XL\I
'( Le style, dit Dussaull, est une habitude « de l'esprit. » Heureux ceux dans lesquels il est une habitude de l'ame !
XLYII.
Chez les uns, le style naît des pensées; chez les autres, les pensées naissent du style.
La Biuyère dit qu'il faut prendre ses pensées clms son jugement ; oui ; mais on peut <?n prendre l'expression dans son liumcui' et dans
son nnaginalion.
L'ait de bien dire ce qu'on pense est difierent di; la fa( ulti' de i)enser : celle-ci peut être très- grande en j)rofondeur, en hauteur, eu «'tendue, et l'autie ne pas exister. Le talent de bien exprimer n'est pas celui de concevoir; le premier fait les grands éciivains, el le second les grands es[)rils. Ajoutez (jue ceux mènjcs <pii (iMi les deux (|M;dil<'s eu puis-
sauce , ne les oui pas luujouis en exercice , et éprouvent souvent que l'une agit sans l'autre. Que de gens ont une plume et n'ont pas d'encre ! Combien d'autres ont une plume et de l'encre, mais n'ont pas de papier, c'està-dire , de matière où puisse s'exercer leur style !
Tenez votre esprit au-dessus de vos pensées, et vos pensées au-dessus de vos expressions.
fcï.
Il y a des pensées qui n'ont pas besoin de corps, de forme, d'expression. Il suffit de les désigner vaguement et de les faire bruire : au premier mot, on les entend, on les voit.
LU
Il est une classe d'idées tellement belles par elles-mêmes, que, quoique susceptibles d'être produites par la plupait des esprits , elles mettent de niveau, aux yeux du philosophe, et maintiennent au premier rang presque tous les esprits qui les ont. Il suffit qu'elles soient exprimées avec clarté, pour plaire, satisfaire <'l ( harmei". La pjrandenr , r(MKM'gi(^, l'origina-
lilë de l'expression, n'en augmenlenl que peu le mérite, et leur l)eaiité native semble rendre inutile l'agrément de la draperie. Appliquez celte observation aux pensées de Nicole ou de Pascal, et vous la trouverez juste. Mais si l'on veut que ces l)elles idées soient répandues et citées , et l'on doit en rendre digne tout ce qui est digne d'être connu , il devient nécessaire de les exprimer avec soin. L'art seul impose aux hommes; ils n'osent ignorer rien de ce qui peut être loué comme clief-d'œuvre , et méconnaissent même ce qui est beau , s'il n'a l'empreinte d'un talent extraordinaire.
LUI
Il faut que les pensées naissent de l'âme , les mots des pensées, et les phrases des mots.
* On aime à pressentir, dans le son même <les mots, la liaison (jui se trouve entre les iih'es qu'ils expi'iment.
Il est beaucoup d'idées cl de mois (jui ne servent <le lien pour s'entretenir avec les auli(\s, mais <jiii son! cxcellenls pour s'<mi!i<'
nir avec soi-même ; semblables à ces choses précieuses qui n'enlrenl point dans le commerce, mais qu'on est heureux de posséder.
Quand une fois il a goûté du suc des mots , l'esprit ne peut plus s'en passer; il y boit la pensée.
On dirait qu'il en est de nos pensées comme de nos fleurs. Celles qui sont simples par l'expression , portent leur semence avec elles ; celles qui sont doubles par la richesse et la pompe, charment l'esprit, mais ne produisent rien,
Lorsque la forme est telle qu'on en est plus occupé que du fond , on croit que la pensée est venue pour la phrase , le fait pour le récit, le blâme pour l'épigramme, l'éloge pour le madrigal , et le jugement pour le bon mot.
Il V a, dans l'ail <ré«rirc, des habitudes
(lu cerveau, comme il y a des liabiludes de la main dans l'art de peindre ; l'important est d'en avoir de bonnes. Vu esprit trop tendu , un doigt ti'op contracté nuisent à la facilité, à la grâce, à la beauté. L'habitude d'esprit est artifice ; l'habitude d'àme est excellence ou perfection.
Il y a des foimes de pensées et des formes de phrases; celles-ci , quand elles sont seules, forment les écrivains inférieurs ; parmi les autres, il faut distinguer celles qui viennent de la mémoire seulement, de celles qui viennent de l'âme. Ces dernières font les écrivains excellents.
* 11 y a un style qui ruine l'esprit, tant il consomme de pensées , tant il met de forces en action, tant il nous cause de dépense, tant il faut, poui" l'entretenir, soulViir de déperditions.
