‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 29 sur 32 · II. n · texte numérisé non relu

II. n

Ce que je vous dis des épaules qui se lèvent et des tètes qui se seemient , n'est pas d'hier : cela date de deux et de six mois; mais ce qui se passe aujourd'hui fera lever et secouer bien d'autres tètes et d'autres épaules. Rendu même en est consterné , et l'abbé de Champeaux en est pâle. Ah ! monsieur le grand-maître, oubliez M. de Rigny ; oubliez MM. tels et tels, et souvenez-vous de vos odes! Cédez à vos propres inspirations, et consultez votre bonté, votre équité, votre raison, votre génie et votre gloire.

C'est un grand mal, je ne cesserai jamais de le croire Gt d'en soupirer, que vous ayez voulu être, en personne et presque seul, votre directeur des finances. C'est un parti et une espèce de déchéance que ni Sully, ni Colbert, ni Rollin, ni M. Desmousseaux , ne vous auraient jamais conseillés ; mais d'autres hommes, d'autres noms, d'autres avis ont prévalu. Je ne veux pas réveiller ici des sujets de discussion et de querelle.... Mais du moins, si vous perdez, dans ces misérables détails , et en si misérable compagnie, votre force, votre repos, votre attention, votre patience, votre temps et votre gaieté, n'y perdez pas votre bon cœur et vos entrailles , et , permettez que je le dise , votre honneur.

Je tremble quand je songe avez quelle facilité votre successeur, quel qu'il soit, car vous aurez un successeur, et vous l'aurez bientôt peut-être, améliorera le sort des hommes qui vous avaient été confiés , et leur fera trouver son administration plus protectrice, plus prévoyante, plus soigneuse d'eux-mêmes et plus humaine que la vôtre.

Vous quitterez l'Université ; mais l'Université ne vous quittera pas. On y parlera longtemps de vous et de votre trésorerie. Or, il ne faut mépriser ni les souvenirs ni

les paroles. La louange el rinjure, le déshonneur et l'honneur en sont tissus, el la gloire même eu est faite. Beaucoup de gens vous donnent des conseils qui ne seraient bons que pour eux. Repoussez-les , au nom du ciel. Vous le devez pour votre nom , pour l'estime où l'on est de vous, pour la prospérité et le bonlieur du corps dont vous avez été le premier chef, pour l'intérêt de vos amis, qui n'ont de lustre que celui qu'ils tiennent de vous. Vous le devez pour la raison , pour la justice, et même pour votre fortune , comme je vous le prouverai quelque jour, si je vous trouve disposé à m'écouter.

Je dirai le reste à M. Rousselle, qui n'est pas de ceux dont je vous vois environné avec chagrin. Nihil enim illo adolescente castiiis, nihil diligentius, comme Cicéron le disait de son secrétaire. J'aime le vôtre, je l'estime ; mais je n'aime pas ses amis, et je les estime encore moins. Je n'aime pas non plus toutes ses maximes d'administration. Il en a de mauvaises, c'est-Ji-dire , de déplacées, que je veux essayer de lui arracher. Ce sera l'entreprise d'une autre lettre.

Quel a été le but et quelle est la conclusion de celleci , me direz-vous? Elle n'est qu'un préliminaire. Je suis au lit; j'ai mal aux dents, et je n'ai pu que commencer ce que j'aurais voulu finir.

Villcnwivc-sur-Youne, 30 octolne 1811.

À M. de Fontanes, à Paris.

Je dis, monsieur le grand-maître, qu'il n'y a pas, dans l'Université, un professeur qui ne doive être logé, rhanfio.

blanchi, éclairé, désaltéré, alimenté, rasé et porté; j"ujouterai même, médicamcnté.

J'ai deux grandes autorités pour étayer auprès de vous mon assertion.

1° Celle de Voltaire, homme qui savait aussi bien compter que bien écrire, et qui vous amuse toujours, au point de vous subjuguer. Vous savez qu'il promettait , textuellement et en toutes lettres, ces avantages au moindre précepteur et au plus mince secrétaire, quand il en appelait quelqu'un de Paris à Cirey, soit pour lui, soit pour ses amis ;

2° Celle d'un honnête rliémois qui ne fut jamais soupçonné d'aucune prodigalité. Ne vous souvient-il pas que le prudent et riche père de ce pauvre Flins, qui serait assis parmi nous , s'il avait pu vivre son âge , et qui n'y consumerait pas, comme moi, en sollicitudes pour les besoins d'autrui , son embonpoint et ses éclatantes couleurs, écrivait sans cesse à son fils : « Mon fils, mon fils, « il faut que métier nourrisse homme » ?

Qu'on dise tout ce qu'on voudra , qu'on fasse comme on l'entendra ; mais il n'y aura jamais ni honneur , ni bonheur, ni succès constants dans l'Université , tant que la plupart de ses suppôts y seront exposés k loger en hôtel garni , à vivre a la gargete, à voyager un bâton à la main, et à se faire soigner, en cas de maladie, à l'hôpital.

Et cependant, proh dolor et prohpudor! c'est ce que nous voyons tous les jours !

Eh quoi! lorsqu'un gras conseiller, comme M. Noël ou M. Rendu, ou un leste et pimpant inspecteur, comme M. Guencau ou comme moi, partent en poste pour quelque expédition brillante , ils sont payés au poids de l'or ; leur irailemenl demeure intact . et même leur épargne .

s'il est permis de prendre garde à un tel enVl des voyages, grossit de tous leurs mouvcineuts. Et lorsqu'un maigre professeur, harassé du poids de l'année et accable de ses soucis, se voit promu à quelque emploi aussi obscur, mais un peu plus lucratif que le premier, il faut ([u'il aille l'occuper, quelquefois au bout de l'enqùre , ii ges frais et dépens ; il faut qu'il s'appauvrisse , b. chaque pas , et qu'il arrive ruiné !

Est-ce lU faire droit? est-ce là comme on juge?

« Mais il avance », ai-je entendu M. Rendu nous dire en plein conseil. Il avance! mais c'est pour arriver tout au plus ciu tiers ou à la moitié de ce que nous avons. Il avance! mais on l'avance par justice, ou par le besoin qu'on a de lui, la faveur pure et simple ne pouvant être supposée. Si par justice , on impose son mérite ; si par besoin, on taxe son utilité : dans les deux cas, la raison suflisante manque, et il y a, dans la manière dont eux cl nous sommes traités , différence offensante et inexcusable contradiction.

Je m'arrête , pour le moment , à cette inégalité de poids et de mesure, et je vous dis qu'il faut la redresser et l'expier, en proposant au conseil la loi (pie je vais écrire ici, puiscjue loi il y a : « Voyager à leurs dépens d'un lycéa a à un autre, sera une peine infligée aux professeurs (\m « changeront de place, pour avoir mal fait leur devoir. » Voilà ce que doit être voire loi , un règlement disciplinaire, et non un règlement bursal.

Paris, 8 atril 1812.

 madame de Vintimille.

Avec votre gentille petite lettre à nez retroussé, croyezvous donc en être quitte, et qu'après un mêlait comme le vôtre, il suffira d'avoir bonne mine pour avoir raison?

J'ai gardé la chambre cinquante jours ; je suis encore possédé et obsédé par un maudit catarrhe muet, qui m'a retenu dans mon lit , qui m'a fait cracher du sang , qui ne fait plus de bruit, mais qui tourmente tous mes muscles et tous mes nerfs entre lesquels il s'est glissé. Vous n'avez pas envoyé savoir de mes nouvelles une seule fois, et , pour toute réparation, pour toute apologie, vous vous contentez de me dire, avec l'air et le ton de linsolence en belle humeur : « Je me fâchais , vous vous fâchiez , « défàchons-nous. »

A la bonne heure. Tant d'assurance, et une légèreté si bien tournée et si hardie me déconcertent absolument. Je ne sais plus ce que jai fait de ma colère ; mais je m'en réserve tous les droits , et si jamais je la retrouve , vous m'entendrez !

En attendant, j'irai vous voir, soit en riant, soit en grognant , peut-être tous les deux ensemble , au premier rayon de soleil qui me luira. Je prendrai mon temps, depuis midi jusqu'à une heure. C'est, dans le cours ordinaire de vos journées , une époque oîi le soleil ne vous voit guère hors de chez vous.

On parlait hier, devant moi, de M. de Rémusat. J'ai assuré qu'il allait mieux, et j'en suis sur ; car vous m'avez écrit d'un style gai, et vous ne m'avez pas dit un

mot de celle maison. Enlr^ lous ceux que vous avez une fois honorés du nom d'amis, je suis le seul dont les maux, par un privilège bien honteux ou bien glorieux, vous laissent sans occupation , ou du moins sans quelque inquiétude impossible à dissimuler. Je prends cette disparité en bonne part; je l'excuse pour le moment; et, par nécessité ou par la rareté du l'ait, je vous pardonne. C'est une lâcheté peut-être; mais le moyen de résister au Qiios ego!...

* A M. de Chênedollé.

Le vendredi, 7 août 1812.

Nous partirons pour Villeneuve dans les premiers jours de septembre. Si donc vous vous proposez de faire un voyage k Paris , et si vous désirez nous y voir, il faudrait venir dans la dernière quinzaine de ce mois d'août.

Il me semble qu'une apparition dans ce pays où personne et pas même moi ne vous a vu depuis si longtemps, serait utile a tous vos intérêts. Il est bon de ne pas se laisser oublier, et surtout de ne pas laisser croire aux indifférents et aux tièdes qu'on se néglige trop soi-même. 11 n'y a rien au monde de si propre à glacer tout le genre humain. Il me prend envie de vous écorcher les oreilles à ee sujet , cl de vous dire , en retournant un aucien vei\s de l'ancienne madame de Staël :

Si l'on ne s'aide point , personne ne nous aide.

Vous ne vous aidez point du tout, et au contraire. Ayez pilié de vous.

Venez un peu (jue je vous gronde. Venez savoir comment va le monde; venez annoncer aux prétendants, alin

qu'ils s'écartent, et aux électeurs^ ulin qu'ils y pcuscnl, que vous voulez être de l'Institut.

Il faut y songer, à cet Institut. Ses portes mènent au delà de lui , à droite et à gauche. Vous êtes fait pour y être, et il y faut entrer.

Voilà enfin Dussault qui vous trouve un plus grand poëte qu'Esménard. Cela est incontestable, et cela est fort et décisif pour beaucoup de gens qui le croiront depuis qu'on la dit hautement, mais qui n'auraient pas eu l'esprit ou le courage de le penser tout seuls.

