‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 15 sur 32 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

Un goiil sûr est celui qui sait distinguer la matière de la forme , et séparer les vices de la (orme de Texcellence du fond , les vices du fond de l'excellence de la forme,

Dans toutes les sortes d'ouvrages de goût el de génie, la forme est la partie essentielle, el le fond n'est qu'un accessoire.

Les choses littéraires sont du domaine intellectuel ; en parler avec les passions de celui-ci est contraire à la convenance, aux proportions, au bon esprit et au bon sens. Le zèle amer de certains critiques pour le bon goût, leurs indignations, leurs véhémences, leurs flammes sont ridicules; ils écrivent sur les mots comme il n'est permis d'écrire (jue sur les mœurs. Il faut traiter les choses de l'esprit avec l'esprit , el non avec le sang , la bile, les humeurs.

Où n'est pas l'agrément et quelque sérénité,

là ne sont plus les belles-lettres. Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument , elle n'est plus littéraire.

La critique sans bonté trouble le goût et empoisonne les saveurs.

La critique est un exercice méthodique du discernement.

La connaissance des esprits est le charme de la critique ; le maintien des bonnes règles n'en est que le métier et la dernière utilité.

CXLY.

Les critiques de profession ne sauraient distinguer et apprécier ni les diamants bruts, ni l'or en barres. Ils sont marchands, et ne connaissent, en littérature, que les monnaies qui ont cours. Leur critique a des balances , un trébuchet; mais elle n'a ni creuset, ni pierre de touche.

(.XLYI.

* Certains critiques ressemblent assez à ces gens qui, toutes les fois qu'ils veulent rire, montrent de vilaines dents.

Le goût est la conscience littéraire de l'âme.

Le goût sert plus souvent de mesure au plaisir que de discernement de ce qui est bien.

Que de gens , en littérature , ont l'oreille juste, et chantent faux!

* Le bon jugement en littérature est une lacul té très-lente , et qui n'atteint que fort lard le dernier point de son accroissement.

L'iiomme raisonnable veut la solidité , l'homme d'espiii l'apparence, l'homme do 11. 9

goùl la saveui , La matière sullit à l'un, la forme à l'autre ; il faut au dernier les délices et la salubrité.

En littérature, ce sont les premières saveurs qui forment ou déforment le goût.

Ceux qui sont simples , par état et par nature , aiment peu la simplicité dans les arts ; elle les étonne trop peu. De là vient que les rois et les grands ont uji meilleur goiit littéraire.

Dans les moments d'émotion universelle, i! n'est pas un seul homme qui n'ait du goût. Voyez, aux spectacles, combien les âmes émues ont le tact rapide et le discernement exquis !

Le mauvais goût consiste à aimer ce qui" n'est pas aimable, et le faux enthousiasme, h s'enflammer poui' ce qui nnluidiemeni n'enflamme point.

CKVl.

l.oi'squ'il naîl , dans une nalion, un individu cnpahle de produire une i^i-ande pens(''e , il en naît un autre capable de la comprendre et de l'admirer.

Nous Irouvons éloquent dans les livres, non-seulement tout ce qui augmente nos passions , mais aussi tout ce (jui augmente nos opinions.

CLVMî.

Les écrivains qui ont de riniluence ne sont que des hommes qui expriment parAiitement ce que les autres pensent, et qui léveillent <lans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à éclore. C'est dans le fond des esprits que soni les littératures.

eux.

Ne réprouvons pas ce qui sort du bon goùl, [)Our entrer dans le gi-and goùL I/esprit a paifois de grands trails, des mouvemenls, des coups de maflre qui ne déj>endent pas de lui. Parfois se produisent de c(Mlaines beaulr'S d'i-

lîiagination ou de sentiment absolument nouvelles. On les remarque, elles étonnent, et leur nouveauté rend indécis ; on craindrait , en les approuvant , de hasarder son jugement, de compromettre l'honneur de son opinion-, on n'ose donc les goûter, et on laisse l'épreuve se faire. Puis on est tout étonné, un jour, longtemps après qu'on les a A^ies pour la première fois, de se sentir charmé et sul)jugué par elles. C'est qu'il y a, dans les beautés littéraires, quelque chose qui vient du ciel , et qui échappe aux efforts des hommes, quand ils veulent le dépriser.

