VI
Sa vertu propie et le bonheur d'auliui , voilà la double fin de l'iionime sur la terre. Son bonheur, en ellet, est sa destination suprême ; mais ce n'est pas ce (ju'il doit cheicher; c'est seulement ce qu'il peut attendre et obtenir, s'il en est digne.
Il n'y a de grave, dans la vie civile, que le bien et le mal, le vice et la vertu. Tout le reste y doit être un jeu.
XMII.
On doit refuser la science à ceux qui n'ont pas de vertu.
Il n'est pas inutile , pour être vertueux , de rendre aussi satisfaisant qu'on le peut le témoignage de soi-même.
La nécessité peut rendre innocente une action douteuse; mais elle ne saurait la rendre louable.
La parfaite innocence, c'est ia parfaite ignorance. Elle n'est ni prudente , ni méfiante , et l'on ne peut faire aucun fonds sur elle ; mais c'est une aimable qualité , qu'on révère presque autant et qu'on aime plus que la vertu.
On n'est point innocent, quand on nuit à soi-même.
XXiU.
Les femmes croient innocent tout ce qu'elles osent.
Il n'est point de vertu qui paraisse petite, quand elle se montre sur un grand théâtre.
On aime plus les qualités ; on estime davantage les vertus.
Peut-être, pour les succès du monde, fautil des vei'tus qui Hissent aimei', et des défauts (jui fassent craindre.
WVII.
Les gens de bien de loule espèce sont faciles à tromper, [Kuce ({u'ainiant le bien passiunnénieiil, ils ( roienl iiu ih'nieiil tout ce cpii leur en donne l'espj'rance.
Il l'aut loiil laii'e an ^M'»' des }^'ens de bien.
Favores ampUandi , odia reslrimjenda : c'«*sl une de ces maximes dont la vérité est cnbiipie, on ([ui sont belles et vraies sous <piel<|ue face (pi'on les envisage. Je crois (pie la morale seule en M {\v telles.
La vertu sans récompense ne se plaint pas, ne s'indigne [)as, ne s'agite pas; rinjnsli(e ne produit en elle aucun ressentiment , mais seulement une douce mélancolie.
Tout s*a])pi'end , même la vertu.
Faites que ce (|ui est vice (liez les autres
soil chez vous une vertu. Que la colère vous rende modéré , l'avarice généreux , et la débauche tempérant.
La morale est la connaissance des règles auxquelles il nous importe de conformer nonseulement nos actions, mais encore nos affections. Celles-ci sont une portion si importante de* notre manière d'être, que je m'étonne qu'aucun philosophe ne les ait comprises encore dans la définition de l'objet essentiel de la morale. Nos affections , en effet , sont à nos actions ce que les idées sont aux mots. Le point essentiel , en moiale comme en logique , est que les premières soient bonnes.
Il faut du ciel à la morale, comme de l'air à un tableau.
J.-J. Rousseau, dans sa manière d'envisager la morale, aurait pu la définir : « L'art <( d'augmenter les passions avec utilité », et il y aurait eu là deux erreurs capitales : premièrement, quant à l'utilité; car il ne peut y en
.ivoir à aii^aiicnU'i- K\s passions, c'esl-à-iJirc à (loiiner aux lioniiin's plus de passions que la nature ne leur en a doinK', ou des passions [>lus î^Mandes (ju'eux ; seeunch'nicnt, (juaiil aux altiihutions; cai" il peut ètie utile de dresser les passions à conserver, dans leui's opéralions, leui's œuvres et leuis moindies mouvements, quel<ju<' droituie, (iuel({ue ordi'e, (jucl- (ju<' bienséanee, (jueUjuc Ix'aut»'; mais attribuer un pareil soin à la morale, c'est toill conlondre. La morale n'est faite cpie pour rcpriniei" et contenir; elle est règle, règle inunobilc et inunuable, et par cela même elle est barrière, elle est frein, et non aiguillon.
Nos baines et nos amours, nos colères et notre douceur, noli-e force et notie faiblesse, Uiilre paresse et notre activité, la morale a tout cela à diriger.
WXVII.
Il y a des gens qui n'ont i\i' la nioralr (|ir«'n pièce; c'est une étofl'e dont ils ne se lont jamais d'babit.
La morale est le pain des àmes; il faiU la
distribuer aux hommes tout apprêtée : la ciibler, la moudre , la cuire , et la leur couper par morceaux.
Saus modèle , et sans un modèle idéal , nul ne peut bien faire.
Une conscience à soi , une morale à soi , une religion à soi ! Ces choses , par leur nature, ne peuvent point être privées.
Chacun ne peut voir qu'à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir h la lumière d'autrui.
Il faut se pourvoir d'ancres et de lest, c'està-dire d'opinions fixes et constantes, garder son lest et rester sur ses ancres, sans dériver. Laissez d'ailleurs flotter les banderoles, et laissez les voiles s'enfler ; le mât seul doit demeurer inébranlable.
