‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. Joubert (volume 2)Chapitre 28 sur 32 · MO · texte numérisé non relu

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de lettre qu'il a adressée a Berlin, et dans laquelle il parle assez mal de Venise et de ses gondoles noires. Jusque-là ou n'a rien à dire. Mais il ajoute « qu'il a pris une de ces a gondoles pour un mort qu'on portait en terre. » Je meurs moi-même, je meurs de peur que le Puhliciste ne s'empare de celte phrase, et que l'étoile du pauvre Chateaubriand ne soit battue dans celte petite occasion.

Vraiment sa femme entend mieux les petites choses, et si le Puhliciste lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût, et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose. Celte plume vive el leste mérite, je crois . de vous faire quelque plaisir.

« Venise, 26 juillet.

« Je vous écris à bord du Lion d'or, car les maisons ici « ne sont que des vaisseaux toujours à lancre. Ou voit de « tout à Venise, excepté do la terre. Il y en a cependant « un petit coin, qu'on appelle la place Saint-Marc, et c'est « là que les habitants vont se sécher le soir. Je vais y al- « 1er aussi après mon dîner. // vero Pulcinella, qui a « survécu au doge, fait sa résidence sur cette belle place. « Au reste, je me réserve de vous parler de lltalie quand « je serai à Villeneuve, parce que, comme vous savez, « verba volant... c'est du latin; je laisse au grand peintre « qui est avec moi le reste du proverbe. Mais tout ce que « je puis vous dire à la louange de Tltalie , c'est que je « vous y souhaite.

« M. de Chateaubriand ne vous écrira pas de Venise ; tt c'est moi qu'il a chargée de ce plaisir. 11 partira lundi « pour Trieste. Il a trouvé ici deux maudits juifs qui lui « ont donné les plus belles espérances pour son voyage. « Il vous a écrit de Turin el de Milan, el dit que vous de-

« vez être coulent de lui. Il est tout glorieux , parce qu'il « a trouvé une nouvelle traduction de son ouvrage, qu'on « a imprimée ici, et qui paraît en ce moment. Pour moi , « je ne suis que triste, parce que je vais bientôt le perdre.

« Rappelez-nous au souvenir de M. Mole, etc.

« Vous savez notre histoire de Lyon. A présent vous « comprendrez comment on aime mieux un brigand qu'un « pistolet. »

Je n'ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme, et qui est encore plus piquante. Au moment où elle arrivait, son mari était parti la veille à dix heures du soir. Il voyage toujours la nuit, comme vous voyez. Elle était seule, désolée, et attendant Ballanchc pour la ramener. « Le temps du repentir est arrivé, » disait-elle, etc. Elle allait rapidement reprendre le même chemin, et attendre à Lyon que nous fussions de retour à Villeneuve, où elle passera les premiers mois de son veuvage. En ce moment, elle était accablée de sa tristesse et du sirocco. « C'est un vent qui coupe bras et jambes, » ajoutait-elle; « quand vous rencontrez un Vénitien, il vous dit : Siroc- « co, sirocco ! Vous lui répondez : Sirocco, sirocco! Avec « ce seul mot d'italien, on en sait autant qu'il en faut pour (' faire la conversation pendant tout un été. »

.Te ne me souviens que de ce passage. Tout le reste était de cette drôlerie. Cette petite femme a fort bien fait de voyager. La nouveauté des objets donne à son esprit un exercice involontaire qui lui reposera le cœur.

Dieu les conduise et les ramène tous les deux ! j'entends la femme et le mari. Nous consolerons celle-ci du mieux que nous pourrons. C'est fâcheux de ne pouvoir espérer des nouvelles de l'autre que par son retour et sa présence. Enfin, il faut espérer que la même Providence que vous

lui assignez, ainsi que moi, el qui la suivi jusqu'au port, ne l'abandonnera pas et ly ramènera. Ici finissent mes fonctions de nouvelliste, et je donne ma démission.

LU

* À M. de Chênedollé, à Vire.

Paris, l^r septembre 1807.

Je fis trembler votre portière par mes jurons tempétueux, un beau jour que j'allais vous voir, et que j'appris par elle votre départ précipité. Il n'y a pas moyen de s'habituer à garder son sang-froid, quand on vous perd de celte manière imprévue. Une autre fois, faites-nous signe au moins que vous voulez vous en aller.

Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté. Madame de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusqu'au pied des saints autels ! M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux , qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Grande rumeur dans la maison où vous étiez si peu venu, grandes enquêtes pour découvrir où vous alliez. Vous voyez de combien il s'en faut que vous soyez indifférent à vos anciens et a vos nouveaux amis. C'est à qui se plaindra de ne plus vous voir et de vous avoir trop peu vu.

Écrivez à Chateaubriand, à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu , ce qui le fâche passablement.

Le pauvre garçon a eu pour sa part d'assez grièves tri-

bulalious. L'article qui m'avait tant mis en colère (1) a resté quelque temps suspendu sur sa tête ; mais a la tin le tonnerre a grondé , le nuage a crevé, et la foudre en propre personne a dit à Fontanes que, si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent , mais court. Aujourd'hui tout est apai.sé ; seulement ou a grêlé sur le Mercure, qui a pour censeur M. Legouvé, et pour coopérateurs payés , dit-on , par le gouvernement , M. Lacretelleaîné, Esménard et le chevalier de Boufllers. 11 paraît que les anciens écrivains de ce journal peuvent aussi y travailler, si bon leur semble. Quelque dégât a aussi été fait sur les autres journaux. M. Fiévée a été remplacé aux Débats par un M. Etienne, M. de Lacretelle au Puhliciste par un M. Jouy. M. Esménard même a eu un successeur à la Gazette de France, mais je ne me souviens pas du nom de ce dernier, et je ne suis pas même bien sûr de l'avoir jamais su. Ce dont je me souviens fort bien , c'est que tous ces messieurs sont des faiseurs de vaudevilles. Ainsi le sceptre pesant de la critique est remis à des mains accoutumées à se jouer de la marotte de Momus. Il faut donc espérer que les journaux seront plaisants. Si les •nouveaux censeurs ont envie de rire , leurs devanciers n'ont point envie de pleurer. Fiévée a conservé dans ses attributions la plus haute correspondance où l'ambition humaine puisse aspirer, cl on lui laisse 18,000 francs de pension pour un travail qui mériterait d'être acheté au poids de l'or, s'il était aux enchères. On donne à Esménard 1 2,000 fr. pour le Mercure où il ne fera rien, à ce qu'il dit. M. de Lacretelle aura une bonne place. Enfin ,

(1) L'article du Mercure où est la brusque sortie routre Néron. « C'est en vain que Nei'on prospère : Tacite est déjà né dans l'Eni- « pire, etc. » C'étaitle inomentdeTilsit.(Notc deM.deSaintc-Ucuvc.)

dans la tempête , lor a plu sur les déplacés, et je ne vous conseille pas du tout de les plaindre. Il y a pour accompagnement à ces nouvelles bien des menus détails qui sont intéressants, mais vous ne pouvez les apprendre qu'ici, liàtez-vous donc d y revenir et de les demander à ceux que vous rencontrerez, car pour moi je m'en vais, et je vous préviens honnêtement. Nous partons samedi prochain , mais nous reviendrons cette année au commencement de novembre. Si d'ici là vous êtes à Paris , avancez jusqu'à Villeneuve. J'aurais bien du plaisir à vous y recevoir, ainsi que toute la famille. Chateaubriand y viendra tard, car il a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30,000 fr. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans celte solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelledans lepays Maison de la Vallée au Loup. J'ai vu celte Vallée au Loup. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poëte normand pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : « Quand il tonne, adorez l'écho. » Voilà, j'espère, une gazette très-complète, et qui ne vous permettra plus d'ignorer comment va la partie du monde à laquelle vous prenez le plus d'intérêt. En revanche et en récompense , j'espère que vous terminerez ce recueil sur Rivarollet (1) que vous m'avez tant

(1) C'est le petit volume intitulé; Esprit de Hivarol. (Note de M. de Saiute-Beuve.)

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promis et pour lequel je vous promets en pot de vin un surcroît de bibliothèque. C'est, ne vous en déplaise, un « Recueil de Poésies, » imprimé chez Sercy, 5 volumes qui sont rares et curieux. Je vous les garde dans un coin.

Vous sentez que les événements dont je vous ai fait le récit m'ont assez occupé pour excuser mes lenteurs à vous répondre. Je vous promets d'être plus diligent à l'avenir.

Je n'ai pas négligé ce que vous me recommandez pour mes propres travaux. Vos approbations me sont chères, et je voudrais bien les justilier. Je puis vous assurer du fond du cœur, et avec toute vérité, que tous mes vœux seront remplis et toutes mes ambitions littéraires satisfaites, si trois ou quatre hommes dans le monde lisent ce que je pourrai faire avec une satisfaction aussi vive, aussi pleine et aussi constante que celle que m'ont fait éprouver vos vers, que j'emporte avec moi, et dont je me souviens toujours avec un plaisir qui est parfait. Portez-vous bien. Écrivez-moi. Venez nous voir, si vous pouvez ; mais surtout arrangez-vous de manière à nous voir à la ville plus souvent (jue l'hiver dernier. Toute la famille vous présente ses souvenirs.

P. S. Suppléez à ce que je puis avoir omis , car je ne relirai pas.

LUI

Paris, 5 septembre 1807.

À madame de Vintimille.

J'ai dit à Chateaubriand tant de mal de son acquisition ; j'ai jeté de si hauts cris sur les diiïormités du lieu et sur l'énormité des dépenses où la nécessité de se plaire dans son chez lui va le jeter; il m'a écouté avec une telle

patience, et m'a répondu avec une telle douceur, que, de pure lassitude , d'épuisement et aussi d'attendrissement , je croirai désormais que le lieu est charmant , les dépenses utiles et l'acquisition excellente. N'interrogez donc plus un homme dont la judiciaire est troublée ; je me déclare incompétent. C'est de vous que je veux apprendre ce que je dois penser désormais de tout cela ; ma raison attendra que votre coup d'œil la redresse. Jusquelà, mon avis est précisément celui de M. Bridoison : « Je « ne sais que vous dire ; voilà ma façon de penser. »

Vous nous avez renvoyé madame de Chateaubriand enchantée de vous et de tout Méréville. Si elle se plaît un quart d'heure dans son futur manoir, autant qu'elle s'est plu pendant cinq jours dans le lieu où vous êtes , son mari n'aura pas fait une aussi mauvaise affaire que je l'ai dalwrd craint , lorsque j'avais le sens commun.

