‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 6 sur 272 · LE DESPOTISME ET LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LE DESPOTISME ET LA LIBERTÉ

I. Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien coucluint. Drôle et gambadant comme le singe, et dans le fond très-malfaisant comme lui ; il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant son maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant do joie quand on le délie pour aller à la chasse.

II. Le bonheur des grands et des riclies dépend presque toujours d'eux-mêmes. Celui de la nuiltitude dépend de ceux qui la gouvernent; dans cette classe d'hommes le bonheur consiste surtout à ne pas souffrir.

m. Il y a des choses indevinables pour un jeune

homme bien né. Comment se défierait-on, à vingt ans, d'un espion de police qui a le cordon rouge ?

IV. L'assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. 11 faut qu elle se hâte d'élever la nation à cette hauteur par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui , traitant un malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.

v. Les théologiens, toujours fidèles au projet d'aveugler les hommes ; les suppôts des gouvernements, toujours fidèles à celui de les opprimer, supposent gratuitement que la grande majorité des hommes est condamnée à la stupidité qu'entraînent les travaux mécaniques et manuels : ils supposent que les artisans ne peuvent s'élever aux connaissances nécessaires pour faire valoir les droits d'hommes et de citoyens. Ne dirait-on pas que ces connaissances sont bien compliquées ? Supposez qu'on eût emplo} é, pour éclairer les dernières classes, le quart du temps et des soins qu'on a mis à les abrutir; supposez qu'au lieu de mettre dans leurs mains un catéchisme de métaphysique absurde et inintelligible, on en eut fait un qui eût contenu les premiers principes des droits des hommes et de leurs devoirs fondés sur leurs droits , on serait étonné du terme où ils seraient parvenus en suivant cette route, tracée dans un bon ouvrage élémentaire. Supposez qu'au lieu de leur prêcher cette doctrine de patience,' de souffrance, d'abnégation de soi-même et d'avilissement, si commode aux usurpateurs, on leur eût })rèché celle de connaître leurs droits et le devoir de les défendre : on eut vu que la nature, qui a formé les hommes pour la société, leur a donné tout le bon sens nécessaire pour former une société raisonnable.

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VI. Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. En effet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur ajiprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.

VII. Moi, tout; le reste, rien : voilà le despotisme, l'aristocratie et leurs partisans. Moi, c'est un autre ; un autre, c'est moi : voilà le régime populaire et ses partisans. Après cela, décidez.

vin. N'est-ce pas une merveille que la société subsiste avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la société ?

IX. Trois puissances gouvernent les hommes : le fer, l'or et l'opinion ; et, quand le despotisme a lui-même détruit cette dernière, il ne tarde pas à perdre les deux autres.

X. Il est malheureux pour les hommes, heureux peutêtre pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

XI. La force pourra-t-elle, armée de la verge du despotisme, rétablir l'harmonie politique, et changer l'esprit général d'un peuple ? L'histoire atteste partout l'insuffisance de ce moyen. Non : il n'y a que le génie qui puisse, sans convulsion, sans douleur, rapprocher, réunir les membres séparés du corps politique.

XII. On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après la mort de Tibérius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du sénat pour employer la violence contre le tribun, apprit aux Romains que la force

seule donnerait des lois dans le forum. C'est lui qui avait révélé avant Sjlla ce mystère funeste.

XIII. La vraie Turquie d'Europe, c'était la France. On trouve dans vingt écrivains anglais : Les pays despotiques, tels que la France ek la Turquie.

XIV. Un homme d'esprit me disait un jour que le gouvernement de France était une monarchie absolue, tempérée par des chansons.

XV. Il n'y a d'histoire digne d'attention que celle des peuples libres : l'histoire des peuples soumis au despotisnie n'est qu'un recueil d'anecdotes.

XVI. C'est une maxime répandue et accréditée par les oppresseurs de toute espèce que les nations vieilles et corrompues ne peuvent revenir à la liberté ; qu'elle n'est faite que pour les nations neuves et vierges; et comme la nôtre n'est ni neuve ni vierge, ils en concluaient que nous étions des insensés de vouloir être libres. Ainsi le prix des soins qu'avait pris le despotisme de corrompre les mœurs devait être la perpétuité du despotisme. Cet argument ne laissait pas que d'ébranler d'assez bons esprits : heureusement, il s'en est trouvé de meilleurs. Ceux-ci ont dit aux nations que les lumières pouvaient leur tenir lieu de virginité ; que si au courage de conquérir la liberté elles joignaient les lumières requises pour créer un ordre social qui fît naître et encourageât les vertus et non pas les vices , elles arriveraient, vierges ou non , au but de toute société politique , le bonheur de tous ou du moins de l'immense majorité.

