‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 2 sur 32 · XX[V · texte numérisé non relu

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De même que , dans la musique , le plaisir naît du mélange des sons et des silences , des repos et du bruit, de même il naît, dans l'architecture , du mélange bien disposé des vides et des pleins , des intervalles et des masses. De beaux compartiments nous plaisent, parce qu'ils impriment en nous, avec netteté, l'idée d'une portion de l'espace, comme une belle mélodie nous fait sentir , sans calcul et sans attention , le mouvement et le repos qui sont les éléments du temps.

11 y a , parmi les antiques , une Vénus qui lient étendu un vêtement semblable à une voile enflée, et dont elle se prépare à se couvrir. C'est celle-là qu'on peut appeler la Vénus pudique, car, par la disposition de l'accessoire, sa nudité fait inévitablement penser à sa pudeur.

Il est une espèce d'hommes que l'amour des arts possède toUemonl, qu'ils ne regardenl [)liis l'ait comme une chose qui est faite poui* le

monde , mais le monde , les mœurs , les hommes et la société , comme des choses qui sont faites pour l'art. Suhordonnant tout, même la morale , à la statuaire , ils regrettent la nudité, la gymnastique , les athlètes , par dévouement aux sculpteurs. C'est qu'ils aiment les arts plus que les mœurs , et les statues plus que leurs propres enfants.

Il y a dans l'Apollon quelque chose de semblable à l'attitude d'un orateur qui vient de décocher une ironie.

PIGALLE ET l'ART ANTIQUE.

Pigalle avait reçu de la nature un œil savant , qui , dans chaque trait, découvrait mille traits, et, dans chaque partie , une infinité de parties. Il aimait à peindre ce qu'il savait voir. Aucun artiste n'avait représenté avant lui cette multitude de détails que l'art aime à considérer nus , parce qu'il peut avoir besoin de les reproduire , mais que le bon goût se plaît à couvrir de voiles. Jamais il ne pouvait exprimer assez à son gré tous les reliefs du corps humain , comme les anciens ne pouvaient ja-

fi mais assez les ramener au coiUour. 11 seniljlait s'être fait une loi rigoureuse de n'imiter que la vérité , telle non-seulement que les yeux peuvent la voir , mais telle que les mains pourraient la toucher. On eût dit qu'il ne traitait les passions que pour donner un plus grand nombre de modifications , d'inégalités et d'empreintes à la surface de ses statues. Ce qui le frappait , dans les corps animés , ce n'était pas celte forme fugitive et déliée qui semble les environner dans leur ensemble , ni ces formes idéales et molles dont ils sont comme empreints h chaque trait, et qu'un philosophe appelait des apparences de l'àme. Il y considérait d'abord ces lignes déterminées qui séparent l'individu, le concentrent en lui-même, et le détachent, pour ainsi dire, de l'air qui nous embrasse et nous lie à l'univers. Il était comme amoureux d'une sorte d'excès dans l'expression. On voit presque toujours , dans ses ouvrages, les deux états extrêmes de la vie humaine, celui où la nature, animant le corps avec vigueur, en fait saillir toutes les parties, et celui où, l'abandonnant, elle les découvre et les désunit. Sans doute il a peint quelquefois la l)eauté, mais non cette ravissante beaul(' d'un corps « hôte d'une l)elle

« âme » , pour employer , avec le poêle , une expression qui semble née au pied de quelque statue antique.

Les anciens , en effet , sans nuire à la fidélité de l'imitation , ne se privaient jamais entièrement de la représentation du beau physique, uni au beau moral. Chez eux, la difformité offrait à la pensée une image invisible de la beauté absente. On reconnaissait, dans les traits de leurs vieillards,' la place où fut la jeunesse , et leurs représentations de la maladie ou de la mort faisaient éprouver à la mémoire une sorte de ressouvenir de la vie et de la santé perdues.

