‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 7 sur 272 · XXXII. Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait · texte numérisé non relu

XXXII. Dans l'ancien régime, un philosophe écrivait

des vérités liardies. Vi\ de ces hommes que la naissance ou des circonstances fovorables appelaient aux places^ lisait ces vérités, les affaiblissait, les modifiait, en prenait un vingtième, passait pour un homme inquiétant, mais pour un homme d'esprit. Il tempérait son zèle et parvenait à tout : le philosophe était mis à la Bastille.. Dans le régime nouveau, c'est le philosophe qui parv,ient à tout ; ses idées lui servent, non plus à se faire enfermer, non plus à déboucher l'esprit d'un sot, à le placer, mais a parvenir lui-même aux places. Jugez comme la foule de ceux qu'il écarte peut s'accoutumer à ce nouvel ordre de choses !

XXXIII. En voyant le grand nombre des députés à l'assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont ils étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre ; comme ces gens qui abattent un édifice pour s'approprier les décombres.

xxxiv. Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d'en faire.

XXXV. Le régent prit plus d'une fois le parti du peuple contre ses ministres et ses confidents les plus intimes. Qu'on juge de leur surprise, lorsqu'au moment d'un tumulte populaire, à la veille de la banqueroute de Law, il repoussa le conseil violent de réprimer la sédition par la force militaire : « Le peuple a raison — dit le prince — s'il se soulève : il est bien bon de souffrir tant de choses. » Il ajouta que, s'il était né dans la classe du peuple, il eût voulu se distinguer en prenant la défense des Français outragés par le gouvernement, mais que, dans la sienne, en cas de révolte ou de guerre civile, il se mettrait à la tête du peuple contre ses ministres, si le peuple l'exigeait, pour sauver le roi.

SUR LA POLITIQUE

\\\vi. Dans l'instant où Dieu créa le monde, le mouvement du cliaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. C'est ainsi que, chez nous, l'embarras d'une société qui se réorganise doit paraître l'excès du désordre.

XXXVII. Si un historien, tel que Tacite, eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis dans l'obscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.

xxxviii. De mille traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que, si les singes avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des ministres.

xxxix. Quand il se fait quelque sottise publique, je songe à un petit nombre d'étrangers qui peuvent se trouver à Paris, et je suis prêt à m'affliger, car j'aime toujours ma patrie.

XL. Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Ils veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue : semblables à ce scélérat qui, dans le Dante, fait murer la porte de la prison où était enfermé le malheureux Ugolin.

XLi. On suppose que le comte d'Artois a dit à un notable dont l'avis avait été favorable au peuple : « Estce que vous voulez nous enroturer? » Je ne crois point ce mot; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre : « Non, monseigneur; mais je veux anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les Bourbons , mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué. '>

96 MAXUIES ET PENSEES.

XLii. Ce qui fait l'iiitérôt secret qui attache si fort à ]a lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est la comparaison des anciens Scaurus, Scipion, etc., avec les lâchetés de leurs descendants; en un mot, ce qui contribue à l'effet de Tacite, c'est Tite-Live.

XLiii. On gouverne les hommes avec la tète : on no joue pas aux échecs avec un bon cœur.

XLiv. M. de Fleuri, procureur général, disait devant quelques gens de lettres : « 11 n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que l'on ignoi-e que le tiers nest qu adventice dans la constitution? » (Cela veut dire, en d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cent mille hommes ne sont qu'un hasard et qu'un accessoire dans la totalité de vingt- quatre millions d'hommes.)

XLV. La prétention la plus inique et la plus absurde en matière d'intérêt, qui serait condamnée avec mépris, comme insoutenable, dans une société d'honnêtes gens choisis pour arbitres, faites-en la matière d'un procès en justice réglée : tout procès peut se perdre ou se gagner, et il n'y a pas plus à parier pour que contre. De même , toute opinion, toute assertion , quelque ridicule qu'elle soit, faites-en la matière d'un débat entre des partis différents : dans un corps, dans une assemblée, elle peut emporter la pluralité des suffrages.

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