Il faudrait , comme je l'ai dit à M. Quatremère , brocher quelques-unes des réflexions dont vous avez semé votre cours de littérature , rendre ce ramas susceptible d'un titre, en former un petit volume, publier cela à propos, et vous présenter pour la première place vacante. Si vous n'avez pas celle-là, vous aurez l'autre, et les premiers pas, les pas importants seront faits.

Je n'ai pas lu votre seconde édition ; mais je suis resté pour l'éternité si content de la première , que vous ne perdrez rien à cette négligence, qui a eu pour cause, non pas certes mes occupations (car je ne fais rien du tout depuis six mois), mais un certain nonchaloir d'àme et d'esprit qui m'est prescrit comme régime par les médecins , et imposé comme un besoin insurmontable par la nature; j'en gémis, j'en ai honte, et j'en ai même des remords ; mais je ne puis le désavouer. Peu d'hommes ont vécu plus inutiles à eux-mêmes et aux autres depuis le mois de janvier, et peu se sentiraient plus disposés à continuer, si je cédais au poison froid de l'habitude. J'éprouve que rien n'augmente autant le découragement que l'oisiveté. Je sors un moment de la mienne pour vous. Venez, je me ranimerai pour vouséchaufl'er. Portez-vous bien.

/*. S. Vous terminerez en personne voire allairc des examens. On n'est bien servi que par soi : mais il faut vouloir se servir.

Villeneuve-sur-Yonnc, 1-4 octobre 1812.

 madame de VintimilU.

Est-il possible que vous ayez attendu de moi un service léger que je ne pourrai vous rendre ! Sera-t-il dit que vous aurez inutilement compté sur moi , vous à qui je dirais si volontiers , en regardant les étoiles : « Ne me « les demandez pas, car je ne pourrais pas vous les don- « ner! » Ce que vous désirez m'aurait été fiicile, il y a cinq ans, et m'est impossible aujourd'hui. Mais parlez à M. Frisell : je lui transmets avec contiancc, quoique avec un inexprimable regret, cette belle occasion d'être heureux et de vous servir. J'ai délibéré si je ne m'adresserais point a lui, en mon propre nom ; mais j'ai trouvé peu généreux de lui dérober une satisfaction dont il sentira Tout le prix, et de ne pas lui laisser, dans leur intégrité, et sans y prendre aucune part, votre reconnaissance et cette joie dont vous parlez avec tant d'appétit, et qu'on aurait eu tant de plaisir à vous causer. Je vous remercie des vers de M. de Vintimille; ils sont fort jolis et dignes de NOUS. Quand Chateaubriand vous écrit, c'est une préférence qu'il vous donne sur nous, ([ui l'aurions voulu avec nous, (pii l'avons pressé de venir, et ([ui n'avons pas encore pu en obtenir une réponse.

Nous serons à Paris du 1" au 3 novembre. Ma tète cl mes nerfs sont alTreux ; mou estomac penche ii redevenir ce (ju'il était; Moscou me l'ait horreur; mais mon cœur

est toujours le même , parmi tant de vicissitudes et de maux, et vous pouvez être persuadée que, dans ma destinée individuelle, rien au monde, rien ne m'aura fait tant de peine que la nécessité désespérante où je suis de vous dire aujourd'hui : Je ne puis rien. Je vous exprime mes regrets en parodiant, comme vous le voyez, l'expression de vos désirs ; figurez -vous bien que tout cela se ressemble exactement, en vivacité et en étendue, et jugez des uns par les autres. Je vous aime , je vous honore , je vous suis dévoué et je m'en fais gloire ; mais je vous le dis aujourdhui tristement et la tète baissée.

Paris, 17 octobre 1813.

A M. Rousselle, à Paris.

M. Mignon , que vous avez vu hier matin , est venu le soir, à heure indue , solliciter ma protection auprès de vous ; je n'ai pu la lui refuser.

H demande, pour toute grâce, la permission de voir un instant le grand-maître. Obtenez-lui cette faveur.

11 y a, dans l'entrevue de ce petit Mignon avec l'empereur, des circonstances qu'on est bien aise de savoir, et qu'il raconte avec une grande naïveté.

Cet élan d'un enfant, cette botte saisie, cette jambe héroïque secouée, et l'entretien qui s'établit:

— « Que me demandes-tu ? — Une recommandation « pour entrer à l'École normale. — Bon ! à l'École nor- « maie? Entre plutôt à mon service ; je te ferai sous-lieu- « tenant. — Mon frère est au service de Votre Majesté » depuis six ans , et nous n'en avons point de nouvel- « les. Je suis la seule consolation et la seule ressource

« de mes parenU, qui sont iaiirmes et âgés. — Eh bien ! « entre à l'École polytechnique; je faciliterai ton adniis- « sion. — Votre Majesté n'ignore pas qu'il faut , pour «■ l'École polytechnique , des études préparatoires , et je « ne m'en suis pas occupé. — Qu'as-tu donc étudié? — «( Le latin et le grec. — Et as-tu fait de bonnes classes? « — Oui, Sire, très-bonnes. — Dans quel lycée? — J'ai « suivi quelque temps le lycée impérial. — C'est bon. »

Et il se fait un silence pendant lequel le petit jeune homme s'avise d'improviser un distique latin à la louange de l'empereur qui, prenant son parti en habile homme, se mit à dire en souriant : « C'est bon , c'est bon ; je t'en- « tends, je t'entends. » Et puis, étendant gravement la main: — « Va, tu seras content de moi. Prenez son « nom. »

Tout cela se passait sur le quai, un beau matin, et à la face du ciel et de la terre. L'empereur était c^ cheval. Rien n'avait été préparé ni prémédité de la part du petit garçon, ({ui est réellement un bon sujet, pieux et studieux, à ce que l'on dit, et très-hardi, comme vous voyez, mais très-décidé, en même temps, à n'être ni soldat ni prêtre.

On pourrait lui donner une petite place de petit régent ou de maître d'études. Le temps presse : il a dix-huit ans. Je sens bien que cela même oITre difficultés; mais Tol)slacle est levé par une singularité (jui n'est i)as commune. L'empereur a étendu sa main sur lui, en l'assurant (}u'il serait content, cum ùrachio extenso. Vous sa\ez cpielle était la puissance de cette formalité chez les Orientaux, dont l'empereur aime les mœurs et les manières. C'est là jurer par le Styx.

Enliu, depuis Saint-Marcellin, il n'y a point eu d homme aussi hardi et aussi heureux avec le plus redoutable

des mortels, et cela me touche. Obtenez de 1 oncle qu eu l'honneur du neveu, il accueille le suppliant et qu'il écoute l'anecdote.

Vous savez que j'aime mieux, dans tous les temps, faire dix lieues qu'écrire dix lignes. Vous croirez donc facilement, en voyant cette lettre, qu'il mcst devenu impossible d'aller dîner à Courbevoie. J'avais pris mes mesures avec M. de Clarac ; je me faisais une fête de ce voyage ; mais un peu d'air et d'humidité ont détruit ce rêve de bonheur. Je me suis couché enrhumé ; j'ai peu dormi , et je me suis éveillé oppressé, enroué, la gorge en feu, la voix éteinte, ne pouvant enlin ni parler, ni voyager. Oh! qu'il est triste d'avoir une frêle santé ! — Faites entrer M. Mignon, comme dit M. Laborie.

Paris, 6 décembre 1815.

À madame de Vintimille.

Ah! sirène! vos paroles et votre voix m'ont d'abord presque ensorcelé; mais heureusement j'ai pris le temps de me reconnaître. J'irai vous voir, vous regarder, vous admirer ; mais j'aurai les oreilles bouchées. Résolument, je ne veux chanter votre refrain, tout séduisant qu'il est, qu'au singulier, et pour mon compte seul.

Me préserve le ciel de consentir à vos visites ! Cette partie de mes reproches et de ma colère n'était qu'une plaisanterie. J'ai une fort bonne raison pour refuser cet excès de faveur ; c'est qu'il me pénétrerait d'une lâche reconnaissance . et que je veux rester fâché.

D'ailleurs on gagne toujours quelque douceur ou (luelque mot plaisant à être grondeur avec vous . tandis que

iii tendresse toute pure vous endort cl vous embarrasse. J'irai donc braver en personne , aussitôt que je le pourrai , l'indulgence que vous m'oflrez , cl dont je déclare que je n'ai pas besoin ; j'irai affronter vos bontés , que je reconnais franchement pour le plus terrible des dangers, (juand on veut être mécontent. Je prendrai vos cajoleries pour de l'hospitalité, et toutes les grâces de votre accueil ])Our un bienfait dont le voyage me rendra quitte.

Enlin , je me tirerai de ce détroit périlleux comme je pourrai. Je veux bien vous aimer toujours , mais non pas me réconcilier. Fidèle et constant malgré moi , ce dont j'enrage, je resterai boudeur et sourd par projet, par calcul, par honneur, et pour servir de temps en temps à vos menus plaisirs.

Regardons-nous donc désormais , si vous voulez bien y consentir, comme des amis éternels, mais éternelleincnl brouillés. ^

Paris, 18 mars 181G, A madame de Vintimille.

Avez-vous le temps de penser à moi quelquefois , au milieu de votre tourbillon politico-logique? Pour moi qui, grâce au ciel , ne lis (pie la moitié d'un seul journal . qui vois peu de gens , et qui me bouche les oreilles cpiand on parle du ministère ou des deux chambres, j'ai gardé ma tête assez libre. Je m'y promène (piand je veux, et je vous y trouve partout, dans les plus agréables de ces recoins (jue j'aime à parcourir plus que les autres, et où sont placés les souvenirs.

Je me reproche cependant de \ ous exposer ii croire que

j'ai pu vous oublier. Mes négligences sont grandes , sont longues, et deviendraient impardonnables, si elles subsistaient plus longtemps. J'y mets un terme, et, pour apaiser mes remords, je fais l'aveu de mon iniquité. Le temps est bien choisi, puisque nous sommes en carême ; le jour encore mieux, puisque c'est' aujourd'hui ma fête. Je me donne un bouquet, en me réconciliant ainsi avec moimême. Si vous avez, pour votre part, quelque petit reproche à vous faire , je vous permets de vous réconcilier avec vous.

Toutes mes incommodités accoutumées, dans cette vilaine saison , sont revenues. Il faut bien vous le dire , pour être juste dans mon humilité. Tout n'est pas négligence en moi, et mes négligences, même les plus légères, ont pour principe d'invincibles nécessités.

