‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 25 sur 226 · SUR LES PASSIONS DE H AMOUR · texte numérisé non relu

SUR LES PASSIONS DE H AMOUR

que cela n'est pas vrai. Oserait-on appeler cela injustice ? II est nature! de rendre autant que Fon a pris.

L'attachement a une metne pensee fatigue et ruine Fesprit de Fhomme. Cest pourquoi pour la solidite et la duree du plaisir de Famour, il faut quelquefois ne pas savoir que Ton aime; et ce n'est pas commettre une infidelite, car Ton n'en aime pas d'autre; c'est reprendre des forces pour mieux aimer. Cela se fait sans que Ton y pense; Fesprit s'y porte de soimeme; la nature le veut; elle le commande. II faut pourtant avouer que c'est une miserable suite de la nature humaine, et que Ton serait plus heureux si Fon n'etait point oblige de changer de pensee; mais il n'y a point de remade1.

Le plaisir d?aimer sans Foser dire a ses epines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n'est-on point de former toutes ses actions dans la vue de plaire a une personne que Fon estime infiniment ? I/ on s'etudie tous les jours pour trouver les moyens de se decouvrir, et Fon y emploie autant de temps que si Fon devait entretenir celle que Fon aime* Les yeux s'allument et s'eteignent dans un meme moment; et quoique Fon ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce desordre y prenne garde, Fon a n^anmoins la satisfaction de sentir [tous] ces remuements pour une personne qui le m&tite si bien. L'on voudrait avoir cent langues pour le faire connaitre; car comme Fon ne peut pas se servir de la parole, Fon est oblig£ de se r£duire a Feloquence d'action.

i. C£ PensSes 372, 122 et 139 (<c le malheur naturel de notre condition... si mis6table »).

Jusque-la on a toujours de la joie, et 1'on est dans une assez grande occupation. Ainsi Ton est heureux; car le secret d'entretenir toujours une passion, c'est de ne pas laisser naitre aucun vide dans Fesprit, en 1'obHgeant de s'appliquer sans cesse a ce qui le touche si agreablement. Mais quand il est dans Petat que je viens de d^crire, il n'y peut pas durer longtemps, a cause qu'&ant seul acteur dans une passion ou il en faut necessairement deux, il est difficile qu'il n'epuise bientot tous les mouvements dont il est agit6.

Quoique ce soit une mSme passion, il faut de la nouveaut6; Fesprit s'y plait, et qui sait la procurer sait se faire aimer.

Apres avoir fait ce chemin, cette plenitude quelquefois diminue, et ne recevant point de secours du cote de la source, Ton decline mis&rablement, et les passions ennemies se saisissent d'un coeur qu'elles dechirent en mille morceaux. Neanmoins un rayon d'esperance, si bas que Ton soit, releve aussi haut qu'on etait auparavant. Cest quelquefois un jeu auquel les dames se plaisent; mais quelquefois en faisant semblant d'avoir compassion, elles Font tout de bon. Que ?on est heureux quand cela arrive !

Un amour ferme et solide commence toujours par T61oquence d'action; les yeux y ont la meilleure part. N6anmoins il faut deviner, mais bien deviner.

Quand deux personnes sont de m6me sentiment, ils ne devinent point, ou du moins il y en a une qui devine ce que veut dire Tautre sans que cet autre Tentende ou qu5il ose Tentendre.

Quand nous aimons, nous paraissons a nous-

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