‹ Pensées, maximes, essais et correspondance de J. JoubertChapitre 51 sur 53 · DE L EDUCATION · texte numérisé non relu

DE L EDUCATION

L'idée de l'ordre en toutes clioses , c'est-àdire de l'ordre littéraire , moral , politique et religieux , est la base' de toute éducation.

Les enfants n'obéissent aux parents que lorsqu'ils voient les parents obéir à la règle. L'ordre et la règle , une fois établis et reconnus, sont la plus forte des puissances.

* Les enfants ont plus l>esoin de modèles que de ciitiqnes.

On peut appliquer à Tenfauce ce que M. de Bonald dit qu'il faut faire pour le peuple : peu pour ses plaisirs; assez pour ses besoins; et tout pour ses vertus.

L'éducation doit être tendre et sévère et non pas froide et molle.

Les enfants doivent avoir pour amis leurs camarades , et non pas leurs pères et leurs maîties. Ceux-ci ne doivent être que leurs guides.

La crainte trempe les âmes , comme le froid trempe Iç fer. Tout enfant qui n'aura pas ('•prouvé de grandes craintes, n'aura pas de grandes vertus ; les puissances de son âme n'auront pas été remuées. Ce sont les granules craintes de la honte qui rendent l'éducation publique préférable à la domestique, parce que la multitude des témoins rend le blâme terrible , et que la censure publique est la seule qui glace d'effroi les belles âmes.

Mil.

La crainte fixe raniour, au moins dans les enfants. Il y a , dans le premier de ces sentiments, quelque chose d'austère qui empêche l'autre de s'évaporer.

Trop de sévéï'ité glace nos défauts et les tixe ; souvent l'indulgence les fait mourir. Un bon approbateur est aussi nécessaire qu'un bon correcteur.

* Quand on applique la sévérité où il ne faut pas, on ne sait plus l'appliquer où il faut.

Apprenez aux enfants à être vertueux , mais non pas à être sensibles. On peut être raisonnable de la raison d'autrni , et bienfaisant par maximes, car la vertu s'acquiert; mais la sensibilité d'emprunt est une hypociisie odieuse : elle donne un masque pour un visage.

Souvenons-nous-en bien , l'éducation ne

consiste pas seulement à orner la mémoire et à éclairer l'entendement ; elle doit surtout s'occuper à diriger la volonté.

Le discernement vaut mieux que le précepte, car il le devine et l'applique à propos. Donnez donc aux enfants la lumière qui sert à distinguer le bien du mal , en toutes choses , sans leur vouloir enseigner tout ce qui est mal et tout ce qui est bien , détail immense et impossible; ils le distingueront assez.

Il faut que les enfants aient un gouverneur en eux-mêmes : il y est mieux placé et plus assidu qu'à leurs côtés. Tous sont disposés à le recevoir , et il y a dans leur conscience une place toujours prête pour lui.

Ni en métaphysique, ni en logique, ni en morale , il ne faut placer dans la tête ce qui doit être dans le cœur on dans la conscience. Faites de l'amour des parents un sentiment et un précepte ; mais n'en faites jamais une thèse, une simple démonstration.

On pourrait tellement préparer l'éducation de l'homme que tous ses préjugés seraient des vérités, et tous ses sentiments des vertus.

Il faut rendre les enfants raisonnables, mais non les rendre raisonneurs. La première chose à leur apprendre , c'est qu'il est raisonnable qu'ils obéissent , et déraisonnable qu'ils contestent. L'éducation, sans cela, se passerait en argumentations, et tout serait perdu, si tous les maîtres n'étaient pas de bons ergoteurs.

Quand les enfants demandent une explication , qu'on la leur donne et qu'ils ne la comprennent pas , ils se contentent néanmoins , et leur esprit demeure en repos. Et cependant qu'ont-ils appris? Que ce qu'ils ne voulaient plus ignorer est très-difficile à connaitre ; or , cela même est un savoir ; ils attendent , ils patientent , et avec raison.

L'éducation se compose de ce qu'il faut dire

i47 vl de ce qu'il faut taire, de silences et d'instructions. Il y a partout des verenda, nefanda, silenda, tacemla, alto premenda.

Conservons un peu d'ignorance, pour conserver un peu de modestie et de déférence à .'lutrui : sans ignorance point d'amabilité. Quelque ignorance doit entrer nécessairement dans le système d'une excellente éducation.

