VIN
Tous sont nés pour observer le bon oïdie , et peu sont nés pour l'établii-.
La faiblesse cpii lamène à l'ordre vaut mieux que la force qui en éloigne.
11 n'y a rien qui dure toujours; mais ce qui dure le plus , c'est l'ordre, parce que c'est ce ([u'il y a de plus convenable et de mieux assoiti à la nature des choses,
Il est impossible de chanter et de danser juste sans plaisir, tant l'observation de toute mesure vraie est naturellement agréable. L'ordre moral est également mesure et harmonie ; il est impossible aussi de vivre bien , sans un secret et un très-grand plaisir.
Les esprits qui n'ont pu goiUer les charmes de l'ordre, ou que ce charme n'a pu fixer, sont de mauvais esprits.
Le plaisir qu'on éprouve à être juste contre soi-même vient d'mi retoui- à l'ordre par la vérité.
L'homme dans l'ordre, et en harmonie ave<
lui-même, épiouvc la juii' d le repos que ces choses-là donnent , et les voit sans les distinguer. Au sentiment de la clarté douce et diffuse, qui pénètre intimement toutes ses facultés, se joint celui d'une chaleur dont son âme est secrètement et paisiblement remuée.
Toute idée sage lient l'homme à sa place dans l'univers, la lui fait sentir et la lui fait aimer, comme un lieu natal , aisé, commode, accoutumé.
Exceller dans le rang où la Providence nous a fait naître et le garder, c'est là certes la meilleure des ambitions , et la seule conforme à l'ordre.
XYII
Les changements subits de fortune oui un grand inconvénient : les enrichis n'ont pas appris à ètie riches, et les j'uinés à ètre])auvres.
( hiand vous ôtez un homme médiocre d'une
conclilion modeste, vous en faites un insolenl, dans le sens étymologique du mot ; il ne pourra jamais s'assortir et se conformer à une position si différente h la fois de son naturel et de ses habitudes.
Heureux celui qui n'est propre qu'à une chose! En la faisant, il remplit sa destination.
Il faut aimer sa place, c'est-à-dire la bassesse ou la supériorité de son état. Si tu es roi, aime ton sceptre; si tu es valet, ta livrée.
La pauvreté est un des moyens dont la Providence se sert pour maintenir l'ordre du monde, en réprimant par ce frein quelques méchants, et en contenant leurs murmures par l'exemple de quelques bons qui souffrent comme eux.
0 exemples î o modèles ! . . . Voyez (^e pau-
M<' liuiniiu-' : (iiialrc* on t inq sensalioiis pai jour lui suHisonl pour se Irouver heureux el poui' béuir la Provideuce. De la paille pour s'y roudiei', du pain trois fois par jour et quelques prises de lahac eu font un roi.
Le hasard est une part que la Providence s'est réservée dans les affaires de ce monde, part sur laquelle elle n'a pas même voulu (jue les hommes pussent se croire aucune influence.
Le hasard est ordinairement heureux pour l'homme prudent.
La prudence et le succès, les semailles et la moisson, les vertus et le bonheur se suivent naturellement, mais non indissolublement.
L'essence des choses les unit, mais souvent le train du monde les sépare.
Le succès sert aux hommes de piédestal ; il les fait paraître plus grands, si la réflexion ne les mesuie.
Si la fortune veut rendre un homme estimable , elle lui donne des vertus ; si elle veut le rendre estimé, elle lui donne des succès.
Dans la gloire il y a toujours du bonheur.
Les maux viennent de la nécessité et de l'ordre, et les biens de la seule volonté de Dieu.
Pensez aux maux dont vous êtes exempt.
Ne vous exagérez pas les maux de la vie, et n'en méconnaissez pas les biens , si vous cherchez à vivre heureux.
XXXÏI.
11 est des maux qui sont la santé de Tâme , maux préférables à cette force du corps qui endurcit les organes, qui opprime Fàme et qui accable l'esprit.
Il n'y a [muii- l'ânK* «priin ni(>y«'ii d'édiapper aux inau\ de la vie, c'est d'échapper à ses plaisirs et de chercher les siens plus haut.
Il ne faut s'occuper des maux et des malheurs du monde (jue pour les soulager : se borner à les conteun)ler et à les déploier, c'est les aigrir en pui-e perle. Quiconque les couve des yeux en fait éclore des tempêtes.
Ni l'amour ni ramili('', ni le icspect ni l'aelmiralion, ni la recoimaissance ni le dévouement ne doivent nous ùtei- la conscience et le discernement du bien et du mal. C'est un bien qu'il nous est défendu de vendre, et que rien ne saurait payer.
En toutes choses, quiconque corrompt l'idée que les hommes doivent se faire de la perfection, coirompt le bien dans ses premières sources.
