‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 35 sur 53 · LV · texte numérisé non relu

LV

* Ce qu'il faut appeler erreur n'est pas une simple déception , mais un dogme , une doctrine qui nous trompent sur l'existence ou la nature de quchjue essence principale.

La présomption apporte autant d'erreurs que la crcdulilé; or, il vaut mieux se trom[)er de l'erreur d'autrui que de la sienne propic; d'où je conclus que la crédulitt' est encore prcléiable à la présomption.

On se trompe par supériorité et pai' médiocrité.

XLVIH.

* La crédulité qui vient du cœui- ne fait aucun mal à l'esprit.

L'erreur qui parle par sentences émet des oracles trompeurs. Une assertion hardie nous trompe avec autorité.

Il y a des erreurs invincibles qu'il ne faut jamais attaquer.

Ce qu'il y a de pire dans l'erreur, ce n'est pas ce qu'elle a de faux , mais ce qu'elle a de volontaire , d'aveugle et de passionné.

LU

Quelque erreur s'attache toujours aux grandes vérités qui courent le monde , et quelque fable aux grands événements qui ont fortement occupé l'attention de la multitude. Comme il y a toujours quelque chimère dans quelque esprit, il se rencontre toujours quelque esprit qui attache sa chimère à ce qui passe par lui. Ainsi point de réalité qui n'ait sou merveilleux , si elle a circulé en tous lieux et passé de bouche en bouche.

LUI

On répète encore longtemps , par habitude, ce que l'on ne croit plus; caries mauvais bruits survivent aux opinions, et le mensonge, plus

vivace que l'errour, la sème, même après l'a voir perdue.

Une des plus utiles sciences est de savoir qu'on s'est trompé, et une des plus délicieuses découvertes, de découvrir son erreur. « Capable de se détrompei- » : belle louange et belle (jualitéî

' On peut tomber dans la contradiction par l'erreur. Il est beau d'y tomber par la vérité, et alors il faut s'y jeter à corps perdu.

LVJ.

Dieu Ht du repentir la sagesse autant que la vertu des mortels. La réti-actation est à nos erreurs ce que la confession est à nos fautes, un devoir , un remède , une expiation. L'esprit du sage a , comme sa conscience, ses examens, ses afflictions, sa honte et ses fermes propos.

Ceux qui ne se rétractent jamais s'aiment plus que la vérité.

T.VIH.

Malheur à qui se trompe tard ! il ne se d(''ti'ompera pas.

« Douter », dit M. de Servan, « c'est sortir « d'une erreur. » Il aurait dû ajouter que c't'tait aussi souvent sortir d'une vérité.

* Quand l'esprit est rentré dans une vérité dont il était sorti , il ne la quitte plus.

11 y a des choses que l'homme ne peut connaître que vaguement : les grands esprits se contentent d'en avoir des notions vagues ; mais cela ne suffit point aux esprits vulgaires. Accablés d'ignorances par la nature et la nécessité, ils ne veulent, dans leur dépit puéril , en supporter aucune. Il faut, pour leur repos, qu'ils se forgent ou qu'on leur offre des idées fixes et déterminées sur les objets même où toute précision est erreur. Ces esprits communs n'ont point d'ailes; ils ne peuvent se soutenir dans rien de ce qui n'est que de l'es-

|Ki(e; il It'iii' lîiiil (les puinls (J'i4)[)iil, des Tables , des mensonges , des idoles. Menlez-leuF <lonc, et ne les trompez pas.

On ne peut sortir de certaines erreurs que par le haut, c'est-à-dire en élevant son esprit au-dessus des choses humaines.

Expliquer toujours le monde moral par le monde physique n'est pas sûr, car nous prenons souvent , dans celui-ci , les apparences pour des réalités , et nos conjectures pour des faits. Nous risquons ainsi d'avoir deux erreurs au lieu d'une, en appliquant à un monde les fausses dimensions que nous donjions à l'autre.

L'abus de l'expérience est de conclure do quelques unités à la multitude , ou de la multitude à Tuniveisalité.

Il ne faut pas chercher aux événements humains des causes invisibles , quand il y en a de

palpables , ni des causes douteuses , quand il y en a de certaines, à moins de recourir aux causes supérieures, par un de ces élans de notre esprit qui va se reposer dans le ciel , quand il s'est fatigué sur la terre.

Ce n'est pas du vrai et du faux qu'il faut s'occuper avant toutes choses, mais du mal et du bien ; car c'est moins l'erreur qu'il faut craindre que le mal.

Il est encore plus facile de se tromper sur le vrai que sur le beau.

Il y a des esprits qui vont à l'erreui' pai* toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs.

Les esprits simples et sincères ne se trompent jamais qu'à demi.

Piesque toutes les erreurs des bons esprits

ne suni (lu'im <l«|>la< eiiu'iil , uih' iiiMiivaise npplicalion de quelque vérité. C'est par méprise (ju'iis se trompent.

* En se bandant l'esprit trop fortement , il n'est guère d'erreurs que l'honnne ne puisse se donnei" de bonne loi ; mais , dans ces cas même, on peut sonvent admirer l'arc et sa force, tout en méprisant le trait.

11 y a souvent plus d'esprit et de perspicacité dans une erreur que dans une découverte.

L'erreur agite ; la vérité repose.

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