A P. EA
(Commencement.
Aprh avoir explique PincomprShensibilite}. — Les grandeurs et les mis6res de rhomme sont teUement visibles, qu^il faut necessairement que la veritable
1. Dans cette pens£e et les suivarites (cf. aussi n° 560), Pascal 6voque Topposition ddveloppfe pat YAtfgusttntts entre T6tat de notre creation et I'&at de la nature dlchue par le p6ch6 originel. Cf. i6* Ecrit sur la Grdce.
2. A Port-Royal. Ce fragment a iti 6crit en vue d'une conference que Pascal fit £ Port-Royal, sans doute celle ou il expose le plan de Touyrage, et dont Filleau de la Chaise et fittenne Pcriet nous ont coaserv6 le souvenir (B»),
322 PENSkES / SECTION VN
religion nous enseigne et qu'il y a quelque grand principe de grandeur en 1'nomme, et qu'il y a un grand principe de misere.
II faut encore qu'elle nous rende raison de ces etonnantes contrarietes.
II faut que, pour rendre Thomme heureux, elle lui montre qu'il y a un Dieu; qu'on est oblige de Taimer; que notre unique felicite est d'etre en lui, et notre unique mal d'etre separe de lui; qu'elle reconnaisse que nous sommes pleins de tenebres qui nous empechent de le connaJtre et de Taimer; et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et nos concupiscences nous en detournant, nous sommes pleins d'injustice. II faut qu'elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons a Dieu et a notre propre bien. II faut qu'elle nous enseigne les remedes a ces impuissances, et les moyens d'obtenir ces remedes. Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s?il y en a une autre que la chretienne qui y satisfasse.
Sera-ce les philosophes, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous ? Est-ce la le vrai bien ? Ont-ils trouv£ le remede a nos maux ? Est-ce avoir gueri la presomption de ?homme que de Tavoir mis a T6gal de Dieu ? Ceux qui nous ont egales aux betes, et les mahometans qui nous ont donne les plaisirs de la terre pour tout bien, meme dans Teternite, ont-ils apporte le remede a nos concupiscences ?
Quelle religion nous enseignera done a guerir Torgueil et la concupiscence ? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui nous en detournent, la cause de ces faiblesses, les remedes qui les peuvent guerir, et le moyen d'obtenir ces remedes ? Toutes les autres religions ne Font pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu.
« N'attendez pas, dit-elle, ni verite, ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formes, et qui puis seule vous apprendre qui vous Stes.
« Mais vous n'etes plus maintenant en Fetat ou je vous ai formes. J!ai cree Fhomme saint, innocent, parfait; je Fai rempli de lumi£re et d'intelligence; je lui ai communique ma gloire et mes merveilles. L'ceil de Fhomme voyait alors la majeste de Dieu. II n'etait pas alors dans les tenebres qui Faveuglent, 318 ni dans la mortalite et dans les miseres qui Faffligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la presomption. II a voulu se rendre centre de lui-meme, et independant de mon secours1. II s'est soustrait de ma domination; et, s'^galant a moi par le d&if de trouver sa felicite en lui-meme, je Fai abandonne a lui; et, revoltant les creatures, qui lui etaient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu'aujourcFhui Fhomme est dcvenu semblable aux b£tes, et dans un tel eloignement de moi, qu'a peine lui reste-t-il une lumiere confuse de son auteur : tant toutes ses connaissances ont ete eteintes ou troublees ! Les sens, independants de la raison, et souvent maitres de la raison, Font emporte a la recherche des plaisirs. Toutes les creatures ou Faffligent ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leur douceur, ce qui est une domination plus terrible et plus imp&ieuse.
« Voila Fetat ou les hommes sont aujourdliui. I] leur reste quelque instinct impuissant du bonheur
i. Cf. JANSLNIUS (pi scours de la reformation fie Fbomme inti~ rieur) : « 11 y a un d6slt d'md6pendance grav6 dans le fond de Tame et cache" dans les replis les plus caches de k volontd, par lequel eile se plait a n^tre qu'a soi, et a n'^tre point soumise a un autrea non pas m£me a Dieu... jl n'a ddsird autre chosen dans son p£ch£, sinon de n?6tre plus dominc de personne,,.
de leur premiere nature, et ils sont plonges dans les mis&res de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.
« De ce principe que je vous ouvre, vous pouvez reconnaitre la cause de tant de.contrari&es qui ont etonne tous les hommes, et qui les ont partages en de si divers sentiments. Observes maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que Pepreuve de tant de miseres ne peut etouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit en une autre nature. » 321 A. P. R. pour demain (Prosopope'e)1. — « Cest en vain, 6 hommes, que vous cherche2 dans vousmemes le remade a vos miseres. Toutes vos lumteres ne peuvent arrive* qu'a connaitre que ce n'est point dans vous-memes que vous trouverez *ni la v£rite ni le bien.
