ont trop longtemps garrotté; et lorsque les liens ont été un peu desserrés (car pour brisés, ils ne le furent jamais), je me suis trouvé encore tellement chamarré des livrées de l'opinion, que les êtres environnants se sont également opposés à ce que je fusse l'homme de la nature, au moment où j'aurais conçu qu'on peut rester tel au milieu même de la société. D'ailleurs, j'avais été trop passionné; j'avais donné trop de gages à la fortune; et ce n'est pas au milieu des orages qu'on peut suivre une route déterminée. Mais si j'eusse eu le bonheur de vous connaître il y a dix ans, combien mi marche eût été plus ferme ! combien de précipices et de ravines j'aurais évités ! com-

bien le peu que je valais se fût développé! et que de dé-fauts acquis j'aurais contractés de moins!... Tel que je suis, mon ami, je ne suis point indigne de quelque estime, puisque je sais, non pas vous aimer (car c'est chose trop facile pour être méritoire), mais vous apprécier, et qu'à votre avis je suis un des hommes qui vous ait le mieux deviné. J'ai beauoup gagné dans votre commerce, j'y gagnerai davantao;e : il est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance un peu sérieuse, où je ne me surprenne à dire : « Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela; » ou : « Chamfort sera content ; » et alors la jouissance est doublée et centuplée. Ce n'est pas à vous qu'il faut dire combien est douce, consolante, encourageante, une amitié qui, devenue pensée habituelle à ce point, fait voir dans la censure une loi irréfragable, et dans l'approbation un trésor sans prix. Tel vous êtes pour moi. Je ne vous offrirai jamais un échange digne de vous (si vous ne vouliez commercer qu'avec vos semblables, vous seriez bien solitaire) ; mais tout ce que l'abandon d'une confiance profonde, d'un dévouement complet, d'une âme ardente, sensible et qui n'est pas sans noblesse, peut avoir d'attachement pour un homme qui sait bien le prix des talents et des pensées, mais qui sait leur préférer un sentiment, la seule chose incalculable à la raison même lorsqu'elle est échauffée d'un bon cœur : vous le trouverez en moi ; et si j'ai eu le malheur de vous connaître si tard, ce sera du moins pour toujours que nous nous serons aimés.

J'espère, mon ami, que vous serez consolé de ce que votre lettre a été remise ; car je n'en ai point été fâché, quand elle me l'a lue; et peut-être si je l'eusse ouverte d'avance, comme \ ous m'en avez donné la permission ensuite, ne l'aurai-je pas remise. L'aberration des comètes

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n'est pas plus difficile à calculer que le mouvement du cœur, de l'esprit, surtout de l'amour-propre des femmes. Vous remarquez que je n'ai peut-être fait là qu'un pléonasme, au lieu d'un crescendo : car plus je les vois, plus je me persuade que l'amour-propre est à peu près l'unique clef de ce qu'on appelle leur caractère : or, le caractère ne se compose que des habitudes de l'âme et de l'esprit, mélangés, il est vrai, à des doses inégales; et j'ai beaucoup de peine à croire que le sexe, duquel les hommes tels que vous et M. Thomas disent : Il est impossible de le connaître, ne doive toute son impénétrabilité au défaut presque absolu de caractère. N'allez pas me citer d'exceptions; car les exceptions, qu'encore faudrait-il débattre, prouvent la règle, bien loin de la détruire. Je dis qu'encore faudrait-il débattre les exceptions ; et en effet, dans notre sexe, on n'a généralement pas une certaine force de tête, sans quelque force de caractère; dans celui-là, voyez comme l'analogie est fautive! Je lisais hier, dans votre recueil philosophique, un morceau sur le bonheur de madame du Chastelet, que je ne connaissais pas, et qui vaut d'être connu. Il va, dans ce morceau, des choses charmantes sur l'amour, et notamment deux pages sur l'immutabilité de son âme en amour, qui séduiraient à coup sûr quiconque ne connaîtrait pas son histoire. Tous la savez mieux que moi ; vous savez qu'elle n'était pas même tendre, et qu'elle fut très-galante. Qu'était-ce donc que cette femme, qui avait infiniment plus de force de tête, et même de véritable esprit, que tout le reste de son sexe ensemble; et qui traçait une théorie où l'âme seule semble avoir dessiné cette phrase délicieuse : « Il faut employer toutes les facultés de son âme à jouir de ce bonheur... Il faut quitter la vie quand on le perd, et être bien sur que les années de Nestor ne sont rien au prix d'un

