LXXXVIII
Pour faire un grand ouvrage, il faut avoir
eu plus d'une idée gigantesque ; l'excès réduit à la juste mesure donne la grandeur dans ses proportions.
L'ordre littéraire et poétique tient à la succession naturelle et libre des mouvements. Le beau désordre dont parle Boileau, est un désordre apparent et un ordre réel. L'esprit est conduit au but, après l'avoir désiré, et y parvient par un labyrinthe délicieux.
Il y a, dans le lucidus ordo d'Horace, quelque chose de sidéral. Notre sèche méthode est plutôt un ordo ligneus vcl ferreus; tout s'y tient par des ci*ampons, ou s'y enchâsse par des mortaises.
Je ne vois dans la plupart des livres que leur matière amoncelée, une distribution grossière et presque de hasard , aucun jeu d'architecture, et quelques constructions seulement qu'il a fallu au maçon poui- distinguei* ses matériaux.
* Les meilleures pensées tle certains écrivains ne me paraissent pas avoir occupé plus de place dans leur esprit qu'elles n'en occupent sur leur papier. Je ne vois dans leurs idées que des points lumineux au centre et de l'obscurité autour. Il n'y a rien là de retentissant, rien qui se meuve librement dans un espace plus grand que soi.
Il faut se faire de l'espace pour déployer ses ailes. Si l'incohérence est monstrueuse, une cohésion trop stricte détruit toute majesté dans les beaux ouvrages. Je voudrais que les pensées se succédassent , dans un livre , comme les astres dans le ciel , avec ordre , avec harmonie, mais à l'aise et à intervalles, sans se toucher, sans se confondre, et non pourtant sans se suivre, s'accorder et s'assortir. Je voudrais, enfin, qu'elles roulassent, sans se tenir, en sorte qu'elles pussent subsister indépendantes, comme des perles défilées.
Une pensée n'est parfaite que lorsqu'elle est
(lisponiblo, c'est-à-dire lorsqu'on peut la détaelicr et la placer à volonté.
Ce sont les pensées seules et prises isolément qui caractérisent un écrivain. On a raison de les nommer des traits et de les citer ; elles montrent la tête et le visage , pour ainsi dire; le reste ne fait voir que les mains.
Rien ne se groupe, ne se drape et ne se dessine dans l'esprit de certains écrivains. Leurs livres offrent une surface plane, sur laquelle roulent des mots.
Faire d'avance un plan exact et détaillé, c'est ôter à son esprit tous les plaisirs de la rencontre et de la nouveauté dans l'exécution; c'est se rendre cette exécution insipide, et par conséquent impossible, dans les ouvrages qui dépendent de l'enthousiasme et de l'imagination. Il n'en est pas de même dans les œuvres dont l'achèvement dépend de l'œil ou de la main. Les formes et les couleurs qui naissent à chaque inslanl , sous le ciseau du ir. 8
sculpteur ou le pinceau du peintre, leur uflVent une foule de ces rencontres indispensables au génie pour lui faire trouver du plaisir dans le travail. Mais il ne faut à l'orateur, au poëte, au philosophe qu'un plan entrevu et non pas arrèté ; il leur suffit de connaître par avance le commencement, le milieu et la fin de leur ouvrage, de choisir leur diapazon, leur repos et
leur but.
XCYIII.
L'ouverture, l'exorde, le prélude, servent à l'orateur, au poëte, au musicien, à disposer leur propre esprit , et aux auditeurs à préparer leur attention. Il doit y régner je ne sais quelle lenteur, participant du silence qui précède et du bruit qui va suivre. L'artiste y doit faire montre de ses ressources, afin de donner des gages de sa capacité, mais avec la modestie et la réserve d'un homme dont les sens s'éveillent , pour ainsi dire , et n'entrent en jeu que l'un après l'autre. Ce n'est que lorsque l'esprit a pris son vol , et l'attention sa stabilité, que l'opération commence et que le sujet se déploie.
Les épisodes rendent, par l'entrelacement,
Ho la Iranie plus solide et la fable plus vraiscml)lable, La seconde fable, en se mêlant à la première, accoutume l'esprit à y trouver plus de réalité , et semble , par une plus longue durée , lui donner plus d'existence.
Il y a des citations dont il faut faire usage, pour donner au discours plus de force , pour y ajouter des tons plus tranchants, en un mot, pour en fortifier les pleins. Il en est d'autres qui sont bonnes pour y jeter de l'étendue , de l'espace , et , pour ainsi dire , du ciel , par des teintes plus délayées. Telles sont celles de Platon.
En composant, on ne sait bien ce qu'on voulait dire que lorsqu'on l'a dit. Le mot, en eflet, est ce qui achève l'ichV et lui donne rexistcncc. C'est par lui qu'elle vient au jour, in hicem prodil.
11 faut (pie la (in d'un ouviage fasse toujours souvenii- du commencement.
cm.
Que le dernier mot soit le dernier ; c'esl comme une dernière main qui met la nuance à la couleur : on n'y peut rien ajouter. Mais aussi que de précautions à prendre poiu- ne pas dire le dernier mot le premier !