(lha(|ue auteur a son diclioiniaire et sa manière, il s'an'eclioime à des mois d'un cer-
l^^//f; s'Miif.ii^::>
laiii son , d'une ceilaiiie couleur, d'une cei'laine forme , et à des tournures de style , à des coupes de phrase où Ton reconnaît sa main, et dont il s'est fait une habitude. Il a, en quelque sorte , sa grammaire particulière , sa prononciation, son genre, ses tics et ses manies.
* Il est des mots saillants qui s'emparent de l'attention au point de la détourner de la pensée. Ils sont propres surtout à manifester les altitudes et les mouvements de l'esprit, opérations aussi agréables et aussi importantes à connaître que les pensées elles-mêmes.
LXIY.
On reconnaît souvent un excellent auteur, quoi qu'il dise, au mouvement de sa phiase et à l'allure de son style, comme on peut reconnaître un homme bien élevé à sa démarche, quelque part qu'il aille.
LXY.
Quand votre phrase est faite, il faut lui oter avec soin les coins et les autres empreintes de votre calibre particulier. Il faut l'arrondir, afin qu'elle puisse entrer facile-
nieiil dans les aiilros espiils, dans les autres mémoires.
Toutes les formes de style sont bonnes, pourvu qu'elles soient employées avec goût ; il y a une foule d'expressions qui sont défauts ehez les uns, et beautés cbez les autres.
LXMl.
Il y a, dans la grande langue, une espèce de langue particulière et que j'appelleiais volontiers langue bistorique , parce qu'elle n'exprime que des cboses relatives h nos mœurs présentes, à nos gouvernements actuels, à tout cet état de choses enfin qui change chaque jour, et qui doit passer. Quiconque veut se faire un style durable, ne doit en user qu'avec une extrême sobriété.
11 est un style qui n'est ({ue l'oinbre, la vague image , le dessin de la pensée; un autre qui en est comme le corps et le porliait en sculpture. Le piemier convi(^nl à la métaphysique, où tout est vague et étendu, et aux
G s seiilimcMils (le piélé , qui uiit quel<|iie chose d'infini. Le second convient mieux aux lois et aux maximes de morale. Le meilleur des deux est celui qui se montre le mieux assorti à ceux qui le parlent , et à ceux qu'ils veulent exprimer. De même donc qu'il y a deux sortes de styles , il y a deux sortes d'écrivains ; les uns qui dessinent ou peignent leiu' pensée, la laissant, pour ainsi dire, collée à leur papier, comme un tableau à la toile ; les autres qui y gravent la leur, l'y enfoncent ou l'en détachent, en lui donnant un relief qui la fait nettement ressortir. Ces derniers sont particulièrement propres à exprimer les pensées qui doivent être connues de tous, offertes à tous , et exposées, comme en une place publique, à l'attention universelle ; de cette espèce sont les lois , les inscriptions, les maximes, les proverbes ; tout ce qui , chez les anciens enfin , pouvait être appelé nomes, et qui dépend, chez les modernes, du genre sentencieux.
On doit traduire largement les orateurs et les moralistes verbeux, et strictement les poètes et les écrivains sentencieux : leur nature le veut ainsi.
Go
La logique ilii slyle exige une droiture de jugement et d'instinct supérieure à celle qui est nécessaire pour enchaîner avec perfection toutes les parties du système le plus vaste; car le nombre des mots et de leurs combinaisons est infini, et un système, quelque grand qu'on le suppose, ne saurait embrasser cette multitude d'innombrables détails. Ajoutez que les pensées offrent une certaine (Rendue , par conséquent une multitude de points, et qu'il suffit qu'elles se touchent par un point. Dans le style , au contraire , chaque chose est si déliée et si fine , qu'elle échappe , eh quelque sorte , au contact. Et cependant il faut que ce contact soit parftiit, car il ne peut être qu'entier ou nul. Il n'y a qu'un seul point par lequel, selon Toccurrencc, un mot corresponde avec lui autre mot. 11 faut , pour être un giand écrivain, une perspicacité d'esprit, une finesse de tact plus grandes que pour être un giand philosophe.
