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SUR LES PASSIONS DE L* AMOUR

devient liberal, et il ne se souvient pas d'avoir jamais eu une habitude opposee : Ton en voit la raison en considerant qu'il j a des passions qui resserrent Fame et qui la rendent immobile, et qu'il y en a qui Fagrandissent et la font repandre au dehors.

L'on a ote mal a propos le nom de raison a Famour, et on les a opposes sans un bon fondement, car Famour et la raison n'est qu'une meme chose. Cest une precipitation de pensees qui se porte[nt] d'un cote sans bien examiner tout, mais c'est toujours une raison, et Fon ne doit et on ne peut souhaiter que ce soit autrement, car nous serions des machines x tres desagr^ables. N'excluons done point la raison de Famour, puisqu'elle en est inseparable. Les poetes n'ont done pas eu raison de nous depeindre Famour comme un aveugle; il faut lui 6ter son bandeau, et lui rendre desormais la jouissance de ses yeux.

Les ames propres a Famour demandent une vie d'action qui eclate en evenements nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette maniere de vivre est un merveilleux acheminement ^ la passion. Cest de la que ceux de la cour sont mieux re$ais dans Famour que ceux de la ville, parce que les uns sont tout de feu, et que les autres m&aent une vie dont Funiformite n'a rien qui frappe : la vie de tempete surprend, frappe et penetre.

II semble que Fon ait toute une autre ame quand Fon aime que quand on n'aime pas; on s'&eye par cette passion, et on devient tout grandeur; il faut done que le reste ait proportion, autrement cela ne convient pas, et partant cela est desagr&ble.

i. Cf. p. 59, note 3.

L'agrdable et le beau n'est que la m£me chose *, tout le monde en a Tidde. Cest d'une beaute morale que j'entends parler, qui consiste dans les paroles et dans les actions de dehors. L'on a bien une r£gle pour devenir agrdable2; cependant la disposition du corps 7 est necessaire; mais elle ne se peut acquerir.

Les hommes ont pris plaisir a se former tine idee de Tagreable si elev£e, que personne n'y peut atteindre. Jugeons-en mieux, et disons que ce n'est que le naturel, avec une facility et une vivacitd d'esprit qui surprennent3. Dans Tamour ces deux quaht6s sont n£cessaires : il ne faut rien de force, et cependant il ne faut point de lenteur. L'habitude donne le reste.

Le respect et 1'amour doivent etre si bien proportionnes qu'ils se soutiennent sans que ce respect etouffe Tamour.

Les grandes imes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent; c'est d'un amour violent que je parle : il faut une inondation de passion pour les 6branler et pour les rempUr. Mais quand elles commencent a aimer, elles aiment beaucoup mieux.

L'on dit qu'il y a des nations plus amoureuses les unes que les autres; ce n'est pas bien parler, ou du moins cela n'est pas vrai en tout sens. L'amour ne consistant que dans un attachement de pens^e, il est certain qu'il doit Stre le m6me par toute la terre. II est vrai que, se [determinant autre part que dans la pensee, le climat peut ajouter queique chose, mais ce n'est que dans le corps.

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