II faut absolument que j'assomme votre portier, un jour que j'aurai de la force, et je vous en demande très-sérieusement la permission. Cet homme a l'air d'un Cerbère maigre ; il me reçoit toujours fort mal, ne m'écoute point, ne me laisse jamais entrer, et, de plus, il méprend pour le père de mon frère, c'est-à-dire, pour mon propre père à moi. J'avais choisi les deux jours les plus brûlants de l'année, et le plein midi de ces deux jours-là , pour vous faire de ces visites signalées , qui prouvent sans contestation un dévouement incomparable , et qui rendent impossible , de la part de ceux qui les reçoivent , toute ingratitude et même toute indifférence; je m'attendais à votre admiration , à vos regrets , tout au moins à votre pitié ; il est clair que le misérable m'a omis sur votre liste, ou que peut-être il m'en a méchamment effacé. Je ne lui |)ardonuerai jamais les reproches de négligence et d'où-

bli que je reçois si mal à propos , et rinjustice énorme dont il est la cause. Ces Chateaubriand à qui je m'étais vanté, en temps et lieu, de mes hardiesses, auraient bien dû s'en souvenir, et me servir de témoins , en vous servant de confidents, lorsque vous leur avez fait vos plaintes. Mais ces gens-là sont absorbés par leur Vallée au Loup ; ils en perdent la tête , et moi aussi. Tant y a que si j'avais eu affaire à cette large et ronde face, qui se montrait si accueillante , à votre porte de la rue de Cérutli , j'aurais eu des remercîments. Je suis sûr que les honnêtes gens chez qui vous étiez, ces jours -là et à ces heures , vous ont fait les leurs. Mais ainsi va le monde,

Et par où l'un périt , un autre est conservé !

Je me réduis donc à protester de mon innocence, et, si je meurs des traitements que l'on me fait, avant d'avoir tué ce vilain homme, je déclare que je l'ajourne d'avance à comparaître au tribunal de Dieu , dans l'an et jour. J'offre de plus l'épreuve du fer rouge ou telle autre que vous voudrez choisir. Si , après tout cela, vous persistez à me croire coupable, je vous rends vous-même responsable de tout ce qui pourra en arriver.

Vous n'auriez pas parlé ni écrit comme vous avez fait, si vous aviez pu écouter, à travers la porte , une conversation sérieuse, de deux heures, que j'ai eue ici, sur votre compte , avec l'éternel président , il y a huit ou dix jours : vous n'avez jamais été si bien jugée ni mieux appréciée. Nous conclûmes très -gravement que vous étiez la première des femmes estimables et des femmes aimables. Entendez bien qu'un chimiste appellerait cela le caput morluuni , ou le niàche-fer de l'eiUrelicn , qui fut chaud, qui fut tendre, qui fut sensé, animé et com-

plet. « J espère au moins, « dis-je au président, < que « nous ne nous demanderons plus : Que pensez-vous de « madame de Yintimille ? >^

Il m'assura que le plus insupportable des désagréments de sa place était de ne pas lui permettre de vous voir tous les jours , et de vous promener tous les soirs dans les cafés du boulevard. Je lui dis qu'il avait raison.

Je ne puis pas entrer dans les autres détails ; je pars demain. Je vous pardonne; mais vous m'avez désespéré. Une chose quil m'est impossible de vous pardonner cependant , c'est d'avoir laissé partir madame de Chateaubriand , sans lui montrer quelque poupée de mademoiselle de Noailles. Mais elle m'a promis de revenir exprès à Méréville pour en voir une. Portez-vous bien, je vous prie, car, juste ou injuste, je m'intéresse toujours infiniment à votre santé , en quelque état que soit ma tête. Si M. de Yintimille fait des vers, ou s'il raconte quelque nouvelle historiette , je me recommande toujours à vous,

LÏV.

Villeneuve-sur-Yonne, octobre 180".

À madame de Guitaut , à Époisses.

Madame , je suis fort peu observateur, et même je n'observe rien ; mais j'ai des yeux, je les ouvre, et quand j'aperçois dans le monde quelque apparence qui me charme, je la regarde, je m'y complais et je ne puis plus l'oublier. C'est là mon métier sur la terre, et presque mon unique occupation.

J'ai fait cependant autrefois une observation importante , et je veux vous la dédier. La voici :

« On s'épargnerait bien des peines, si l'on entrait dans

« la vie, délerniiné à garder à tout prix les opinions qui « nous rendent plus sages, et tous les sentiments qui, en « nous rendant contents des autres , nous rendent plus « contents de nous. »

Or, Madame , ceux que vous nous avez inspirés ont tout à fait ce caractère. Mon frère et moi sommes bien déterminés, et nous avons le cœur têtu, à aimer invariablement Époisses. Ce lieu nous est recommandé par le passé, [tar le présent et par l'avenir.

Le passé , c'est madame de Sévigné ; le présent , Madame , c'est vous , et l'avenir, ce sont ces deux jeunes personnes qui étaient assises à vos côtés , et dont vous étiez si bien parée. En vous voyant au milieu d'elles, il était difficile de ne pas se dire, comme leur arrière-grandpcre, lorsqu'il écrivait de Saulieu à madame de Grignan : « Le monde est bien aimable et bien joli ! » Je m'étonne pourtant qu'elles comptent ainsi dans mes souvenirs; car, s'il faut avouer la vérité , je donne peu d'attention il cet âge qu'on dit charmant. Il se suffit si bien à luimême que je le livre à ses agréments. Mais , cette fois , moi qui n'ai jamais pardonné à personne d'avoir quinze ans, je pardonne à mesdemoiselles vos filles d'en approcher.Tout me plaît d'elles et m'occupe, jusqu'aux noms (|u'elles portent. Celui de l'aînée est le vôtre, Madame, et celui de sa sœur ai)parlenait, il n'y a pas encore longtemps, il une femme bien regrettée, bien digne de l'être, et dont l'amitié a fait les délices des dix dernières années de ma vie. Pardonnez-moi d'oser vous en parler ici. Ce mois est consacré a sa mémoire , et tout ce (pii me la lappelle m'est cher, .lai déjii souhaite bien des fois (|ue Tauline de (luitaut lût plus heureuse que Pauline de Montmorin !

J'aurais eu 1 honneur de vous écrire depuis longtemps, Madame, si je n'avais eu les mains liées par un rhumatisme et par des serments. Le rhumatisme venait du ciel, et les serments m'avaient été extorqués par mon frère qui abuse de ma simplicité.

Il avait allégué le droit des gens que vous aviez, disait-il, peu ménagé dans sa personne, en le soupçonnant de vous avoir quittée avec moins de regret que moi. Il avait invoqué les liens du sang, et employé la prière et l'éloquence pour me déterminer à lui céder ma place auprès de vous. Il voulait vous parler tout seul, pour se faire mieux écouter. Je suis facile à émouvoir; il m'attendrit, et je jurai de ne vous écrire qu'après lui. Combien je m'en suis repenti !

Heureusement, Madame, le pays où nous sommes n'est pas à raille lieues du vôtre, et vous y relayez quelquefois. Paris a Ihonneur de vous compter, de loin en loin , au nombre de ses habitants , et nous y passons notre vie. Enfin vous avez des aflaires, des procès, et mon frère est homme de robe. Pour vous revoir, il n'y a qu'à vivre. A la vérité ce dernier point me paraît difficile , quand je suis immobile et assis ; mais ou dit qu'il n'est rien dont une volonté ferme ne vienne à bout ; or de quelle résolution ne sont pas capables des hommes qui ont pu vous fuir, quand vous vouliez les retenir auprès de vous ! Nous vous reverrous donc, et je pourrai vous remercier de vive voix d'un accueil dont je n'ai pas su vous remercier par écrit. Ce sera désormais mon espérance.

Daignez, en attendant, agréer les assurances du profond respect avec lequel j'ose me dire , après vous avoir vue un seul moment. Madame, votre, etc.

Villeneuve-sui'-Yonne , 11 novembre 1807. madame de Vintimille , à Paris.

Vous avez dédaigné mon innocence , et le ciel vous en punira.

J'ai fait le tour du monde. J'ai vu le château de Bussy où sont les portraits de toutes les femmes spirituelles et belles de la cour de Louis XIV.

Mourez de honte! au milieu de ces curiosités, mon premier et unique mouvement a été de m'écrier : « Ah ! « où est madame de Vintimille? »

J'espérais trouver ici, à mon retour, une lettre de vous, et j'avais dans ma tète, pour y répondre, une demi-douzaine de relations qui vous auraient fait plaisir ; mais je n'ai rien reçu et vous ne saurez rien.

Je veux vous dire seulement que le portrait que nous avons vu ensemble autrefois, chez madame de Muy, est celui de madame de Grignan. Celui qui est à Bussy n'est pas aussi bien peint , mais il a plus de feu et de vie; on y retrouve davantage , pour ainsi dire , une nature qui a été prise sur le fait.

Figurez-vous, une bonne fois pour toutes, que madame de Grignan avait le visage de l'esprit de sa mère , et que madame de Sévigné avait le visage de l'esprit de madame de Lafayetle , une mine longue et posée , mais sage et tendre ; en sorte que ce qu'il y avait de piquant , dans l'esprit de madame de Grignan , lui venait de ses traits , et que ce qu'il y avait de piquant , dans l'esprit de madame de Sévigné , lui venait de ses pensées.

Je m'embrouille un pou et jomhrouille mon écriture.

mais vous m'entendez bien. Si la doctrine moderne des contrastes est vraie , ces deux femmes étaient nées pour s'aimer, quand elles n'auraient pas été cousines.