L'art de grouper ses paroles et ses pensées exige (jue la pensée, la phrase <^t la y)é-
riotle s'encadrent de leu!\s propies formes , subsistent de lenr propre masse, et se portent de leur propre poids. La Bruyère, disait Boileau , s'était épargné la peine des transilions. Oui ; mais il s'en était donné une autre, celle des aggroupements. Pour la transition, un seul rapport suffit; mais, pour l'agrégation, il en faut mille; car il faut une convenance entière, naturelle, unique.
11 y a une sorte de netteté et de franchise de style qui tient à l'humeur et au tempérament, comme la franchise du caractère. On peut l'aimer, mais on ne doit pas l'exiger. Voltaire l'avait; les anciens ne l'avaient pas. Ces Grecs inimitables avaient toujours un style vrai , convenable , aimable ; mais ils n'avaient pas un style franc. Cette qualité est d'ailleurs incompatible avec d'autres qui sont essentielles à la beauté. Elle peut s'allier avec la grandeur, mais non avec la dignité. Il y a en elle quelque chose de courageux et de hardi , mais aussi quelque chose d'un peu brusque et d'un peu pétulant. Le seul Dranccs, dans Virgile , a le style franc ; et en cela il est moderne, il est français.
La vérité dans le style est une qualité indispensable, et qui suffit pour recommander un écrivain. Si , sur toutes sortes de sujets , nous voulions écrire aujourd'hui comme on écrivait du temps de Louis XIV, nous n'aurions point de vérité dans le style, car nous n'avons plus les mêmes humeurs, les mêmes opinions, les mêmes mœurs. Un écrivain qui voudrait faire des vers comme Boileau, aurait raison, quoiqu'il ne soit pas Boileau, parce qu'il ne s'agit là que de prendre un masque : on joue un rôle plutôt qu'on n'est un personnage. Mais une femme qui voudrait écrire comme madame de Sévigné , serait ridicule , parce qu'elle n'est pas madame de Sévigné. Plus le genre dans lequel on éciil lient au caractère de l'homme, aux mœurs du temps , plus le style doit s'écarter de celui des écrivains qui n'ont été modèles que pour avoir excellé à montrer, dans leurs ouvrages, ou les mœurs de leur époque, ou leur propre caractère. Le bon goilt lui-même, en ce cas , permet qu'on s'écarte du meilleur goût , cai- le goût change avec les mœui-s , même le bon goûl. Quant à ce qui ne peut
être dit et peint que par le mauvais goût , on doit s'abstenir toujours de le peindre et de le dire. Il est cependant des genres et des matières immuables. Les mœurs et les opinions ecclésiastiques, par exemple, doivent toujours être les mêmes, car il ne s'agit point là d'humeurs ; et je crois qu'un orateur sacré ferait bien d'écrire et de penser toujours comme aurait écrit et pensé Bossuet.
Tout son dans la musique doit avoir un écho ; toute figure doit avoir un ciel dans la peinture ; et nous qui chantons avec des pensées et qui peignons avec des paroles, nous devrions aussi, dans nos écrits, donner à chaque mot et à chaque phrase leur horizon et leur écho.
L'esprit du lecteur est charmé lorsque , par la contexture de la phrase, un des mots indique la cause dont un autre a marqué l'effet.
Dans le style , il faut que les tours se lient aussi bien que les mots.
Prendre garde, en écrivant, d'enfoncer tellement le soc, qu'on ne puisse plus le retirer d'un sillon , pour le transporter dans un autre : c'est un principe important, mais difficile à observer, pour peu qu'on écrive avec force.
Le style littéraire consiste à donner un corps et une configuration à la pensée par la phrase.
L'attention est d'étroite embouchure. Il faut y verser ce qu'on dit avec précaution, et, pour ainsi dire, goutte à goutte.
C'est un grand ait (jue de savoir darder sa pensée el renfoncer dans l'attention.
Il y a des sortes de styles agréables à la vue, harmonieux à l'oreille, soyeux au toucher, mais inutiles à l'odorat et insipides au goût.
Le plus humble style donne le goùl du beau, s'il exprime la situation d'une àme grande et belle.
\jG style tempéré seul est classique.
11 en est des expressions littéraires comme des couleurs : il fout souvent que le temps les ait amorties , pour qu'elles plaisent universellement.
LXXXY.
Une mollesse qui n'attendrit pas, une énergie qui ne fortifie rien, une concision qui ne dessine aucune espèce de traits , un style dans lequel ne coulent ni sentiments, ni images, ni pensées , ne sont d'aucun mérite.
LXXXYl.