Une maxime est l'expression exacte et noble
2(iy d'iiiK' vcril»' im|MMlanl«^ «l iiK oiil» .sl.tldr. Les hoiiiK's iiiMxinios soul les ^^orinos de lout bien ; rorlemeiil imjuimi'es dans la nK'moire, elles nonirissent la volonlé.
Los maximes sont à rifitellip^enre ce (jue les lois sonl aux actions : elles n'éclairent pas , mais elles ^aiident, elles diiij^ent , elles sauvent aveniil«'inent. (Test le fil dans le lal)yl'inlhe, la boussole pendant la nuit.
C'est toujours par l'oubli ou l'inobservation
de quelque maxime tiiviale que toni p(''ri( lilc
ou p(''ri!.
' Il Ui' faut jamais oflrir à rallenli(>n et laiic entier dans la mémoiie des bonunes de mauvaises maximes bien exprimées.
XIAll.
Souvent on a le sentiment d'une vérité doni on n'a pas l'opinion , et alors il est possible qu'on dirige sa conduite d'après ce qu'on seul, et non d'après ce qu'on pense. Il est même de très-graves matières et des questions fort im-
poilanles où les idées décisives doivent venir des sentiments; si elles viennent d'ailleurs, tout se perdra.
XLYIII.
Les idées claires servent à parler ; mais c'est presque toujours par quelques idées confuses que nous agissons ; ce sont elles qui mènent la vie.
Il est un grand nombre de décisions où le jugement n'intervient pas. On décide sans évidence , de lassitude , avec précipitation , pour terminer un examen qui ennuie, ou pour faire cesser en soi une incertitude qui tourmente ; on décide enfin par volonté, et non par intelligence.
La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter ; le cœur seul dit ce qu'il faut faire. Dieu est dans notre conscience, mais non dans nos tâtonnements. Quand nous laisonnons, nous marchons seuls et sans lui.
La raison est dans Thomme le supplémenl univeî'sel de l'impuissance de la nature.
Peiisn- <e i\uo Ton no sonl pas, c'est meiitii* h soi-même. Tout ce (lu'on pense, il faut le [jonser avec son être tout entier, àme et corps.
un.
Faire les plus petites choses par les pins ççrands motifs, et voir dans les plus petits objets les plus grands rapports, voilà le grand moyen de perfectionner en soi l'homme sensible et l'homme intellectuel.
La règle doit être droite comme un fd, et non pas comme une barre de fer. Le cordeau indique la ligne, même lorsqu'il liée hit ; l'intlexion ne le fausse pas. Toute règle bien faite est souple et droite; les esprits durs la font de fer.
Toute règle a sa raison , qui en est l'esprit , et quand , en observant la règle , on doit s'écarter de sa raison , c'est à celle-ci qu'il faut se conformer. En toutes choses donc , suis la règle , ou mieux encore la raison de la règle , si tu la connais.
* opposer la nature à la loi , sa raison à l'usage et sa conscience h l'opinion , ce n'est qu'opposer l'incertain au certain, l'inconnu au connu, le singulier à l'universel.
LYII.
Le but n'est pas toujours placé pour être atteint, mais pour servir de point de mire. Tel le précepte de l'amour des ennemis.
On ne doit placer la règle suprême ni en soi ni autour de soi , mais au-dessus de soi.
Il faut, quand on agit, se conformer aux règles, et quand on juge, avoir égard aux exceptions.
Qui vit sans but et, comme on dit, à l'aventure, vit tristement. Dans la vie morale, pour avoir du plaisir, il faut se proposer un but et l'atteindre; or, tout ce qui est but est limite. Non-seulement il n'y a pas de vertu où il n'y
a pas de règle et de loi, mais il n'y a pas même de plaisir. Les jeux des enfants eux-mêmes ont des lois, et n'existeraient pas sans elles; res règles sont toujours gênantes, et repondant, plus on les observe strictement , plus on s'amuse.
11 y a , dans la règle , un repos qui attache , à toute autorité qui établit l'ordre, la reconnaissance de ceux qu'elle y soumet. L'homme aime naturellement son guide, celui qui l'instruit, lui commande et le dresse.
Gai'dons-nous bien de faire une proposition de ce qui est un précepte, une règle , un commandement.
Dans les temps où l'on n'a pas de règles, les gens de bien mêmes valent moins. La vie alors est un pont sans parapets , d'où les emportés se précipitent dans le vice, quand ils le veulent , et les gens ivres , sans le vouloir. On est, dans les bons temps, meilleur que soi-même, et pire dans les temps mauvais.
LXIY.
Il l'aut que chaque homme ail en soi une force qui fasse plier ses aclions, même les \plus secrètes, à la règle, et qu'il dirige sur Mui-méme sa pensée et son action, les regards de son intelligence et la main de sa volonté. Ofîacun doit être le magistrat , le roi , le juge de soi-même.