Je lis un ancien livre latin, d'un cardinal Paleotti, qui dit et veut*prouvcr que rien ne rend l'homme si heureux que de vieillir, que d'être infirme , etc. Je veux encore embrasser ce système , et j'entrevois déjà qu'il est aussi incontestable que beaucoup d'opinions qui dominent en ce moment , et asservissent des esprits fort sensés. Le bon cardinal , au surplus , n'assigne aucune époque à ce qu'on appelle vieillesse, et prétend qu'elle commence justement et exclusivement au temps oii l'on se courbe, où l'on maigrit, où l'on tend au dessèchement, etc. Je suis bien aise de vous le dire et de le savoir ; il est évi^ dent, à ce compte , que vous ne vieillirez jamais.

M. Cornisset-Desprez a un léger service à vous demander. Je l'ai fort exhorté h être hardi, et à s'adresser à vous en toute confiance. C'est un homme excellent , que j'ai déjà chargé de m'excuser auprès de vous, et dont je vous prie d'accueillir, avec toute votre bonté natu-

relie, la présence et le message, s'il ne s'est déjà présenté. Dites-vous bien, je vous en supplie, que vous serez toujours à mes yeux ce que je vous ai vue, et daignez me voir toujours tel que je vous semblaisétre, quand vous me trouviez supportable. Il faut peut-être, ou du moins il faudra bientôt pour cela un peu d'effort. Mais sans effort il n'y aurait jamais de vertu ni d'amitié perpétuelle. J'en excepte pourtant celle qu'on peut avoir pour vous , et qui me charme depuis longtemps avec tant d'uniformité.

LXXY.

Paris, 30 décembre 1816.

A madame de Vintimille.

Il est très-probable que nous sommes brouillés; mais nous le sommes sans doute en personnes d'honneur, et je puis, sans inconvenance , vous souhaiter la bonne année, et vous offrir mon petit présent, comme dans mes anciens beaux jours.

Ce petit présent n'est pas mince; ce sont, ne vous en déplaise, les quatre gros volumes in-8° des Réflexions morales, que vous avez désirés, quand vous aviez quelque bonté pour moi, et que je n'ai cessé de chercher, môme depuis le temps de ma disgrâce. Je les ai enfin trouvés, il y a six semaines , et j'ai employé tout ce temps à les rendre plus dignes de vous être offerts, en y ajoutant les petites marques et remarques que pouvait y souhaiter votre curiosité. Il y manque une table des propositions notées, mais j'en ai préparé le brouillon, et je le ferai copier par des mains habiles. Le premier volume n'est pas souligné, parce que vous avez cuire vos mains un premier volume à moi , qui doit me servir do iiKult'Ie. Enliu

tout cela sera parfait , avec le temps , et pourra vous causer quelque plaisir, si le goût que vous aviez pour les vieux livres n'est pas devenu aussi changeant que votre excellent cœur l'est devenu pour moi.

Il est pourtant bien singulier que vous m'ayez traité avec tant de rigueur. Vous m'aviez écrit, pour le 22 de juillet, la plus aimable lettre du monde, je l'avoue ; il y avait même dans cette lettre deux anecdotes impayables et qui me font rire encore , j'en demeure d'accord , toutes les fois que je ne suis pas trop acca])lé par la douleur. Je ne répondis et je ne vous remerciai que le 4 ou le 5 septembre, et j'eus grand tort, je n'en disconviens pas. Mais ce tort , je l'avais eu vingt fois , et vous me l'aviez pardonné. Enfin ma négligence et votre indulgence étaient deux biens dont j'étais en paisible et incontestable possession, depuis treize ans , et vous avez troublé mon droit. C'est vous qui êtes impardonnable.

Quatre grands mois sans m'écrire un seul mot , vous (jui écrivez deux fois par jour à tout le monde!... Je ne m'appesantis pas sur cette réflexion, qui me rendrait aussi intraitable que vous l'avez été ; je veux mettre les bons procédés de mon côté.

Je commence donc , comme si de rien n'était , par mes vœux de bonne année. Il pourra même m'arriver de passer à votre porte , au premier beau jour dont je pourrai profiter. Je ne serai pas reçu, mais je laisserai mon billet. Enliu , pour n'avoir rien à me reprocher , si je deviens très-malade , je vous prierai de venir me voir in articulo mortis.

En attendant , je me souviendrai de vous toute ma vie, même pendant l'éternité , si Dieu me le permet , comme dit La Harpe . dont je n'ai jamais aimé que ce mot , et k

qui j'ai toujours été tenté de reprocher de ne l'avoir pas dit pour vous.

Paris, 21 juillet 1SI7.

A madame de Vintimille.

Vous m'avez écrit, à pareil jour, il y a un an, une lettre bien aimable, que je reçus en silence, mais non pas certes avec insensibilité.

Il y avait dans cette aimable lettre , si digne de reconnaissance et si propre à me causer de grands plaisirs, un passage qui me fit une peine extrême, et dont je ne vous ai jamais rien dit. Il faut que j'en parle aujourd'hui , et que je soulage, en l'exhalant, ma douleur trop longtemps muette. Je me plaindrai en peu de mots.

Par un anachronisme qui me fait frémir le cœur, vous confondiez , dans une commémoration dont j'étais d'ailleurs trcs-flatté , deux époques trcs-dilîerentes , quoique également mémorables pour moi , le 6 de mai 1802 et le 22 juillet, c'est-à-dire, le jour où je vous vis pour la première fois , et le jour où j'ai le mieux connu le bonheur qu'on trouve à vous voir, en me promenant avec vous et Chateaubriand dans une certaine allée des Tuileries, qui semble faite exprès pour s'y promener en rêvant, où je me promène souvent, et que je trouve toujours, comme je vous l'ai dit plus d'une lois , tout end)auuiée de votre souvenir. C'est là (et ne l'oubliez plus) l'événement qui m'a rendu sacré le jour de Sainte -Madeleine. C'est là aussi ce qui m'a fait tant aimer les tubéreuses , dont je vous donnai ce jour-là un beau boucpiet, et c'est en l'honneur de ce beau bouquet que je m'en donne un pareil 11. 28

Ions les ans , à la même licure , sil se peut , et (jue ji' vous ai dédié et rcltc fleur et son odeur. Je voudrais hien n'être pas fade, mais il faut être vrai, et je dois vous avouer que le bonheur que j'éprouve à me rappeler ces importantes miftulies, fut un peu troublé, il y a un an, en voyant que seul j'en gardais bien nettement la mémoire. Je me suis ravisé. Je veux oublier votre oubli ; mais il était bon d'en faire mention en passant , ne fût-ce (pie pour constater notre état de situation et tenir nos comptes en règle : les bons comptes font , dit-on , les bons amis.

Je ne suis pas cependant si éplucheur ou si répluclieiir (pic vous le pensez. J'examine peu si l'on m'aime plus ou moins ; c'est pour moi un assez grand bienfait qu'on se fasse beaucoup aimer, et je vous ai à cet égard de hautes et constantes obligations.

Il paraît que M. de Barantc vous en a aussi de cette espèce, et qu'il vous aime plus ([uevous ne croyez, puisqu'il a donné à notre petit grand-cousin la place qu'il sollicitait. Mon frère l'en a remercié, en le rencontrant aux bains, dans le temps. Une absence que nous Hmesalors ne me permit pas de connaître et de vous annoncer k propos ce succès que nous vous devons, je le soutiens, 1" parce que je crois que cela est vrai , et 2° parce que je voudrais pouvoir vous attribuer tout ce qui m'est arrivé et tout ce (|ui m'arrivera d'agréable dans la vie. Elle est bien pénible pour moi, cette vie. Mes affaiblissements secrets augmentent tous les jours. Je les déguise au dehors et je me les déguise à moi-même tant (juc je puis ; mais je les sens , et ils m'accablent au dedans. Heureusement le cœur vit toujours , mais il ne vit guère tout entier que pour vous, et peut-être aussi pour madame de Staël , que je n'ai jamais vue , que j'ai mille fois évitée, qui me paraissait un

être fatal et funeste , dont la mort me paraît un bien , et m'attriste cependant, quand je vois rindifférencc avec laquelle ses amis mêmes ont vu descendre au tombeau cette femme encore si vivante et qu'on avait si longtemps fêtée ! Je me suis informé de toutes parts : il n'y a pas eu d'exprimé un seul véritable regret ; son quartier même l'a maudite, je ne sais pourquoi. Benjamin Constant a vu pendant deux heures M. Frisell , le jour de sa mort , sans lui en parler. Quand celui-ci lui en a fait des reproches, quelques jours après, il lui a répondu : « Je croyais que vous le saviez. » Le jour des louanges a été déplacé pour elle; elle en avait reçu dans sa vie, il n'y en a point eu au delà. Cette infortune d'une telle célébrité m'a navré véritablement ; et (juand j'ai vu que personne ne voulait penser à cette pauvre fenunc, je me suis mis à y penser tout seul , et à regretter, avec une amertume inconsolable, le mauvais emploi qu'elle a fait de tant d'esprit, de tant de force et de tant de bonté. Elle est morte , comme vous le savez , madame de La Roche ou délia Rocca , et cet incident , qui égaie un peu ma tristesse, n'a pas occupé la malignité! Sans les journaux, la fin d'une vie qui a été si tumultueuse , n'aurait pas lait le moindre bruit.

Madame de Chateaubriand , k la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine, a eu la rougeole , à Montboissier. Elle est mieux ; mais elle nous a fort in(piiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Lacnnec. Je vous connais trop lidcle aux amitiés même passées , pour vous croire indillérente à cette nouvelle, (pii d'ailleurs me touche de près, et je vous la donne.

Ce pauvre garçon est bien malheureux celle année!

mais je ne veux pas vous parler de lui. Je ne saurais supprimer cependant une réllexion qui vient au bout de ma plume, et qui me tourmente quelquefois , en pensant à vous , à lui et à bien d'autres que je vois quelquefois si bizarrement unis ou désunis. Il me semble que le monde est plein d'aimants qui se tournent leurs pôles , et d'antipathies qui se donnent la main.

Pour moi , dans mon isolement et au milieu de mes maux , je goûte et cultive le bonheur de n'éprouver et de n'inspirer que des inclinations conformes à ma nature primitive et invariable Souvenez-vous qu'il est de mon essence de penser k vous avec délices, et de vous être éternellement attaché.

Villeneuvc-le-Roi , 20 septembre 1817.

