IO
La colère est à-la-fois le plus aveugle . le plus violent et le plus vil des conseillers.
Dans tous les temps la crédulité adopte plus facilement les relations miraculeuses que les récits fondés sur des causes naturelles.
Les vices forment une chaîne dont le premier anneau est l'égoïsme.
La division anéantit tout: les individus se perdent par légoïsme moral, et les peuples périssent par l'égoïsme politique.
La plupart des hommes ne sont que trop entraînés par l'égoïsme; mais ils le cachent, tandis que les princes, plus hardis, le montrent trop souvent sans voile.
L'égoïste est un triste fou qui se trompe; il s'isole, se prive d'appui, et s'égare, sans compagnon et sans guide, dans le labyrinthe de la vie.
L'égoïste n'est jamais reconnaissant; il écrit à l'encre le mal qu'on lui cause, et au crayon le bien qu'on lui fait.
La vieillesse de l'égoïste est triste ; il a'a
ni compagnon, ni successeur, ni espoir; il remplit seul maussadement son cercle étroit, comme le limaçon sa coquille; le passé est pour lui un vide, le présent un désert, et l'avenir le néant.
L'homme enfant, jeté par le ciel sur la terre, s'y montre nu, faihle, sans armes, sans intelligence; son premier cri est un gémissement, son premier aèrent est une plainte, sa première sensation est une douleur.
L'éducation devrait être regardée partout comme une partie principale de la législation. Les peuples modernes s'oe- » upent assez de l'instruction, qui ouvre l'esprit, et trop peu de l'éducation, qui forme le caractère. Les anciens y pen-
saient plus que nous; aussi chaque peuple avait alors un caractère national quj nous manque. Nous livrons l'esprit h l'école, et le caractère au hasard.
L'habitude des penchants bons ou mauvais fait le caractère, comme l'habitude des mouvements gracieux ou désagréables fait la physionomie.
L'habitude nous poursuit dans toutesles positions; elle ne nous quitte quelquefois pas même à l'approche 'de la mort.
L'habitude des bons ou mauvais penchants commence dès la plus tendre enfance.
L'âme prend, par l'habitude ou du bien ou du mal, un bon ou un mauvai> pli; et, lorsqu'il est une fois marqué, rien n'est si difficile que d'en faire disparaître la trace.
Un homme n'est pas vicieux parcequ'il a eu une faiblesse; il n'est pas vertueux parcequ'il a fait une bonne action : c'est l'habitude des vertus ou des vices qui imprime le caractère de sagesse ou de libertinage, de crime ou de probité.
Les hommes, dans leur bassesse, forcent souvent leurs chaînes, et « e plairaient ensuite de leur esclavage.
La fierté vient de l'âme; elle est plu-< souvent un mérite qu'un défaut : c'est une compagne assez ordinaire des grandes vertus; elle sied au malheur, et relève le courage; elle est ennemie de toute bassesse ; et si on l'aime rarement , an moins on l'admire presque toujours, lorsqu'elle ne se montre ni trop raide ni trop âpre.
La fierté résiste plus que l'orgueil.
La bienfaisance, ainsi que les autres vertus, ne vieillit jamais; elle s'améliore avec l'âge, et devient une habitude.
On peut faire du bien aux hommes dans toutes les positions, même dans l'indigence.
Quand les bienfaits n'excitent pas la reconnaissance dans un cœur ambitieux, ils le remplissent de haine et de fureur.
La modeste et douce bienveillance est non seulement une vertu, un devoir, un sentiment, un plaisir; elle est encore souvent une puissance qui donne plus d'amis que la richesse, et plus de crédit que le pouvoir.
La bienveillance est la qualité la plus
('7) attirante, la plus aimable. Sans elle lq mérite n'inspire qu'un froid respect, et le plus beau talent qu'une stérile admiration. Là où elle brille, on peut être presque assuré que la plupart des vices sont absents, vaincus ou chassés.
Compatir aux erreurs des hommes, être indulgent pour leurs faiblesses, former leurs esprits, traiter doucement leurs maladies morales, les éloigner de l'oisiveté en encourageant leurs travaux , s'occuper activement de tout ce qui peut perfectionner le genre humain, secourir avec constance et courage les opprimés contre l'injustice, éclairer le pouvoir sur les abus de ses agents, opposer l'esprit d'ordre et d'union à l'esprit de discorde et de parti, consoler les infortunés, calmer les passions aigries, concilier par
(i8) la tolérance les opinions opposées, adoucir les forts, soutenir les faibles, et donner à tous le double exemple de l'amour pour une sage liberté et du dévouement aux lois et au gouvernement sous lequel nous vivons, enfin contribuer de tous nos moyens à rendre heureux les hommes que la nature fit égaux et frères , tels sont les devoirs doux et sacrés de la bienveillance.
Le bonheur humain n'est qu'un éclair; il semble ne briller que pour annoncer l'orage.
Chaque vertu est un milieu entre deux vices: la piété, entre la superstition et l'incrédulité; la prudence, comme le courage, entre la peur et la témérité :
(i9) la liberté, entre la servitude et la licence ; la justice , entre la rigueur et la faiblesse. Le bonheur est au bout de ce chemin; les abîmes du malheur en bordent les deux côte's; les passions, comme des sirènes, nous y attirent sans cesse; l'esprit ne fait que montrer la route , c'est le caractère qui la suit: mais les passions sont des tyrans ; pour leur résister, le vouloir n'est rien sans la fermeté.