Les oppositions et les symétries doivent être extrêmement marquées , dans toutes les choses solides, connue dans l'architecture, et dans les pensées très-décidées , comme les
maximes el la satire véhémente. Mais dans tout ce qui est épanchement , aljandon , mollesse, il vaut mieux qu'elles soient indiquées seulement que parfaites,
Au plaisir de la suspension peut se comparer celui de l'attente trompée, mais trompée agréablement. Cette espèce de jeu est ordinairement produite par des symétries brisées, ou des pentes rompues, comme on peut l'observer dans quelques airs champêtres , et dans le style de Fénelon ; pratique qui donne au chant une apparence naïve , et au style de la douceur.
LXXXVHI.
Mêlez, poin- bien écrire, les métaphores trop vives à des métaphores éteintes, et les symétries marquées à des symétries efTacées.
Le style concis appartient à la réflexion. On moule ce qu'on dit , quand on l'a pensé fortement. Quand on ne songe pas , ou quand on songe peu à ce (ju'on dit, l'éloculion est coulante el n'a pas de forme ; ainsi ce ([ui est
naïf a de la giîue et manque de précision.
Concision ornée, beanté unique du style. XCJ.
Ceux qui ne pensent jamais au delà de ce qu'ils disent, et qui ne voient jamais au delà de ce qu'ils pensent, ont le style très-décidé.
Remarquez comme , dans la dispute , chacun donne à son opinion un tour sentencieux. C'est que, de toutes les formes du discours, c'est la plus solide. Elle répond à la forme carrée en architecture. Et comme, dans la dispute, chacun cherche à se fortifier, chacun asseoit son opinion de la manière que l'instinct lui indique être la plus propre à résister à l'attaque. Quant aux choses d'une vérité reconnue, et cjiii n'ont à craindre aucune contradiction, aucune hostilité ;, si j'ose ainsi dire , on leur donne ordinaiiemenl une certaine rondeur, une expression à contours , forme qni réunit la grâce à la solidité, et la simplicité à la lif hesse. Or, dans le style , il
faul t'iahlir les vérités < oninie si elles élaienl universellement reconnues.
XCIU.
' 1/urbanité sérieuse est le caractère du style académique ; c'est le seul qui convienne à un homme de lettres , parlant à des hommes de lettres.
11 est un style livrier, qui sent le papier et non le monde , les auteurs et non le fond des choses.
Le style oratoire a souvent les inconvénients de ces opéias dont la musique empêche d'entendre les paroles : ici les paroles empêchent de voir les pensées. Il entraîne celui qui écrit , et le fait se mentir à lui-même, comme il entraîne ( elui (jui lit, et le dispose à se laisser tromper.
l)('licz-vous des piperies du slyle.
■ Le vrai carac lère (hi si vie é'pi.slolaiie rsl renjouemenl el ruil»anil(''.
Le style familier est ennemi du nombre , et il faut rompre celui-ci pour que celui-là paraisse naturel.
C'est par les mots familiers que le style mord et pénètre dans le lecteur. C'est par eux que les grandes pensées ont cours et sont présumées de bon aloi , comme l'or et l'argent marqués d'une empreinte connue. Us inspirent de la confiance pour celui qui s'en sert à rendre ses pensées plus sensibles ; car on reconnaît à un tel emploi de la langue commune , un homme qui sait la vie et les choses , et qui s'en tient rapproché. De plus, ces mots font le style franc. Ils annoncent que l'auteur s'est depuis longtemps nourri de la pensée ou du sentiment exprimé, qu'il se les est tellement appropriés et rendus habituels , que les expressions les plus communes lui suffisent pour exprimer des idées devenues vulgaires en lui par une longue conception. Enfin , ce qu'on dit en paraît plus vrai ; car rien n'est aussi clair , parmi les mots , (jue ceux qu'on nomme familiers , et la clarté est tellement un des carac-
lères de la véi-ili', (jue souvent on la pren<l pour elle.
Les idiotismes semblent, par leur Auiiiliulité même , témoigner une plus grande sincérité. Ils plaisent parce qu'ils montrent encore plus l'homme que l'auteur. Mais ils doivent se placer dans le style , comme des plis dans une draperie; des largeurs autour d'eux peuvent seules les excuser.
Le style boursouffïé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées au sujet , et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. L'épithcte boursouflé, appliquée au style, est une des plus hardies, mais des plus justes métaphores qu'on ait jamais hasardées. Aussi tout le monde Tentend , et personne ne s'en étonne. Le style enllé est autre chose. Il a plus de consistance (jui; l'autre, il est plus plein ; mais sa plénitude est difforme , ou du moins excessive. Il est trop gros, ou tiop gras, ou même trop grand.
