SUR LES PASSIONS DE I/AMOU
on le souhaite avec ardeut, on le remarque bien vite et on le reconnait dans les yeux de la personne qui aime. Car les yeux sont les interpretes du cceur; mais il n'y a que celui qui y a interet qui entend leut langage.
L'homme seul est quelque chose d'imparfait; il faut qu'il trouve un second pour etre heureux. II le cherche le plus souvent dans Tegalite de la condition, a cause que la liberte et que Foccasion de se manifester s'y rencontrent plus aisement. Neanmoins Ton ira quelquefois bien au-dessus, et Ton sent le feu s'agrandir, quoique Ton n'ose pas le dire a celle qui Ta causd
Quand on aime une dame sans 6galite de condition, Fambition peut accompagner le commencement de Tamour ; mais en peu de temps il devient le maitre. Cest un tyran qui ne souflre point de compagnon; il veut ^tre seul; il faut que toutes les passions ploient et lui ob&ssent
Une haute amitte remplit bien mieux qu'une commune et egale : le coeur de 1'homme est grand, les petites choses flottent dans sa capacite; il n'y a que les grandes qui s'y arr^tent et qui y demeurent.
L'on ecrit souvent des choses que Ton ne prouve qu'en obligeant tout le monde £ faire reflexion sur soi-meme et a trouver la v6rite dont on parle1. Cest en cela que consiste la force des preuves de ce que je dis.
Quand un homme est delicat en quelque endroit
i. Cf. Penstes 10, 14 et Art de persuader, p. 114-116 (inddit j. en 1728).
de son esprit, il Test en amour. Car comme il doit etre ebrarde par quelque objet qui est hors de lui, s'il y a quelque chose qui repugne a ses id^es, il s'en apergoit, et le fuit. La regie de cette delicatesse depend d'une raison pure, noble et sublime : ainsi Ton se peut croire delicat, sans qu'on le soit effectivement, et les autres ont le droit de nous condamner : au lieu que pour la beaute chacun a sa regie souveraine et independante de celle des autres. Neanmoins entre etre delicat et ne 1'etre point du tout, il faut demeurer d'accord que, quana on souhaite d'etre delicat, Ton n'est pas loin de 1'etre absolument. Les femmes aiment a apercevoir une delicatesse dans les hommes; et c'est ce me semble Tendroit le plus tendre pour les gagner : Ton est aise de voir que mille autres sont meprisables, et qu'il n'y a que nous d'estimables1.
Les qualit^s d'esprit ne s'acquierent point par rhabitude; on les perfectionne seulement. De la, il est aise de voir que la delicatesse est un don de nature, et non pas une acquisition de Tart.
A mesure que Ton a plus d'esprit, Ton trouve plus de beautes originales 2 ; mais il ne faut pas etre amoureux; car quand Ton aime, Ton n'en trouve qu'une.
Ne semble-t-il pas qu'autant de fois qu'une femme sort d'elle-meme pour se caracteriser dans le cceur des autres, elle fait tine place vide pour les autres dans le sien? Cependant j'en connais qui disent
1. Boudhors vpit dans ce passage (Les femmes... nous) ta marque d*une main feminine. Cf. ci-dessous : « Ne semble-t-il pas qu'autant de fois qu'une femme... »