Rien de trop terrestre et de trop matériel no doit occuper les jeunes filles. Il no faut onliM^ leurs mains que des matièi-es légères. Comme la nature les dégage, on quelque sorte, de la terre et les forme élancées pour les faire belles , il faut que l'éducation fasse pour leur amo ce que la nature a fait pour leur corps. Tout ce qui exerce pleinement le tact, principalement sur les choses qui ont de la vie, est peu convenable à leur pureté et la détruirait. Elles le sentent si bien par instinct qu'elles regardent beaucoup et touchent peu; elles ne touchent même les choses les plus délicates que de l'extrémité de leurs doigts. Elles ressemblent à l'imngination et ne doivent

i48 qu'effleurer comme elle. Ce qu'il y a de moins virginal entre nos sens, en effet, c'est le tact. Aussi remarquez qu'une fille ne touche rien comme une femme, ni une femme chaste en son ame comme celle qui ne l'est pas.

On ne voit dans les jeunes gens que des étudiants; moi j'y vois déjeunes hommes. Soufflez sur eux une molle indulgence , et faites fleurir leurs passions ! ils en recueilleront des fruits amers.

En élevant un enfant, songez à sa vieillesse.

Il n'est pas bon d'apprendre la morale aux enfants en badinant. S'il doit y avoir, dans la vie humaine, quelque chose d'immuable et d'indépendant de nos goûts , de nos fantaisies , de notre volonté, c'est le devoir. C'est là le terme qu'il ne faut jamais remuer, le rocher où l'on se sauve , et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions. Il nous importe d'accoutumer notie esprit à

le considérer comme ne devant jamais dinnger ni de soliditt', ni de place. Cependant, dans la plupart de leurs leçons badines, nos derniers moralistes font du devoir une espèce de jouet avec lequel ils prétendent exercei" la jeunesse h bien faire. Ils lui donnent mille faces, et, l'asseyant sur le sable mouvant de notre imagination ou de notre sensibilité, ils veulent en faire l'objet de ce qu'il y a de plus léger et de plus variable en nous , notre plaisir. Ce n'est pas ainsi qu'il iaut traiter cette grande affaire de la vie, d'où dépend toute la vertu. Il est essentiel de la conduire avec une gravité profonde, constante, uniforme; et cela importe non -seulement au bonlieur des bommes, mais aux plaisirs mêmes de l'enfance. 11 y a , dans Tàme bumaine , dès le moment où elle se forme, une partie sérieuse, aussi bien qu'il en est une légère et frivole. Les enfants participent a la fois de l'impulsion <|ui les jeta où ils sont venus et du progrès qui les entraîne où ils doivent aller. Ils sentent leur destination éloignée , plus encore (pi'ils ne se ressentent de leur origine si procbe. S'il y a autour d'eux un mouvement qui les distrait, il y a devant eux une lumière qui les attire , lumière si convenabb^ à leur I. 29

nalure , que, sans qu'ils la dislingiieiil nettement, tout ce qui en participe les charme. Le sublime de tous les genres, celui des mots, celui des sentiments, leur cause toujours du plaisir; tous lui paient le tribut d'une admiration aveugle. Vous ne sauriez donc satisfaire à tous leurs besoins , en cherchant à les amuser par un éternel badinage. Leur esprit veut s'en reposer ; et, quand vous leur présentez comme plaisant ce qui par sa nature est sérieux ; quand vous leur faites pratiquer, en se jouant et comme un divertissement, ce qui doit être pratiqué posément et comme un sacrifice, ils sentent , malgré eux et malgré vous , dans leur conduite , le malaise secret et le mécontentement involontaire d'une fausse position.

Ne montrez aux enfants rien que de simple, de peur de leur gâter le goût, et rien que d'innocent, de peur de leur gâter le cœur. Éloignez d'eux cette morale qui ressemble à une eau qui n'a pas de source , et ne leur faites boire que des eaux vives.

Le mot sage dit à un enfant, est un mot

qu'il comprend toujours, et qu'on ne lui explique jamais.

Ce qu'on regrette de l'ancienne éducation, c'est ce qu'elle avait de moral , et non ce qu'elle avait d'instructif; c'est le respect qu'on avait pour les maîtres , et celui qu'ils avaient pour eux-mêmes ; c'est le spectacle de leur vie et de l'idée qu'on s'en faisait ; c'est l'innocence de ce temps , et la piété qu'on inspirait à l'enAince pour les hommes et pour le ciel : bonheur de l'homme à tous les âges !

xxvni.

Everso succurrere secio , devrait être la devise de l'Université.

XXÏX.