XVII. L'Amérique septentrionale est l'endroit de l'univers où les droits de l'homme sont le mieux connus. Les Américains sont les dignes descendants de ces fameux républicains qui se sont expatriés pour fuir la tyrannie, (rest là que se sont formés des hommes dignes de com-

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battre et de vaincre les Anglais mêmes, à l'époque où ceux-ci avaient recouvré leur liberté, et étaient parvenus à se former le plus beau gouvernement qui fut jamais. La ré\olution de l'Amérique sera utile à l'Angleterre même , en la forçant à faire un examen nouveau de sa constitution et à en bannir les abus. Qu'arrivera-t-il? Les Anglais, chassés du continent de l'Amérique septentrionale , se jetteront sur les îles et sur les possessions françaises et espagnoles, leur donneront leur gouvernement qui est fondé sur l'amour naturel que les hommes ont pour la liberté, et qui augmente cet amour môme. Il se formera dans ces îles espagnoles ou françaises, et surtout dans le continent de l'Amérique espagnole, alors devenue anglaise ; il se formera de nouvelles constitutions dont la liberté sera le principe et la base. Ainsi les Anglais auront eu la gloire unique d'avoir formé presque les seuls peuples libres de l'univers, les seuls, à proprement parler, dignes du nom d'hommes , puisqu'ils seront les seuls qui aient su connaître et conserver les droits des hommes. Mais combien d'années ne faut-il pas pour opérer cette révolution ! Il faut avoir purgé de Français et d'Espagnols ces terres immenses , où il ne pourrait se former que des esclaves, y avoir transplanté des Anglais, pour y porter les premiers germes de la liberté. Ces germes se développeront, et, produisant des fruits nouveaux , opéreront la révolution qui chassera les Angiais eux-mêmes des deux Amériques et de toutes les îles.

xviii. On ne cesse d'écrire sur l'éducation, et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles, ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être, en grand, l'utilité de ces écrits, tant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, a la religion,

à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de l'enfance a la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction donner tant que ces trois objets se combattent ? En formant la raison de l'enfance, que faites-vous que de la préparer à voir plus tôt l'absurdité des opinions et des mœurs consacrées par le sceau de l'autorité sacrée, publique ou législative; par conséquent, à lui en inspirer le mépris ?

\ix. L'Anglais respecte la loi et repousse ou méprise l'autorité. Le Français, au contraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le contraire; et peut-être la chose est-elle impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, ignorance qu'il ne faut pas contester en jugeant d'après les lumières répandues dans les capitales.

XX. L'égoïsme le plus complet, armé du despotisme le plus absolu, c'est Louis XIV et son règne.

XXI. Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a des Séjan pour ministres?

XXII. Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne sont si importants que parce que la terre du gentilhomme leur maître est très-considérable.

XXIII. Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste placé après cent mauvaises opérations, et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il ait faite ?

XXIV. Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne fait souvent que s'affermir dans sa place : on dirait qu'il se lie davantage avec eux par les liens de cette espèce de complicité.

XXV. Lorsque l'on considère que le produit du travail et des lumières de trente ou quarante siècles a été de livrer trois cent millions d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes , la plupart ignorants et im-

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bécilos, dont chacun, est gouverne par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de l'humanité, et qu'attendre d'elle à l'avenir ?

• XXVI. Un citoyen de Virginie, possesseur de cinquante acres de terre fertile, paye quarante -deux sous de notre monnaie pour jouir en paix, sous des lois justes et douces, de la protection du gouvernement, de la sûreté de sa personne et de sa propriété, de la liberté civile et religieuse, du droit de voter aux élections, d'être membre du congrès, et, par conséquent législateur, etc. Tel paysan français, de l'Auvergne ou du Limousin, est écrasé de tailles, de vingtièmes, de corvées de toute espèce, pour être insulté par le caprice d'un subdélégué, emprisonné arbitrairement, etc., et transmettre à une femille dépouillée cet héritage d'infortune et d'avilissement.

xxvii. Tout ce qui sort de la classe du peuple s'arme contre lui pour l'opprimer, depuis le milicien, le négociant devenu secrétaire du roi, le prédicateur sorti d'un village pour prêcher la soumission au pouvoir arbitraire, l'historiographe fils d'un bourgeois, etc. Ce sont les soldats de Cadmus : les premiers armés se tournent contre leurs frères, et se précipitent sur eux.

xxviii. Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez ses maladies avec du bouillon.

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