« Les philosophes vous Tont promis, et ils n'ont pu le faire2.
cells ne savent ni quel est votre veritable bien, ni quel est votre veritable etat 3. Comment auraient-ils donne des remedes a vos maux, qu'ils n'ont pas seulement connus? Vos maladies principals sont 1'orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupis-
1. Cette figure de rh6toiique est deja employee par Salomon faisaat parler la Sagesse dans les Proverbes*
3. Voici ce que Pascal avait cPabord ecrit a la suite de ce paragraphe : [ Je suis la seule qui peut vous apprendre ces choses, et je les enseigne a ceux qui m^coutent. Les livres que j'ai mis entre les mains des homtnes les decouvrent bien nettement; mats je n'ai pas voulu que cette connaissance rut si ouverte. J^pprends aux hommes ce qui peut les rendre heureux, Pourquoi refusez-vous de m'ouir ? Ne cherchez pas de satisfaction dans la terre, n'esperefc rien des hommes; votie bien n'est qu'en Dieu, et la souveraioe ftlicit6 consiste a connaitre Dieu, a s'unir a lui pour jamais dans r^tetnit^. Votre devoir est a Taimer de tout votre coeur, II vous a cr&s...]
cence qui vous attache a la terre; et ils n'ont fait autre chose qu'entrelenir au moins 1'une de ces maladies. S'ils vous ont donne Dieu pour objet, ce n'a ete que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que vous lui etiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont \vu\ la vanite de cette pretention vous ont jete dans Tautre precipice, en vous faisant entendre que votre nature etait pareille a celle des betes, et vous ont porte a chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas la le moyen de vous guerir de vos injustices, que ces sages n'ont point connues. Je puis seule vous faite entendre qui vous £tes l. »
Adam, J£sus-Christ. 322
Si on vous unit a Dieu, c'est par grace, non par nature. Si on vous abaisse, c'est par penitence, non par nature.
Ainsi cette double capacite.,.
Vous n^tes pas dans 1'etat de votre creation,
Ces deux etats etant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnaissiez pas. Suiveiz vos mouvements, observez-vous vous-meme, et voyez si vous n?7 trouverez pas les caracteres vivants de ces deux natures, Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple ?
Incomprehensible.
Tout ce qui est incomprehensible ne laisse pas d'etre : le nombre inftni, un espace infini, egal au fini.
i. Les editeurs ont cru la phi'ase tnachev^e : qw vous fas, &... Aprfes foeS) Z, Tourneut propose de lire : tA (Ibauche du mot Adam repns plus bas ?) ou Ce. En marge, une note barr£e : ]e ne demande pas de vous une crfance aveuge amorce le ddveloppemeAt repris plus loin,: « Je a'entends pas que vous soumettiez votre cr6ance,*, »
Incroyable gue Dieu s'unisse a vous.
Cette consideration n'est tiree que de la vue de notre bassesse. Mais si vous Favez bien sincere, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par 325 nous-memes incapables de connaitre si sa misericorde ne jpeut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais savoir d'ou cet animal, qui se reconnalt si faible, a le droit de mesurer la misericorde de Dieu, et dy mettre les bornes que sa fantaisie lui suggere. II sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne salt pas ce qu'il est lui-meme; et, tout trouble de la vue de son propre etat, il ose dire que Dieu ne le peut pas rendre capable de sa communication.
Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il 1'aime et le connaisse 1 ; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable a lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance. II est sans doute qu'il connalt au moins qu?il est, et qu'il aime quelque chose, Done, s'il voit quelque chose dans les ten&bres ou il est, et s'il trouve quelque sujet d?amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelque rayon de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaitre et de Taimer en la maniere qu'il lui plaira se communiquer a nous ? II y a done sans doute une presomption insupportable dans ces sortes de raisonnemcnts, quoiqu'ils paraissent fond6s sur une humilite apparente, qui n'est ni sincere, ni raisonnable, si die ne nous fait confesser que, ne sachant de nous-m&nes qui nous sommes, nous ne pouvons Tapprendre que de Dieu.
« Je n'entends pas que vous soumettiez votre
i. En k connaissant (B,). Lisant et k eonnaissance, Z. Tourneur y voit une inadvertance, pour conmsse.
creance a moi sans raison, et ne pretends pas vous assujettir avec tyrannic. Je ne pretends pas aussi vous rendre raison de toutes choses. Et pour accorder ces contrarietes, j'entends vous faire voir clairement, par des preuves convaincantes, des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et m'attirent autorite par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser; et qu'ensuite vous croyiez1 les choses que je vous enseigne, quand vous n'y trouverez autre sujet de les refuser, sinon que vous ne pouvez pas vous-memes connaitre si elles sont ou non,
« Dieu a voulu racheter les hommes, et ouvrir 326 le salut a ceux qui le cherchaient, Mais les hommes s'en rendent si indignes qu'il est juste que Dieu refuse a quelques-uns a cause de leur endurcissement, ce qu'il accorde aux autres par une misericorde qui ne leur est pas due. S'il eut voulu surmonter Tobstination des plus endurcis, il Teut pu, en se decouvrant si manifestement a eux qu'ils n'eussent pu douter de la verite de son essence, comme il paraitra au dernier jour, avec un tel eclat de foudres et un tel renversement de la nature, que les morts ressuscites 2, et les plus aveugles le verront
« Ce n'est pas en cette sorte qu'il a voulu paraitre dans son avfenement de douceur; parce que tant d'hommes se rendant indignes de sa cl&nence, il a voulu les laisser dans la privation du bien qu'ils ne veulent pas. II n'etait done pas juste qu'il parut d'une maniere manifestement divine, et absolument capable de convaincre tous les hommes; mais il
1. Suit, mal ratur£ : sans r (aison^) que les £diteurs ont diversement dechiffre ou compl^td (La copie don&e : sans bfoter). ,