TITRE PREMIER
DE DIEU , DE LA CREATION , DE L ETERNITE , DE LA PIETE DE LA RELIGION , DES LIVRES SAINTS ET DES PRÊTRES.
Dieu est tellement grand et tellement vaste , que, pour le eomprendre, il faut le diviser.
Dans cette opération d'imaginer Dieu , le premier moyen est la figure humaine , le dernier terme la lumière , et , dans la lumière , la splendeur. Je ne sais si l'imagination peut aller plus loin ; mais l'esprit poursuit quand elle s'arrête ; l'étendue se présente à lui , la toutepuissance, l'infinité.... Cercle ravissant à décrire et qui recommence toujours. On le quitte, on le reprend; on s'y plonge, on en sort. Qu'importe que tout le monde l'achève ? Notre devoir, notre bonheur sont d'y tenir et non de le tracer.
On ( oiinaît Dieu [)ar la piélô, seule modification de notre âme par laquelle il soit mis h uotie portée et puisse se montrer à nous.
Nous croyons toujours que Dieu est semblable à nous-mêmes : les indulgeiUs l'annonrenl indulgent ; les haineux le prêchent terrible.
Tout ce qui est très-spirituel , et où l'âme a vraiment part, ramène à Dieu, à la piété. L'âme ne peut se mouvoir, s'éveiller, ouvrir les yeux, sans sentir Dieu. On sent Dieu avec l'imie, comme on sent l'air avec le corps.
* Oserai-je le dire? On connaît Dieu facilement, pour^1l qu'on ne se contraigne pas à le définir.
On ne comprend la terre que lorsqu'on a connu le ciel. Sans le monde religieux , le monde sensible ofi're une énigme désolante.
Tout ce qui présente à l'homme un spectacle dont il ne peut déterminer ni la cause ni les bornes , le conduit à l'idée de Dieu , c'est-àdire de celui qui est infini.
Le Dieu de la métaphysique n'est qu'une idée ; mais le Dieu des religions , le Créateui' du ciel et de la terre, le Juge souverain des actions et des pensées , est une force.
L'univers obéit à Dieu, comme le corps obéit à l'àme qui le remplit.
Le monde a été fait comme la toile de l'araignée : Dieu l'a tiré de son sein , et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. Ce que nous nommons le néant , est sa plénitude invisible ; sa puissance est un peloton , mais un peloton substantiel , contenant un tout inépuisable, qui se dévide à chaque instant , en demeurant toujours entier. Pour créer le monde , un grain de matière a suffi ; car tout ce que nous voyons,
celle masse (|ui nous effraie, n'est rien (jiriiii grain que l'Éternel a crée'' et mis en œuvre. Par sa duetilité, par les creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre , dans les décorations qui en sont sorties , une sorte d'immensité. Tout nous paraît plein , tout est vide, ou, pour mieux dire, tout est creux. Les éléments euxmêmes sont creux; Dieu seul est plein. Mais ce grain de matièie , où était-il ? 11 était dans le sein de Dieu , comme il y est présentement.
XH.
« Rien ne se fait de rien », disent-ils; mais la souveraine puissance de Dieu n'est pas rien ; elle est la souice de la matière aussi bien que celle de l'espril.
Le monde est monde par la forme ; pai* le fond il n'est rien qu'un atome. En retirant sou souffle à lui , le créateur pourrait en désenfler le volume et le détruire aisément. L'univers , dans cette hypothèse, n'aurait ni débris ni ruines ; il deviendrait ce qu'il était avant le temps, un grain de métal aplati, un atome dans le vide, bien moins encore , un néant.
En mellaiU sans cesse la matière devant nos yeux , on nous empêche de la voir. Vainement on vante l'ouvrier en nous étalant les merveilles de son ouvrage ; la masse offusque , l'objet distrait , et le but , sans cesse indiqué, est sans cesse impossible à voir.
Dieu multiplie l'intelligence, qui se comnuinique comme le l'eu , à l'infini. Allumez mille flambeaux à un flambeau , sa flanmie demeui-e toujours la même.
Dieu n'aurait-il l'ait la vie humaine que pour en contempler le cours , en considérer les cascades, le jeu et les variétés, ou pour se donneile spectacle de mains toujours en mouvement , qui se transmettent un flambeau ? Non , Dieu ne foit rien que pour l'éternité.
Notre immortalité nous est révélée d'une révélation innée et infuse dans notre esprit. Dieu
Kl-'
hii-iiirinc, en le < ivanl , y (k'-pose cclU' f)aruk', y grave celte vérité, dont les traits et le son demeurent indestructibles. Mais, en ceci , Dieu nous parle tout bas et nous illumine en secret. Il faut, pour renlendie, du silence intérieur; il faut , pour apei'cevoir sa lumière , l'ei'mer nos sens et ne regarder ({ue dans nous.
XVIIÏ.
Notre âme est toujours pleinement vivante ; elle l'est dans l'inlimie, dans l'évanoui, dans le mourant ; elle Test plus encore après la mort.
