XV. Plusieurs courtisans sont luri's sans profit, et
pour lo plaisir de l'être. Ce sont des lézards qui , à ramper, n'ont gagné que de perdre leur queue.
XVI. Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer (juclques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.
XVII. Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
XVIII. On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun desquels on ne donnerait pas un petit écu, pour qu'ils fissent une bonne digestion de ce môme dîner de vingt louis.
XIX. Autrefois le trésor royal s'appelait Vépargne. On a rougi de ce nom, qui semblait une contre-vérité depuis qu'on a prodigué les trésors de l'État, et on l'a tout simplement appelé le trésor royal.
XX. On n'imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être jamais ridicule.
XXI. Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus sans détruire comme on a détruit. Ils auraient bien voulu qu'on nettoyât i'étable d'Augias avec un plumeau.
XXII. Les favoris, les hommes en place mettent quelquefois de l'intérêt à s'attacher des hommes de mérite; mais ils en exigent un avilissement préliminaire qui repousse loin d'eux tous ceux qui ont quelque pudeur. J'ai vu des hommes dont un favori ou un ministre aurait eu bon marché, aussi indignés de cette disposition qu'auraient pu l'être des hommes d'une vertu parfaite. L'un d'eux me disait : « Les grands veulent qu'on se dégrade, non pour un bienfait, mais pour une ^spéranc^Uâ^Dré-
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tendent vous acheter, non par un lot, mais par un billet de loterie ; et je sais des fripons, en apparence bien traités par eux. qui dans le fait n'en ont pas tiré meilleur parti que ne l'auraient fait les plus honnêtes gens du monde.
xxui. Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de vingt, ou il fût tombé dans le dés:spoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet.
XXIV. Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans fatuité ? Otez les ailes à un papillon, c'est une chenille.
XXV. Rien de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale ou un proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on n'en jure pas moins foi de gentilhomme. Celle de M. Guémenée n'y réussira pas mieux.
XXVI. Les gens du monde ne sont pas plus tôt attroupés, qu'ils se croient en société.
xxvii. En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentiments extrêmes, en amour, en amitié, soit par la mort de ce qu'on aime, soit par les accidents de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en font les gens du monde.
xxviii. Les grands seigneurs et les beaux esprits, deux classes qui se recherchent mutuellement, veulent unir deux espèces d'hommes dont les uns font un peu de poussière et les autres un peu de bruit.
xxix. C'est une chose avérée qu'au moment où ]\L de Guibert fut nommé gouverneur des Invalides, il se trouva aux Invalides six cents prétendus soldats qui
n'étaient point blessés et qui, presque tous, n'avaient jamais assisté à aucun siège, à aucune bataille, mais qui, en récompense, avaient été cochers ou laquais de grands seigneurs ou de gens en place. Quel texte et quelle matière à réflexions !
XXX. On ne se doute pas, au premier coup d'oeil, du mal que fait l'ambition de mériter cet éloge si (Commun : Monsieur un tel est très-aimable. Il arrive, je ne sais comment, qu'il y a un genre de facilité, d'insouciance, de faiblesse, de déraison, qui plaît beaucoup, quand ces qualités se trouvent mêlées avec de l'esprit; que l'homme dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient euxmêmes, ont la plupart de ces défauts , et cela vient de la nécessité de faire dire de soi : « Monsieur un tel est trèsaimable. »
XXXI. Il y a, entre l'homme d'esprit méchant par caractère, et l'homme d'esprit bon et honnête, la difl'érence qui se trouve entre un assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.
XXXII. La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si étourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeux. « Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment M. de B..., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas l'histoire naturelle. »
xxxiii. Il y a une profonde insensibilité aux vertus qui
surprend et scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que la bassesse publique appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place, paraissent, pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Cela ne viendrait-il pas de ridée vague et p2u développée dans leur tète, que les hommes doués de ces vertus ne sont pas propres à être des instruments d'intrigue? Ils les négligent, ces hommes, comme inutiles à eux-mêmes et aux autres , dans un pays où, sans l'intrigue, la fausseté et la ruse, on n'arrive à rien!
xxxiv. Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur la vanité du riche.