Ce qui fait qu'on cherche longtemps , quand on compose ou qu'on crée, c'est qu'on ne cherche pas où il faut , et qu'on cherche où il ne faut pas. Heureusement, en s'égarant ainsi, on fait plus d'une découverte ; on a des rencontres heureuses , et l'on est souvent dédommagé de ce qu'on cherche sans le trouver, par ce qu'on trouve sans le chercher.
De même que nous avons dans les mains des lignes qui sont des puissances , comme le levier, de même il y en a dans la rhétorique , dans la poétique, et jusque dans les opérations de l'esprit seul avec lui-même. Souvent, après s'être donné une idée inutile, il se la souffre et la manie , pour en faire venir une autre. C'est ainsi que, dans les écrits et dans
les arts, certaines phrases et certaines couleurs ne sont Icà que pour en faire mieux apercevoir d'autres. Seules , elles ne seraient rien ; mais elles deviennent puissances par leur etfet, et cet effet n'est pas du à leur nature ou h leur valeur propre , mais à la place qu'elles occupent , à l'application qu'on en fait. Leur voisinage en fait le prix , leur isolement le néant.
' Il vient dans la tête beaucoup de phrases inutiles, mais l'esprit en broie ses couleurs.
cvn.
Il faut dire ce qu'on pense , pour être content de soi et de ce qu'on dit ; mais pour être éloquent, fécond, varié, abondant, pour être orateur, en un mot, il est peut-être nécessaire de n'avoir à dire que ce qu'on pense à demi, vaguement, depuis peu, à l'instant même. La chaleur des pensées , en effet , vient de leur nouveauté, et leur surabondance, des indécisions mêmes de l'esprit. Le sage , c'està-dire , celui qui ne met au giand jour que ce qu'il a mûri, le sage peut être éloquent comme un oracle; mais il ne sera jamais diseit comîHc ('i((Mon. Poin' f;nr<^ais('monl de beaux <lis-
(OUÏS, il faut opérer sur soi-même comme on veut opérer sur son auditeur, c'est-à-dire , se persuader , à proportion qu'on parle , de la vérité de ce qu'on dit.
Il y a deu\ sortes d'éloquence : l'une tend à communiquer nos enthousiasmes, et l'autre nos passions. Dans la première, tout vise au repos et à la lumière ; tout dans la seconde , au contraire, tend à l'ardeur et au mouvement.
Toute éloquence doit venir d'émotion, et loute émotion donne naturellement de l'élo- (juence.
ex.
L'orateur est occupé de son sujet , et le déclamateur de son rôle; l'un agit, l'autre Teint ; le premier est une personne exposant de grandes idées , et le second un personnage débitant de grands mots.
On ne persuade aux hommes que ce qu'ils veulent. Il ne s'ngil donc, [>our les dissuader,
que de leur faire croire que ce qu'ils veuleiil , en effet, n'est pas ce qu'ils pensent vouloir.
Beaucoup de choses sont des motifs , et ne sont pas des raisons ; je veux dire que beaucoup de choses déterminent la volonté, et lui impriment son mouvement, qui ne déterminent pas l'intelligence et n'y portent point de clarté. L'orateur doit employer et les motifs et les raisons, car il tend plus à déterminer qu'à instruire ; mais le but où il se propose d'arriver et d'amener les autres , doit être le plus sage et le plus juste , aux yeux de sa propre raison et de sa propre intelligence. 11 faut que son mobile unique soit l'équité, ou la légitimité de sa cause préalablement démontiée à sa conscience.
CXIU.
Il y a un grand chainie à voir des laits à tiavers des mots , parce qu'on les voit alors à travers une pensée.
fout n'est pas giave et important dans l'histoire des peuples, e( souvent on y rencontre
avec plaisir des minuties qu'on se plaît à y regarder, et qui n'y sont point inutiles, soit parce qu'elles détendent et amusent l'attention, soit parce qu'elles entrent facilement dans l'esprit, et, s'attachant à la mémoire, y lixent les faits principaux , dont elles sont des dépendances. Quelques détails , après les masses, introduisent la variété, [.es petits faits sont des traits excellents pour le signalement. Ils doivent leur existence aux mœurs du temps, à l'humeur d'un personnage, à ses goûts, à ses habitudes, à ses manies. C'est un fonds ([ui les a produits , un terrain où on les a vus. \jes grands événements naissent des choses et de l'enchaînement des causes ; mais les petits naissent de l'homme, productions spontanées dont la semence est dans le sol , et qui (Ml décèlent la qualité.
La couleur qu'on nomme historique est d'autant meilleui'e qu'elle sert en ([uelque sorte de vêtement. Employez-la donc dans les ligures nues ; mais , dans les tigures vêtues , peignez soigneusement la chair. Il faut (pie la nudité porte toujours son voile avec elle, cl (pie jamais le vêtement ne «ache toute la nu-
dilé. Jl laiU, enlin , dans les œuvres de Tari, que le feinl et le vrai jouent perpétuellement ensemble.