Le bien vaut mieux que le mieux. Tout ce <|ui est le meilleur ne dure guère.
* Tout est bien dans le bien : le présent, le passé et l'avenir. On en jouit par la perspective, la réalité et le souvenir, triple espèce de possession. La simple idée de quelque bien est un bien,
Il faut faire le bien par le bien , et le vouloir dans les moyens et dans la fin , dans les expédients et dans le but. Un bien qu'on a fait par le mal est un bien altéré, empoisonné , et qui produira le mal dont on a mis en lui le germe ; c'est une eau que les canaux ont corrompue.
Peut-être , par une juste disposition de la Providence, les forfaits multiplient les maux qu'ils veulent prévenir. Peut-être, si Caligula n'avait pas été tué, par un coup et une conspiration qui d'abord paraissent louables ,
Claude n'aurait pas régné, ni Néron, ni Domilien, ni Commode, ni Héliogabale. Caligula , après quelques crimes , aurait vécu son âge, serait mort dans son lit, et la succession des empereurs romains aurait pris un autre cours , et un cours plus heureux. Peutêtre ce qui est mal, ou entaché de mal, ne produit jamais que du mal. Dieu se réserve les malheurs pour les infliger à propos. Nous sommes chargés de bien faire , et de bien faire uni(juement; c'est là notre tâche.
TITRK \l.
Di: i.A vÉiiirii. [>K 1. 11,1 rsioN kt m: i, eiikeI'h
I.a vérité c^sl la réalité dans les clioscs intelligibles. Il en est de plusieurs sortes : la vérité universelle, et la vérité particulière; la vérité de fait ou de simple existence, et la vérité de nature ou d'existence nécessaire. L'homme est un animal religieux : voilà une vérité de nature et de nécessité. Les hommes sont, avides et intéressés : voilà une vérité de simple fait, qui, pouvant être ou n'être pas, peut être ignorée, sans dommage pour l'esprit. La connaissance de la vérité universelle , de la vérité de nature , est en effet d'une grande importance , pour le bon ordre et pour la lumière de l'esprit; mais celle des vérités particulières n'est nécessaire ou même n'est utile qu'à nos affaires.
Les vérités générales sont les vérités do Dieu. Les vérités particulières ne sont que des opinions de l'homme. Le nom de vérité devrait n'être donné qu'à ce qui regarde les natures , les essences , et n'appartenir à rien de ce qu'il est permis d'ignorer. Les vérités qui éclairent le cœur et règlent les actions sont seules dignes de ce beau nom. Quand on l'applique aux choses matérielles, on en obscurcit la clarté. Tout ce qui n'est pas abstraction et maxime ne mérite que le nom de fait.
La vérité! Dieu seul la voit. Que diiait-on et que penseiait-on là-haut? C'est en cela que consiste la vérité. Elle consiste à imaginer les choses comme Dieu et les saints les voient , comme on les voit au delà du monde, quand on y jette les yeux. On ne voit rien au vrai , si on ne le voit de haut. 11 faut qu'on puisse diie : Cela est vrai sur la terre, cela est vrai dans le ciel.
La vérité ne vient pas et ne peut pas venir de nous. Dans tout ce qui est spirituel , elle
29:2 vient do Dieu , ou dos osi)rits amis do Dion auxquels sa lumière a lui, et, dans ce qui est matériel, des choses où Dieu l'a placée. Il faut donc consulter Dieu d'abord , puis les sages et son propre esprit, pour tout ce qui est spirituel, et fouiller dans le fond des choses, pour ce qui est matériel.
Étudiez les sciences dans la vérité, c'està-dire en regardant Dieu, car elles doivent montrer la vérité, c'est-à-dire Dieu partout. N'écrivez rien , ne dites rien , ne pensez rien dont vous ne puissiez croire que cela est vrai devant Dieu.
Il y a des vérités inférieures qui servent à la vie et à ses usages ; des vérités moyennes qui exercent l'esprit, et qui lui donnent quelque satisfaction ; enfin des vérités supérieures qui éclairent l'àme, la nourrissent et font son bonheur. Il faut toujours lier les inférieures aux supérieui'es par les moyennes.
La vérité historique, hors des affaires, n'in-
léresse que rôriulit; la vérité physiciue n'intéresse que notre corps ; mais la vérité morale intéresse toute notre àme , notre vie et notre mort. Qu'importe donc la vérité historique, où est la vérité morale? Si la piemière compromet la seconde, il faut s'en déliei-, et en attendre l'explication.
Les vérités suprêmes ont une si gf'ande beauté, que les erreurs mêmes qui nous occupent d'elles ont quelque chose de ravissant, et les ombres qui les voilent je ne sais quoi de lumineux.