* Il est tri aiilcur (|ui connncnc e par faire
sonner son style, pour qu'on puisse dire de lui : 11 a de l'or.
cm.
Il n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses , mais de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. Tout s'imite, la force, la gravité, la véhémence, la légèreté même ; mais la finesse et la délicatesse ne peuvent être longtemps contrefaites. Sans elles, im style sain n'annonce rien qu'un esprit droit.
Ce n'est pas assez de faire entendre ce qu'on dit , il faut encore le faire voir : il faut que la mémoire, Tintelligence et l'imagination s'en accommodent également.
Si Ton veut rendre apparent ce qui est trèsfin , il faut le colorer.
CYI.
Les images et les compaiaisons sont nécessaires , afin de rendre double l'impression des
idées sur l'esprit, en leur donnant à la fois une force physique et une force intellectuelle.
Il fout, dans les comparaisons, passer du proche au loin, de l'intérieur à l'extérieur, et du connu à l'inconnu. * Il ne suffit pas en effet qu'elles soient justes, il faut encore qu'elles soient claires, et elles ne peuvent le devenir que lorsque l'objet auquel on compare est plus familiei', plus apparent que l'objet comparé.
La figure qui résulte du style , doit entrer dans l'esprit tout à coup , et tout entière , dès qu'elle est achevée. Ce qui en reste dans le livre, sans s'en détacher de lui-même, pour s'appliquer au souvenir, est un défaut, quelque limé que cela soit , et quelque achevé que cela paraisse d'abord.
Lorsqu'au lieu de substituer les images aux idées, on substitue les idées aux images , on embrouille son sujet, on obscurcit sa matière, on rend moins clairvoyants l'esprit des autres et le sien.
ex.
^ Quand l'image masque l'ol)jet , et que l'on
* fait de l'ombre un corps ; quand l'expression
plaît tellement qu'on ne tend plus à passer outre pour pénétrer jusqu'au sens; quand la figure enfin absorbe l'attention tout entière , on est arrêté en chemin , et la route est prise pour le gîte , parce c[u'un mauvais guide nous conduit.
On peut concevoir et s'expliquer par les images, mais non pas juger et conclure.
Le poli et le fini sont au style ce que le vernis est aux tableaux ; ils le conservent, le font durer, l'éternisent en quelque sorte.
On n'est correct qu'en corrigeant
* Le style recherché est bon , quand on le trouve ; mais j'aime mieux le style attendu.
La netteté, la propriété dans les termes, la clarté sont le naturel de la pensée. La transparence est sa beauté. Il en résulte que, pour se montrer naturelle , il faut de l'art à la pensée. Il n'en fout pas au sentiment : il est chaleur, l'autre est lumière.
Souvent les pensées ne peuvent toucher l'esprit que par la pointe des paroles.
Les tournures ingénieuses de phrases dirigent et contiennent l'esprit.
Quand il y a du recherché dans un hou style, c'est plutôt un malheur qu'un défaut; car cela vient de ce que l'auteur n'a pas eu le temps ou la bonne fortune de trouver ce qu'il cherchait. Ce n'est pas le goût qui lui a manqué, mais le succès.
Il y a tel écrivain dont on pourrait dire qu'il écrit à petits plis.
Le tour antithétique , énigmatique , reclierché, est indispensable au raccourci dont on est obligé d'user, quand on veut faire tenir sa pensée , son humeur ou son sentiment , dans un espace trop borné de paroles et de temps. Ce tour est alors naturel , et sa nécessité en fait l'excuse et le mérite.
Les saillies naissent quelquefois parce que l'esprit , après avoir vu tous les côtés , saisit rapidement celui qu'il faut choisir, pour piquer la curiosité, et abandonne tous les autres à l'attention avertie. Elles sont la ressource des gens impatients d'être entendus, et qui veulent tout montrer, mais non pas tout dire. Elles naissent d'un grand besoin d'être compris , en s'expliquant très-vite. Leurs traits sont des aiguillons qui réveillent l'intelligence. Une sagacité extrême en donne le talent , parce qu'elle rend ce talent nécessaire.