J'ai vu aussi ce charmant Bourbilly. Mais , pour celui-là, je n'en parlerai qu'aux amis constants, à ceux dont l'amitié est à toute épreuve. J'éviterai d'en faire mention et même de le nommer en votre présence.

Je n'ai pu désarmer Sabathier mon rival ;

il est clair que vous m'avez sacrifié aux calomnies de votre vilain portier; ce qui redouble le désir que j'avais de le tuer, et assurément je m'en passerai la fantaisie.

Malgré cette humeur homicide qui me domine , je sens encore pour vous , au fond de mon cœur, une tendresse molle que je puise tout entière dans le passé, car, en vérité , le présent est abominable. Je vous livre à vos remords , et je me renferme dans ma vertu , comme un limaçon maltraité se renferme dans sa coquille.

Je porterai bientôt avec moi , à Paris , ce fragile rempart, et du fond de mon trou, je demanderai aux passants de vos nouvelles.

Adieu , Madame. Il m'en coûte de prendre ce ton avec vous; mais il le faut : la justice le veut ; l'honneur l'ordonne. J'obéis, et je vous redis le plus tragiquement qu'il m'est possible, en admirateur désespéré et furieux : Adieu, Madame.

P. S. Je m'aperçois que mon papier a bu mes injures : apparemment on l'a pris chez votre marchand. J'en suis fâché, car je voudrais que mes ressentiments pussent se lire d'une lieue, et que vous n'en perdissiez rien. Je suis outré.

Villeneuve-sur-Yonue , novembre 1807.

A madame de Guitaut , à Epaisses.

Madame , on m'a remis à mon réveil , le 20 noveml)re , deux lettres et de vieux journaux.

La première lettre, qui était de mon frère, nous apprenait que M. Gueneau de Mussy quittait Paris. J'en suis fâché pour moi qui n'aurai plus personne à qui parler de son pays ; mais je m'en console pour lui , puisqu'il vivra votre voisin.

La seconde lettre. Madame, était la vôtre. Le timbre en était effacé; mais, au premier coup d'oeil, j'en ai reconnu l'écriture , et j'en ai baisé l'enveloppe. La surprise que me causait cette faveur inespérée, et les bontés dont cette lettre était remplie, autorisaient un tel transport.

Les journaux qui étaient retardés annonçaient que M. Mole était définitivement nommé préfet de votre Côted'Or, ce qui m'a fait un grand plaisir.

M. Mole est un jeune Français d'une probité patricienne, d'une gravité consulaire et d'une ligure romaine. Il a l'air froid ; mais son esprit est très-ardent , et il a le cœur excellent. Je le connais beaucoup; il connaît M. de Mussy; il a vu M. Frisell , qu'il se sent dispo.^Jé ii estimer iniinimcnt. Ainsi, Madame, vous serez bien recommandée ; vous l'êtes même déjà.

J'ai écrit avant-hier à ce nouveau duc de Bourgogne , pour lui oHVir ma protection dans les lieux oii il va régner, et pour lui demander la sienne pour Époisses et pour Bourbilly. J'ai dit ce cpi'il fallait de vous et de voire maison. J'ai même f;iil (inolque mention du portrait de

votre arrière-grand-beau-père, dont je Tai assuré que le visage aurait beaucoup aimé le sien.

Enfin , Madame , je me suis mis en mouvement pour vous, et j'en éprouve une grande joie. Je présume peu cependant de ces apparences riantes. Probablement je n'aurai point le bonheur de vous être utile. Du moins n'osé-je me flatter que mon crédit à la cour de Dijon , ait pour vous de grands avantages ; je connais messieurs les préfets : ils peuvent nuire impunément , mais non pas servir à leur gré.

Peut-être , Madame , nous n'avons rien à espérer de celui-ci ; mais vous n'en aurez rien à craindre. Je suis sûr que, s'il est forcé de manger son département, il vous mangera la dernière, et avec beaucoup de regret.

Je me fais de ce moindre mal un bien dont mon impuissance s'amuse, faute de mieux, pour se distraire d'elle-même et pour occuper son ennui.

Comme je n'ai rien écrit en ma vie avec plus de plaisir que cette lettre, je veux goûter dans toute sa simplicité la satisfaction qu'elle me donne ; peut-être, d'ailleurs, vous verrez mieux ma bonne volonté , si je la montre toute seule; je n'ajouterai donc pas un mot, si ce n'est qu'il n'est rien au monde de plus naturel, de plus juste et de plus agréable que d'être, comme je le suis, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Villeneuve-sur- Yonne , 12 décembre 480".

A madame de Gui tant , à Epaisses.

Il y a , Madame , dans le monde , un vilain petit mal bien singulier. C'est une invisible vapeur, qui semble ne

toucher à rien, et qui pénètre jusqu'aux os. On lui donne un grand vilain nom , dont l'épithète est fort jolie : c'est un rhumatisme volant.

Ce mal bizarre , qui a quelque chose de dragon et de lutin tout à la fois, se joue à ravager un homme. Il se jette, comme en sautant, sur les deux bras, sur les épaules . sur les dents ; et, quand il est las de bondir , ou rassasié des tourments dont il fait sa vaine pâture, il abandonne les surfaces ; il se glisse dans l'estomac, et s'y endort.

Alors on croit ne plus soulfrir; mais on porte , au-dedans de soi, un poids affreux, pire que toutes les douleurs.

J'ai logé cet hôte cruel. Je suis en proie à ses caprices, depuis la lettre du mois d'octobre où je vous en ai dit un mot , et je m'en sentais accablé , lorsque la vôtre est venue. Elle m'a beaucoup soulagé; elle m'a ranimé du moins, et depuis que je l'ai reçue, j'ai fait cinq mouvements complets.

Le premier, Madame, a été d'écrire à M. Mole , comme j'ai eu l'honneur de vous le dire , dans un billet que vous avez comblé de gloire, et qui ne mérite pas d'être compté ; le second a été de vous écrire à vous-même ; le Iroisième , de chercher sur ma table une demi-douzaine de lettres éparses , que j'avais commencées pour vous , dans les intervalles de mes angoisses, et que j'avais toujours été forcé d'interrompre, en me disant : Je souffre trop; je recommencerai demain; le quatrième a été de les lire: le cincpiième enfin est de vous en envoyer la copie. Comme rinlcnlion, quand elle est ainsi constatée, équivaut à l'exécution , je pourrai me vanter à vous de vous avoir écrit six lettres pour une , moi qu'on a toujours accusé 11. 25

de n'en écrire qu'une pour six. Tout est transcrit, dans ma pancarte , avec une minutieuse et scrupuleuse exactitude. Je n"ai pas change un seul mol, quoiqu'il y en ait qui me déplaisent; je n'ai voulu rien ajouter, quoique j'en fusse bien tenté ; enfin tout a ici l'excuse et le mérite du premier jet et de la première intention.

Je vous aurais envoyé avec plaisir les originaux de mes copies ; mais la poste en aurait été surchargée; le port vous en eût coûté la valeur d'une métairie , ou tout au moins dune charrue, et quand on se donne les airs de recommander vos domaines aux pouvoirs administratifs , il ne faut pas vous ruiner.

Il ne me reste, Madame, qu'à vous demander vos commissions. Que voulez-vous que je dise à votre préfet? Où sont messieurs vos fils? Que pouvons -nous faire pour eux? Que pouvons-nous faire pour vous, en attendant M. Frisell que rien ne saurait remplacer? J'ose espérer que vous nous donnerez vos ordres , convaincue à la fin que personne n'a plus que moi le droit de se dire , Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

LYIII.

Paris, 5 juin 1809.

A M. de Fontanes , à Paris.

J'étais mort hier. Je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne pas me gâter; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.

Si vous ne vouliez que répondre au roi , vous le pourriez dès ce moment ; mais si vous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.

Il a des doutes , des scrupules , des embarras d'esprit ,

des obscurités dans la lète. Pour dissiper tout cela , il feudrait des clartés; il faudrait traiter le sujet un peu à fond, quoique légèrement, et discuter ses notes.

Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours , et me donner cette semaine ?

Je pourrais vous envoyer, dès aujourd'hui , les notes et le mémoire que vous renverriez sur-le-champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur d'écrire au roi. Il est sûr qu'en prenant ce parti, vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.

Vous êtes un oracle qu'on consulte , et non pas un bel esprit avec lequel on correspond.

Je sais gré h cet in-folio de ne m'avoir pas occupé de lui , un seul instant , hors de mes écritures , ce qui est un grand soulagement, et ne m'est pas ordinaire. Mais CCS maudites écritures , ces extraits et ces notes ont eu besoin d'un travail mécanique assez pénible , et m'ont fait rester deux fois au lit , jusqu'à quatre heures du soir, en tenant mes yeux collés, tantôt sur le mémoire, tantôt sur mon papier. Je serais fâché de ne pas aller juscpi'au bout. Cela me sert d'ailleurs h me fouiller moi-même, en passant , et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi.

Voyez, décidez. Je puis, avec un tronçon de plume, expédier précipitamment ce qui me reste; mais je m'épuiserai, et je gâterai tout. Si vous pouvez attendre aux fêtes, j'irai à Issy, je me baignerai, je terminerai sans fatigue et en m'amusant. Votre roi sera mieux servi , et vous finirez par être plus content de lui, de vous cl de moi.

J'attends votre décision.

Paris, 6 juin 1809.

 M. de Fontanes , à Paris.

Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes. Ne vous en prenez qu'à vous de la sécheresse et du désordre qui y régnent.

Les auteurs du mémoire sur l'instruction publique en Hollande, divisent le sujet en trois ordres de connaissances : les nécessaires, les agréables et les utiles. De là, trois degrés : l'éducation élémentaire ou primaire , l'éducation littéraire ou secondaire, et enfin l'éducation savante ou définitive.