Dans les ouvrages de Pigalle , au contraire, le vieillard offre des traits où l'on dirait que la jeunesse ne fut pas; le malade, un corps où l'on croirait que la santé ne put jamais être. En un mot, il peignait la vieillesse extrême , tandis que les anciens la peignaient vénérable ; il ne montrait que les ravages de la maladie , tandis que les anciens n'en représentaient que les langueurs. C'est qu'il était né souverainement sculpteur, et que les anciens étaient nés souverainement poètes. Une idée leur suffisait pour un ouvrage , une statue pour un monument ; Pigalle , au contraire , était cou-

slamment réduit à la iiécessiU' de nuiliiplier ses personnages.

Lorscjiie, dans la statue du maréchal de Saxe, il eut peint l'homme rohuste qui descend d'un pas ferme dans la tombe, il eut besoin , pour peindre le héros , de représenter un Hercule en deuil et la France en alarmes , au milieu des trophées. Lorsque , dans le monument de Reims , il eut représenté la prospérité de l'état, sous remblème d'un citoyen assis , dont les formes austères indiquent cet esprit qui ne demeure oisif que lorsque tous les besoins ont été prévus , et tous les périls écartés, il lui fallut, pour montrer la douceur du gouvernement, imaginer une femme conduisant un lion par quelques fils de sa crinière. Ce luxe d'accessoires peut convenir à la magnificence de nos mœurs; mais le génie de l'artiste se serait montré plus puissant, s'il eut fait refléter le bonheur des sujets dans l'image même du prince, et peint , dans le guerrier mourant , le noble et grave orgueil des regrets qu'allait exciter sa perte.

Paimi les œuvres de Pigalle , il n'en est pas une , peut-être , qui ne mérite d'être exposée dans une académie ; mais celles des pjrands ar-

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listes de ranliquité semblaient destinées à être placées au milieu du monde.

Les anciens , il est vrai , vivaient dans d'autres temps; ils avaient d'autres mœurs, et voyaient une autre nature. Leurs ateliers étaient les lieux d'exercices où l'amour de la ûitigue el de la gloire tenait presque constamment la jeunesse dévêtue. C'est là qu'ils pouvaient choisir , pour mod(Mes du beau physique, la jeunesse de leurs grands hommes , comme ils pouvaient , dans les autres lieux publics , choisir, pour modèles du beau moral , leurs filles et leurs sœurs , leurs philosophes et leurs pères , les épouses et les mères de leurs citoyens les plus illustres. Chez eux, toutes les scènes de la nature pathétique se passaient à découvert , aux noces et aux funérailles , dans les victoires et les défaites, dans les bannissements et les triomphes, dans tous les succès et les revers de la patrie et de la famille.

Cette nature , qui , perpétuellement en dehors chez les anciens , se déployait avec décence, ampleur et dignité, dans tous leurs gestes et toutes leurs habitudes , n'est parmi nous émue que par intervalles, et ne recourt, pour exprimer la douleur ou la joie , qu'aux

brusques mouvemenls, aux expressions partielles et presque imperceptibles de l'homme solitaire retiré dans sa demeure. Nos artistes ne peuvent considérer leur modèle que dans le coin obscur de quelque chambre étroite. Obligés de le placer aussi proche de leur vue que de leur pensée, ils ne Tétudient qu'au moment de le peindre , et avec cette attention excessive qui ne permet d'embrasser l'ensemble qu'en se détournant des détails, ou de saisir les détails qu'en se détournant de l'ensemble. Ils n'ont à copier , pour exprimer la nature morale, que des attitudes commandées, qu'ils sont forcés d'inventer ou d'emprunter au théâtre. Enfin, pour peindre l'homme, ils n'ont que des statues vivantes ; car je ne saui-ais donner un autre nom à ces modèles gagés qui, n'étant animés par aucun sentiment personnel , n'offrent à l'artiste , dans leur ennui , que la froideur du marbre et son insensibilité.

