‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 52 sur 53 · XLIV · texte numérisé non relu

XLIV

Les sciences sont un aliment qui enfle ceux qu'il ne nourrit pas ; il faudrait le leur interdire. Ce mets vanté leur fait dédaigner une autre nourriture qui serait meilleure pour eux, aveuglés et flattés qu'ils sont de leur faux em-> bonpoint.

* Il y a des sciences bonnes , dont l'existence est nécessaire à la société et la culture inutile aux esprits; telles sont les mathématiques.

Votre géométrie est bonne peut-être à redresser l'esprit de l'homme; mais elle raidit

celui <lo renliinl; (.Hi' est opposée à la docilité.

Il faut que les idées spirituelles et morales entrent les piemières dans la télc, car si elles y trouvaient la place prise par les dogmes de la physique , elles ne pourraient plus s'y faire jour. L'esprit alors habitué à se contenter de notions grossières en refuserait de meilleures.

XLYllI.

En apprenant le latin à un enfant , on lui apprciiid à être juge, avocat, homme d'état. L'histoire de Home , même celle de ses conquêtes, enseigne à la jeunesse la fermeté , la justice, la modération, l'amour de la patrie. Les vertus de ses généraux étaient encore des vertus magistrales, et, sur leur tribunal militaire, ils n'avaient point une autre contenance que sur la chaise curulc. Les actions et les mots , les discours et les exemples , tout concourt, dans les livres latins, à former des hommes publics. Ces livres suffiraient pour apprendre au magistrat, qui connaîtrait l'histoire et la position de son pays , quels sont ses devoirs et quels doivent être ses mœurs , ses talents et ses travaux. C'est ce que savait fort bien

un niagisUat illusUv, qui, dans ce siècle où des livres excellents ont décrié l'éducation ancienne , et où beaucoup de gens n'approuvent que l'étude des langues modernes , disait, avec autant de courage que de raison : « Je veux « que mon fils sache beaucoup de latin. »

Il suffit, pour une éducation noble et lettrée, de savoir de la musique et de la peinture ce qu'en disent les livres.

La manie de classifier peut être bonne à l'endoctrinement, mais elle est inutile à la science. Elle aide l'élève à répondre , et le docteur à enseigner ; mais elle n'apprend ni à l'un ni à l'autre à connaître. Elle est toute pédagogique , et rien au delà.

Souvent on apprend , par la réunion , i)lus lacilement que par la division et la simplicité. C'est ainsi qu'une médaille, en imprimant dans la mémoire le nom d'une ville , donne à l'enfant plus de facilité pour retenir celui d'une province, et que, partant de là comme d'un

point coDiiii , il se met plus aisément , de proche en pioche, l'univers entier dans la tète. L'histoire et la numismîiti(iue rendent l'étude de la géographie moins lal^orieusc , quoiqu'elles paraissent la compliquer. C'est que celle conq)licalion apparente n'est , en efl'et, qu'une juxta-position de simplicités réelles, dont chacune olïVe à l'esprit un degré, un échelon, une branche, à l'aide des(picls il arrive au sonunet, en sautant et en se jouant. Une analyse exacte et rigoureuse est doncquelquelbis, et en un certain sens, un moyen d'ignorer plus (ju'un moyen d'apprendre.

LU

Une douce lumière , imperceptiblement insinuée dans les esprits, y porte une joie (|ui s'y augmente par la réllexion.

Qui n'a qu'un ton est monotone ; qui est monotone devient ennuyeux. Apprenez donc à la jeunesse toutes les formes du discouis , et dressez -la à les mettre en œuvre avec facilité. Le même ton ennuie , mais non la même voix; la même manière, mais non la mémo main ; la même couleur , mais non le même

pinceau. 11 y a une iinirorniilé qui plaît. Virgile est Virgile partout ; ainsi de Raphaël, de Greuze, de Fénelon, de Bossuct, de La Fontaine , de Racine ; vox hominem sonat ; on les retrouve et on les reconnaît avec délices , toujours les mêmes dans des ouvrages différents. L'ouvrage déplaît, si Ton n'y reconnaît pas l'auteur. Celui-ci a opéré pendant que son âme était absente ; c'est une œuvre de son pinceau, de sa plume , et non de lui ; c'est l'art ou le métier tout seul ; ce sont des lignes et des couleurs , de l'encre et du papier ; mais il n'y a là qu'une apparence de livre , un mets insipide et froid : le maître y manque. L'àme sommeille quelquefois , il est vrai , bonus ilormilal Homerus; mais pourvu qu'on la sente, qu'on l'entrevoie, qu'on la devine , on est content. Elle plaît assoupie , oisive ou distraite. Les fautes mêmes font plaisir, si elle y a contribué ; mais rien n'est beau sans elle.

n est plus aisé de rendre la régularité belle que le désordre beau , parce que celui-ci repousse la beauté , et qu'il faut , pour l'introduire en lui, une puissance singulière, et que la nature seule peut donner. C'est donc la ré-

giilarilt' qu'on doit donner pour modèle aux commençants. Les maîtres seuls ont le droit de s'en proposer un autre.

Le plaisir que les hommes goûtent à se sentir instruire, suffirait à leur bonheur; en être cause devrait aussi suffire h notre amljition ; mais nous ne nous contentons pas d'être utiles : nous voulons éblouir.

On ne remarque pas assez à quel point les mœurs et les humeurs du maître , manifestés par sa physionomie , ont d'influence sur les enfants , et les forment ou les déforment.

LYII.

Craindre de passer pour un pédant, dans la profession de l'enseignement , c'est être un

nu.

Enseigner ,*c'est apprendre deux fois.

Il faut que les livres d'un professeur soient

le fruit d'une longue expérience, et l'ocrupalion (le son éméritat.

« Inspirez, mais n'écrivez pas », dit Lebrun; c'est ce qu'il faudrait dire aux professeurs; mais ils veulent écrire , et ne pas ressembler aux muses.

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