‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 21 sur 53 · VIII · texte numérisé non relu

VIII

L'oisif studieux sait qu'il vieillit , mais 1<* sent peu; il est toujouis ('^alenieiil jiicnn'e à ses études.

La lenteur de l'âge rend facile la patience dans le travail.

Avec l'âge, il se fait comme une exfoliation dans la partie morale et intellectuelle du cerveau; l'esprit se décrépit; les notions et les opinions se détachent, comme par couches , de la substance médullaire ; et les premières impressions, qui y sont plus intimement unies, revivent et reparaissent, à mesure que les autres s'en séparent et les y laissent à découvert.

On peut avancer longtemps dans la vie sans y vieillir. Le progrès , dans l'âge mûr, consiste à revenir sur ses pas , et à voir où l'on fut trompé. Le désabusement , dans la vieillesse , est une grande découverte.

Ce surcroît de vie que nous appelons la vieillesse , aurait toujours beaucoup de prix y quand même il ne nous serait donné que pour nous repentir et devenir meilleurs , sinon plus habiles.

La vieillesse est le temps où la chrysalide entre dans l'assoupissement.

L'âge a ses glaçons ; ils se sentent sur les genoux, sur les coudes, sur tous nos nœuds; ils vont au cœur, mais ils n'y arrivent qu'à la fin.

La vieillesse n'ôte à l'homme d'esprit que des qualités inutiles à la sagesse.

* Il semble que , pour certaines productions de l'esprit, l'hiver du corps soit l'automne de l'àme.

Tant qu'il conserve sa raison, il reste à

riiomnie assez de feu , d'espril el <le mémoire [►OUI- converser avee le ciel et avec les âmes simples et bonnes : cela suffit -, tout le reste est un superflu qui ne sert que pour les affaires, [)()ni' les plaisirs et poui- les honneurs. Or, quelles affaires a-t-on, d<; quels honneurs, de quels plaisirs a-t-on besoin, quand on n'a rien de nécessaire à demander à la fortune , quand on est sage et qu'on est vieux?

La vieillesse , voisine de l'éternité , est une espèce de sacerdoce, et, quand elle est sans passions, elle nous consacre. Elle semble donc autorisée à opiner sur la religion, mais avec défiance , avec crainte. Si l'on n'a plus alors de passions , on en a eu , et l'on en conserve les habitudes ; si l'on est voisin de Dieu, on a gardé les impressions de la terre; enfin, on s'est longtemps trompé, et il faut craindre de se tromper encore , et suitout de tromper les autres.

Le résidu de la sagesse humaine, épuré par la vieillesse , est peut-être ce que nous avons de meilleur.

Une belle vieillesse est , pour tous les hommes qui la voient, une belle promesse, car chacun peut en concevoir l'espérance pour soi ou pour les siens. C'est la perspective d'un âge oii l'on se flatte d'arriver ; on aime à voir que cet âge a de la beauté.

Les vieillards sont la majesté du peuple.

Les vieillards robustes ont seuls la dignité de la vieillesse , et il ne sied qu'à eux de parler de leur âge. La vieillesse est en eux dans sa beauté; on l'y aime. Les délicats doivent faire oublier la leur, et l'oublier eux-mêmes ; il ne leur est permis de parler que de leur débilité.

Ceux qui ont une longue vieillesse sont comme purifiés du corps.

* 11 est un hge où l'on ne voit dans le visage

qiit' la plnsiuiunnic, dans la Ntalmr «jin^ \o sii])port do la \i'U\ dans lo (<u|»s enfin i\\u' \c, domicile de l'ànie.

ïl n'y a de belle vieillesse que celle qui esf patriarcale ou sacerdotale , et de vieillesse aimable , que celle du lévite ou du courtisan.

La politesse aplanit les rides.

Il ne convient au vieillard de parler longtemps que devant un petit nombre, à savoir, devant ceux qui doivent parler devant les autres.

Craignons une vieillesse sourcilleuse.

xux.

* 11 n'est pas viai que la vieillesse soit nécessairement dépourvue de grâce. Elle peut en avoir dans les regards, dans le langage, <lans le souriie. l/haimonie d'action et l'espèce de Iranclnse tempt'rée ipii produisent la grâce

peuvent se leiîcoiUrer à tout âge entre notre esprit et nos paroles , entre notre ame et nos manières.

Il va, dans les vêtements propres et frais , une sorte de jeunesse dont la vieillesse doit s'entourer.

La vieillesse est amie de l'ordre, par cela même qu'elle est amie du repos. Elle aime l'arrangement autour d'elle, comme un moyen de commodité, comme épargnant la peine, et facilitant les souvenirs.

LU

La vieillesse devait être plus honorée dans des temps où chacun ne pouvait guère savoir que ce qu'il avait vu.

Il faut réjouir les vieillards.

* Vous avez peut-être raison de penser ainsi, mais vous n'avez pas raison de soutenir votre opinion contre un vieillard.

l/amilié qu'on a pour un vifillaid a un caractère particulier : on Taimo ( omme une chose passagère ; c'est un finit mûr qu'on s'attend à voir tonil>er. Il en est à peu près de même du valétudinaire ; on lui appliquerait volontiers \o mot d'Kpictète : « J'ai vu casser ce qui était fragile. »

Chose effrayante , et qui peut être vraie : les vieillards aiment à survivre.

i.VIl.

Avec des sens qui sont éteints , et des forces ([ui diminuent, on lient plus à la vie à venir qu'à la vie présente, et l'on est malheureux si, ne pouvant plus vivre de celle-ci , on ne veut pas non plus vivre de l'autre. En cherchant à retenir des biens qui fuient, avec des mains impuissantes aies saisir, on s'éloigne, on se détourne des biens qui viennent et semblent d'eux-mêmes se donner à nous , tant ils conviennent à nos faiblesses et s'assortissent avec elles, parle peu de force et de vie qu'il faut pour les goûter. A cette «'poque , la mémoire

n'a plus aucun lessorl, et, par un bienfait signalé , la crédulité est extrême. Au lieu dune de chercher à ranimer ses souvenirs, il ne faudrait songer qu'à fortifier ses espérances, à les nourrir, à s'y plonger; car c'est à cela seulement que nous sommes demeurés propres.

Or, les espérances , à cet âge, ne peuvent plus avoir pour objet que les choses d'une antre vie.

LYIIl.

Il n'y a d'heureux par la vieillesse que le vieux prêtre et ceux qui lui ressemblent.

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