Les grands peuples ne résistent pas plus que les grands hommes à l'ivresse d'une haute fortune.
Un hasard peut vous faire monter sur le char de la fortune; mais il vous vers* ou ne vous mène à rien, si vous ne savez pas le conduire.
La fortune, qu'on divinise, devenu1 des hommes; elle est légère pour la témérité, et constante pour la prudence.
Tout le monde adore la fortune, et tout le monde s'en plaint. Nous attribuons ses faveurs à notre mérite, nous la rendons coupable de nos fautes.
Los grandes fortunes se prennent d'assaut et par surprise; le sort les dispose, mais le génie seul sait s'en saisir : les petites fortunes se gagnent plus par assiduité.
LTX.
Le vrai malheur es1 aussi rare que le
vrai bonheur : tout dans l'homme est iraparfait ; il n'y a rien de pur, tout est mêle' d'alliage dans. son essence. Le bonheur suprême est au-dessus de la vie humaine , et le malheur complet fait cesser la vie.
Les trois racines les plus communes du malheur des hommes sont l'oubli du présent, l'occupation inquiète de l'avenir, et l'ennui qui rend indifférent sur tout ce qu'on possède, tant qu'on voit d'autres hommes en avoir davantage.
Le malheur est une chose sacrée; on ne devrait permettre qu'à la bienveillance et à l'amitié d'approcher des malheureux pour adoucir leurs peines : il faudrait sur-tout éloigner l'infortune des regards de l'envie, car le malheur d'autrui est la seule volupté de l'envieux.
Les deux seuls malheurs véritables sont la perte de l'objet qu'on airne le plus et la perte du repos de sa conscience : le ciel a charge' le temps d'adoucir lune, et le repentir de réparer l'autre.
Dans l'excès du malheur on se laisse tromper par le plus faible rayon d'espérance; l'infortune a son ivresse comme le bonheur: tous deux aveuglent également.
Nos maux ne sont forts que par notre faiblesse; ds nous accablent lorsqu'ils nous surprennent; ils nous semblent terribles quand notre imagination les a grossis, La plupart de leurs point»- dis
(23) paraissent aux yeux du sage qui s'y e»l prépare', et qui les a mesurés de loin avec le compas de la raison.
On recommence ses fautes quand ou les oublie.
Les hommes sentent mieux le besoin de guérir leurs maladies que leurs erreurs.
C'est un mérite rare que celui de reconnaître son erreur.
Les erreurs humaines ne meurent point , elles ne font que changer de formes : nos docteurs modernes rêvent aujourd'hui le
néant, comme les anciens rêvaient le Tartare et l'Elysée.
Ce monde - ci ressemble au the'àtre :
lorsqu'on y joue une pièce nouvelle, d'un côté les partisans enthousiastes du drame en applaudissent les défauts ; de l'autre des cabaleurs ardents en sifflent les beautés: mais, malgré l'exagération des partis, l'opinion se forme, et le public impartial fait triompher l'ouvrage s'il est bon, ou le condamne à l'oubli s'il est mauvais.
Les timides et les incertains formeront éternellement la majorité du monde.
On peut dire de la mémoire autant de
mal que de bien; car si elle se montre à nous d'un côté comme la mère de la science, des talents, de l'expérience, et de la douce reconnaissance , d'un autre côté elle donne naissance à l'erreur, à l'ingratitude, à la vengeance.
La mémoire de certaines fables, inventées par l'ambition , adoptées par la peur, retenues par la sottise, peut seule faire durer le fanatisme.
Si la mémoire suffisait pour rendre habile, juste, vertueux, les prédicateurs et les comédiens seraient les premiers hommes du monde.
J -'homme qui regrette le temps perdu
ou qui se repent du temps mal employé redoute sa propre mémoire ; une âme tranquille peut seule se plaire à relire sa vie.
La gloire des grands capitaines ne doit sa durée qu'à la gloire des grands écri-
La flatterie est de tous les poisons celui qui donne le plus de vertiges.
De tous les usuriers la flatterie est celui qui fait les plus gros profits; quand les grands manquent de vertus, elle leui en prête^ et se voit payée largement en pensions, en faveurs, en places, et en cordons.
Rien n'est irritable comme la médiocrité; on ne pardonne les traits de la satire que lorsqu'on se sent trop élevé pour en être atteint.
La faiblesse aime les partis mitoyens, qui cependant offrent toujours le plus de périls.
Ce qui caractérise le mieux la faiblesse, c'est l'extrême mobilité avec laquelle on la voit passer successivement de la peur à l'espérance , et de l'espoir au découragement.
L'envie, sévère par amour-propre, dif-
(28) fieilepar ignorance, admire à regret les beautés d'un ouvrage, en exagère avec complaisance les défauts ; elle veut qu'on atteigne toujours le but, quelque élevé qu'il soit, parcequ'elle n'en a jamais mesuré la hauteur; elle ne sait gré d'aucun effort, n'ayant jamais eu à lutter contre aucun obstacle; et, comme elle ne connaît point les éeueils dont la route est semée, elle ne sait apprécier ni l'audace qui les franchit , ni l'adresse qui les évite.
L'envie est l'ombre de la gloire, et la îiiit toujours.