A M. Clausel de Coussergues , à Paris.

Comment vous portez-vous? En quel temps comptezvous qu'arrivera madame de Clausel'/ Que dit et que pense madame la duchesse de Lcvis, que je suis désolé de ne plus pouvoir entendre , une fois par semaine , et k laquelle j'aurai l'honneur d'écrire incessamment? Où faut- il adresser notre réponse à madame de Chateaubriand , qui nous écrit qu'elle part pour la terre de son neveu, sans nommer ni la terre , ni le pays où elle est située? Enfin , nous aimez-vous toujours assez pour persister à venir nous voir, et pouvcz-vous assigner un jour iixe à l'exécution de ce projet obligeant , que nous aurions une joie extrême à vous voir réaliser?

Répondez d'abord nettement et catégoriquement à ces six questions, car je les ai comptées, et occupez -vous

ensuite , toutes distractious et uièine toutes occupatious cessantes , d'une commission que vous seul pouvez faire habilement , et dont je vais prendre la liberté de vous charger. Écoutez bien.

Je me suis longtemps , comme un autre , et aussi péniblement , aussi douloureusement , aussi inutilement que ([ui que ce soit, occupé du monde politique; mais j'ai découvert à la lin que pour conserver un peu de bon sens, un peu de justice habituelle, un peu de bonté d'àme et de droiture de jugement, il fallait en détourner entièrement son attention, et le laisser aller comme il plaît à Dieu et à ses lieutenants sur la terre : je ne lis donc plus aucun journal.

J'en suis resté aux marquis du Laurel ou de Mascarille, et, depuis cette promotion , grâce aux trente-trois lieues qui me séparent de Paris, je ne sais et ne veux savoir aucune nouvelle de paix ou de guerre, intestine ou extérieure , entre aucun peuple ou aucun parti. J'ignore si l'on écrit sur les élections , si l'on a fait de nouveaux ministres, si Benjamin Constant est mort, ou si l'abbé de Pradt est en vie. « Je ne sais rien » , comme faisait Sancho Pança, et, comme lui, « je suis couché dès vè- « près, et je reviens des vignes. »

Mais si le monde politique ne m'occupe plus du tout , le monde moral, en revanche, m'occupe beaucoup, et, dans ce moral , il y a eu un événement qui est l'objet de mes réllexions , le jour, la nuit , et à toute heure , événement qui s'est passé dans votre pays : c'est l'assassinat de Fualdès.

Voilà, certes, un crime bien conditionné, un crime tout entier, avec toutes ses dimensions et toutes ses difformités; un crime horrible, et par cela même un beau

crime, car il csl propre à dégoùlcr de tous les autres. Rien n'est d'un effet utile , en ce genre, comme une longue histoire et des circonstances qui s'accrochent l'une à l'autre dans la mémoire , et s'y attachent de manière h l'occuper tout entière, et à effrayer, pour des années, l'imagination même des scélérats les plus froids, les plus durs et les plus grossiers. Or, trouvez-moi, dans les causes célèhres , un forfait qui ait , autant que celui-ci , ce mérite et ces caractères.

Un caractère et un mérite qui sont encore particuliers à cette effroyable monstruosité , c'est d'être née de cette obscure débauche et de cette obscure usure bourgeoises, les pires des débauches et des usures, qui avaient presque échappé jusqu'ici à Ihorreur publique , mais qui enfin ont montré leurs fruits î

Vous comprenez d'avance à quel point il doit m'importer de posséder, dans toute leur fidélité et dans toute leur intégrité, les pièces d'un procès, je dirais presque les actes d'un drame dont l'effet théâtral me paraît devoir être si salutaire et la moralité si neuve.

On a rassemblé tout cela, ii ce que l'on dit, dans l'imprimerie de Pillet , rue Christine. Pillet occupe votre ancien appartement, et pourrait presque s'appeler votre successeur. Ses presses sont au service d'un journal que vous avez presque créé. Le crime s'est commis dans le territoire qui vous a vu naître. Les juges, les témoins, les coupables et la victime ont été connus de vous.Yous pouvez mieux que personne décider de toutes les vérités de cette affaire. Si donc elles sont contenues , à votre avis, dans ce que Pillet publie, abunnez-moi à ce recueil, el faites-le moi envoyer au plus vile. On annonce avec le recueil un portrait de madame Aianson , un eu annonce un

iitilre chez Marliucl. E\aminez-los 1 un el l'aulrc, el si celui de Martinet vous paraît plus ressemblant, envoyezîcs tous deux.

{*ardon de tant de peines ; mais vous voyez que toutes les convenances possibles m'obligeaient à vous charger de ces corvées , et que vous êtes , dans cette occasion , agent unique et nécessaire.

Nos compliments à Charles. Ses camarades et les amis de son père l'attendent ici , avec une égale impatience.

Je linis. Ma lettre est longue. Permis à vous, pour m'en punir, de m'en écrire une dix fois plus longue, et de nous dire, comme moi, mais avec plus de variété, tout ce qui vous a passé par la tête depuis notre départ. Je me croirai récompensé.

Adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos (|u'en mouvement, conformément à votre essence. Mais , en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également, à cause de l'incorruptibilité de votre nature. Adieu ; aimez-nous aussi, et vivez longtemps.

LXXVIIl. /<-

Paris , 21 juillet 1818 À madame de Vinlimilte.

Je suis mort au monde; mais je ne le suis pas pour Aous, quoiijue depuis six mois et vingt-un jours bien comptés , je ne vous aie donné aucun signe de vie.

Si vous me demandez pourquoi, pendant tout ce temps là , je me suis tenu si obstinément enfermé dans mon espèce de tombeau, sans vouloir en ouvrir la porte à pcr-

4iO

sonne, pas même à vous ; commeul il est possible que j'y sois demeuré sourd à vos aimables invitations de venir m'y rendre visite , muet sur mes regrets et inébranlable à mes propres inclinations , je vous dirai que c'est là un secret dont on ne fait pas aisément la confidence, qu'on se dissimule à soi-même tant qu'on peut , et auquel on ne pense pas volontiers; en vous l'avouant aujourd'hui , je fais le plus pénible effort où un honnête homme puisse être porté par une amitié sans bornes et une confiance sans réserve.

Apprenez donc ce que personne au monde ne sait encore, mais ce qui sera bientôt sensible aux regards les moins clairvoyants ; c'est qu'au fond de moi-même, je suis devenu imbécile, ennuyé de ce que j'entends, ennuyeux dans ce que je dis , indifférent à presque tout ce que je vois , ne comprenant presque plus rien ni aux livres , ni aux hommes , ni à mes propres pensées; euGn je suis différent de moi-même. Le souvenir de moi vaut mieux que ma présence, et je n'ose plus me montrer à ceux dont je veux être aimé. Jugez si je suis payé pour vous fuir î

Ce n'est pas qu'en y réfléchissant longtemps, et en me làtant avec une extrême attention, je ne retrouve en moi, de temps en temps, le même cœur, le même esprit, le même fonds de feu et de tendresse ; mais tout cela est si enfoncé , si nébuleux , si engourdi , que je puis seul être assuré de mon identité parfaite. Je me supporte donc ; mais il me serait impossible de ne pas succomber à l'humiliation et à la peine d'être insupportable à autrui, surtout à vous, ne fùl-ce qu'un quart d'heure, quelques minutes , un instant.

On dit que c'est un temps de crise , et que celle crise passera ; maiij il y a dix mois qu'elle dure , et je suis

descendu où je suis par des décadeuces insensibles et continues : on ne revient guère de ce qui s'est opéré si lentement.

Les grandes chaleurs et les souvenirs de la Sainte-Madeleine m'ont ranimé un moment. Je me sers de cette espèce de demi-retour pour vous oflrir les hommages et les souvenirs d'une ombre. Ma chambre sera parée de tubéreuses , au retour de la servante qui va porter ma lettre à la poste ; et si M. de Fontanes est fidèle à la promesse (juil m'a faite de venir prendre mes commissions, il vous portera dimanche un petit livre qui m'est bien cher, parce qu'il me fait souvenir de vous, depuis six mois que je vous le garde. Ce sont mes étrennes de cette année; recevezles, quoique tardives. C'est ce qu'après beaucoup de recherches , j'ai cru trouver de plus digne de vous , ce qui est, en ce moment, le plus précieux k mon goût parmi mes livres, ce que j'aurais le plus de plaisir à garder, et ce qui, par cette raison, m'est le plus agréable à vous oflrir.

Aimez-moi toujours un peu , puisque vous avez daigné m'aimer autrefois, et ne dédaignez pas mon oisive et inutile fidélité.

P. S. 11 ne faut pas cependant que je vous expose à vous attendre à quelque merveilleuse rareté. Mon petit livre est tout bonnement un petit Pétrarque dont tous les sonnets, rangés dans leur ordre chronologi(iue, font imaginer, presque jour par jour, l'histoire entière de sa vie et de ses amours.

La traduction française est en regard, de même dimension que le texte. Cette traduction n'est pas fort bonne , mais elle est du bon temps, puisciu'elle est dédiée à M. de Monlausier

La reliure est couleur de boit d oranger et me rappelle

vos pelils meubles que j uimais tant. La couverture est ornée d'un double W Irès-délicalemeut Iraeé, qui semble multiplié par ses petites l)rancbes , et qui , par ce caractère , paraît à la fois remblèrae et le chiffre le plus convenable de votre nom. Les signets sont des rubans du plus beau blond , ainsi que les revers de la reliure , et les dorures un peu passées. Enfin tout annonce que , dans son origine , ce livret fut destiné à, la plus piquante des blondes. J'ai dans la tête qu'on le relia pour vous, qu'il vous a appartenu , qu'il fut volé ou que vous le perdîtes, et je vous le rends.

Je me suis dit, dans mes conjectures, qu'il vous fut donné , il y a longtemps; que , par conséquent, celui qui le donna put vous aimer dès sa jeunesse; et c'est un bonheur que je lui envie. Je me dis que , s'il vit encore, il vous aime toujours; et ce bonheur-là, je ne l'envierai jamais à personne, car je le partage avec tout ce qui vous < on naît.

J'ai dit. Amusez-vous beaucoup et portez-vous bien.

Paris, 2 janvier 1819.

A nuidame de Vintimille.