Notre goût juge de ce que nous aimons, et notre jugement décide de ce qui convient : voilà leui's fonctions respectives, et ils doivent s'y tenir. Il faut qu'il y ait entre eux la même différence qu'entre l'inclination et la raison.
Nos qualités ne sont qu'un ordre sans lumière, une régularité sans règle, une droiture sans cordeau, un équilibre sans aplomb , une harmonie dont rien ne nous bat la mesure, un instinct de ce qu'il faut être, et non pas de ce qu'il faut faire. Sans le devoir et son idée, point de solidité <]ans la vertu.
Si les sensations sont la ivgle des jugements, un coup (le vent, un luia^e, une vapeui" rhan^fent la règle.
LXVIM.
Notre nature se compose de sa faiblesse cl de ses forces , de son étendue et de ses limites. Il nous faut des doctrines < onvennMes à notre faiblesse , sinon nous ne pouvons les supportei", les retenir, les conserver; convenables à notre force, sinon nous ne pouvons les admettre ou nous en contenter.
Le devoir! à l'égard de nous-mêmes, c'est l'indépendance des sens, et, à l'égard d'autrui , c'est l'assiduité à l'aide, au support; aide au bien-être , au bien-faire , au bien-vouloir , au bien-souhaiter ; aide par le concours et la résistance, par le don et par le refus, par la rigueur et la condescendance, par la louange et par le l^àme , par le silence et les paroles , par la peine et par le plaisir. Habitants de la même terre , voyageurs du même moment et compagnons de la même route , nous devons
2>7G tous nous entr'aider, et, loisque nous arriverons aii gîte, il faudia d'abord rendre compte de ce que nous aurons fait les uns pour le bonheur des autres, pour le bonheur ou la vertu. Un souiis nous sera payé.
Nous avons beau faire , nous n'aurons jamais en propre que la pénétration dont le ciel nous a doués. Tout le reste n'est qu'une apparence trompeuse, un mensonge qui cache notre nullité. Mais par le cœur et par les actions, nous pouvons devenir tous les jours meilleurs.
Comme instruments, nous avons une destination ; comme créatures morales , nous avons une liberté. La vie et la mort, par lesquelles nous entrons dans le monde ou nous en sortons ; les richesses et la pauvreté , qui nous y assignent une place; la gloire et la honte, l'élévation ou l'abaissement, qui nous y font jouer un rôle, tiennent au train général des affaires humaines , et font partie de notre destinée. Dieu s'en est réservé la répartition ; il en distribue, à son gré, une mesure à cha-
que iiulividii. l.e bien et le mal, au contraire, sont dans nos mains, ou, comme dit rtcrilure, dans les mains de notre conseil, parce ({u'ils font nos mérites et nos démérites. De même donc que nous sommes assujettis à deux mouvements , celui de la terre et le nôtre, de même nous sommes dominés pai- deux volontés , la notre et celle de la Providence ; auteurs de la première , et instruments de celle-ci ; maîtres de nos œuvres , pour mériter la récompense assignée à la vertu , et machines pour tout le reste. Être meilleurs ou pires dépend de nous ; tout le reste dépend
de Dieu.
11 serait facile de prouver la liberté par le crime , qui est une résistance au penchant de notre nature vers le bien-faire , et par les actes de vertu, qui sont une déviation de notre penchant vers le bien-être.
11 faut que les hommes soient les esclaves (lu devoir, ou les esclaves de la force.
Quand une fois l'idée exacte du devoir est
ciUiée dans une tète étroite, elle n'eii i>eul
plus sortir.
Sans le devoir, la vie est molle et désossée; elle ne peut plus se tenir.
LXXYI.
11 ne faut pas regarder le devoir en face , mais l'écouter et lui obéir les yeux baissés. Jl y a de l'impudence à laisser sans voiles , à ses propres yeux, ce qui est sacré.
Toujours occupé des devoirs des autres, jamais des siens , hélas !
L'homme véritablement vertueux remplit ses devoirs dans leur ordre, et fait céder les petits aux grands.
Il faut sacrifier son himieur à son i-ôle , et ses vertus mêmes à son devoir.
Les devoirs ont une loi qui en règle Tac-
(i)ni|»lissriii«'iiL Aucim bon st'Mliiih'nl iir dnii excéder le reirle de son ordre propre. Poiiil d'empressement sans mesure; iK)int d'élan (jui soit trop subit; que la foiee ait de la souplesse ; que r«''^falité soit dominante ; (ju'on ait l'empire de soi-même, et «pie, par cet • nipii'e, on soit maîtic de ses veitus, en leur imposant l'à-pi-opos.
Heureux ceux ipii ont une lyie dans le <«eur, et dans l'esprit une musiipie qu'exécutent leuis a<tions ! Leur vie entière aura »''té une liaiinonie conforme aux nomes éteinels.