Nos moments de lumière sont des moments de bonheur ; quand il fait clair dans notre esprit, il y fait l)eau.
Cherchons nos lumières dans nos sentiments. Il y a là une chaleur qui contient beaucoup de clarté.
Nous aimons tellement le repos d'esprit ,
(jiie nous nous arrêtons à (oui ce (iiii a quelque apparence de vérité , et nous nous endormons sur les nuages.
Dans la lumière il y a deux points : le poiiii qui éclaire et le point qui égare. 11 faut s'en tenir au premier.
Mil.
La vérité ressemble au ciel, et l'opinion à des nuages.
Ce qui est vrai à la lampe n'est pas toujours vrai au soleil.
* Toute vérité a deux visages, toute règle deux surfaces, tout précepte deux applications.
« La vérité », dit-on , « est toujours utile à « la société. » Il serait donc toujours permis de publier ce que l'on croit la vérité ? C'est ce que prétendaient les sophistes , et ce que pré-
29o tendciil encore <juel(iues philusoj)hes. Ils fonl consister la vérité à ne rien dire quïh ne puissent prouver. Ils l'aiment et la considèlent comme une prérogative , une dignité , une sorte d'affranchissement personnel. Persuadés que tous leurs sentiments sont la veilu même, et toutes leurs pensées la vérité, ils se croient magistrats nés , législateurs par nature, et, comme tels, non-seulement autorisés, mais obligés à répandre leurs opinions. Oui, la vérité de Dieu est toujours utile à la société, parce qu'elle est toujours vérité; mais la vérité de l'homme n'est souvent qu'erreui' , parce que l'esprit de l'homme est faillible. Tout honnête homme , s'il a des opinions nouvelles, ne doit se permettre de publier que celles (|ui, éprouvées pai' l'avis des esprits bien faits, sont évidemment innocentes et évidemment utiles par elles-mêmes. L'utilité surtout peut (ixer son indécision , car elle est un des caractères de la vérité; elle en est le corps, comme la clarté en est l'ombre.
XVIÏ.
* La clarté dans une opinion est la manifestation visible de la vérité: l'utililé en est l;i nian i fesla t i on pa I pa bl e ,
Toute vérité n'est pas bonne à dire, car dite seule et isolée , elle peut conduire à l'erreur et à de fausses conséquences ; mais toutes les vérités seraient bonnes à dire, si on les disait ensemble , et si l'on avait une égale facilité de les persuader toutes à la fois. * Savezvous , en effet , d'où vient qu'il y en a de pernicieuses? c'est qu'elles ne sont pas offertes à l'esprit avec celles qui pourraient leur servii' de contrepoison. Aussi n'est -il sage de dire une vérité aux hommes que lorsqu'on peut leur en dire deux. Tant qu'on n'en a trouvé qu'une , il faut la tenir en réserve , et attendre que la vérité, sa compagne, vienne, en s' unissant à elle, produire l'utilité. Imitons cette intelligence amie des hommes qui, ayant, dit-on, imaginé le vin, ne voulut le leur faire connaître qu'après avoir aussi imaginé l'eau destinée à le tempérer. Si nous faisons quelque découverte , ne la communiquons aux autres que lorsque nous pourrons leur offrir ensemble l'eau et le vin de la vérité.
Si ce qui est rigouieusement vrai , comme
conséquence , n'a pas isolément et en soi une vérité qni contente l'esprit , cela n'est pas assez vrai , ou d'une vérité assez utile. Poui' qu'une proposition ail une vérité bonne, il faut qu'elle soit vraie comme principe et comme conséquence.
Le temps et la vérité sont amis , quoiqu'il y ait beaucoup de moments contraires à la vérité.
Quand on aime le vrai , on a toujours quelque plaisir à entendre un homme diie ce qu'il pense , et quelque plaisii' même à voir un homme faire ce qu'il a voulu.
11 n*est pas toujours nécessaire que les accessoires de la vérité soient vrais; il suffit qu'ils puissent l'orner et la lendre plus propre à toucher le cœur.
* Quand on frappe inutilement à la porté de certaines vérités, il faut essayer d'y entrer par la fenêtre.
Il est des préjugés natiiiels et non acquis, qui précèdent le jugement, et le conduisent où il faut nécessairement qu'il aille, et par les chemins cjii'il doit suivre pour faire de justes progrès. On s'égare , si l'on se refuse à de tels guides. Le philosophe doit s'y conformer en exposant la vérité ; il peut même emprunter quelquefois aux préjugés de son temps leur langage, pourvu qu'il ne leur emprunte jamais leur égarement.
Le soin de bien dire la vérité et d'apprivoiser l'attention est un devoir, une fonction du sage et une marque de sa bonté.