Hier, j'ai tenté l'impossible pour aller vous offrir en I)ersonne mes vœux de la nouvelle année. Je voulais arriver à votre porte à trois heures . vous voir, si vous étiez visible, et déposer au moins de mes propres mains , chez votre suisse , si je ne pouvais pas parvenir jusqu'à vous , mon compliment et mon petit présent d'usage. Tout était prévu, arrangé ; mais le sort s'est moqué de moi. 11 n'y a pas eu moyen do tiou\er, dans mou voisinage, un fiacre

qui fùl à sa place. Tout roulait, et lieu n a voulu s'arrêter. Dans mon désespoir, j'ai feit chercher une brouette; mais ou n'a pas pu en trouver.

Voilà, certes, commencer l'année par un désappointement qui serait de mauvais augure , si la peine que j'en ai ressentie et que j'ai acceptée à la lin de bonne grâce , comme un juste châtiment de ma vanité déconcertée, n'avait absorbé le présage. Il est certain que j'étais fier de me montrer leste et ponctuel à remplir un devoir si cher, et dont je n'ai pu m'acquitter que de loin et avec lenteur, depuis tant d'années. Aujourd'hui je suis humilié de ma tentative déçue. C'est donc en toute humilité que je vous envoie ces assurances de mes regrets et de ma fidélité.

Je suis arrivé depuis quinze jours. Je n'ai pas oublié, pendant mon absence, que vous m'aviez invité à vous écrire , si je trouvais de l'encre et du papier à ma portée. Mais, au lieu d'écrire, je me suis amusé à penser à vous, sans vous en rien dire. Je vous assure que j'ai bien vivement regretté de n'être pas votre voisin, au mois d'octobre. Je l'ai passé tout entier dans une vivacité de tête cl de cœur, dans une activité d'imagination , et une dis- |)Osition à communiquer mes pensées, qui me rendaient tout à, l'ait bonne compagnie. Ah! où élioz-vous dans ce tonq)s-lii? Mais voilà encore une vanité dont vous êtes la cause, et dont je pourrai bien être puni par le retour de celte imbécillité qui me tint si longlcm|)s éloigné de vous, l'année dernière, et à hujuelle vous ne voulûtes pas croire, quoiqu'elle fût, je vous le jure, bien réelle. Si elle revient, je la prendrai ; mais je voudrais qu'elle ne revînt (ju'aux vacances, pour n'être pas trop indigne de vous |icndaiit (|ue je suis à Paris. ,

Donnez-moi vos jouis et vos heures , aliu que je |)uissc

mettre à profit mes bons moments tant c[u'ils dureront. M. Mole vous aura fait part de mes bonnes intentions, et vous n'aurez pas été trop étonnée de n'entendre pas parler de moi hier. Je le rencontrai au coin de la rue de la Paix , il y a six jours. Il m'apprit qu'il était bors de ministère. Je voulus lui en donner un, et je le fis mon chancelier auprès de vous. Je ne sais si le brouhaha de ses fonctions passées lui aura laissé la liberté de s'acquitter de celles que je lui confiai , et qu'il voulut bien accepter ; en tous cas , j'en appellerai à sa responsabilité.

Adieu. Soyez heureuse cette année et toutes les autres autant que je le désire, autant que vous le méritez, et surtout soyez bien sûre que, tant que je respirerai, leste ou impotent, malade ou sain , imbécile ou non , écrivant ou n'écrivant pas , je penserai à vous , je vous estimerai , je vous honorerai , et je vous aimerai toujours.

Paris , 21 juillet 1819.

A madame de Vintimille.

Voici un petit présent qui me paraît digne de vous et 4a lieu que vous habitez. C'est une lettre de Boileau à M. de Lamoignon, l'avocat-général, qui portait le nom de cette terre de Basville, qui embellit votre voisinage; vous serez sûrement bien aise de voir et de posséder ce portrait parfaitement ressemblant de l'écriture du poêle. On me l'a donné , et je vous le donne. C'est pour moi un moyen infaillible d'augmenter le plaisir que j'en ai reçu.

Boileau se plaint, dans sa lettre , de n'avoir pas , cette année-là et ce jour-là, un soleil digne du mois où il écrivait', qui était le mois de juin. Nous avons aujourd'hui

un temps bien indigne aussi du mois de juillet, et surtout du 22. Mais j'en ai de rechange, et s'il ne fait pas demain un beau jour de Sainte-Madeleine , je me souviendrai d'un autre.

Vous souvenez-vous d'avoir entendu citer à Chateaubriand deux vers d'un vieux juge de paix de Sceaux , qui traduisait Atala à sa manière, et qui faisait dire à son sauvage :

Le cruel souvenii'

Ne veut pas que mes maux puissent jamais finir.

Je parodie ce sauvage en me disant :

Un si doux souvenir

Ne veut pas que mes biens puissent jamais finir.

Donnez-moi , je vous prie, de vos nouvelles un peu en détail, et de celles de madame de Labriche, dont j'espère que l'accident est entièrement sans vestiges. Avez-vous auprès de vous madame de Pastoret , et son affliction s'adoucit-elle? Je n'ose pas aller la voir, de peur de remuer ses douleurs ; mais je pense beaucoup à elle. Je ne vous dis rien pour M. Mole; je veux me brouiller avec tous les hommes, excepté avec deux ou trois. La politique a Aie aux autres la moitié de leur esprit, la moitié de leur droit sens, les trois quarts et demi de leur bonté, et certainement leur repos et leur bonheur tout entiers. Je les attends à l'autre monde ; c'est lii seulement que je renouerai mes amitiés.

A propos d'amitié, le pauvre Frisell, qui servait quelquefois de truchement à la nôtre , étant parti pour Londres, a ressenti à Dieppe une atteinte de goutte qui lui a rendu une main toute enflée et toute rouge. Le voilà qui se croit délivré de tous ses autres maux , et (pii nous

écrit , dans sa joie , pour nous prier de 1 aider à chanter un Te Veum; jamais honinic n'a clé si content d'avoir la goutte! Mais il attend au lendemain , pour cacheter sa lettre , et le voilà qui s'éveille avec la même main , il est vrai, mais aussi avec les mêmes reins et les mêmes nerfs, les mêmes muscles et les mêmes douleurs qu'auparavant. Le pauvre garçon a fini par nous demander un modeste Deprofundis. Nous lui dirons un Libéra, non pas pour l'autre monde, mais pour celui-ci, en priant le ciel de le délivrer de tout ce qui lui ôte sa gaîté, son contentement et son amabilité native.

Nous partirons pour Villeneuve beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire ; donnez-moi l'ordre et la marche de votre été, afin que je sache si je puis espérer de vous revoira Paris avant de le quitter.

Portez-vous toujours bien, et*ayez toujours beaucoup d'indulgence et un peu d'attachement pour moi, qui vous ai tant aimée et qui vous aime tant.

Paris , 16 août 4819.

A M. Frisell, à Londres.

J'ai reçu presque en même temps vos deux lettres , la mienne et celle de Chateaubriand. Je vous en envoie deux autres en retour. L'une m'a été adressée pour vous par M. de Favernay, qui est toujours à Chartres, et qui a oublié votre adresse. L'autre vient je ne sais d'où, et m'a été envoyée de votre hôtel. Je joins la mienne à tout cela ; j'en fais un seul paquet , et, pour ménager vos finances, j'use de l'expédient que vous indiquez à Chateaubriand, en me servant de votre ambassadeur. Je désire que le

tout arrive à bon port , cl vous Irouvc en un étal de, sanlé cl de desennui dont vous puissiez nous rendre un comple un peu satisfaisant. Ne m'épargnez pas les détails sur tout ce qui vous touche; j'aime à lire ces choses-là de votre part; mais, pour la mienne, je n'aime pas à les écrire. Conteniez- vous de savoir que nous nous portons h notre ordinaire , et que notre plus vif désir est que vous vous portiez bien, ou passablement bien.

Vous avez beaucoup trop lardé à nous donner de vos nouvelles de Londres. Je commençais à être inquiet, quoique je m'inquiète toujours bien plus tard que les autres hommes. Grâce au ciel , vous avez enfin une idée nette et fixe sur votre maladie. Je suis bien aise qu'elle ail un nom déterminé. Celui de goutte atonique me paraît juste. Il est tout neuf à mon oreille; mais il offre à mon esprit un sens si clair et si facile à saisir, que je le crois vrai. Tenez-vous-y. Il est dans la nature d'être soulagés de nos maux, quand nous leur avons donné un nom, quel qu'il puisse être. Je ne sais pas au juste si cela est utile en soi ; mais je sais que cela est fort naturel , et par conséquent très- raisonnable. Remarquez, je vous prie, que la première question (ju'on fait toujours, quand on voit souffrir les autres, ou qu'on soullre soi-même, est celle-ci : « Qu'a-t-il ? — Qu'a-l-elle?— Qu ai-je donc? » Dieu veuille qu'il vienne un temps oii vous puissiez dire : « Je n'ai rien. » Vous êtes assez fort et assez jeune pour y prétendre , cl j'ai assez bonne opinion de votre constitution et de la bénignité de vos humeurs pour l'espérer.

J'ai dit à M. Bernardi le peu de cas que vous faisiez de ses terreurs. Pour moi» je vous déclare que votre sangfroid et vos sécurités m'indignent. Si vous n'avez pas à craindre ce qui se passe chez vous comme un danger.

kriS

VOUS devriez au moins en avoir horreur comme d'un scandale donné au monde , ou d'une difformité politique horrible à voir. Les désordres que vous supportez , non-seulement avec indifférence, mais avec une espèce d'orgueil, et pour le seul plaisir de penser, de dire et de montrer que vous êtes libres, me prouvent seulement que vous êtes fous. Et si vous ne l'étiez qu'à vos risques et périls , encore passe ; mais vous l'êtes certes au détriment du genre humain. Vos fatales prospérités vous ont donné un tel éclat , comme nation , et cet éclat a inspiré aux peuples un tel désir de vous imiter, pour vous égaler, que tous vos exemples sont contagieux. Vous avez rempli le monde de funestes émulations. Pour être riche, comme vos fabricants, on voudra être turbulent et séditieux comme vos ouvriers. Pour paraître imperturbable et hardi comme vos politiques , on en viendra à rire , comme vous le faites , de ces agitations d'esprit qui sont le plus grand des désordres , si la paix et la concorde sont le plus grand des biens. Or, la concorde et la paix sont le seul bien que le vrai législateur doive se proposer, parce que sans elles il n'y a , pour un peuple , ni bonheur assuré , ni vertus constantes et faciles. Toute votre patience, si vous voulez la raisonner, ne peut au fond être être établie que sur cette idée : que l'honneur et le bonheur d'un peuple consistent k se remuer, quand il veut , et que le meilleur des gouvernements est celui qui le laisse toujours aller jusqu'aux bords du pillage et de l'incendie , sauf à l'arrêter quand il en sera là. Pour appuyer solidement un tel principe de conduite , il faut en venir aux théories des Sismondi et des Staël : « Que le mouvement , quel qu'il « soit, est le plus grand bien de l'esprit, le plus grand « bien de notre cœur, de notre corps et de notre âme. »