Les récits coupés et rapides, en entraînant le lecteur, le cahotent.
CXVH.
La description d'une bataille devrait être une leçon de morale. Il faudrait n'en parler ^ivec quelques détails, que pour montrer l'empire (jue le sang-froid , les précautions, la prévoyance , ont sur la fortune , ou l'empire que la fortune a quelquefois sur tout le reste, afin (|ue les audacieux soient prudents , et que les heureux soient modestes. Mais , au lieu de leçons de morale , on ne trouve guère , dans l'histoire, que des leçons de politique et d'art militaire.
11 ne faut mêler aux récits historiques que des réflexions telles que l'intelligence d'un lecteur judicieux ne sulïiiait [)as poui' les lui suggérei-.
rxix.
L'histoire a besoin de loijilain . cunun*^ la
perspective. Les faits cl les évoiiemeiUs Uop attestés ont , en quelque sorte , cessé d'être malléables.
11 faut que l'auteur comique et le tragique se maintiennent méditatifs , celui-ci pour être égal à son ouvrage, et celui-là pour être supérieur au sien.
Le comique naît du sérieux du personnage ; le pathétique, de la patience ou du repos de celui qui soulTre. 11 n'y a donc point de comique sans gravité , ni de pathétique sans modération. Celui qui fait rire doit oublier qu'il est risible , et celui qui pleure , ignorer ou retenir ses larmes.
Le plaisir propre de la comédie est dans le rire, et celui de la tragédie dans les larmes. Mais il faut, pour l'honneur du poëte, que le rire qu'il excite soit agréable , et que les larmes soient belles. H faut, en d'autres termes, (jue la tragédie et la comédie nous fassent rire et pleurer décemment. Ce qui force le jire et
ce qui arrache les larmes n'esl pas loualjle.
Le vrai comique excite, non pas seulement delagaîté, mais de la joie. C'est qu'il y a, dans le vrai comique , beaucoup de lumière et d'espace ; les caractères y sont montrc% dans un jour vrai et tout entiers; l'attention en fait le tour.
La comédie ne corrige que les travers et les manières , et souvent elle les corrige aux dépens des mœurs.
La comédie doit s'abstenii* de montrer ce qui est odieux.
Les théâtres doivent divertir noblement, mais ils ne doivent que divertir. Voidoir en faire une école de morale , c'est corrompre^ à la fois la moiale et l'art. Une morale héroïque r[ puéti(jue peut y avoir son ulililé sans doulc; mais la moiale usuelle, ([iiand on l'enseigne sur ces Irc'lraiix, <'n conlrari»' je nr sais ([iioi
de comique ou de tragique , qui n'en fait plus qu'un verbiage de comédien.
Pour être dramatiquement beau , l'homme flétri par le malheur doit l'être par un long malheur : tel OEdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui l'attend , comme on prévoit le sacrilice jusque dans l'arrangement des fleurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace , et , pour ainsi dire, la beauté de sa prospérité passée.
Avec la fièvre des sens , le déhre du cœur et la faiblesse de l'esprit; avec les orages du temps et les grands fléaux de la vie, la faim, la soif, le déshonneur, les maladies et la mort , on fera tant qu'on voudra des romans qui feront pleurer; mais l'àme dit : « Vous me faites a mal. »
c( J'ai faim, j'ai froid, donnez. » Il y a là matière à une bonne anivre , mais non à un bon ouvrage.
* Il ne suftit pas pour écrire d'attirer l'altention et de la retenir ; il faut encore la satisfaire.
Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui , de beaucoup de passions réprimées.
Lasciva est nobis pagina, vilaproba; ce n'est pas là une excuse. Pagina lasciva importe; vita proba importe moins.
Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de l'amour dans un livre, pour nous charmer; mais il est nécessaire qu'il y ait beaucoup de tendresse.
Tu seras toujours contente de toi : voilà la récompense que les arts d'imitation doivent montrer à la vertu. Ce serait lui faire une promesse imprudente et menteuse que de lui dire : Toujours tu seras contente du sort.
oxxxv.
Hélas ! il fiuit , pour plaire aux peuples corrompus , leur peindre des passions désordonnées comme eux. Ces âmes , à qui leur désordre a rendu les grandes émotions nécessaires , sont avides d'excès, dans leur implacable faim. C'est ainsi que les hommes accoutumés à la crainte de la tempête, à l'espérance du calme, à tous les grands mouvements qu'apportent de longues et périlleuses navigations , ne goûtent plus le repos de la terre , et demandent sans cesse la mer et ses écueils , l'orage et ses horreurs.
Peignez au moins , dans les passions exclusives et dominantes, le cri de la nature qu'elles tourmentent, et l'effort de l'àme qu'elles épuisent.
* 11 n'y a pas eu un seul siècle littéraire dont le goût dominant ne fût malade. Le succès des auteurs excellents consiste à rendre agréable à des goûts malades des ouvrages sains.