* L'exception est de l'art aussi bien que la règle. L'une en défend et l'autre en étend le domaine.

Quand on se souvient d'un beau vers, d'un beau mot , d'une belle phrase , on les voit devant soi , et les yeux semblent les suivre dans l'espace. Un passage vulgaire, au contraire, ne se détache point du livre où on Ta lu , et c'est là que la uK-moiie le voit d'abord, quand on le cite.

La mémoiie n'aime que ce qui esl excellent.

Le je ne sais quoi, en liltérature, se moule à chaque esprit , à chaque goût ; c'est comme un mets exquis , où se trouvent réunies toutes les sortes de saveurs , et qui se change , au goût de ceux qui s'en nourrissent, en l'aliment que chacun d'eux préfère.

(^e qui étonne , étonne une fois; mais ce qui »',sl admirable est de plus en plus admiré.

La perfection ne laisse rien à désirer dès le premier coup d'oeil ; mais elle laisse toujours (}uelque beauté , (|uel(jue agrément, quelque mérite à découvrir.

Les livres (pi'on se propose de relire dans rage mùi", sont assez semblables aux lieux où l'on voudrait vieillir.

Recherchons les écrits qui , iKirllcipanl îuix plus exquises qualités (.les choses agréables, Todeur, la saveur, les couleurs, donnent à la l'ois du plaisir aux trois facultés de l'esprit ([ui correspondent à l'ouïe , à la vue et au i^oùt : ratlenlion, Fimaginalion eî le discernement.

aAViiï.

Les beaux ouvrages n'enivrent pas, mais ils (Michanleni.

CLXÎX.

Le beau paifail exerce ii la fois toutes les facultés de l'honnne, développées dans toute leur étendue; il en résulte un plaisir que toute rame api)iouve.

Il résulte de tous les ouvrages bien faits une sorte de forme incor{)oreii<', ({ui s'attache ais(''ment à la mémoire.

i]o ne soûl ]»;is les oj>iuions des aiUeurs, ot

la partie de leurs doctiines qu'on peut appeler des assertions , qui instiuisent et nourrissent le plus l'esprit. 11 va, dans la lecture des grands écrivains ;, un suc invisible et caché ; c'est je ne sais quel fluide inassignable, un sel, un principe subtil plus nouriicier que tout le reste.

Il est des poëmes et des tableaux où il n'y a pas précisément une belle poésie et une belle peinture, mais ils en donnent l'idée, et tout ce qui donne l'idée du beau charme l'esprit. On rencontre dans l'art et dans la nature, des individus et des ouvrages qui plaisent plus (ju'eux-mèmes , en quchpie sorte , parce qu'ils appartiennent visiblement à un beau genre; c'est l'espèce alors qui, belle par elle-même , embellit seule la personne ou la chose (jui en est empreinte. Anucharsis, par exemple, donne l'idée d'un beau livre et ne l'est pas. Ilacine et F(''nelon eux-mêmes donnent de leur gtiiie ou de leur àme une idée supérieure à ce (|u'ils en laissent voir.

CLWIll.

Il est des livres où l'on res|»ir(> nn ;iir <'\(piis.

Quand on lit un ouvrage bien fait , il y a toujours dans l'esprit une netteté de plus , ne fût-ce que par l'idée ou le souvenir que l'on en garde.

' 11 faut , si l'on veut lire avec fruit , rendre son attention tellement ferme qu'elle voie les idées comme les yeux voient les corps.

Entre l'estime et le mépris , il y a, dans la littérature, un chemin tout bordé de succès sans gloire, qu'on obtient aussi sans mérite.

Peu de livres peuvent plaire toute la vie. Il y en a dont on se dégoûte avec le temps, la sagesse ou le bon sens.

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