quart d'heure d'une telle jouissance... Il est juste qu'un tel bonheur soit rare ; s'il était commun , il vaudrait mieux être homme qu'être Dieu , du moins tel que nous

pouvons nous le représenter » Qu'était-ce que la

femme qui, trouvant et exprimant cela, n'était qu'une femme galante, et se donnait pour un de ces êtres qui aiment tant, qu'ils aiment pour deux, que la chaleur de leur cœur supplée à ce qui manque réellement à leur bonheur, ou plutôt pour le seul cœur qui eût cette immutabilité qui anéantit le pouvoir des temps ? Expliquez-moi cela, mon ami ; et souvenez-vous que cette même femme avait mis, à la place du portrait de l'homme le plus extraordinaire de son siècle qui semblait avoir subjugué son âme, et dans une boîte que cet homme lui avait donnée, le portrait d'un fat : chose aussi impossible à une âme aimante, même détrompée ou changée, qu'à nous la trahison et le parjure.

N'allez pas croire, mon bon ami. que cet accès de sévérité me vienne d'un mécontentement.

Mes réflexions sur les femmes sont donc une abstraction purement philosophique, et si bien une abstraction, que c'est la première chose que j'oublie dans mon commerce avec elles; en un mot, un aparté de raison dont personne ne m'a donné l'exemple à un aussi haut point que vous.

Au reste, mon ménage est fort triste aujourd'hui. Le petit chien qu'on avait eu la faiblesse d'acheter, sans penser que tous les marchands de chiens arrachent ces pauvres petites et frêles machines à leur mère dès le premier moment, et tarissent les sources de la vie pour rapetisser les formes (emblème très-frappant des manipulations politiques), ce petit chien est mort: et l'on a pleuré; et l'on est honteuse d'avoir pleuré, et triste d'avoir em-

ployé de l'argent à une acquisition aussi fragile. Pour moi, je suis tolérant, môme pour cette faiblesse, parce que cette petite bête avait voué un très-grand attachement à mon amie, et que tout ce qui est attaché attache : raison assez forte, ce me semble, pour un homme sage de ne point s'habituer aux animaux. Nous n'avons pas trop de sensibilité pour nos sehiblables; et l'on frémit quand on pense que le plus honnête homme du monde peut être poussé à s'égorger avec un autre homme pour un chien. Bonjour, mon bon ami ; je vous aime avec une extrême tendresse. Je travaille, et cela ne vient pas mal ; je vous en souhaite autant; mais c'est une chose très-pénible que de changer l'ordonnance de son ouvrage sans le refaire ; et je serais bien fâché que cette contrariété-là vous arrivât ; car vous enverriez promener votre besogne. Vale et me ania.

P. S. Je fermais ma lettre, lorsque j'ai reçu un billet du secrétaire de l'abbé Royer, qui me prévient qu'il vient de remettre à son patron l'extrait de mes deux requêtes en cassation, etc., et que je pourrai voir mon ra|)porteur dimanche prochain à midi. Vous jugez bien que je désirais voir le secrétaire avant que l'extrait fût \i\vé ; mais que, pour le voir efficacement, il fallait quelques louis. Sachez, mon ami, si cela est encore utile et par conséquent nécessaire, le comment il faut s'y prendre et le combien ; et avertissez ceux qui veulent bien prendre intérêt à moi, qu'il est temps de porter les grands coups. Réponse très-prompte à ce post-scriptum.

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