‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 13 sur 32 · XXX VU · texte numérisé non relu

XXX VU

11 est permis de s'écarter de la simplicité , lorsque cela est absolument nécessaire pour l'agrément, et que la simplicité seule ne serait pas belle.

L'affectation tient surtout aux mots; la prétention, à la vanité de l'écrivain. Par l'une, l'auteur semble dire : Je veux être clair, ou je veux être exact, et il ne déplaît pas; il semble dire par l'autre : Je veux briller, et on le siffle. Règle générale : toutes les fois que l'écrivain ne songe qu'à son lecteui-, on lui paidonne ; s'il ne songe qu'à lui , on le punit.

L'affectation de l'excellent est la pire, sans contredit ; mais l'excellent est le meilleur.

On reproche de la recherche à certains au-

leurs. Pour moi , je recherche beauc oup dans les livres l'expression juste , l'expression simple , l'expression la plus convenable au sujet mis en question , à la pensée qu'on a , au sentiment dont on est animé , à ce qui précède, à ce qui suit, à la place qui attend le mot. On parle de naturel ! mais il y a le naturel vulgaire, il y a le naturel exquis. L'expression naturelle n'est pas toujours la plus usitée, mais celle qui est conforme à l'essence. L'habitude n'est pas nature , et le meilleur n'est pas tout ce qui se présente le premier, mais ce qui doit rester toujours.

La manière est à la méthode ce que l'hypocrisie est à la vertu ; mais c'est une hypocrisie de bonne foi ; celui qui l'a en est la dupe.

On appelle maniéré, en littéialure, ce qu'on ne peut pas lire, sans l'imaginer aussit«'>t accompagné de quelque gesticulation menue , de quelque mouvement peu franc, peu partagé par la totalité de l'homme. Le précieux ou l'afféterie fait imaginer le pincement. Le ridicule donne mie idée de contorsion. On ne

peut lire certains ailleurs sans leur attribuer un certain air de tête facile à contrefaire. Il y a quelquefois dans Montesquieu , par exemple, une sorte de pincement. C'est comme ce froncement des sourcils que fait la pénétration, pour ne laisser rien échapper.

Il est des agréments effémiriés. On entend dans beaucoup de discours des voix de femmes plutôt que des voix d'hommes. Celle de la sagesse tient le milieu, comme une voix céleste qui n'est d'aucun sexe. Telle est celle de Fénelon et de Platon.

Le naturel ! il faut que l'art le mette en œuvre, qu'il iile et lisse cette soie.

Quand on écrit avec facilité, on croit toujours avoir plus de talent qu'on n'en a. Pouibien écrire, il faut une facilité naturelle et une difficulté acquise.

XLYI.

La facilité est opposée au sublime. Voyez

(licéion : rien ne lui manque , que l'obstacle el le saut.

XLYll.

L'élégance et le soin sont nécessaires l'un à l'autre, et plaisent l'un par l'autre. Quand le soin a produit l'élégance, il devient, par cet agrément, facilité. L'aisance est importante dans l'ouvrage, mais non pas dans l'ouvrier, si ce n'est pour son plaisir propre. Pour celui du lecleui', il suffit que la peine l'ait produite.

XLVin.

Quand on a fait un ouvrage, il reste une chose bien difficile à faire encore, c'est de mettre à la surface un vernis de facilité, un air de plaisir qui cachent et épargnent au lecteur toute la peine que l'auteur a prise.

Quand un ouvrage sent la lime, c'est (ju'il n'est pas assez poli ; s'il sent l'huile, c'est (|u'on ,1 trop peu veillé.

11 ne faut <|u'un moment à la sagacité pour tout apercevoir, il faut des années à l'exactitude poui' tout exprimer.

La perfection se compose de niiimlies. Le ridicule n'est pas de les employer , mais de les mettre hors de leur place.

LU

Le génie commence les beaux ouvrages, mais le travail seul les achève.

Lin.

L'oisiveté est nécessaire aux esprits, aussi bien que le travail. On se ruine l'esprit à trop écrire; on se rouille à n'écrire pas.

LIY.

L'ignoiance, qui, en morale, atténue la faute, est, elle-même, en littérature, une faute capitale,

* Les études oubliées et négligées ne sont pas toujours les pires ; quelquefois même elles sont les meilleures,

On ne sait bien quoi que ce soit , que longtemps après l'avoir appris.

11 est impossible de devenir Irès-instruil , si on ne lit que ce qui plaît.

Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains , que celui-ci : n'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir ; l'émotion se propage aisément de l'écrivain au lecteur.

Dans les travaux littéraires, la fatigue averlit l'homme de l'impuissance du moment.

Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'exercice, et peu d'aliments.

La conscience des auteurs tombés ou malades calomnie leur talent ; ils sentent alors leur faiblesse , mais ils ne sentent plus leur force.

Lxn.

Rendre agréable ce (jui ne l'avait pas encore (Hé, est une espèce de création.

Les lieux-communs ont un intérêt éteinel. C'est l'étofte uniforme que, toujours et partout, l'esprit humain a besoin de mettre en œuvre , quand il veut plaire. Les circonstances y jettent leur variété. Il n'y a pas de musique plus agréable que les variations des airs connus.

Le mot de Léandre : u Ne me noyez qu'à « mon retour » , est, au fond, le même que celui d'Ajax : « Fais-nous périr à la clarté du jour. » Mais , par les circonstances , le mot d'Ajax est héroïque, et celui de Léandre n'est que galant. Les circonstances forment une espèce de lieu qui moule sur soi , et rapetisse ou agrandit ce qui se passe ou ce qui se dit au milieu d'elles.

