PENSEES
KSSAIS KT MAXIMKS
TITRK PRKIJMIXMRE
i/aITEIK peint PAU II l-Mf.MK.
J'ai (loiiné mes tleuis v[ mon Iriiil : je ne suis plus qu'un tronc retentissant ; mais (|uilonque s'assied à mon ombre rt m'entend , devient plus sage.
Je ressemble en beaucoup de choses au papillon : comme lui j'aime la lumière ; comme
(1) La plupart (les Pensées avaient éltS pour une nouvelle édition, disposées dans un meilleui' ordre et sous un nombre de litres m<ijns eonsidéraitle par It's soins du premier éditeur. Nous suivons religieusement son travail. Les Pensées inédites sont indi(|uées par un astérisque.
Si
lui j'y brûle ma vie ; comme lui j'ai besoin , pour déployer mes ailes , que dans la société il fasse beau autour de moi , et que mon esprit s'y sente environné et comme pénétré d'une douce température , celle de l'indulgence; j'ai l'esprit et le caractère frileux.
J'ai besoin que les regards de la faveur luisent sur moi. C'est de moi qu'il est vrai de dire : « Qui plaît est roi, qui ne plaît plus n'est « rien. » Je vais où l'on me désire pour le moins aussi volontiers qu'où je me plais.
J'ai de la peine à quitter Paris , parce qu'il faut me séparer de mes amis, et de la peine à quitter la campagne , parce qu'il faut me séparer de moi.
J'ai la tête fort aimante et le cœur têtu. Tout ce que j'admire m'est cher, et tout ce qui m'est cher ne peut me devenir indifférent.
Philanthropie et repentir est ma devise.
J'aime peu la prudence si elle n'est morale. J'ai mauvaise opinion du lion depuis que je .sais que son pas est oblique.
Si) Quand mes amis sont borgnes , je les regaide de profil.
Je neveux ni d'mi esprit sans lumière, ni d'un esprit sans bandeau. Il faut savoir bravement s'aveugler pour le bonheur de la vie.
Au lieu de me plaindre de ce que la rose a des épines , je me félicite de ce que l'épine est surmontée de roses et de ce que le buisson porte des fleurs.
Il n'y a point de bon ton sans un peu de mépris des autres. Or, il m'est impossible de mé' priser un inconnu.
Les tournures propres à la confidence me sont familières , mais non pas celles qui sont propres à la familiarité.
Je n'ai jamais appris à parler mal, à injurier et à maudire.
J'imite la colombe : souvent je jette un brin d'herbe à la fourmi qui se noie.
Quand je ramasse des coquillages et que j'y
se.
trouve des perles, j'exliais les |»eiles el je ji'lle les coquillages.
S'il fallait choisir, j'aimerais mieux la mollesse qui laisse aux hommes le temps de devenir meilleurs, quelas(''vé]'ité([ui les rend pires, et la précipitation qui n'attend pas le repentir.
J'aime encore mieux ceux qui rendent le vice aimable que ceux qui dégradent la veilu.
Quand je casse les vitres , je veux qu'on soit tenté de me les payer.
La peine de la dispute en excède de bien loin l'utilité. Toute contestation rend l'esprit soiu'd , et quand on est sourd , je suis muet.
Je n'appelle pas raison cette raison brutale qui écrase de son poids ce qui est saint et ce qui est sacré; cette raison maligne qui se réjouit des erreurs quand elle peut les découvrir ; cette raison insensible et dédaigneuse qui insulte à la crédulité.
La bonté d'aulrui me fait autant de plaisir que la mienne.
Mes découvertes , et chacun a les siennes , m'ont ramené aux préjugés.
Mon âme habite un lieu par où les passions ont passé : je les ai toutes connues.
J'ai passé le fleuve d'oubli.
Le chemin de la vérité ! j'y ai fait un long détour ; aussi le pays où vous vous égarez m'est bien connu.
La révolution a chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.
Mais, en effet, quel est mon art? quel est le nom qui le distingue des autres ? quelle fui se propose-t-il ? que fait-il naître et exister? que prétends-je et que veux-je en l'exerçant? Estce d'écrire en général et de m'assurer d'être ^ lu , seule ambition de tant de gens ? est-ce là tout ce que je veux? ne suis-je qu'un polijmathiste, ou ai-je une classe d'idées qui soit facile à assigner et dont on puisse déterminer la nature et le caractère, le mérite et l'utilité? C'est ce qu'il faut examiner attenti vemenf , longuement et jusqu'à ce que je le sache.