Je hais ces horribles maximes , comme cauraient fait les anciens sages; je hais la liberté, comme l'entendent les modernes. J'aime l'ordre, et n'aime que lui , parce qu'il est le besoin de tous les pays, de tous les temps et de tous les hommes; l'ordre , dont le nom seul , quand il est en honneur, et l'idée seule , quelque confuse qu'elle soit , rendent les hommes meilleurs et au dedans et au dehors, tandis que le nom seul, la seule idée de liberté qui n'expriment et ne présentent pour nous qu'une exemption de frein et de règle , nous dépravent nécessairement et au dehors et au dedans. Ce mot a pour nous, depuis le christianisme, un son et un sens qu'il n'avait pas auparavant. II ne signifiait qu'une espèce de gouvernement tout aussi régulier qu'un autre ; chez nous, il tombe sur les mœurs, et n'exprime en réalité que beaucoup de dévergondage dans les lois et dans les humeurs. Un homme libre, chez les anciens, était respectueux et soumis h son pays, comme un esclave; un homme libre, aujourd'hui, se montre hardi et maître de lui-même comme un tyran. Comparez Aristide, ou tout autre ancien , à lord Cochrane , et vous comprendrez ce que je veux dire , mais ce que je n'ai pas le temps de dire mieux.

En résumé , votre pays est fou , et le mien aussi ; mais c'est le vôtre qui a perdu le mien, qui ne vaut plus même le votre ; et ces deux-là perdront les autres , si qucltpie force, unie à la justice et à la raison , ne vient pas , je ne sais d'où , mettre la folie aux fers cl les erreurs dominantes dans un puits. En attendant, riez de vos attroupements, comme nous rions de nos clubs ; il en résultera un genre humain abominable ; mais il est fort possible qu'au milieu do ces combustions , nous vivions loul noire âge , et (pie nous mourions mOîmc dans nos lits n. 20

En voilà assez pour aujourd'hui, cl peul-ctre pour Irèslonglenips. Vous aimez k écrire, cl moi je le déleste. Des mots ;i tracer et à remuer me brouillent la vue et me fatiguent l'esprit. Si j'écris vile, je ne vois ni ne sais ce que je dis ; si j'écris lentement , j'ai le temps de m'apercevoir ijue ce que je dis n'en vaut pas la peine. Le temps de mettre du noir sur du blanc , avec quelque plaisir, est |)assé pour moi. Trouvez bon que j'emploie ou ma femme ou mon frère à vous répoudre avec ponctualité, me réservant cei)endanl de vous témoigner, de loin en loin , tout le plaisir que je reçois de vos lettres. Les plus longues et les plus détaillées, sur vos biens et sur vos maux, sur vos plaisirs et sur vos peines , me sembleront toujours les plus courtes et les meilleures.

P. S. L'article de Chateaubriand a fait, en cITet , ici beaucoup de bruit, et peut-être beaucoup de bien. . . . Mais qui le sait?

Villeneuve, 8 septembre 1819.

A mademoiselle de ***.

Vous avez, Mademoiselle, pour admirateurs décidés deux hommes qui peuvent se donner carrière. A la distance où ils seront toujours de vous , leurs hommages , (pielque éclatants ou indiscrets qu'ils puissent être , ne pourront ni vous compromettre ni vous paraître intéressés ; car l'un habite aux extrémités de la terre, et l'autre aux extrémités de la vie. C'est l'ambassadeur de Perse et moi.

Je crois que nous avons été créés exprès pour vous donner la gloire de plaire à des goûls opposés. Ce demi-

turc est un Iranc étourdi qui s'est épris de vous , à la première vue , tandis que vous avez été souvent l'objet de ma plus sérieuse attention. Vous avez d'abord charmé ses yeux, et vous charmez aussi les miens; mais il vous a seulement regardée avec ceux qu'il a dans la tète, au lieu que je vous ai longtemps étudiée avec ceux que j'ai dans l'esprit; ce qui est plus sage et beaucoup plus respectueux. Cependant ce hardi rival a pris sur ma timidité des avantages que je prétends lui disputer. Je vais sortir du silence et regagner sur lui , pied à pied , tout le terrain qu'il m'a ravi en osant parler le premier. Il a fait ses déclarations, et j'oserai faire les miennes. Il vous a dit ce que votre présence inspire ; je vous dirai ce que j'ai mille fois pensé en votre absence, dans le sang -froid du souvenir et de la réflexion.

On dit que , prince et poëte , il compose pour vous une ode qu'il publiera dans son pays. Je suis un sage instruit par le passé, et, tandis qu'il ne vous donne que des louanges, je me permettrai de vous ofirir quelques conseils. C'est un tribut que semble exiger votre modestie, et dont l'obligation m'est imposée par la dignité de ma situation et de mon âge. J'appartiens presque à l'autre monde; c'est le lieu de la vérité.

Pourtant , Mademoiselle , je ne veux être aujourd'hui qu'un sage en habit de ville. Je n'ai point vos devoirs en vue , mais seulement l'urbanité. Mes conseils ne sont pas vulgaires; mais aussi vous ne l'êtes pas. En regardant votre avenir et le point que vous occupez, je parcours le recueil de maximes que j'ai reçues de l'expérience , et je choisis pour vous les offrir, au moment de votre départ , celles qui , [)armi les plus rares, les plus exquises et les plus neuves, vous sont le mieux appropriées.

Quelque parti que vous preniez , vous ne plairez médiocrement à aucun homme d'un goût vrai, et, si vous déplaisez aux femmes, ce sera toujours votre faute, et parce que vos apparences n'auront pas assez répondu à toutes vos réalités ; je vous le dis et j'en suis sûr. Évitez cette disparate ; ne vous faites pas méconnaître et ne vous calomniez jamais.

Si vous voulez garder quelques imperfections, n'ayez que des défauts aimables et propres à vous faire aimer. Tous les autres , quelque innocents ou inconnus qu'ils pussent être , seraient trop peu dignes de vous.

Ayez souvent un peu d'humeur, pour délasser votre raison ; mais que cette humeur soit légère, et n'en montrezque ce qu"il faut pour votre propre amusement et pour l'amusement des autres. Vous seriez trop répréhensihle, aussi bien que trop malheureuse, si elle devenait leur tourment.

Permettez -vous quelques caprices, mais qui soient courts et peu marqués, et qui laissent apercevoir, comme un éclair dans le lointain, les agréments cl le sourire de votre imagination.

Gardez vos singularités ; mais tant que vous serez trèsjeune, ne les montrez qu'aux connaisseurs ; et qu'au gré des plus difficiles , elles vaillent mieux que l'usage , que la coutume , que la mode : le monde n'en veut qu'à ce prix.

Conservez dans votre maintien , dans votre ton , dans vos manières et dans toutes vos habitudes, une certaine négligence , une apparence d'abandon et un air de distraction que j'ai cru remarquer en vous, malgré votre vivacité. Mais que tout cela soit semblable à ce qui est modèle eu ce genre, et puisse eu servir à son tour.

Que cet abandon plein de grâce annonce de la confiance , et non de Tindifférence ; que celle négligence , acquise par l'heureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances, soit une élégance de plus; que cet air de distraction vienne de l'oubli de soi-même , [)ar préoccupation des autres , et non de l'oubli des autres , par préoccupation de soi .

Dans toutes ces condescendances , la condition est de rigueur.

Ce sont là des demi-défauts. Parlons des défauts véritables ; vous n'en aurez jamais aucun.

11 y a des défauts fiers d'eux-mêmes : ceux-là tiennent de l'impudence, et on les hait. Il y a des défauts allectés et qu'on s'est donnés avec art : ceux-là tiennent du ridicule, et on en rit.

Il y a des défauts qui se blâment : on les plaijit ; d'autres qui sont invincibles et qui se combattent sans cesse : on les respecte.

Il y en a qui demandent grâce : on la leur (iiil ; d'autres enfin qui s'ignorent , qui sont na'ïfs et satisfaits : on leur sourit.

Il en est- donc que l'on accueille ; il en est d'autres qu'on tolère; mais il n'en est point qu'on estime. Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.

Mais il est des imperfections moins faciles à distinguer, et qu'il faut fuir avec soin.

Défiez-vous des mauvais plis dont les effets sont si funestes et l'origine si petite. On les contracte sans les craindre , sans le vouloir et sans les voir.

De jolis traits qui s'habituent à la grimace du dédain, deviennent des traits refrogncs.

Les paroles désagréables ont une certaine amertume

ou une certaine âcrele qui, en se déposant sur les lèvres, au moment où elles y passent, y impriment le rechignement.

L'humeur aigre et l'aigreur d'esprit ont un inconvénient plus triste ; elles pénètrent les dents et toute la masse des muscles d'un agacement sardonique et hideux.

L'attitude de la bravade opposée à l'autorité , quand elle est souvent répétée, ôte au col toute sa mollesse et au visage sa rondeur. Il y perd même son profil. Contournée invinciblement par cette expression véhémente de la révolte de l'esprit, il n'est plus possible à la face que de se montrer de trois quarts , de travers et le menton haut.

Tous ces contourncments funestes ne sont pas toujours visibles; mais ils se font toujours sentir.

Pourquoi y a-t-il tant de personnes qui , d'ailleurs bonnes et aimables, sont lentes à se faire aimer? C'est qu'il y a quelque mauvais pli qui s'est placé dans les replis de leur ton , de leur visage , de leurs manières, et dont la présence invisible nous rebute, on ne sait comment. Un mauvais pli imperceptible déplaît imperceptiblement.

L'air froid hérisse de glaçons toute une physionomie, et y laisse des plaques larges et ternes que rien ne saurait elTaccr.

L'air fier, l'air hautain, l'air superbe, ont une pointe de théâtre et de comique dignité qui inspirent à ceux (jui les voient un mouvement de parodie dont tout le monde a le talent. On les singe eu les regardant , du moins au dedans de soi-même, et malgré même qu'on en ait. Ils gravent leur caricature au moment même où ils paraissent : c'est leur inévitable lot.