Ils attribuent à l'éducation primaire « les connais- « sances dont Ihomme ne peut être privé, sans dégrada- « tion réelle, quels que puissent être, d'ailleurs, la classe « dans laquelle il est né, son rang, son état, sa fortune. »

A l'éducation secondaire , « l'acquisitioii des connais- « sances d'un ordre plus élevé, connaissances dont les « dernières classes de la société peuvent se passer, mais « qui sont très-nécessaires aux autres , et deviennent de « plus en plus indispensables . à mesure que les classes « s'élèvent, qu'on jouit de plus de fortune, ou qu'on as- « pire à parvenir, par un mérite réel, à un rang plus dis- « tingué. »

Enfin , à l'éducation définitive , « le genre d'instruc- « tion qui procure les connaissances requises, pour exerce cer l'état auquel on se voue , soit dans les études pro- « prement dites , soit dans d'autres professions d'un or- « dre supérieur. »

Le roi n'aime pas cette épilhète de définitive. Elle

exprime assez bien cependant ce que veulent dire les professeurs ; elle a du sens , car il semble que Téducation est plus unie , lorsque après avoir instruit l'homme pour soi , ce qui est sa grande utilité, elle l'instruit aussi pour les autres. On pourrait, au surplus, la nommer politique. Elle donne, en effet, à celui qui l'a reçue, un rang sur la terre et dans son pays, un état dans le monde, une sorte de dignité et de magistrature dans la société. C'est un honneur qu'ont eu, chez tous les peuples et dans les siècles même barbares, la théologie, la jurisprudence, la médecine, les hautes sciences et les belles-lettres.

L'instruction élémentaire qui, par une disposition déclarée fondamentale, embrasse l'un et l'autre sexe, me paraît admirablement soignée en Hollande, et, aux nouveautés près dont on voudrait la surcharger, elle est peutêtre excellente, vu les bonnes habitudes d'un pays où les révolutions que le gouvernement a subies, n'ont rien changé et rien interrompu.

Cinquante inspecteurs, pour dix départements, veillent et courent sans cesse pour maintenir ou rétablir l'ordre dans les écoles. Ces petits établissements sont traités commeles digues du pays. Aux inspecteurs on adjoint dans les grandes villes, sous le nom de commissions locales, quelques personnes à chacune desquelles sont assignées les écoles de son quartier.

Il y a, dans cette disposition, quelcjuc chose à imiter, et erat quod lollere velhs.

Les commissions locales se réunissent, trois fois par an, aux inspecteurs, pour discuter les besoins des localités , et font parvenir, chaque année, au ministre, un rapport de ce (pfelles ont fait, et de l'état dans le(|uel .se trouvent toutes les écoles de leur département. La réunion des in-

specteurs a surtout pour objet de faire subir « l'examen « prescrit par la loi aux élèves qui désirent devenir maî- « très d'école, t

Il n'y a rien qu'on n'ait tenté, ou qu'on ne propose, pour en avoir d'excellents.

« Choix à faire par les inspecteurs, parmi les élèves qui « se distingueront et qui voudront embrasser la carrière « de l'enseignement ;

a Encouragements et facilités pécuniaires aux jeunes « gens des classes les moins fortunées , afin qu'ils se « vouent à un genre de vie si utile ;

a Perspective d'être placés, dès qu'il y aura des vaca- 0 tures;

« G^r«f/a^to?îs propres à servir d'aiguillon », c'est-àdire, passage d'une école moindre à une école supérieure, de l'école d'un bourg à celle d'une ville, etc. ;

« Rétributions tellement proportionnées à leurs be- 0 soins, qu'ils ne soient plus dans la triste nécessité de « se livrer à. d'autres occupations, qui souvent prennent « sur les devoirs de leur profession, et diminuent leur « zèle, etc. »

Les auteurs du projet voudraient sagement borner l'instruction élémentaire en Hollande, comme en France, « à « lire, écrire et pratiquer les premières opérations de l'a- « rithmétique, outre le profond respect pour l'Être su- « prôme et le culte qui doit lui être rendu. »

Le ministre n'entend pas qu'il soit permis , dans les écoles primaires, de donner aucune instruction sur les dogmes de la religion, opinion que le roi partage, par respect pour la liberté des consciences. Seulement, ce qui est, dans le roi, respect profond, tendre scrupule et ménagement délicat, semble être, par-ci par-là , chez le mi-

uislre, une aversion. Mais, par compensation, ce dernier veut qu'on enseigne, dans les plus petites écoles , ou du moins dans quelques-unes, « outre l'art d'écrire, de lire « et de compter, les langues hollandaise et française, le « chant, les éléments des mathématiques, de la physique, « de l'art de raisonner, de la géographie, de l'histoire, et « d'autres articles encore. »

Il ne dit pas si les petites filles, qui ont aussi des facultés intellectuelles, « apprendront les éléments de la lo- « gique » ; cela est probahle, dans un siècle où l'on croit que le raisonnement est la raison.

Que le ciel préserve les autres enfants (enfants du peuple, car c'est d'eux qu'il s'agit ici) d'être propres à apprendre tout ce que le ministre veut qu'on leur enseigne! Ils ne seraient plus capables de travailler. La force de riiommc, si elle se porte à son cerveau, quitte ses mains. Quiconque est propre à donner une attention extrême et soutenue à ce qui est abstrait, devient impropre à ce qui est machinal. La nature a pourvu aux travaux nécessaires à la vie, en ne donnant à la plupart des hommes que des cerveaux qui ne font rien.

Les inspecteurs sont chargés, dans le projet, d'introduire et de perfectionner des méthodes nouvelles. C'est une mauvaise attribution. Tout ce ({u'on peut en effet proposer, à cet égard, tendra toujours à rendre l'art d'apprendre moins mécanique; et c'est précisément ce caractère , qu'il a reçu d'abord par la force de l'instinct et de la nécessité, qui le rend plus populaire, c'est-à-dire, plus convenable à la multitude, qui est incapable de combiner, surtout lorsque cette multitude est composée d'enfants.

La mission donnée aux inspecteurs ouvre, en outre, ii la fureur d'inventer, un million de portes qu'il faudrait

tenir fermées. Elle introduit dans 1 éducation une foule d'essais capricieux, et fait incessamment tenter des expériences déplorables, en ce que, lorsqu'elles n'ont pas une grande utilité , elles ont le grave inconvénient d'interrompre le respect pour l'antiquité: elle enflamme l'aml)ition et attiédit le véritable zèle; elle ôte à la médiocrité sa modestie, car il n'est point dhomme médiocre qui ne puisse imaginer un cbangement à 1 alphabet, et plus il sera médiocre, plus il tiendra à honneur et à gloire de le tenter : les exemples surabondent. Eniin, pour se faire valoir et se distinguer dans une mission qui leur est si imprudemment donnée, chaque inspecteur doit sans cesse avoir l'esprit tendu, en lui ou hors de lui, vers quelque novum orgmium qui puisse le recommander; la vanité est en travail et le bon sens dans l'inaction.

Les professeurs proposent, et le roi approuve que, sans déranger les études, on introduise un travail manuel dans les écoles élémentaires, parce que les enfants qui les composent ne peuvent pas avoir l'esprit occupé pendant toute la durée des classes. Il y aurait sans doute quelque utilité à cette mesure ; mais il est douteux qu'on trouve un grand nombre de travaux sédentaires qui conviennent aux hommes, et par conséquent aux jeunes garçons. Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de leur permettre de tricoter ou de filer? et si l'habitude de l'oisiveté est à craindre, n'est-il pas utile d'habituer l'homme, dès l'enfance, à se tenir dans l'ordre et dans le repos en même temps?

Je brise là.

Encore un mot, cependant. Vous avez vu que ces bons professeurs étaient plus hardis que le roi. et mieux intentionnés que le ministre, sur ce qui intéresse la religion. Ils veulent qu'on en parle, ou du moins qu'on la prati-

(juc publiquement dans les écoles, et ils disent fort sensément à ce sujet : « Qu'il faut que les enfants sentent que « si le gouvernement a laissé sagement aux ministres des « cultes une instruction religieuse détaillée, il attache « néanmoins une grande importance à la religion ; qu'il « la considère comme la base de la morale, du bonheur « particulier et public, du respect dû au souverain et de « toute instruction sociale. »

« On donne quelquefois, » ajoutent-ils, « trop de lati- " tude à ce principe très-vrai en lui-même, que la reli- « gion est une affaire entre chaque individu et l'Etre su- « prême. Elle l'est sans doute; mais elle est, en même « temps, une affaire qui importe tellement à la société, « que son bonheur, sa stabilité, son perfectionnement en « dépendent , et qu'on ne saurait trop tôt tourner vers « elle l'esprit et le cœur des jeunes gens.

« Nous savons d'ailleurs, a n'en point douter, combien, « dans ce pays où les sentiments religieux ont conservé « beaucoup d'empire », (heureux pays ! ) « l'idée que des « lectures pieuses, tirées des saintes lettres, ne feront plus « partie de l'instruction publicpie, indispose de personnes « instruites, aussi zélées pour la religion que pour le bonce heur de leur patrie, et les rend peu favorables à un « système d'instruction (jui, sans cela, exciterait pcut- « être leurs applaudissements les jibis vifs. »

Le roi a fait, sur ce paragraphe , une note dont nous parlerons ainsi que des autres. Il n'a pas enliéreiiieiit tort dans ses scrupules, et cej)endant les professeurs ont presque entièrement raison. Ce sont des honmies fort éclairés, fort modérés, fort sages. Leur français est hétéroclite; mais le sens en est bon ; et leur langage corrompu est loiijours employé à exprimer des |)ensées et des sentie

nients forls sains. En attendant notre première entrevue, vous pourrez, sans compromettre 1 honneur de votre discernement, dire à Sa Majesté beaucoup de bien de ce travail et de ces gens-là.

Paris, 7 juin 1809.

À M. de Fontanes, à Paris.

Toute la seconde partie du mémoire est consacrée à l'instruction littéraire, ou, comme disent les professeurs, secondaire et intermédiaire. On dirait que le zèle pour le bien public s'est épuisé à s'occuper des premières écoles, et n'a pu donner aux autres qu'une attention lassée et des regards fatigués. Cette partie, en effet, est écourtée et misérable, misérable dans ce qui existe, dans ce qu'on propose, dans ce qu'on désire même, et dans ce qui est possible.