LXY.

11 faut que l'ouvrier ait la main hors de son ouvrage, c'est-à-dire, qu'il n'ait pas besoin de l'appuyer par ses explications , ses notes , ses préfaces, et que la pensée soit subsistante hors de l'esprit , c'est-à-dire , hors des syslèmes ou des intentions de l'auteur.

Voiiloii' se passer de ce qui est nécessaiie , ou employer ce qui est inutile : sources de maux dans la composition.

11 est bon d'écrire ses vues, ses aperçus, ses idées , mais non pas ses jugements. L'homme qui écrit toujouis ses jugements , place partout devant ses yeux des Calpe et des AOUcL II en fait des necpiiis xdtrà, et ne va pas plus loin.

11 ne faut jamais pousser hors de soi toute sa pensée, excepté celle dont il est bon de se débarrasser. Exhalez la colère tout entière, mais non pas l'amitié; l'injure, et non pas la louange. N'éteignez pas l'esprit; ne le videz pas non i)his. Uetenez loujouis une portion de ce qu'il a produit, et laissez un peu de son miel à celle al)eille, alin qu'elle s'en nourrisse.

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danger de montrer ses bornes. H ne faut porter à ces extrémités ni son talent , ni sa force, ni sa dépense.

11 faut éviter, dans toutes les opérations littéraires , ce qui sépare l'esprit de l'àme. L'habitude du raisonnement abstrait a ce terrible inconvénient.

Pour produire une pensée , il ne faut que de la chaleur et du mouvement , je veux dire une conviction et un jugement. Mais une idée est le résultat , l'esprit , la pure essence d'une infinité de pensées. Pour la mettre au jour, il iaut une notion exacte et claire , et des paroles tiansparentes. Or, on ne saurait y parvenir , sans laisser longtemps fumer sa tête , afin que l'esprit soit plus net ; sans donner à son premier aperçu le temps de quitter sa lie , enfin sans polir ses mots , comme les verres se polissent.

LXXIÏ.

Les beaux sentiments et les belles idées que nous voulons étaler avec succès dans nos

écrits, doivent nous être tiès-famiiieis , atin qu'on sente dans leur expression la facilité el le charme de l'habitude.

Il y a pour le connaisseur des pensées remaïquables partout, même dans la conversation des sots et dans les écrits les plus médiocres. Ces pensées sont en circulation comme les pièces d'or dont tout le monde fait usage et dont presque personne ne remarque l'éclat, la valeur intrinsèque et la beauté. On peut cependant en faire des joyaux ; mais l'art est de savoir les mettre en œuvre.

Les pensées qui nous viennent valent mieux que celles que nous trouvons. * Elles naissent sous nos pas, pendant le chemin de la vie, comme ces sources qu'en pressant la terre le pied fait jaillir, sans qu'on y songe.

On devrait ne croire ce qu'on sent qu'après un long repos de l'càme, et s'exprimer, non pas comme on sent , mais comme on se souvient,

LXXYI.

Ce n'est pas tant la ressemblance que l'essence de nos pensées, leur suc, leur extrait, leur vertu , qui doivent entrer dans nos discours.

LXXYII.

il ne fimt décrire les objets que pour décrire les sentiments qu'ils nous font éprouver, car la parole doit à la fois leprésenter la chose et l'auteur, le sujet et la pensée. Tout ce que nous disons doit être teint de nous, de notre âme. Cette opération est longue, mais elle immortalise tout.

Il faut qu'un ouvrage de l'art ait l'air, non pas d'une réalité , mais d'une idée. Nos idées , en effet, sont toujours et plus nobles, et plus l>elles , et plus propres à toucher l'àme , que les objets qu'elles représentent, quand, d'ailleurs, elles les représentent bien.

Loin d'employer la réalité , c'est toujouis avec des clartés qu'on doit repiésenter les

il)9

ombres, el avoc des beautés qu'il faut figurer les défauts.

L'esprit conçoit avec douleur ; mais il enfante avec délices.

Trois choses sont nécessaires pour faiie un bon livre : le talent, l'art et le métier, c'està-dire, la nature, l'industrie et l'habitude.

* Un ouvrage gai peut être l'œuvre de plusieurs, et non un ouvrage grave, parce (jue la gravité a besoin d'uniformité et d'harmonie, tandis que la gaîté se compose de saillies et de discordances.

On doit, en écrivant, songer (|ue les lettrés sont là; mais ce n'est pas à eux qu'il faut parler.

* Dans la pure région de l'art, il faut ('clairer son sujet avec un rayon de lumièiM' uni(|ue et parlant d'un seul \H)'\uI.

HO

Par la nature de noire goût, par les qualités nécessaires h un sujet vrai ou feint, pour plaire h l'imagination et pour intéresser le cœur, enfin , par la condition donnée et Timmutabilité de la nature humaine, il est peu de sujets épiques , peu de tragiques , peu de comiques, et, par nos combinaisons pour en créer de nouveaux , nous tentons souvent l'impossible.

L'utilité ou l'inutilité essentielle de nos pensées est le seul principe constant de leur gloire ou de leur oubli.

LXXXYII.

Il ne faut qu'un sujet à un livre ordinaire ; mais pour un bel ouvrage, il faut un germe qui se développe de lui-même dans l'esprit comme une plante. Il n'y a de beaux ouvrages que ceux qui ont été longtemps, sinon travaillés, du moins rêvés.

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