Fuyez les airs impertinents. La sottise, la petitesse

et la bassesse y excellent; cela seul doit en dégoûter.

Les airs d'insouciance, d importance ou de fierté dont déjeunes tètes s'affublent, comme d'un panacbe ou d'une armure, quand on attaque leurs défauts, et quelquefois par contenance ou par décontenance , sont un expédient qui leur nuit dans l'esprit de ceux qui les voient et qui s'en souviendront toujours. Ces amazones d'un quart d'heure s'exposent par de telles équipées à déplaire éternellement.

Mais que faire, quand ou est timide, qu'on se sent gauche , embarrassée? Il faut se résigner à l'être, et consentir à le paraître jusqu'à ce qu'on ne le soit plus. Ce ne sont pas là des malheurs. L'air embarrassé et timide n'a jamais repoussé personne. Il est d'aimables gaucheries ; et un embarras ingénu , une timidité naïve ont leur mérite et leur attrait. Des yeux baissés ont de la grâce et de la dignité peut-être ; mais tout choque dans un œil hardi.

Avez-vous quelque mauvais pli? Âvez-vous des demidéfauts? Avez-vous même des défauts , et voulez-vous de 1 indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.

Donnez-vous trois demi- vertus, trois demi-beautés , trois grâces : l'accueil riant, les prévenances et le désir d'être agréable , qui n'est pas celui de briller.

Placez-les dans votre maintien , dans votre ton , dans vos manières ; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regards, dans votre voix, dans tous vos traits.

Entretenez-les avec soin ; ne vous en dépouillez jamais, <'ar c'est un atour nécessaire au négligé le plus hardi. Soyez-en donc toujours orncc, et tout nous sera pardonne ,

Paris , septembre 1810.

A M. de Chateaubriand.

M. Maillet- Lacoste , vrai mélrouianc en prose, et riionmie du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien , il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit; M. Maillet- Lacoste, qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé , le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes gens de tout âge , mais qui donne à sa candeur même un air de thécV Ire, parce que sa chevelure hérissée, ses altitudes et le son même de sa voix , se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul , et d'où il ne descend guère, quand il ne l'est pas ; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules, dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître sou mcrile, si vous laviez lu , mais que vous n'avez pas lu , parce que, occupé comme vous l'êtes, vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet , qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue, sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre , et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron , ou avec une des siennes ; M. Maillet qui , mis en déportation

par le Directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il lit la fortune, pour des souliers et un habit , sans sapercevoir ni de l'injustice des hommes , ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repqp, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées ; M . Maillet qui , avec les plus hautes , mais les plus innocentes prétentions , met à ses fonctions obscures de professeur autant d'importance que s'il n'était qu'un sol; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévouement d'un Rollin ; qui excelle à tout enseigner, et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à l'arithmétique, en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophie; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'Université , tout en rendant justice a son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. de Fontanes lui-même a négligé, quoiqu'il fût très- déterminé à le servir ; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans , mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi ; M. Maillet qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez , et une modération que le suffrage d'un enfant contenterait; qui donnerait tous les biens de ce monde , quoique occupé de ceux de l'autre , i)our une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres, ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention; M. Maillet enlin, dont je vous ai parlé plusieurs fois, mais dont le nom , peut-être, vous sera nouveau , parce que la fatalité qui le poursuit , sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement rendu sourd; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris, avec une lettre de l'evéque de Montpellier pour M Trouvé. Ia([uelle lettre demande

pour lui à ce dernier une mciilion au Conservateur. Or, M. Trouvé ayant répondu qu'il ferait la proposition, mais que le comité seul déciderait, ledit Maillet, après être venu me chercher à Villeneuve , oii je n'étais pas arrivé . est revenu me chercher à Paris , d'où je partais , sans avoir l'hahilelé de me saisir sur le chemin , parce qu'il est trop distrait , c'est-à-dire trop occupé , pour être habile ; et il m'écrit pour jeter son cri de détresse , et m'appeler à son secours. J'y vole autant que je le puis , c'està-dire que je lui réponds, moi qui ne réponds jamais, et que je vous écris, moi qui n'écris plus à personne, pas même à vous ni à madame la duchesse de Lévis. Je lui envoie tout ouverte cette recommandation, dont un autre se fâcherait, et qui le comblera de joie. Ayez-y égard, je vous en conjure. Accueillez mon Maillet, le plus sage des fous et le plus fou des sages , mais un des meilleurs esprits du monde, si cet esprit était plus froid, et une des meilleures âmes que le ciel ait jamais créées , quoiqu'il ne soit occupé que de son esprit ; espèce d'aigle sans bec , sans serres , sans fiel , mais non pas sans élévation assurément; un jeune homme de l'autre monde , ([ue les connaisseurs généreux , comme vous l'êtes , doivent apprécier dans celui-ci, afin que justice soit faite, car il n'y fera pas fortune. Rendez-le heureux avec un mot et un sourire : cela me fera du bien. Adieu.

LXXXIY.

Paris, ;J7 mars 18-20.

A madame de Vintimille.

Fonlanes est entré hier chez moi , à (juatre heures , criant, non \ia.s Hosanna ! mais. Tue! Tue! ou peu s'en

faut. Il venait presque de se hallrc avec votre porlièrc. Voici les faits :

Il prétend qu'après avoir pris, chez madame de la Briche, des informations authentiques sur les jours et heures où l'on peut espérer d'être admis au bonheur de vous voir et de vous parler, il s'est présenté neuf fois ( ni plus ni moins) à votre porte, auxdites heures et auxdits jours , sans avoir été reçu ;

Que s'élant présenté huit fois à pied , et sans avoir de carte de visite dans sa poche , il avait pu attribuer à cet incognito les huit premiers refus qu'il avait essuyés ; mais qu'hier il a mis sa famille à pied , il est monté dans son carrosse, il a ordonné k son cocher d'aller grand train , et a rempli tout le quartier du bruit de sou impatience , sans que ce bruit ait servi de rien.

Il me paraît que, dans son humeur entreprenante, il a porté ses insistances aux dernières extrémités , car il m'a avoué que la portière lui avait dit : « Est-ce que vous « voulez parler aux murailles? » Ce bon mot a déconcerté tout son feu.

Il est venu là dessus me confier sa déconfiture, et chercher mes consolations; je lui ai donné des conseils. Je lui ai dit que , lorsqu'on voulait arriver, il fallait prendre le bon chemin ; que si, au lieu d'employer ses chevaux et ses jambes à courir après vous, il avait eu recours, sans aucune fatigue , <i sa main droite et à sa plume, pour vous prier de lui indiquer le moment où vous pourriez le recevoir, il aurait eu , dès la première fois , une i)romple balisfaction : (ju'il n'y avait personne au monde (pie nous vissiez plus volontiers (pu* lui ; mais qu'eiilin . pour le relevoir, encore fallait-il savoir (pi il elail lii : (ju'il lui reslail donc à limr par oîi il ainail dû lonnucnccr. cl ii n<)u<

écrire deux mots, etc. Il a compris que j'avais raison; mais il m'a paru si honteux et si abattu d'avoir eu tort , que je me suis offert à écrire pour lui : ce que je fais. Veuillez donc , je vous en supplie , lui faire savoir directement qu'il peut se présenter, et en quel temps. Il a, ditil , auprès de vous une affaire importante à traiter, un service à vous demander, au nom de La Harpe, au nom d'Ovide, au nom des vivants et des morts, et au nom du bon droit et de la justice , qui sont des choses immortelles, au moins pour vous et pour les bonnes âmes.

Je vais tâcher de vous expliquer celte affaire en peu de mots, afin que vous soyez prévenue, si vous le voyez, ou que vous puissiez lui donner toute satisfaction , sans le voir, si la solitude qu'il est possible que vous vous prescriviez , dans ces jours saints , ne vous permettait pas de le voir.

Ovide, vous savez qui c'est; La Harpe, vous l'avez connu , et vous avez connu aussi une certaine traduction des Métamorphoses que La Harpe a vantée, et dont Ovide lui-même n'aurait pas été mécontent. Elle est probahlement dans quelque coin de votre bibliothèque , et porte le nom de Saint-Ange.

Or, ce Saint-Ange a laissé une veuve, des filles et deux garçons , qui ont pour toute fortune une pension de 1 ,200 fr. que leur fait le gouvernement. De ces deux garçons, l'un est mort aux armées , et l'autre, après douze ans de services et plus d'une blessure, est capitaine dans une légion dont M. de Zœpffel , neveu de feu M. le duc de Feltre, est colonel.

Le capitaine est fort content de sa fortune et de sa place ; mais il craint que son colonel n'ait contre lui de fâcheuses préventions. C'est pour écarter ce péril qu'on veut

vous supplier d'intervenir et de tout feire pour que M. de Zœpflel prenne des sentiments favorables à Tovidien. M. de Fontanes répond de ses bonnes dispositions. Empeeliez, il vous en supplie, qu'il ne tombe un cheveu de sa tête , ni un fd de ses épaulettes , ni un sou de son traitement.

Voilà l'affaire et tous les faits. J'abandonne le reste à votre sagesse et h votre bonté. Mais n'allez pas dire à Fontanes qu'entre vous et moi , je me suis un peu moqué de lui , et de ce que, dans le temps de la passion , il s'est laissé interloquer par une servante qui n'est pas celle de Pilate.

On m'a prêté le livre ci-joint , qui n'est pas encore mis en vente , que je sache. Je vous cède mon privilège de le lire avant le public. Il y a des lettres de madame de Sévigné à un M. Duplessis, ex-gouverneur de son fils, dont je soutiens que vous avez au moins écrit les deux tiers , tant cela ressemble à votre bon ton d'aimable et bonne personne.

Jai le livre pour la quinzaine, le maître étant occupé ailleurs. Ainsi ne vous gênez pas pour le parcourir à votre aise.

Il me reste à vous dire que j'ai mille fois plus pensé à vous que vous n'avez pensé à moi , depuis notre dernière entrevue, car j'aurais voulu vous écrire plus de trente fois. Si vous l'aviez voulu, vous l'auriez l'ait. Quant à moi , je n'exécute jamais que ce ([ue j'ai résolu cent fois. Agréez mes sentiments déjà anciens et toujours vils comme s'ils ne faisaient que de naître.

Villeneuve-le-Roi , 29 septembre 1820.

A M. Frisell, à Semur.