Dans le style , le substantif est de nature et de nécessité , l'épithète de réflexion et d'orne-
menl. Il y a, dans l'emploi de l'un, quelque eliose de sobre el de suffisant , et dans Tusage fréquent de l'autre, de la pompe, de l'ambition et du superflu. La simplicité, même celle qui est ornée, disparaît, si les épitliètes ne sont pas rares et clairsemées. Les écrivains qui en font abus n'ont rien ou ne montrent rien qui ne soit vêtu. On ne trouve cliez eux que de l'éclat ; aucune nature ne s'y rencontre dans sa propre sincérité. Ils teignent tout des couleurs naturelles k leur esprit ; prnprio fiicata siiccn depromunt.
Un assez bon nombre de nos poêles ayant écrit en prose, le style ordinaire en a reçu un éclat et des bardiesses qu'il n'aurait point eus sans eux. Peut-être aussi quelques prosateurs nés poètes, sans naître versificateurs, ont-ils contribué à parer notre langue, jusque dans ses familiarités, de ces richesses et de cette pompe qui avaient été jusque-là le partage exclusif de l'idiome poétique. La Grèce et Rome eurent également sans doute des prosateurs nés poêles, Platon, Tacite et quelques autres. Mais ils étaient poètes par l'extase, tandis que les mo<lernes le sont par
la vivacité et la rapidité des aperçus. Ce n'est pas là ce que le génie poétique a de plus beau. Un œil contemplatif a un caractère plus céleste qu'un œil perçant.
Comme il y a des vers qui se rapprochent de la prose , il y a une prose qui peut se rapprocher des vers. Presque tout ce qui exprime un sentiment ou une opinion décidée, a quelque chose de métrique ou de mesuré. Ce genre ne tient pas à l'art, mais à l'influence , à la domination du caractère sur le talent.
Quand la pensée fait le mètre, il faut le laisser subsister , et il y a quelquefois , dans tel écrivain , des phrases qui ne sont insupportables que parce que sa pensée Aiisant le mètre , sa diction ne le fait pas.
*I1 faut aux phrases leur nombre, leur mesure et leur poids. Ces conditions réunies font seules un ensemble parfait.
Lorsque le langage, dans les livres, n'a pas
(le pompe ou d'harmonie, et souvent il ne doit point en avoir , il faut qu'il ait au moins du mouvement ou de la cadence , de l'onction ou de l'abandou, de l'épanchement ou du flottant, comme les nuages dans le ciel.
Le style qui sent l'encre , c'est-à-dire , celui qu'on n'a jamais que la plume à la main , se compose de mots qui paraîtraient étranges , hors du discours où ils sont contenus , et qui n'existant point dans le monde, ne se trouvent que dans les livres, et n'ont d'utilité que par l'encliainement. Ces mots n'ont pas naturellement d'accès dans la mémoire , parce qu'elle aime la netteté , et que demiclairs et demi-obscurs, ils n'y porteraient qu'un nuage , une figure informe. Comme ils sont nés de l'écritoire , leur seul terrain est le papier. Il faut qu'il y ait, dans notre langage écrit , de la voix, de l'àme, de l'espace, du grand air, des mots qui subsistent toul seuls, et qui portent avec eux leur place.
Pour que la beauté ait le mérite de la dissonance, il faut qu'elle soit employée par un
homme qui connaît Tharmonie , et qui y pense en la fuyant ; comme il faut , pour le mérite de la caricature, qu'elle soit traitée par un homme qui a en lui le type du grand , et qui y pense en s'en écartant.
Pour conserver aux pensées et aux phrases, dans l'enchaînement du discours, leur liberté, leur air dégagé et mobile, il faut donner i\ chacune son orbite et son disque, son étendue et ses limites. 11 faut que la phrase soit semblable à la pensée , c'est-à-dire , qu'elle n'en excède pas les dimensions, qu'elle n'en altère point la forme, qu'enfin elle ne reste en deçà , et n'aille au delà d'aucun de ses termes. C'est la rondeur du sens, dans les mots et dans les incises, qui fait le vers de la pensée. Cette rondeur s'acquiert quand les pensées et les mots ont longtemps roulé dans la mémoire.
Achever sa pensée ! cela est long , cela est rare , cela cause un plaisir extrême ; car les pensées achevées entrent aisément dans les esprits ; elles n'ont pas même besoin d'être
belles pour plaire ; il leiu* sulfit d'élre finies. La situation de l'âme qui les a eues se communique aux autres âmes , et y transporte son repos.
TITRE XXllT.