IMPRIMEUR DU ROI
PENSEES
Dans l'enfance tout le monde se donne à nous; dans la jeunesse nous nous donnons aux autres; dans la vieillesse nounous concentrons en nous-mêmes.
Une mère berce notre enfance; une maîtresse charme nos jeunes ans; une épouse console notre vieillesse.
L'austérité de certains philosophes est la mère de beaucoup de folies.
L'âme malade est malheureuse comme le corps lorsqu'il est malsain : les passions sont les maladies de l'âme ; sa santé, c'est la raison.
Le but de toute sagesse est le bonheur de l'âme; on ne peut l'y conduire qu'en la maintenant dans un état de justice, de paix, et de calme, au milieu de toutes les agitations du monde et de tous les orages de la vie.
L'amitié est un besoin pour l'âme :
chacun cherche et veut des amis, tout le monde se plaint de la rareté d'un tel trésor; et cependant l'orgueil nous éloigne de sa recherche. Une foule d hom-
(3) àiies, par vanité, semblent se mettre tellement à l'enchère qu'ils paraissent dédaigner l'amitié qu'on leur offre.
L'amour qui vient du cœur s'enflamme par le plaisir, s'accroît par le bonheur, et perfectionne ce qu'il admire; il éternise ce qu'il éprouve, et divinise ce qu'il aime .
Le faux amour n'est pas immortel comme le véritable; son flambeau s'éteint avec celui du désir: nous oublions ses trompeuses douceurs, et nous ne gardons que le souvenir des chagrins cruels qu'il nous a causés.
Celui qui craint tout croit tout
Dans l'extrême danger, l'extrême audace est sagesse.
Dans les extrêmes périls, il n'y a souvent de remède qu'une extrême audace.
Rien n'est plus mobile que la pusillanimité : consternée au premier revers , elle se relève avec insolence au plus léger succès.
L'argent devient toujours rare dans un siècle où tout le monde en veut; tout se vend alors, la réputation, l'esprit, l'amitié, l'amour.
L'adver5ité, qui abat les cœurs faibles, grandit les âmes fortes.
L'adversité' élève les caractères qu'elle ne dégrade pas.
L'amour-propre, toujours maître des hommes, corrompt les forts par l'orgueil et les faibles par la vanité.
La conscience est un juge placé dans l'intérieur de notre être; il éclaire assez notre âme pour la mettre à portée de 'iistinguer le bien du mal, la vertu du vice, et la vérité de l'erreur.
Quand la lâcheté des hommes trompe le crime et rassure le coupable par de perfides hommages, le ciel place dans l'âme du criminel un juge pour le condamner, un bourreau pour le punir.
On parle souvent de la conscience : il serait peut-être plus à propos de parler des consciences; car on en voit de toutes sortes, de toutes tailles, de toutes qualités, de toutes saisons; il en est de sévères, de douces, de fières, de commodes, de clairvoyantes, d'aveugles, de larges, d'étroites, d'impérieuses, de -ilencieuses; elles varient comme les temps, les lieux, les lois, les intérêts, les circonstances, et les partis: elles se ressembla 1' >i peu qu'on conçoit à peine qu'elles
(7) soient Je la même famille et quelle*
portent le même nom.
C'est une étrange sorte de biens que les conseils: l'avare même en est prodigue; chacun les donne libéralement; presque personne n'aime à les recevoir et encore moins à en profiter ; et si parfois on demande un conseil pour la forme, c'est au fond un compliment ou une approbation qu'on veut recevoir.
Les conseils qui flattent les passions sont presque toujours les seuls qu'on écoute.
XXI i.
La confiance se donne et ne se commande pas,
Le vrai courage est la première des vertus; il donne le pouvoir de les pratiquer toutes. Un homme véritablement courageux ne peut être ni esclave, ni tyran, ni superstitieux, ni intrigant, ni traître, ni avare, ni débauché; son âme résiste à tout, et il est également à l'abri de l'ivresse de la prospérité, de l'abattement du malheur, des conseils pusillanimes de la crainte, des pièges de la flatterie, et de la séduction du vice.
Souvent le courage, qui résiste avec fierté aux grands malheurs, cède aux contrariétés journalières, et succombe aux chagrins domestiques,
La lâcheté d'an chef est contagieuse.
Le désir de commander reste le même parmi les hommes, et ne fait que changer de forme, suivant les différentes espèces de gouvernement. Chez les sauvages, il faut être le plus fort pour dominer; sous la domination des rois, la bravoure qui les défend , la flatterie qui caresse leurs passions, sont les seuls moyens d'arriver à la puissance: mais, pour parvenir au gouvernement d'un peuple libre , pour primer parmi ses égaux, il faut avoir la science qui éclaire, l'éloquence qui persuade, le talent qui séduit et entraîne, ou l'héroïsme qui éblouit.
On commande aux hommes dès qu'on les étonne.