Pour enseigner la vertu , dont il est tant parlé dans Platon , il n'y a qu'un moven : c'est d'enseigner la piété.

C'est au prêtre seul à instruire les enfants dans la religion. Le maître d'école ne doit leui' apprendre qu'à prier Dieu.

IjG soin du corps et l'apprentissage des arts, la négligence de l'esprit et l'ignorance des devoirs , sont les caractères de l'éducation nouvelle»

Il ne faut ni que les pères , ni que les maîtres paraissent se mêler de l'animalité des jeunes gens. Renvoyez cette sale et importante matière au confesseur, qui peut seul la ti'aiter sans souillure pour l'élève et pour lui , parce que Dieu intervient et se place entre eux.

11 faut regretter, pour la jeunesse, les leçons de piété que jadis ses regards rencontraient partout, jusque sur les vitraux des cloitres, dans l'aspect des monastères, et à la vue de ces prie-dieu au pied d'un crucifix, qui formaient , dans chaque maison , à la tête du lit du maître, une chapelle domestique. Des écoles de piété! elles nous paraîtraient, si nous étions sages , indispensables à cet âge qui a besoin qu'on le dresse à aimer le devoir, car il va aimer le plaisir.

La direction de noire esprit est plus importante que sou progrès.

Il faut laisser à chacun , en se contentant de les perfectionner, sa mesure d'esprit, son caractère et son tempérament. Rien ne sied à l'esprit que son allure naturelle ; de là son aisance, sa grâce et toutes ses facilités réelles ou apparentes. Tout ce qui le guindé lui nuit; en forcer les ressorts, c'est le perdre. Nous portons tous quelques indices de nos destinations. 11 ne faut pas les effacer, mais les suivre, sans quoi nous aurons inévitablement une fausse et malheureuse destinée. Il faut que ceux qui sont nés délicats, vivent délicats , mais sains ; que ceux qui sont nés robustes , vivent robustes , mais tempérants ; que ceux qui ont l'esprit vif, gardent leurs ailes, et que les autres gardent leurs pieds.

Les secours donnés cà l'esprit pour le rendre plus attentif et plus étendu, sont une force prétendue, une industrie acquise, qui le

Irompenl également sur sa natiiie el sur ses Ibrces naturelles : erreur grave et funeste.

Rien ne corrige un esprit mal fait : triste et lâcheuse vérité, qu'on apprend tard et après bien des soins perdus.

XXXYIH.

N'avoir reçu que l'éducation commune aux autres hommes, est un grand avantage pour ceux qui leur sont supérieurs, parce qu'ils leur sont plus semblables.

Aux enfants, en littérature, rien que de simple. La simplicité n'a jamais corrompu le goût ; tout ce qui est poétiquement défectueux est incompatible avec elle. C'est ainsi que la limpidité de l'eau se détruit par le mélange de matières trop terrestres. Notre goût alimentaire se corrompt par des saveurs trop fortes , et notre goût littéraire , pur dans ses commencements , par les expressions trop prononcées. * Ménagez, égayez la vue de ces jeunes esprits; donnez-leui* des auteuis qui la reposent et la réjouissenl.

iNe duniiez aux enl'aïUs <[ue (.les modèles de hoiiljoniie et de bon goût; ne mettez entre leurs mains (jue desauleui'S où leuiàme trouve à la lois un mouvement el un repos perpétuels, (pii les oe(U[>ent sans ellorls el dont ils se souviennent sans peine.

11 faut donner pour exemples, aux enfants, des j)hiases où l'aecord entre; l'adjeelir et le subslanlil" soit non-seulement i^ranimatieal, mais moral. LVpiiliète est un jugement, et le plus insinuant de tous, eai- il se glisse avec le mot ; et si rien n'est plus im- [)orlant que les idées saines, rien n'est plus important aussi que cet accord. Je dirai donc à nos faiseurs de thèmes : joignez toujours aux substantifs des adjectifs qui expriment ridée et le sentiment (ju'il faut avoir de cba- (|ue chose; mettez tout à sa place dans l'esprit, en laissant tout à sa place dans le monde.

NLII.

' 11 faut apprendre aux enfants le terme propic, et leur laisser trouver le terme (iguré.

XLIIJ.

La préférence exclusive qu'on accorde aux malhématiques , dans l'éducation , a de grands inconvénients. Les niathémaliques rendent l'esprit juste en malhématiques, tandis que les lettres le rendent juste en morale. Les mathématiques apprennent à faire des ponts, tandis que la morale apprend à vivre.

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