Je ne vous écris pas pour vous parler de nos santés , mais pour vous demander des nouvelles de la vôtre , qui intéresse les âmes les plus insensibles. « Il paraît que ce « pauvre M. Frisell est malade , et j'en suis triste , car je « l'aime sincèrement , »> nous écrit madame de Chateaubriand, dans une lettre que nous venons de recevoir. Vous devez êlre bien touché d'une telle déclaration, si, comme on le dit et comme il est vrai , rien ne mérite tant de reconnaissance que les dons d'une main avare.

Nous sommes plus prodigues de nos sentiments et de nos témoignages d'amitié. Vous avez cependant, dans nos largesses en ce genre, et la lettre que je vous écris en ce moment le prouve assez , une part que nous n'accordons à personne, et je vais vous en dire la raisou : je crois que nous vous sommes nécessaires.

Premièrement, personne ne vous apprécie , ce me semble, aussi parfaitement que moi. Secondement , il n'y a, je crois , personne au monde avec qui vous puissiez être aussi pleinement à votre aise qu'avec nous. Votre raison nous charme ; votre bonté nous est connue ; votre verve nous amuse ; vos humeurs nous font rire , et vos injustices , même quand elles tombent sur nous par hasard , trouvent nos cœurs invulnérables. Trouvez-moi des gens dont la société puisse aussi parfaitement convenir à un honnête homme qui n'aime pas à se gêner, et , dès demain , j'en fais la mienne.

Nous sommes en peine du chemin que prend votre

goullc. Donnez-nous son itinéraire. El vous, à quel parli êles-vous décidé sur vos mouvements ou vos résidences? Reulrez-vous à Paris? Irez- vous en Bourgogne? Yicndrcz-vous nous voir, ou nous allendrcz-vous? Venez. Nous vous reverrons et nous vous recevrons avec une extrcMne joie. Attendez-vous pourtant à dix fois plus de cousines que vous n'en trouviez quelquefois dans nos soirées à Paris, quand vous étiez tenté de fuir. Je dois vous prévenir en outre qu'il vaudra mieux voyager dans une quinzaine de jours qu'à présent, si les pays qui sont au-dessus de nous ressemblent à celui-ci. Figurez-vous qu'en ce moment nous ne pouvons trouver, h trois lieues à la ronde, ni un morceau de lard ni un poulet, et jugez de la cuisine. Mais elle va s'améliorer. Nous faisons venir du lard de Paris, et les fermes voisines sont pleines de poules qui couvent , de sorte qu'à la (in d'octobre nous aurons des poulets de grain. Ils viendront un peu tard; mais il vaut mieux tard que jamais. J'aime à citer les vieux proverbes , quoique madame de Genlis les ail proscrits. Ils me délassent , et lors même (juc leur sens n'est pas nécessaire, leurs mots naïfs me sont agréables. Leur trivialité jette dans le langage familier, devenu trop sérieux, une teinte de bonhomie , et par là de variété , qui , n'en dé|)laise à la dame , vaut mieux (ju'une élégance toujours soignée et un bon ton toujours tendu. Pardonnez-moi celte petite bouiïéc de digression littéraire. On peut parler de tout avec vous, et j'écris tout ce qui me vient. Vue autorité collel-moiité s'est présentée un moment à mon imagination , et j'ai voulu la chiffonner en passant. Voilà qui est fait. Je reviens à notre cuisine, et par la cuisine à mon estomac, dont il faut bien vous dire un mot, car j'aime à parler aux gens que j'aime d'eux cl de moi.

Mon estomac donc , je n'en ai point. Les chaleurs que j'ai trouvées ici me l'ont ôté en arrivant , et la mauvaise chère que nous faisons m'est devenue fort indifférente. Je vis de mon principe de vie, car d'ailleurs je ne mange rien. Mais aussi ma poitrine est en repos ; tout le mal est chez le voisin. Je ne sais si le frais, que quelques heures de pluie ont ramené hier, causera quelque changement dans ma manière d'exister, et me rendra mes incommodités accoutumées; j'attends avec patience ce que le ciel opérera. Du reste, je me porte à mon ordinaire, toujours fort hien , selon vous et vos préventions , toujours fort mal , selon moi et mon sens intime.

Je viens de voir que Clausel vous citait, dans les notes de son mémoire, comme une autorité décisive sur la constitution de votre pays, et qu'il avait imprimé votre nom en toutes lettres, entre deux crochets.

On m'écrit que l'abbé de Lamennais est fort blâmé à Saint-Sulpice , où l'on trouve , avec raison , qu'en détruisant tous les fondements des certitudes humaines, pour ne leur laisser d'autre appui que l'autorité, il détruit l'autorité même. Il a eu tort de ne pas la consulter avant de publier son livre.

Voilà tout ce que je sais de nouvelles politiques et littéraires ; c'est à peu près vous dire que je ne sais rien.

/ LXXXYL

Paris, 20 décembre 1820.

À madame de Vintimille.

Il y a plus de huit jours que je veux vous envoyer ce livre, avec une grande lettre pleine de remerciements, de reproches, d'explications, de tendresses et surtout de re-

grets de ne pouvoir plus vous dire ni vous écrire , sans réserve, tout ce que je pense. Réduit à ce demi-silence par la paresse de ma main , devenue incurable à force d'être invétérée , par la faiblesse de ma poitrine , qui ne me permet presque plus que d'être écouteur, dans les entretiens où je prends le plus de plaisir, et enfin , par la nature des temps où nous vivons , et qui ont tant de faces qu'il est impossible de les voir sous le même aspect , si on n'est pas précisément placé dans le même point de perspective , ni d'en parler diversement sans se diviser, si l'un des deux prend , comme vous , aux hommes qui y jouent un rôle, un intérêt que l'autre ne partage pas. Enfin, je voulais encore une fois vous montrer à découvert et sans nuages ce cœur où vous avez régné, et cette âme , toujours la môme , où les souvenirs agréables sont empreints pour l'éternité. Mais je l'ai éprouvé et je l'ai dit plus dune fois : il faut du temps pou?' être sincère, c'està-dire, pour savoir exprimer au juste tout ce qu'on pense et tout ce qu'on sent. Je renonce donc à la grande lettre, réservant pour des temps meilleurs, s'il en arrive, tout ce qu'elle eût pu contenir, et je hâte l'envoi d'un livre qui , je l'espère, vous causera quelque plaisir.

J'espère aussi que vous n'aurez pas eu le temps d'en connaître l'existence, ni d'en avoir la possession par quelque autre voie que ce soit. S'il en était autrement, j'en serais désolé. Mais, en ce cas, je garderais pour moi cet exemplaire, et je vous chercherais quelque autre élrenne. Je devance le 1 " janvier 1 821 pour vous présenter celleci , de peur qu'on ne me gagne de vitesse. J'attacherais un grand prix à placer le premier ce gros volume dans votre bibliothèque.

C'est un fatras délicieux, une énorme meule de foin, où II. 30

l'on trouve des fleurs exquises ; enfin , un livre indispensable au bonheur de ceux qui, comme vous et moi, aiment éperdument La Fontaine et son siècle , et n'en veulent rien ignorer.

Agréez mon présent, mes bonnes intentions, mon inaltérable constance , et dites-moi quel est le jour de la semaine prochaine où vous pourriez m'accorder une demiheure d'audience , si les oppressions où je vis me permettent de respirer.

Paris, 22 juillet 1821.

À madame de Vintimille.

Est-il possible que je me sois fait méconnaître, ou que vous ayez pu vous méprendre à un tel point? Je vous jure , avec toute la sincérité que je vous dois , et dont , pour rien au monde , je ne voudrais me départir en aucun temps, surtout à pareille heure , et en un tel jour, je vous jure, dis-je, par vous, par moi, par sainte Madeleine et par les tubéreuses , les plus chers de mes souvenirs, je vous jure sur ma conscience et par toute mon amitié , par toute ma véracité , par toutes mes fidélités , que je ne vous ai fait aucune visite où j'aie goûté auprès de vous tant de douceur, tant de repos , que dans celle dont vous avez été presque tentée de vous plaindre. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment , et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses); je m'assis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai. Je sortis presque restauré , et je me dis . au fond de ma voiture , eu arrivant sur le bou-

levard ; S'il m'était possible de quitter, tous les jours , mon lit à pareille heure , de courir par un pareil temps , et de trouver au milieu de ma course un tel plaisir, assurément je vivrais mieux et plus longtemps.

Maintenant soyez franc , ouvert , transparent , et montrez-vous tel que vous êtes, pour avoir Vair gêné, embarrassé, mal à l'aise aux yeux de ceux qui peuvent le mieux vous connaître, et qui savent le mieux juger ! Je vois avec douleur qu'il vient un temps oii l'on ne ressemble plus à ce qu'on est , et où , pour être apprécié , il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence. Souvenez-vous donc de ce que j'ai été pour vous, et croyez que je serai toujours le même, en dépit de mes dehors.

J'entends plus difficilement ce qu'on me dit , je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie , quand je suis de sang-froid , et me fatigue , quand on m'échauflc. Je n'en pouvais plus, en arrivant auprès de vous, et je mis ma poitrine à l'aise par mon silence. Vous remplîtes ce vide par la plus agréable conversation. Je sortis content , ranimé , et ranimé si bien , que j'eus la force de faire, en vous quittant, deux visites de bienséance dont la seule idée m'aurait fait frémir le matin.

J'allais vous écrire , au moment oii j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait un grand plaisir, quoiqu'elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication ; mais j'avoue pourtant que je suis flatté de l'injuste sollicitude que je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens que l'on n'aime plus. Non-seulement je vous pardonne Garât , mais je vous dirai quehiue bien de sou livre. La lecture en est un peu fatigante, ii mon

gré, mais point du tout ennuyeuse. Cet homme peint faux, mais il est peintre. Il y a même de la vérité dans ses peintures les plus fausses , parce que , s'il ne peint pas les objets dont il parle, tels qu'ils sont, il les peint, du moins , tels qu'il les voit , et cette sorte de vérité fait toujours quelque plaisir. Enfin , s'il est fou et archi-fou , il est homme d'esprit et bon homme, mais bon homme à un excès digne d'observation , et qui m'a beaucoup occupé.

Voilà une lettre bien ennuyeuse. C'est le sort de toutes les apologies , et vous m'avez mis dans la nécessité de faire la mienne.

J'aurais été plus gai , plus leste et plus court , si , comme je l'espérais , je n'avais eu à vous entretenir que de cette excellente année de 1801, qui a joué dans ma vie un si beau rôle , et dont vous m'avez rendu le souvenir éternellement précieux. Croyez-le bien , et à jamais.

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