Je n'ai pas besoin de vous entretenir de ce qui existe ; la lettre du ministre de l'intérieur au roi en fait justice.

Quant à ce que l'on propose, le ministre, si magnifique, si fécond et si inépuisable en expédients pour tout ce qui intéresse les écoles élémentaires, demeure ici sans invention.

Après avoir déploré , avec une indignation amère et concentrée, le temps perdu, dans les écoles secondaires , à apprendre le grec et le latin qu'il paraît haïr en secret, il ne trouve rien de mieux, pour remédier à tous leurs inconvénients, que de joindre, « dès l'abord, à la « grammaire, la lecture de quelques morceaux des meil- « leurs écrivains, et de faire comprendre ceux-ci , non- « seulement quant au sens et à la construction des mots, « mais encore quant aux choses et à l'esprit des écrivains. »

Cela formerait sans doute une excellente instruction , car tout s'y trouve, grammaire, rhétorique, histoire, géographie, poésie, éloquence et érudition; mais on ne dit pas comment il faudrait s'y prendre pour atteindre à un pareil hut ; on ne résout pas le prohlème.

Les professeurs y sont eux-mêmes embarrassés. Ils proposent desgymnases, et, dansées gymnases, « une grande a variété d'instruction, l'étude des langues française, an- « glaise, allemande, l'enseignement de la physique, de « la géographie politique , etc. , tout cela mêlé aux lan- « gués grecque et latine , etc. »

Ils ont deux plans et les exposent avec une parfaite impartialité, quoique trois d'entre eux tiennent pour le premier, et le quatrième seul pour le second. Les raisons et les objections, en faveur de l'un et de l'autre, sont loyalement débattues ; ces bonnes gens sont bons camarades entre eux et ennemis irréprochables. La différence la plus notable qu'on puisse indiquer entre ces deux projets, qui ne sont au fond ni dignes d'une grande attention, ni digues de mémoire, c'est que, dans la première hypothèse , les leçons seraient données dans le même lieu, et en des lieux divers , dans la seconde.

On allègue en faveur de ce dernier parti, qu'en changeant de place, les enfants se délasseraient, et, en faveur du premier, qu'ils seraient induits à tout apprendre eu venant dans un lieu où tout serait enseigné. Le peu de frais, l'occasion, le voisinage en détermineraient un grand nombre à apprendre le latin jmr surahouddure. C'est l'expression, le désir et l'espérance de trois des professeurs, qui, dans tout cela, montrent plus de bonhomie que de grandeur et de force d'esprit.

Leur opinion h ce sujet me rappelle une des miennes

que je ne veux pas taire, puisque je meii souviens, et qui, un peu inférieure à la leur en simplicité, ne l'est pas en utilité. « On ne saurait », vous disais-jeun jour, dans un rapport que j'avais projeté comme nécessaire, et que j'ai depuis supprimé comme superflu, « on ne saurait encou- « rager par trop d'immunités ces espèces d'écoles mixtes « où les enfants du peuple, témoins perpétuels d'une édu- « cation plus élevée que celle qui leur est donnée, en reu çoivent quelque teinture, et deviennent ainsi meilleurs.» Voilà mon passage. Je vous prie de faire en sorte qu'il ne soit pas perdu. Je reviens aux bons professeurs.

Ils se réunissent pour demander que, soit dans la même enceinte, soit dans des enceintes différentes, il y ait une éducation littéraire distincte pour deux espèces d'éco-^ liers, ceux qui apprennent les langues savantes, et ceux qui ne les apprennent pas.

r C'est séparer ce qui doit être réuni; c'est mettre une liqueur exquise dans des vases indignes d'elle, et qui ne manqueraient pas de la corrompre. Il ne faut verser la littérature que dans des esprits et dans des âmes littéraires. Or, les modernes ne peuvent avoir l'esprit et l'âme littéraires que par l'étude des anciens, ni bien connaître les anciens, s'ils n'en connaissent pas la langue.

Les professeurs sont donc petits dans leurs moyens. Ils le sont aussi dans leur but, ou dans ce qu'ils désirent, et c'est là mon troisième point.

Ces bonnes gens pensent que le but de l'éducation littéraire est et doit être, non pas de rendre l'esprit plus beau , le goût plus pur, le sens plus droit , la langue plus ornée, l'âme plus délicate et la mémoire plus heureuse, mais seulement de donner à l'esprit « un plus grand .( nombre d'aptitudes pour tous les genres de conuaissau-

« ces. » Ils gémissent de l'état de leur pays à cet égard : « Les études des mathématiques, de la physique, de « Thistoire naturelle, y sont beaucoup trop négligées. Les « auditoires où l'on enseigne ces sciences sont peu fré- « quentés, dans quelques endroits même, à peu près dé- « serts. » Ils en rougissent, et ce n'est pas là, « disentils, « ce qu'exige l'état actuel des lumières et de la socié- « té. » Pour se mettre donc au niveau de cet état actuel des lumières et de la société, grand cheval de bataille de ceux qui, ne trouvant jamais leurs raisons dans le dedans des choses, parce qu'ils ont l'esprit peu pénétrant, les cherchent toujours au dehors, parce qu'enfin ils ont des yeux, ils souhaitent qu'on enseigne tout à la jeunesse, même à l'enfance, pour la rendre propre à tout savoir.

Ils ont, à ce propos, un singulier principe. Ils reconnaissent que les enfants sont peu capables d'attention ; mais ils prétendent qu'en faisant succéder perpétuellement une étude à une autre, on pourra occuper continuellement leur esprit, sans le fatiguer. C'est dire qu'un arc toujours tendu se reposera, si le tireur change de but. La comparaison est de l'école ; mais nous parlons des écoliers.

Les professeurs se trompent. L'esprit des maîtres, qui est robuste et exercé, peut se délasser, en cflet, par un changement d'attention et d'occupations; mais celui des enfants, léger et tendre, ne peut se reposer et se réparer que par des mouvements, des jeux, des distractions et des dissipations.

Il pourrait se faire, cependant, qu'à force d'exercice, on donnât à l'esprit d'un enfant plus d'étendue et d'o/»- (itudcs ([ue sa nature ne le comporte, mais on ne gagnerail, à ce jeu (le l'art, ([uune vaine apparence, et qu'une

trompeuse extension ; on ne ferait qu'un esprit faux et de mauvaise consistance. Un des soins des bons éducateurs doit être de laisser chaque esprit dans sa propre sphère , et de lui apprendre à la remplir. Meo sum pauper in œre, était la devise d'Horace, et, à quelques égards, il serait bon qu'au sortir des écoles, chaque enfant pût se l'appliquer. Il faut que personne n'apprenne à avoir plus d'esprit que soi.

J'excéderais moi-même les bornes que mes forces naturelles ne prescrivent, si je continuais à vous développer mon texte, sans en interrompre l'explication. Je renverrai donc à demain mon quatrième point, qui consiste cl prouver que cette partie du mémoire, misérable dans ce ce qui existe , dans ce qu'on propose , et même dans ce qu'on désire, l'est aussi dans ce qui est possible. Je n'aurai besoin que de copier, car j'ai dicté ce paragraphe; aussi ne sera-t-il pas fort bon, et c'est dommage; il aurait mérité d'être traité heureusement ; mais je l'ai traité malgré ma Minerve, c'est-à-dire, maigre ma santé. Vous imaginerez ce que je n'aurai pîis bien dit.

Cependant vous êtes pressé de savoir ce qu'il faut penser du plan, en général, et vous voulez que j'en parle aujourd'hui ; j'en parle donc ; voici mes résultats :

La première partie pèche par excès ; on a trop fait pour l'instruction primaire ; il y a dans tout cela du luxe et de la prodigalité. On voit qu'on a voulu planter, cultiver et arroser à grands frais des nouveautés chères, et trop chères à leurs auteurs. Si tout cela a été nécessaire pour créer, une bonne moitié en sera du moins inutile pour conserver. Vous pourrez le faire observer au roi.

La seconde partie pèche par défaut , et pèche surtout par un défaut irrémédiable : l'idée essentielle d'une bonne

éducation littéraire y manque Nous examinerons pourquoi.

La troisième est complète. On ne peut pas l'analyser; tout s'y tient , tout y est excellent , hors un point , sur lequel je vous préviendrai. Il faut absolument demander une copie de cette troisième partie; la plupart des dispositions qu'elle contient méritent d'être méditées et imitées.

Si l'on n'a pas et si l'on n'a jamais eu , en Hollande , l'idée d'une bonne éducation littéraire, on n'a point et on n'a jamais eu, en France, l'idée d'une bonne éducation universitaire.

Les étudiants, parvenus aux écoles de droit, de médecine, etc., étaient leurs maîtres; rien ne les défendait d'eux-mêmes. Ils sont surveillés en Hollande, surveillés paternellement. L'obtention des grades exige une bonne conduite. De douces et sages remontrances, de la part des professeurs , de sages précautions prises par les lois , une police scolastique bien entendue, rendent les écarts difficiles. Tout cela est doux, modéré ; il faut absolument l'avoir entre vos mains.

Je vous ai dit qu'il y avait un point où l'on pourrait trouver à reprendre ; le voici :

On exige , pendant les six années que les auteurs du mémoire appellent académiqnes , tant de cours de toute espèce, que la nomenclature seule eu est cflrayanlc. Làdessus, il n'y a rien à dire au roi, si ce n'est qu'il est douteux que l'esprit humain pût suffire à ces études , dans tous les pays de l'Europe , en avouant toutefois que cela peut convenir à la Hollande, et en remaniuant discrètement qu'un peuple qui veut se distinguer par les lettres, quand il n'est pas très-ingénieux, est naturellement

porté à se jeter dans le savoir, qui est sa ressource , la nature ayant donné plus de patience aux esprits qu'elle a créés moins pénétrants.

Nos Français fuiraient , à la seule inspection de Tafliche, les mêmes écoles où le dénombrement de tant de belles connaissances attire en foule les jeunes Hollandais. Je suis las; à demain.