XXXV. 31... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on awue.
XXXVI. La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va pas consulter Cliérin.
xxxvii. La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un cicérone d'Italie rappelle Cicéron.
XXXVIII. La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire entre le roi et le peuple... Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.
XXXIX. Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardes, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, fo'-ilaient aux })ieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendants! et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par l'adoption de ces liommes qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du })auvre hors d'état de payer les impositions. 31i-
sérables institutions humaines, qui, faites pour inspirer le mépris et l'horreur, exigent qu'on les respecte et qu'on les révère !
XL. La réputation de savoir bien manier l'arme de la plaisanterie donne à l'homme d'un rang inférieur, dans le monde et dans la meilleure compagnie, cette sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement Fépée. J'ai entendu dire à un homme d'esprit : « Otez à la plaisanterie son empiré, et je quitte demain la société. » C'est une sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre, rend les hommes plus mesurés et plus polis.
■XLi. C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garants du succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, H que, quand celle-ci se fâche, l'autre a tort.
XLii. A'^ous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui se passe au parterre d'un spectacle, le jour où il y a foule; comme les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont ])ortés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui l'exprime a passé dans le langage du peuple. Il appelle faire fortune se jwusser. « Mon fds, mon neveu se poussera. » Les honnêtes gens disent s'avancer, avancer, arriver, termes adoucis qui écartent l'idée accessoire de force, de violence, de grossièreté, mais qui laissent subsister l'idée principale.
xLiii. Les gens qui élèvent les princes et qui prétendent leur donner une bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétic^ie qui voudraient former de grands calculateurs , ai)rès avoir accordé à leurs élèves que trois et trois font huit.
XLiv. Veut-on avoir la preuve de la parfaite inutilité de tous les livres de morale, de sermons, etc., il n'y a qu'à jeter les yeux sur le préjugé de la noblesse héréditaire. Y a-t-il un travers contre lequel les philosophes, les orateurs, les poètes, aient lancé plus de traits satiriques, qui ait plus exercé les esprits de toute espèce, qui ait fait naître plus de sarcasmes? cela a-t-il fait tomber les présentations, la fantaisie de monter dans les carrosses? cela a-t-il fait supprimer la place de Gherin?
XLV. Cette impossibilité d'arriver aux grandes places, à moins que d'être gentilhomme , est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.
xLvi. La nécessité d'être gentilhomme, pour être capitaine de vaisseau , est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.
XLvii. Il me semble qu'à égalité d'esprit et de lumières, l'homme né riche ne doit jamaiB-connaître, aussi bien que le pauvre, la nature, le cœur humain et la société. C'est que, dans le moment où l'autre plaçait une jouissance, le second se consolait par une réflexion.
XLviii. Le plus riche des hommes, c'est l'économe; le plus pauvre, c'est l'avare.
XLix. Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tous connaissent et estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez ses talents et ses vertus ; que tous conviennent de ses vertus et de ses talents; l'un des assistants ajoute : « C'est dommage qu'il soit si peu favorisé de la fortune. — Que dites- vous! reprend un autre; «'est que sa modestie l'oblige à vivre sans hixe. Savez -vous qu'il a vingt -cinq mille livres de rente? — Vraiment! — Soyez-en sur, j'en ai la preuve. »
Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique distinguée , dont il était reçu précédemment. C'est ce qu'il a fait : il a comparé, et il a gémi. Mais dans cette société il s'est trouvé un homme dont le maintien a été le même à son égard. « Un sur vingt, dit notre philosophe, je suis content. »
L. Celui-là fait plus pour un hydropique, qui le guérit de la soif, que celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.
Li. Grands et petits, on a beau faire, il faut toujours se dire comme le fiacre aux courtisanes dans le Moulin de Javelle : « Vous autres et nous autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres. »
LU. Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une valeur conventionnelle dont ils s'étonnent de se trouver les dupes. Ils ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient aux chiffres une valeur variable et arljitraire, et qui, ensuite, dans l'addition, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout surpris de ne pas trouver leur compte.
LUI. La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de lettres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes places. D'abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent; mais les intrigants adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.