On ne doit donc pas s'étonner de la supériorité des anciens. Ils voyaient l'objet de leur art aussi parfait que pouvait le souhaiter l'imagination même. Ils le voyaient toujours en haleine , toujours ému , toujours à sa place , et tel qu'ils devaient \o peindre, je veux dire

environné de l'univers. Cependant , si les ouvrages de Pigalle causent de moins grands plaisirs que les leurs , et ne comblent pas , comme eux , la mesure de l'admiration , ils sont dignes d'estime par leur genre de perfection et d'exactitude. Quoi que ce soit, en effet, que représente une imitation, elle rapproche son auteur des artistes les plus célèbres , quand elle est à ce point exacte et savante. Ce n'est pas simplement alors une image , mais un objet réel ; ce n'est pas simplement un ouvrage, mais un être qui prend place dans le monde , au rang des êtres véritables , et s'y maintient comme un sujet éternel d'observation et d'étude.

Le bon goût , la religion et la politique s'accorderont un jour pour proscrire l'allégorie insensée dont nous décorons quelquefois nos monuments funèbres , en exhumant , pour ainsi dire , les ossements de nos morts , pour les représenter sur la pierre même qui les recouvre. Les anciens renfermaient dans une urne jusqu'aux cendres de leurs amis; et nous, que tout devrait rappeler sans cesse vers la dernière demeure des nôtres , nous

l'environnons d'époiivanlails capables d'en repousser jusqu'à nos pensées. Quand nous donnons à ces squelettes armés de sables et de faux , des apparences de commandement et de pouvoir, des attitudes de colère et de menace, que faisons-nous autre chose , sinon travailler à rendre l'homme moit odieux ou ridicule aux yeux de l'homme vivant?

Celte pureté de trait que l'on vante tant dans les Quvrages de Rapliaël et des Ci'ecs, d('*pend absolument du beau genre des natures qu'ils choisissai(^nt. Elle eut été impraticable pour eux-mêmes, s'ils n'avaient eu à exprimei* que des natui-es communes. Ainsi , il ne faut pas confondre le ti'ait pur avec le tiail exact. Rubens est un très-grand dessinateui'; mais la qualité des objets qu'il avait à peindj'c , leurs formes inégales et raboteuses , leurs gros contours, exigeaient qu'il donnât à son dessin une tei-minaison plutôt ùn.ssanlr, si je puis ainsi parler, que finie et arivlée en ligne éh'gante et précise. Il en est de même des ouvi'ages de Pigalle, comparés à ceux de liouchardon. 11 n'y a qu'une nature pure , svelte, é'ié'mentaire, idéale, ((ui soit susceptin. V

Ijled'admellre et de l'ecevoii- la [>iii't'h'' du Irait ot la perfertion du c oloris.

Dans les peintures de la nature morale, ce que l'artiste doit le plus craindre, c'est l'exagération , comme ^ dans les peintures de la nature physique, ce qu'il a le plus à redonter , c'est la Aiiblesse.

Un crui ifiement devrait à la fois représenter la mort d'un homme et la vie d'un dieu. Le peintre , en y offrant aux yeux un corps destiné h la sépulture , devrait cependant y faire entrevoir le principe et le germe d'une résurrection surnaturelle et prochaine. S'il choisit pour sujet de son tableau , le moment des douleurs du supplice, il faut qu'il peigne dans la victime mi dieu oui éprouve comment l'homme souffïe. L'impression de la divinilc' et de la béatitude doit se mêler à tous les caractères de la souffrance et de la mort.

I/esprit humain doit à la religion ce qu'il v a de plus éh-meulaire et de plus pur dans

les expressions de la nature morale , je veux (lire le sentiment de la maternité unie à la virginité : idée inconnue à l'art ancien , qui n'en a point traité où fussent exigées autant de délicatesse et de retenue ; idée où l'art moderne, épuisant toutes les beautés , sous les pinceaux de Raphaël, a peut-être surpassé toutes les merveilles préci'dentes.

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