Paris , 8 juin 1809.

A M- de Fontanes , à Paris.

Je vous ai dit qu'il serait fort diftîcile au roi de Hollande de former, dans ses états, une bonne éducation littéraire. On voit bien percer son désir à ce sujet; il rejette l'épithète de définitive, donnée à la troisième éducation ; il demande pourquoi l'éducation secondaire ne serait pas définitive, pour ceux qui ne veulent pas prendre un état où les sciences soient nécessaires, et son bon sens lui fait soupçonner qu'il serait utile d'établir des écoles d'où , sans avoir à regretter les douze ou quinze années qu'il en coûte à un jeune Hollandais pour faire tous ses cours , on pût du moins sortir lettré. Mais cette éducation, dont ses souvenirs lui fournissent confusément quelque idée, n'a jamais existé dans ses étals; le pays n'en a point une notion exacte , et n'en offre pas les éléments.

Dans les écoles hollandaises, en effet, les études n'ont été regardées, jusqu'à présent, que comme préparatoires. On n'a jamais enseigné que ce qui était nécessaire pour apprendre ailleurs, c'est-à-dire, le latin et quelquefois le grec , langues des universités qui appelaient

tout , attiraient tout , et n'étaient unies, par aucun lien , aux écoles subordonnées. De là est arrivé que celles-ci n'ont eu , pour chefs , que des hommes incapables de s'élever plus haut ; que ces hommes, n'étudiant que ce qu'on venait apprendre d'eux , sont restés des maîtres d'école , et qu'ils sont aujourd'hui, aux anciens membres des congrégations dont nous recueillons les débris, ce qu'étaient les répétiteurs de latin aux bons professeurs de nos collèges.

On n'a jamais connu en Hollande , en Angleterre môme , et dans tous les pays où il n'y a pas eu, comme parmi nous , de corps ecclésiastiques enseignants , l'éducation littéraire proprement dite , je veux dire , bornée à donner aux esprits et aux âmes humaines une teinture de ce que les poètes , les orateurs , les historiens et les moralistes de l'antiquité ont eu de plus exquis , teinture qui certes embellissait les mœurs, les manières et la vie entière.

Dans nos collèges , l'enfimt était dressé à distinguer et à goûter tout ce qui doit charmer Timagination et le cœur. Des hommes qui faisaient leurs délices de l'étude de ces heautés , se consacraient à leur enseignement. Jeunes eux-mêmes, ils portaient, dans l'exercice de leurs fondions , un zèle épuré par le désintéressement le plus parfait, et égayé par de riantes perspectives. Ils voyaient dans l'avenir, dès que leur âge serait mùr, une retraite studieuse, les dignités du sacerdoce, ou les grâces et les honneurs de toute espèce qu'obtenaient alors les talents. Le tcnq)s de leur professorat était pour eux un enchantement continu, cl, de ces dispositions, naissait en eux une aménité de goûts et de manières qui se communiriuail , non-seulement à leurs élèves, mais à tous ceux (pii on- II. 2C)

scignaieul, car partout où il y a des modèles, il y aura des imitateurs.

Les doctriuaires , les oratoriens et les jésuites sont encore aujourd'hui copiés par les instituteurs français. Ils l'étaient, dans les anciens temps, par les professeurs mêmes de l'université de Paris, qui étaient si fiers de leur antiquité , mais qui restèrent inférieurs à ces nouveaux venus , dans tous les points oii ils ne voulaient pas et ne pouvaient pas leur ressembler.

Le grand mérite de Rollin fut d'avoir, avec un meilleur goût et un meilleur esprit, les humeurs du père Porée.

Des mœurs sombres, inspirées ou entretenues par l'uniformité de l'horizon étroit où circulent leurs espérances ; des vertus qui servent à les contenir, mais non pas à les réjouir ; un isolement attristant et décourageant , car ils ne tiennent à aucun corps, à aucune association ; la certitude de vivre et de mourir dans des occupations dont ils ne peuvent pas changer ; un sort bourgeois et quelques applaudissements municipaux pour toute gloire, sont le plus beau partage où puisse aspirer et parvenir, aujourd'hui , un simple professeur de grec et de latin.

Aussi ne sont-ils et ne font-ils pas des littérateurs; ils ne sont et ne font que des grammairiens.

Regrettons nos anciens collèges ! C'étaient véritablement de petites universités élémentaires. On y recevait une première éducation très-complète, puisqu'on en sortait capable de devenir, par ses propres efforts et par ses seules forces, tout ce que la nature voulait. La philosophie et les mathématiques , dont on fait tant de bruit, y avaient des chaires ; l'histoire, la géographie et les autres connaissances, dont on parle tant, y tenaient leur place, non pasen relief et avec fracas, comme aujourd'hui, mais.

pour ainsi dire, en secret et en enfoncement. Elles étaienl londues , insinuées et transmises avec les autres enseignements. On les goûtait et on emportait le désir de lc.«! apprendre ; on les apprend aujourd'hui , et on part avec le désir de les oublier. En se bornant, comme le ministre hollandais le désire , « à faire comprendre les meilleurs « auteurs, non-seulement quant au sens et k la construc- « tion des mots , mais encore quant aux choses et à Tes- « prit des écrivains, » on enseignait un peu de tout, et, pour me servir d'une métaphore musicale que je ne rejetterai pas , puisqu'elle se présente à propos, on faisait résonner la touche de toutes les dispositions. On déterminait tous les esprits à se connaître , et tous les talents à eclore.

Instruit avec quelque lenteur, avec peu dappareil et d'une manière insensible, on se croyait peu savant, et on se conservait modeste. Au lieu de cette ignorance qui s'ignore, et de ce savoir qui se connaît, fruits pernicieux et repoussants de notre éducation actuelle, on sortait des anciennes écoles avec une ignorance qui se connaissait et un savoir qui s'ignorait. On les quittait avide de s'instruire encore, et plein d'amour et de respect pour les hommes qu'on croyait instruits. Que ceux qui ont vu les temps passés portent leur mémoire en arriére, et qu'ils se souviennent d'eux-mêmes : ils avoueront que je dis vrai. La jeunesse, en ce temps-là, était un âge plein d'enthousiasmes, et par là même de bonheur; mais ses enthousiasmes étaient doux et ses félicités paisibles. Elle n'imposait pas la loi d'admirer ce qu'elle admirait et d'aimer ce qu'elle adorait. Ses goùls étaient vifs et décidés; mais ils n'étaient pas tyrauniques. Elle se hait à son instinct , mais non pas à ses jugements.

Elle avait de l'orgueil, sans doute, mais un orgueil tout en lointains et en suppositions, fièrc, non de qu'elle était, mais de ce qu'elle pourrait devenir, avec le temps et le travail. Cet orgueil ne blessait personne ; on aimait à le caresser. Ceux à qui leurs épreuves et une exacte connaissance de soi-même, moins rare alors qu'elle ne peut l'être aujourd'hui , interdisaient ces espérances et ces brillantes perspectives , se repliaient sur le passe. Ils cultivaient en eux , avec délices , les semences de morale et de bon goût qu'ils avaient reçues; ils entretenaient leur mémoire de ce qu'ils avaient appris ou entendu dire de plus beau ; et , contents de pouvoir comprendre quelques bons livres, de pouvoir converser avec quelques hommes d'esprit , ils avaient quelque part aux félicités littéi'aires. Ce bonheur n'était impossible à personne. Il n'y avait point d'écolier, quelque médiocre qu'il pût être, qui fût absolument néglige et abandonné par ses maîtres ; on cultivait de chaque esprit ce qu'on en pouvait cultiver, et on n'en laissait aucun d'illettré et d'incapable d'admirer.

C'est par l'efiet d'une telle éducation, c'est par cette succession non interrompue de générations, non pas savantes , mais amies du savoir, et habituées aux plaisirs de l'esprit , que s'étaient multipliés en France , pays du monde où cette éducation était le mieux donnée, et peutêtre le mieux reçue, à cause de la tournure d'esprit naturelle à ses haliilants, ces caractères où rien n'excellait, mais où tout était exquis dans son obscurité ; cette réunion de qualités où tout charmait, sans que rien y fût distinct ; ce tempérament moral singulier, que le philosophe suisse de Murait croyait particulier à nos climats, et qui servait à former ce qu'on appelait proprement des

hommes de mérite , « espèce d'hommes , » dit-il , « com- « muue eu France et presque iucouuue partout ailleurs ; » espèce d'hommes si nécessaire à l'ornement du monde et à l'honneur du genre humain, que les siècles où aucune nation ne pourra se vanter d'en posséder un très-grand nombre, seront tous des siècles grossiers.

Au surplus , cette éducation et ses utilités ne dépendaient que peu de la méthode et du choix de l'enseignement. Le succès en était dû surtout aux hommes qui enseignaient, et dont il faudrait, s'il était possible, faire revivre au moins les apparences.

Pour y réussir, beaucoup de choses seraient nécessaires; mais une au moins doit être adoptée sans hésitation. C'est qu'il ne soit permis de devenir professeur d'Université qu'à ceux qui auront successivement professé toutes les classes, à commencer par les écoles secondaires. Des hommes obligés de tout apprendre, seront inévitablement portés à tout enseigner, et l'Université ne sera mdispensahle qu'aux jeunes gens qui voudront se consacrer aux sciences, par goût et par nécessité.

* Villeneuve-sur- Yonne , 22 octobre 1809. A M. de Fontanes.

Monseigneur,

Malgré mes résolutions contraires assez récentes , et qui vous sont assez connues, il me prend une envie irrésistible de vous écrire, et de vous dire une espèce d'adieu avant de quitter mes nouveaux foyers.

Je vais voir Joigny, Brinou, Saint-Florentin, Tonnerre,

Noyon, Chablis el Auxerre. Je passerai' plusieurs jours dans celte vieille capitale de l'ancienne Basse-Bourgogne, parce qu'il y a là plusieurs écoles à juger, un préfet à consulter, un aspirant de l'École normale à examiner, el nn janséniste à protéger.

