CLXXXVIII
On affaiblit tout ce qu'on exagère.
On se plaint de l'ennui, et tout le
monde envie le sort des hommes les
plus sujets à cette espèce de malheur.
L'ennui est la maladie des gens heureux,
des hommes riches, puissants, inoccupés; or il est évident qu'on ne cherche, toute sa vie, que le moyen de parvenir à un tel état, et que le repos est toujours l'espoir et le but du travail.
L'ennui est le mal contre lequel on cherche le plus de médecins et de remèdes; mais on ne peut que pallier les effets de son poison par le secours d' autrui : pour en guérir il faut porter en soi l'antidote.
ex ci.
On ne peut jouer long-temps la vertu.
ex eu.
Chez les peuples corrompus la vertu brille encore quelquefois , mais sans éclairer.
Il ne peut exister de bons citoyens là où l'on ne croit pas fermement à la vertu.
Le sort de la vertu est d'être presque toujours dupe du vice.
L'obscurité convient seule à la vertu dans les temps de tyrannie.
Le vice ne peut jamais croire à l'existence de la vertu.
Si les vices des hommes restent à peu près toujours les mêmes, leurs formes va-
(64) rient sans cesse; ils sont, suivant les âges des peuples, plus grossiers ou plus délicats, plus hypocrites ou plus effrontés, plus dominants ou plus comprimés; ils ont, pour ainsi dire, selon les circonstances, différents costumes, différentes couleurs et différents langages.
Le sentiment est plus persuasif que l'esprit.
On ne peut faire une vertu de la trahison , qui est toujours une lâcheté , même quand elle sert la cause la plus légitime.
Un dévouement légitime ne peut jamais rendre la trahison honorable.
La trahison, dans quelque circonstance que ce soit, ne peut jamais cesser d'être infâme.
Sans union, il ne peut exister ni force ni esprit public.
Un préjugé tombé ne peut plus se relever; et il n'appartient à aucune force humaine de ressusciter une religion à laquelle on ne croit plus : une pratique obéissante peut tromper quelque temps l'autorité, mais la foi n'est pas de son domaine.
La religion, même quand elle est mé-
(66) iée d'erreurs, est une base nécessaire à la solidité des États. Toute religion, pour faire respecter ses dogmes, est obligée de les appuyer sur la morale, et c'est elle qui conserve les nations.
Lorsque la superstition règne sur la terre, le génie doit profiter de son secours au lieu de la braver.
Il est plus dangereux d'attaquer la superstition que la foi.
La vraie dévotion est tolérante comme la vraie philosopbie; l'hypocrisie et la superstition sont seules fanatiques et intolérantes.