‹ Pensées, Maximes, Anecdotes, DialoguesChapitre 10 sur 272 · LES BEAUX- ARTS ET LES L E LL E S -L ETTR ES · texte numérisé non relu

LES BEAUX- ARTS ET LES L E LL E S -L ETTR ES

I. A voir la composition de rAcadémie française, on croirait qu elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce :

Certare ingenio, contendere nobilitate.

II. L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui : les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre au foyer, etc. De même, l'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset :

Ayez -la, c'est d'abord ce que vous lui devez; Et vous l'estimerez après , si vous pouvez.

III. ' L'Académie n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste, mais les a reçus grands et les a rapetisses quelquefois.

IV. M. Soulavie a cru devoir revenir aux lieux communs rebattus contre les académies. J'ai dit et assez témoigné que, pour mon compte, il m'était très-indifférent que les académies fussent conservées ou supprimées. Mais en même temps je distingue les époques où l'Académie française, en particulier, a mérité le reproche d'adulation, ^t je trouve que ces époques sont celles où le même reproche pouvait s'adresser à toute la France. Je prouverai, par des faits publics et incontestables, qu'à partir de la i)ublicalion de V Encyclopédie, non-seulement l'Académie française n'a pas montré, en général, unes-

prit adulatour, mais qu'elle a, au contraire, contribué, d'une manière très-marquée, au progrès de l'esprit pul)liG qui commençait à se former, de cet esprit philosopliique et libre qui consistait à rappeler sans cesse les droits naturels des peuples, les principes du gouvernement légal, et à inspirer la haine du pouvoir arbitraire, et l'amour de la liberté; que, pendant vingt ans, elle fut, sous ce rapport, constamment en butte aux invectives de tous les barbouilleurs, rimailleurs, prèchailleurs aux gages de la cour et du clergé; qu'elle fut, pendant tout ce temps, publiquement notée à Versailles comme un foyer de révolte, d'irréligion, d'indépendance ; qu'on employa souvent contre elle l'arme empoisonnée de la délation secrète, et, s'il faut citer des faits, je dirai que le maréclial de Richelieu et l'avocat général Séguier la diffamaient habituellement, l'un à la cour, l'autre au parlement ; qu'ils empêchèrent l'impression du discours de Thomas, en réponse à celui de l'archevêque de Toulouse ; qu'ils firent annuler, par Louis XV, l'élection du traducteur des Géorgiques; qu'ils firent supprimer, par arrêt du conseil, V Éloge de Fénelon ; qu'enfin l'animosité alla si loin , que le chancelier Maupeou annonça le projet de dissoudre l'Académie. On peut penser aujourd'hui de l'Académie ce qu'on voudra, et en faire ce qu'on jugera à propos ; mais il ne faut pas la calomnier : il faut rendre justice et à ce qu'elle a fait et à ce qu'elle a souffert; et quand j^I. Soulavie ne dit pas un mot de ces faits constatés, quand il se tait absolument sur un état de choses qui a duré jusqu'à la mort de Louis XV, j'ai Te droit de lui dire que, s'il n'est pas instruit de ces faits, c'est une ignorance honteuse, et que, s'il les dissimule, c'est une lâcheté plus honteuse encore. Quand il exprime que « Constantinople n'a pas d'expressions turques plus viles, plus rampantes, plus heureuses

en tournures orientalej^, que celles qu'il a recueillies de cet amas étrange de compliments et de harangues académiques, » je lui répondrai d'abord qu'il aurait pu , du moins, en lisant ces harangues, apprendre à parler français un peu mieux qu'il ne le fait ; que Constantinople, qui a des eapressions et des expressions heureuses en tournures, forme un jargon ridicule ; que les tournures orientales, attribuées aux Éloges académiques, sont une autre espèce d'ineptie, qui prouve seulement qu'il ne connaît pas plus le style oriental que le style français ; que le mauvais goût d'un grand nombre de ces Éloges, relevé et senti longtemps avant qu'il en parlât, n'a rien de commun avec les tournures orientales. Quand il ajoute que l'Académie a perfectionné la structure physique de la langue, mais qu'elle a dénaturé, avili les moralités de cette langue, je lui répondrai qu'à l'exemple de ces écrivains qui, de leur vie, n'ont rien étudié ni rien su, il entasse au hasard une foule d'expressions qu'il n'entend pas ; que, si la structure physicpte dune langue pouvait signifier quelque chose, ce serait l'alphabet matériel et l'articulation, et qu'assurément l'Académie n'a rien perfectionné de tout cela ; que les moralités d'une langue sont une expression absolument inintelligible. Quand il s'avise encore de joindre à ce style d'un mauvais écolier le ton d'un maître, de prononcer que le cardinal de Retz, Rousseau et Raynal sont les seuls « qui se soient montrés capables de parler véritablement le langage de la liberté, » je lui répondrai encore que d'abord il associe très-gauchement à Rousseau et à Raynal un homme qui n'a rien de commun avec eux que le talent d'écrire, quoique dans un degré fort éloigné d'eux ; que le langage du cardinal de Retz n'est point du tout le langage de la liberté, mais presque partout celui d'un politique machiavéliste, et quelquefois, mais rarement, celui