Celui-ci est un maître de pension qu'on me dit fort homme de bien et qui se dit persécuté : je le traiterai de mon mieux. Vous savez, Monseigneur, que ce que j'aime îe plus au monde, après un jésuite, c'est un janséniste pieux.

Je n'irai point dans ce qu'on appelle à Aaxerre le pays haut. J'ai cédé Avallon à M. Guéneaa qui me l'a demandé et presque arraché. C'est une ville à beaux-esprits où il a sans doute quelque ancien ami qu'il veut tourmenter à son aise ; car vous connaissez son penchant à la maligne raillerie, le moins agréable, le moins aimable, le moins excusable , à mon gré , de tous les plaisirs défendus , et le seul qu'il croie innocent !

Il faut plaindre ce jeune esprit dont les passe-temps sont cruels, et imiter à son égard la patience du ciel luimême, qui répand sur lui ses faveurs et qui ne l'a pas corrigé.

Je ne manquerai pas de le recommander aux prières de mon jan.sénistc auxerrois, el je désire de bon cœur, si je puis hasarder avec vous et me permettre à moi-môme un calembour, je désire qu'il soit pris à ce trébuchet. TréOuchet est le nom de cet homme de Dieu.

Je ne suis qu'un homme du monde, et je m'égare dans ma roule ; car ce n'est pas des défauts du prochain que j'avais résolu, Monseigneur, de vous entretenir aujourd'hui, mais de mes propres qualités. Elles ont été l'objet de mes méditations assidues dans un jour de maux et

d'eunuis , et m'ont paru merveilleuses : je veux vous eu féliciter. Je vous le dis sincèrement et dans le style populaire qui sied si bien à la franchise : Monseigneur, vous <}tcs bien heureux de m'avoir !

Je fais mon devoir à merveille, et je sais vous en amuser ; je me joue avec votre hermine, j'égaie votre royauté.

Vous avez subjugué tout le monde autour de vous, excepté moi. Toutes les opinions se taisent devant la vôtre, excepté la mienne.

Je vous dis tout ce que je pense , et je pense avec vous ce que je veux.

Sans moi , vous n'auriez pas dans votre empire un sujet qui osât toujours vous dire la vérité pure. Sans moi, il n'y aurait pas dans votre cour un homme libre, ou qui du moins, vu l'intimité et la familiarité invétérées, pût, comme moi , sans offenser les bienséances , le paraître hautement et publiquement.

Sans moi , vous ne connaîtriez pas , hors de votre famille , les délices de la contradiction ; sar? moi , rien ne rappellerait jamais à votre souvenir l'ancienne et douce égalité.

Et remarquez ceci , Monseigneur : celui qui sait rire avec vous de ses occupations et des vôtres est un homme grave et môme austère ; celui qui se joue avec vos dignités est l'homme (jui attache le plus d importance à votre rang, à vos fonctions, et qui les respecte le plus dans son esinit et dans son cœur; enfin l'homme qui vous contredit le plus souvent est celui qui a pour vous, en secret, le faible le plus décidé ; l'homme qui vous est le moins asservi, est aussi celui qui vous est le plus dévoué.

Vous n'avez jamais obtenu et vous n'obtiendrez jamais de moi tous les jours une aveugle approbation ; mais vous

avez toujours exercé et vous exercerez toujours sur moi , tous les jours et à tous les moments , en dépit de vous et de moi-même, un ascendant plus glorieux.

Il y a trente ans et plusieurs mois que je vous aime : ce n'est là qu'une bagatelle; il y a trente ans et plusieurs mois que pour le talent dans tous ses détails , pour les grands traits de conduite et de caractère , j'ai pour vous, sans interruption, un sentiment bien supérieur a l'amitié ; un sentiment plus rare et plus élevé ; un sentiment que peu d'âmes peuvent inspirer et peu d'âmes garder ; un sentiment dont peu d'hommes sont dignes et peu de grands hommes même capables ; enfin un sentiment unique, celui d'une invariable et, pour tout dire franchement, d'une incurable admiration.

C'est sur quoi , Monseigneur, j'ai voulu vous faire aujourd'hui mon très-sincère compliment. Agréez-le, je vous prie, avec votre équité accoutumée.

Je suis très-profondément, comme l'autre jour, Monseigneur, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur, Joubert.

P. S. Agréez aussi, comme l'autre jour, la petite note ci-jointe, et pardonnez-moi les ratures, ce difforme tourment des yeux. On m'a interrompu 'plus d'une fois; je suis presse par l'heure, et je me hâte, je galoppe, je m'embourbe. Je pars demain.

Villeneuve-sur- Yonne , 10 décembre 1800.

A M. Clausel de Coussergues , à Pa7'is.

Je suis désolé que le grand -maître soit toujours au corps législatif, et que vous ne soyez pas au conseil. Vous

manquerez ainsi l'un el l'autre, du moins pendant quelque temps, aux besoins de l'Université.

Il lui faut des hommes comme vous, des hommes graves et lettrés, et, ainsi que je le dis souvent, des moralistes passionnés , qui soient de chauds amis de l'ordre , de chauds ennemis du désordre , dans les écoles et dans le monde, dans les lettres et dans les mœurs. Je vous attendrai toujours impatiemment à la place où je vous désire, el où vous n'êtes pas encore.

J'ai reçu vos lettres et j'ai fait, en son temps, tout ce qu'elles me recommandaient. Je n'ai manqué à rien qu'à vous répondre; mais vous m'en aviez dispensé. Cette indulgence même excite mes remords , et c'est pour apaiser le ver rongeur, qu'avant de vous voir, je veux vous demander pardon. Pardonnez - moi donc, aimez -nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde , le doux et ardent Clausel , dont je suis persuadé que les avis vaudront toujours mieux que les lois.

Nous espérions partir lundi. Mais d'horribles douleurs de dents n'ont pas permis encore à ma femme de s'occuper de ses paquets, et un rhume qui m'a saisi et que je voudrais digérer, me tient cloué depuis trois jours au coin du feu. C'est là qu'on place le bonheur, et cependant je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis, et surtout les deux chats de la Vallée au Loup, dont nous n'avons point de nouvelles, ([uoique nous leur ayons écrit.

Il me tarde aussi de voir mes collègues et d'applaudir à leurs travaux. Quant à mon poste, j'y suis toujours, el j'y suis ici plus qu'ailleurs.

Portez-vous bien et venez nous voir i^ou^clll, (jiiand nous aurons réchaulïé noire lover Adieu, adieu

* Â M. de Chênedollé, à Vire.

Vendredi , G avril 1810.

Si vous voulez être inspecteur de rÂcadémie de Caen, vous n'avez qu'aie dire. On enverra ailleurs celui qui occupe celte place pour vous la donner. C'est un projet où le grand-maître est entré avec plaisir.

Vous savez ce que je vous ai dit des fonctions que vous auriez à remplir. Elles sont morales, civiles, politiques, religieuses, sublimes , mais ennuyeuses par les détails. J'avais mieux aimé pour vous, c'est-à-dire pour vos goûts, l'uniformité continue et l'immobilité des fonctions du professorat. Si, après vous être bien conseillé, vous aimez mieux les autres, acceptez-les.

Je vous préviens qu'il y a deux moyens infaillibles de s'y plaire : le premier est de les remplir parfaitement; car on parvient toujours à faire volontiers ce qu'on fait l)ien? le second est de vous dire que « tout ce qui devient « devoir doit devenir cher. » C'est une de mes anciennes maximes, et vous ne sauriez croire quelle facilité étonnante on trouve dans les travaux pour lesquels on se sentait d'abord le plus de répugnance, quand on s'est bien inculqué dans l'esprit et dans le cœur une pareille pensée; il n'en est point (mon expérience vous en assure ) de plus importante pour le bonbeur.

Il y aussi une manière d'envisager les devoirs dont il s'agit, qui leur ôte tout leur ennui et qui les rend même agréables et beaux aux imaginations intelligentes ; c'est de ne considérer dans les écoliers que déjeunes âmes, et dans les maîtres que des pasteurs d'enfants à qui on in-

(lique les eaux pures, les herbes salutaires el les poisons. On devient alors un inspecteur virgilien qui peut dire :

Non insueta graves teiitabiint pabula fœtas, Non mala vicini pccoris contagia Isedent.

11 faut savoir aussi qu'en dépit du siècle, il n'y a rien de si docile et de si aisé à ramener au bien et aux anciens pâturages que ces troupeaux et ces bergers. De la fermeté , du bon sens, de la vigilance, mêlés d'aménité et de sourires, font ileurir, partout où l'on passe, les semences des bonnes mœurs, de la piété, de la politesse et du bon goût. Tout cela est encourageant, et en voilà peut-être plus qu'il n'en faut pour décider un honnête homme, un philosophe et un poëte.

Il me reste à vous dire que ces chaires académiques dont je vous ai vanté de mon mieux les avantages el les agréments ont en ce moment un inconvénient assez grave. C'est de n'être pas établies et de faire peur aux finances. Il y a longtemps que je les juge inutiles à ceux qui ne les ont pas, et cela ne touchait personne ; mais on s'est enfin aperçu qu'elles étaient très-coùteuscs et presque ruineuses dans leur ensemble, et tout le monde en a été ému. On les mettra en exercice très-certainement pa?' obstination scientifique el pour soutenir un premier avis et le litléral du décret; mais on hésite, on tâtonne et on attend.

Voilà, mon très-cher, où nous en sommes et où vous en êtes. Consultez-vous donc; mais consultez yo^rc esprit et vos forces, et pour employer une rime qui vient fort ii l)ropos, défiez-vous un peu de certaines trompeuses iimorccs.

S il vous était impossible de vaincre de certains dégoûts cl de certains mépris «(ue j'ai vus ([uehpiefois en nous.

refusez en homme de bien ; sinon , acceptez franchement et de bonne grâce. Aimez tout ceci, attachez-vous à cette affaire et à nous tous, et nous vous verrons un des nôtres. Ce litre et cette place sont situés sur la route ordinaire du conseil où je m'ennuie, mais où vous vous amuserez assez et où je vous verrais avec un extrêmeplaisir. Vous n'avez besoin pour y arriver avec un peu de temps que de le désirer et de le vouloir sincèrement, constamment et du fond du cœur. Portez -vous bien , et répondez-moi vite , mais cependant après y avoir bien pensé. Bonjour.