J'aurai rêvé le beau, comme ils disent qu'ils lèvent le bonheur. Mais le mien est un rêve meilleur, car la mort même et son aspect , loin d'en troubler la continuité, lui donnent plus d'étendue. Ce songe, qui se mêle à toutes les veilles , à tous les sang-froids , et qui se fortifie de toutes les réflexions , aucune absence , aucune perte ne peuvent en causer l'interruption d'une manière irréparable.
Je suis propre à semer, mais non pas à bâtir et à fonder.
Le ciel n'a mis dans mon intelligence que des rayons , et ne m'a donné pour éloquence que de beaux mots. Je n'ai de force que pour m'élever, et pom* vertu qu'une certaine incorruptibilité.
Je suis, comme Montaigne, impropre au discours continu.
J'ai souvent touché du bout des lèvres la coupe où était l'abondance ; mais c'est une eau qui m'a toujours fui.
Je suis comme une harpe éolienne, qui rend
(juelques beaux sons , mais qui n'exécute aucun air. Aucun vent constant n'a soufflé sur moi.
Je passe ma vie à chasser aux papiHons, tenant pour bonnes les idées qui se trouvent conformes aux communes , et les autres seulement pour miennes.
Comme Dédale , je me forge des ailes ; je les compose peu à peu , en y attachant une plume chaque jour.
Mon esprit aime à voyager dans des espaces ouverts, et à se jouer dans des flots de lumière, où il n'aperçoit rien , mais où il est pénétré de joie et de clarté. Et que suis-je..., qu'un atome dans un rayon ?
Mes effluvions sont les rêves d'une ombre.
Je ressemble au peuplier, cet arbre qui a toujours l'air jeune, même quand il est vieux.
Je rends grâce au ciel de ce qu'il a fait de mon esprit une chose légère , et qui est propre à s'élever en haut.
Madame Vicloiiiie de Chàtenay disait de moi que j'avais l'air d'une àme qui a renconlré pai* hasard un corps , et qui s'en tire comme elle peut. Je ne puis disconvenir que ce mot ne soit juste.
J'aime, comme l'alouette, à me promener loin et au-dessus de mon nid.
Dans mes habitations, je veux qu'il se mêle toujours beaucoup de ciel et peu de terre. Mon nid sera d'oiseau, car mes pensées et mes paroles ont des ailes.
Oh ! qu'il est difficile d'être à la fois ingénieux et sensé ! J'ai été privé longtemps des idées qui convenaient à mon esprit, ou du langage qui convenait à ces idées. Longtemps j'ai supporté les tourments d'une fécondité qui ne peut pas se faire jour.
' 11 faut à mon esprit des entraves , comme aux pieds de ce Léger du conte des Fées, «|uand il voulait atteindre.
Je n'aime la philosophie, et surtout la uK'ta-
j)hysique , ni quadrupède ni bipède ; je la veux ailée et chanlanle.
Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité.
On peut avoir du tact de bonne heure et du goût fort tard ; c'est ce qui m'est ai-rivé.
J'aime peu de tableaux , peu d'opéras , peu de statues, peu de poèmes, et cependant j'aime beaucoup les arts.
Ah ! si je pouvais m'exprimer par la musique, par la danse , par la peinture, comme je m'exprime par la parole, combien j'aurais d'idées que je n'ai pas , et combien de sentiments qui me seront toujours inconnus !
Tout ce qui me paraît faux n'existe pas pour moi. C'est pour mon esprit du néant qui ne lui offre aucune prise. Aussi ne saurais-je le combattre ni le réfuter , si ce n'est en l'assimilant à quelque chose d'existant, et en raisonnant par quelque voie de comparaison.
Les clartés ordinaires ne me suffisent plus
\f2 (]iiaiul le sens des mots n'csl pas aussi clair (jue leur son , c'est-à-dire quand ils n'olïrent pas à ma pensée des objets aussi transparents par eux-mêmes que les termes cpii les dénomment.
J'ai fort étroite celle partie de la tète destinée à recevoir les choses qui ne sont [)as claires.
Pourquoi me fatigué-je tant à parler? C'est que, lorsque je parle , une partie de mes fibres se met en exercice, tandis que l'autre demeure dans l'afraissement ; celle qui agit supporte seule le poids de l'action, dont elle est bientôt accablée ; il y a en même temps distribution inégale de forces et inégale distribution d'activité. De là, fatigue totale, lorsque ce qui étiiit fort est fatigué ; cai- alors la faiblesse est partout.
Quand je luis... je me consume.
Je ne puis faire bien qu'avec lenteur et avec une extrême fatigue. Derrière ma faiblesse il y a de la force ; la faiblesse est dans l'instrumenl. Derrière la force de beaucoup de gens, il y a delà faiblesse. Elle est dans le cœur, dans la