Il n'est permis de parler aux hommes de la destruction que pour les faire songer à la durée, et de la mort que pour les faire songer à la vie ; car la mort court à la vie , et la destruction se précipite dans la durée.
Notre cliair n'est que notre pulpe; nos os, nos mend)ranes, nos nerfs, ne sont que la ( barpente du noyau où nous sommes enfermés, comme en un étui. C'est par exfoliations que l'enveloppe corporelle se dissipe ; mais l'amandi» qu'elle coutieut, l'ètie invisible qu'elle
ensene, demeure indestructible. Le tombeau nous dévore , mais ne nous absorbe pas ; nous sommes consumés, non détruits.
Le courroux de Dieu est d'un moment ; la miséricorde divine est éternelle.
La crainte de Dieu nous est aussi nécessaire pour nous maintenir dans le bien, que la crainte de la mort pour nous retenir dans la vie.
Dieu aime autant chaque homme que tout le genre humain. Le poids et le nombre ne sont rien à ses yeux. Éternel , infini , il n'a que des amours immenses.
Le ciel-fie nous doit que ce qu'il nous donne, et il nous donne souvent ce qu'il ne nous doit pas.
Rien dans le monde moral n'est perdu, comme dans le monde matériel rien n'est anéanti. Toutes nos pensées et tous nos sentiments ne sont ici-bas que le commencemeui
lot
de sentiiucnls et lI<' |u'iis«rs (jui sfioiil achovés ailleurs.
Où voiil nos idées? Elles vont dans la lué- Fiioii'e de Dieu.
Dieu , eu les eréant , paile aux, àines et aux natures, et leur donne des instructions dont elles oublient le sens, mais dont l'inipiession demeure. De celte parole et de ce rayon ainsi déposés, il nous reste, dans les plus grands obscurcissements de l'àme et dans les plus grandes inattentions de l'esprit, une espèce de bourdonnement et de crépuscule qui ne cessent, j.unais , et nous troublent tôt ou taril dans nos dissipations extérieures.
Dieu mettia-t-il les Ixîlles pensées au ran des belles actions? Ceux qui les ont cherchées, ({ui s'y plaisent et s'y attachent, auront-ils une récompense? Le philosophe et le politique seront-ils payés de leurs plans , comme l'homnie de bien sera payé de ses bonnes œuvres? Et les travaux utiles ont-ils un méjite, aux yeux
(le Dieu, comme les bonnes mœurs? Peul-èlie bien ; mais le premier prix n'est pas assuré comme le second , et ne sera pas le même ; Dieu n'en a pas mis dans jios âmes l'espérance et la certitude ; d'autres motifs nqus déterminent. Pourtant , je me représente fort bien Bossuet , Fénelon , Platon , portant leurs ouvrages devant Dieu ; même Pascal et La Bruyère , même Yauvenargue et La Fontaine , car leurs œuvres peignent leur âme, et peuvent leur être comptées dans le ciel. Mais 1 me semble que J.-J. Rousseau et Montesquieu n'auraient osé y présenter les leurs : ils n'y ont mis que Iciu* esprit, leur humeur et leurs efforts. Quant à Voltaire, les siennes le peignent aussi, et elles lui seront comptées , je pense , mais à sa charge.
XXL\.
Dieu a égard aux siècles. 11 paidonne aux uns leurs grossièretés , aux autres leurs rafiinements. Mal connu par ceux-là ,. méconnu par ceux-ci , il met à notre décharge , dans ses balances équitables, les superstitions et les incrédulités des époques où nous vivons. Nous vivons dans un temps malade : il le voit. Notre intelligence est blessée : il nous pardonnera ,
loi)
si nous lui donnons tout entier ce qui peu! nous rester de sain.
Il faut aller au ciel ; là sont dans leurs types toutes les choses, toutes les vérités, tous les plaisirs , dont nous n'avons ici-bas que les ombres. Telle est la suprême beauté de ce monde, que bien nommer ce qui s'y trouve , ou même le désigner avec exactitude , suffirait pour former un beau style et pour faire un beau livre.
Au delà du monde et de la vie, il n'y a plus de tâtonnement. Il n'y a qu'inspection, et tout ce qu'on regarde est vérité.
Il me semble que dans cet avenir lointain d'une autre vie, ceux-là seront les plus heureux qui n'auront pas eu dans leur durée un seul moment qu'ils ne puissent se rappeler avec plaisir. Là haut, comme ici-bas, nos souvenirs seront une part importante de nos biens et de nos maux.
Le ciel est pour ccmix qui y pensent.
La piété est une sagesse sublime , qui surpasse toutes les autres , une espèce de génie , qui donne des ailes à l'esprit. Nul n'est sage s'il n'est pieux.
La piété est une espèce de pudeur. Elle nous fait baisser la pensée , comme la pudeur nous fait baisser les yeux, devant tout ce qui est défendu.
La piété est au cœm' ce que la poésie est à l'imagination, ce qu'une belle métaphysique est à l'esprit ; elle exerce toute l'étendue de notre sensibilité. C'est un sentiment par lequel l'àme reçoit une telle modification , qu'elle a par lui sa rondeur absolue et toute la perfection dont sa nature est susceptible.