Paris, 22 avril 1810.

A M. Maillet-Lacoste , à Brest.

Tu mérites , dit-il, d'être pasteur de gens :

Laisse là tes moutons , viens gouverner les hommes.

Cela veut dire , Monsieur, que j'aimerais mieux vous voir à l'École normale que dans l'école de M. Laurent, et vous savoir occupé à former des maîtres qu'à former des écoliers. Voyez donc si deux mille cinq cents francs de traitement, la table commune, un logement, un loisir et des occupations qui seraient également propres k favoriser vos études et à exercer vos talents, sont ce que vous aimeriez le mieux au monde. Vous n'auriez, avec tous ces avantages , que le titre modeste de répétiteur ; mais les répétiteurs de l'École normale sont , dans l'opinion de M. le grand-maître et de son conseil, des professeurs du premier rang.

J'ai distribué vos largesses, et j'ai rappelé à M. de Fontanes vos titres , son ancienne bonne volonté et ses promesses. Il m'a renvoyé à M. Gueroult, que j'ai vu, qui

avait d'autres desseins peut-être , mais qui est disposé h vous agréer. C'est donc h vous à vous décider. Sondezvous bien; consultez-vous longtemps, et prenez une résolution irrévocable. Ne dites cependant au public rien de décisif, avant d'avoir reçu votre nomination, dont je m'occuperai dès que j'aurai reçu moi-même votre réponse. La philosophie athénienne disait que « sur la terre « tout est dans un état perpétuel d'écoulement et de chance gcment. » Or, l'Université naissante est une des choses humaines. Je souhaite , Monsieur , que vous soyez employé à établir ses fondements, et à lui imprimer cette stabilité qui natt des bous commencements. C'est vous dire assez quelle opinion jai de votre àmcet de votre esprit. Vous aimez certainement plus une louange qu'un bon office; mais, dans cette occasion , c'est vous louer éminemment que de vous servir. Du reste, j'ai reçu et j'ai lu vos opuscules avec un grand plaisir. J'aime cette dialectique pénétrante et ornée comme un thyrse couvert de pampres. Vos erreurs mêmes et vos illusions ont une candeur qui me charme, et ne blesse jamais la raison. Vous êtes né pour la sagesse, avec une tête brûlante ; enfin, comme je le disais, cet été , à M. Rendu, il y a en vous assez de feu pour en donnera ceux qui en manquent, et un feu assez hicn réglé pour consumer l'excès de ceux qui en auraient trop. Venez donc instruire et former ceux qui sont destinés à former les générations futures. Tout ce que vous avez dit de la dignité du professorat, ne convient qu'à celui qui vous est oITert, et dont je vous crois aussi digne ([uc je le crois digne de vous.

J'ai distribué vos exemplaires, comme je viens de vous le dire; mais ne comptez que sur mon suffrage, sur celui de M. le grand-mailro, et sur celui de M. de Mliar Tout le

reste ne lit que ce qu'il l'ait, ou que ce qui est faitpour ses vues. Il n'y a presque plus, en France et surtout à Paris, d'amateurs desintéressés. N'attendez donc désormais ce que vous appelez votre gloire, que de vos devoirs bien remplis, et de la voix de vos collègues. J'espère que vous trouverez ici du discernement et de la justice.

Cette école dont on parle tant, qui est presque entièrement formée, mais qui n'existe pas encore, parce qu'elle ne sait où prendre pied , peut cependant s'établir d'un moment a l'autre, et si vous voulez en être, il faudrait vous tenir prêt à partir. Écrivez-moi ; songez à vous ; déterminez votre avenir, et, si vous m'en croyez, songez encore plus à votre vie et à vos études qu'à vos ouvrages. Ce sera le moyen de n'en faire que d'excellents. Je voudrais , Monsieur, contribuer au bonheur de votre vie et à tous les succès que vous pouvez attendre de votre esprit. Comptez, je vous prie, sur la solidité de mes sentiments.

P. S. Je veux ajouter que, malgré mes froideurs pour la politico-logie, et pour tout ce qui en rappelle le temps, j'ai mis vos opuscules dans ma bibliothèque : honneur insigne, mais qui n'est honneur qu'à mes yeux.

Villeuve-sur- Yonne , 11 octobre 1811.

A M. de Fonlanes , à Paris.

Vous avez donc nommé Guidi le jeune inspecteur provisoire pour un an? J'en suis charmé. Il pourra vivre, et je vous décerne bien volontiers cette couronne que les soldats romains présentaient à leurs généraux, et dont les plus illustres étaient si fiers, lorsqu'ils pouvaient l'obtenir, ob cives scrvatos. Mais quel génie aveugle gâte vos

bonnes intentions, et mêle toujours parmi nous quelque mal au bien le plus pur ? Pourquoi nommer Guidi à Caen?

Il serait possible , à la rigueur, que l'air épais de la Normandie fût bon à un Napolitain , dont la poitrine est délicate; mais il sera mortel aux finances de celui-ci. Sa bourse est plus malade que ses poumons, et voilà un longvoyage , un déménagement , des meubles à revendre et des meubles à acheter , qui l'achèveront. Il serait bien plus simple et plus aisé de le laisser à Aix, et cela serait plus sage. M. Guidi ira peut-être avec plus de plaisir à Caen ; il serait mieux placé dans le midi.

Vous savez ma maxime « qu'il faut confier l'éducation « à des Français en France, et à des Italiens en Italie. » Or la Provence est une seconde Italie, et la Neuslrie une espèce de Danemark. De plus, M. Guidi connaît très-bien le lycée de Marseille, et, entre les mains de M. d'Eymar, il aurait pu faire de grands biens dans cette maison. Rcvircz les parties et nommez-le à Aix, en laissant AI. Félix à Avignon.

Quant à l'inspectorat de Caen, souvenez-vous d'un malheureux bien oublié, et qui n'est pas en tout digne de l'être; je parle de Chônedollé.

Il avait autrefois sollicité cette inspection de Caen ; on la lui avait même proposée. Il s'ennuie à mourir à Rouen, où il fait très-bien son devoir, mais oti il occupe une chaire trop inutile. Il aurait mérité la place dEsménard ; nul autre même ne la mérite comme lui. Mais, ({uoique un tel emploi soit l'objet de son ambition, il épouvante sa prudence. Il est trop pauvre pour vivreavec 2,000 francs.

Izarn est votre inspecteur général , et Chênedollé est relégué dans une ville de commerce ! 0 fortune ! ù destin! i)cul-êlrc aussi, <5 Providence! Mais nous qui ne

connaissons pas les décrets du ciel , et à qui le ciel à donne d'autres lumières pour juger cl pour nous conduire, n'avons-nous pas là de quoi nous étonner? Songez que ce pauvre garçon a été votre confident , le confident de votre muse ; qu'il a été votre disciple , disciple de vos conseils, disciple de votre exemple. Il a voulu vous imiter : est-ce doue là ce qui vous a fâché? Il vous a imité mieux que tout autre : cela devait vous apaiser. Après vous et l'abbé Delille, et en comptant les morts et les vivants, c'est l'homme de son âge et d'un âge inférieur au sien, qui écrit le mieux en vers , et qui a la plus savante et la plus saine littérature. Voilà entre vous un lien de plus. Un mot peu réfléchi et peu convenable peut-être , mais certainement innocent et qu'il a cru honorable, est sorti de sa bouche, un certain soir. 0 poëte, avez-vous pu vous en souvenir si longtemps, et deviez-vous vous en offenser? Tantœ ne animis cœleslibus irœ!

Enfin Chcncdollé est, par nature, votre admirateur; il le sera toujours , et malgré vous et malgré lui , jusqu'au fond de ses moelles et de ses veines. C'est donc un client que Dieu et la nature vous ont donné , et vous devez être son patron. Âh! monsieur le grand-maître, retenez bien deux vérités : la première , et je vous l'ai dite souvent , c'est qu'avec une certaine mesure d'esprit et de talent , on n'a pour véritables amis que ses admirateurs , parce que la moitié de nous -même est restée étrangère ou inconnue aux autres hommes ; la seconde, c'est qu'on n'est parfaitement goûté et apprécié que par les hommes de son âge et les hommes de son métier.

Adieu, je vais me baigner quoique enrhumé. Je n'irai point au conseil.

LXYIl

Villeneuve-sur-Yonne , 28 octoliro 1811.

A M. de Fontancs , à Paris.

Ah! monsieur te grand-maître, au nom du ciel et de vous-même , gouvernez paternellement , noblement et loyalement , justement et royalement , et , pour tout dire en un mot qui ne peut être dit qu'à vous, gouvernez poétiquement.

On vous fait commettre tous les jours, dans vos opérations officielles, des actes de lésine qu'on ne passerait pas à un auteur de charades. J'ai vu des prosateurs s'en indigner. Oui, j'ai vu se lever des épaules.... et quelles épaules, encore! celles de l'abbé Desrenaudes. J'ai vu une tète se secouer.. .. et quelle tète ! la plus longue du conseil et de l'Institut, la tète de M. Cuvier. Sa bouche même articulait en grommelant le mot effrayant d'avarice. A propos d'avarice, les vices nous poursuivent jusqu'à notre dernier moment. Il serait bien singulier et bien déplorable qu'ayant si bravement échappé, pour votre propre compte , au plus triste et au plus hideux de tous, il se fût emparé de vous au nom de l'Université. J'ai peur qu'il n'en soit quelque chose; d'autant plus qu'on vous voit obsédé , tous les matins , par une espèce de cauchemar, dont le poids ci les inspirations assoupissent tout ce ({ue vous avez en vous de libéral et de bénin. Je veux le faire peindre en diable , ou , pour mieux dire , eu diabloteau, marchant un peu écarquillé , tenant une bourse à la main, rubicond comme un diable plein, et riant d'un rire nigaud. Il ressemblera, trait \)Ouy trait, à Mammoun, quand il était jeune.

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