de Salluste ; que c'est le dernier excès de la présomption, surtout dans un auteur aussi inconnu que M. Soulavie, de rayer, de son autorité, Fénelon, Massiilon, La Bruyère, Voltaire, Montesquieu, Thomas, etc. (sans parler des vivants), du nombre des écrivains dignes de par/er le langage de la liberté; que cette confiance arrogante, que des écrivains de sa trempe prennent pour une noble audace et pour des inspirations de notre nouvelle liberté, n'est autre chose que le délire de l'ignorance et de l'amourpropre, et ne peut inspirer que le mépris et la pitié. Enfin, quand il affirme que « ces tournures et ces bassesses orientales qui dominent dans nos ouvrages ont obligé tout orateur de les conserver dans les discours oratoires publiquement prononcés, » je lui dirai nettement que cela est faux, de toute fausseté ; que je le défie notamment de me citer dans les Éloges de Thomas et (puisqu'il ne s'agit pas ici de talent) dans les miens, qui sont bien des discours oratoires publiquement prononcés , un seul exemple de ces tournures et de ces bassesses orientales: et, comme je puis, au contraire, attester quiconque les a lus, que ces ouvrages ne respirent, d'un bouta l'autre, que des sentiments chers à tout ami de l'humanité, de la liberté et des lois, j'ai le droit de dire à M. Soulavie, en face du public, qu'il est un calomniateur.

On peut trouver tout simple qu'un obscur et inepte compilateur, qui n'est rien et ne peut jamais être rien dans les lettres, les outrage avec cette fureur insensée; mais on doit trouver aussi très-naturel et très-juste que l'honneur de^ lettres soit cher à un homme qui leur a consacré sa vie, qui les honore par son témoignage après qu'elles l'ont honoré par l'usage qu'il en a fait; et que, tandis que la voix des hommes instruits et celle de nos législateurs ont solennellement reconnu les services que les lettres

ont rendus, il ne souffre pas qu'elles soient impunément l'objet des injures grossières et des calomnies absurdes de quelques intrus qui s'érigent en littérateurs, parce qu'il est arrivé, par hasard, qu'ils savaient lire au moment de la Révolution.

V. Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au delà de la ligne, mais que de piller les modernes, c'était filouter au coin des rues.

VI. Croirait -on que le despotisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d'encouragement pour les beaux-arts? On ne saurait croire combien 1 état du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d'avoir de belles tragédies , de belles comédies, etc. Ce sont des gens qui pardonnent tout le mal qu'ont fait les prêtres, en considérant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie de Tartufe.

VII. On dit et on répète, après avoir lu quelque ouvrage qui respire la vertu : « C'est dommage que les auteurs ne se peignent pas dans leurs écrits, et qu'on ne puisse pas conclure d'un pareil ouvrage que l'auteur est ce qu'il paraît être. » Il est vrai que beaucoup d'exemples autorisent cette pensée , mais j'ai remarqué qu'on fait souvent cette réflexion pour se dispenser d'honorer les vertus dont on trouve l'image dans les écrits d'un honnête homme.

VIII. Un auteur homme de goût est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

IX. En voyant Bacon, dans le commencement du XVI* siècle, indiquer à l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes qui lui ont suc-

cédé, tels que Boyle, Locke, etc. Il leur distribue le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est César, maître du monde après la bataille de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.

X. En fait de beaux -arts, et même en beaucoup d'autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n'a point appris.

XI. Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce très-clairement pour lui-même est quelquefois obscur pour son lecteur : « C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée à l'expression, et que le lecteur va de l'expression à la pensée. »

XII. La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer l'intrigue de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être n'y a-t-il au théâtre que celle de Tartufe qui pût supporter cette épreuve.

XIII. En France, tout le monde parait avoir de l'esprit, et la raison en est simple : comme tout y est une suite de contradictions , la plus légère attention possible suffit pour les faire remarquer, et rapprocher deux choses contradictoires ; cela fait des contrastes tout naturels, qui donnent à celui qui s'en avise l'air d'un homme qui a beaucoup d'esprit. Raconter , c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste devient un bon plaisant, comme l'historien, un jour, aura l'air d'un auteur satirique.

xiv. Il y a une certaine énergie ardente, mère ou compagne nécessaire de telle espèce de talents, laquelle, po,ur l'ordinaire , condamne ceux qui les possèdent au malheur, non pas d'être sans morale , de n'avoir pas de^ très-beaux mouvements, mais de se livrer fréquemment à des écarts qui supposeraient l'absence de toute morale.

C'est une àpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres et qui les rend très -odieux On s'afflige, en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par l'équité, par la bienveillance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très -condamnables, de sentiments quelquefois très-pervers. 0 altitudo!

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