MONTAIGNE, Essais, m
2. Havet propose : sera jugement t6m6raire. Bruxischvicg >t opose : sera jue6 t6m6raire. — La correction est ici due a
L Lafuma.
3. Arnauld avait signal^ a Descartes cette rencontre de son Cogpto avec les textes de saint Augustin, De lib, arb. II, 3 (4« obj. aux Mf dilations, A. T, ix, 1 54) et De Trin. X, TO (L du
En verite, je suis bien eloigne de dire que Descartes n'en soit pas le veritable auteur, quand meme il ne Faurait appris que dans la lecture de ce grand saint; car je sais combien il y a de difference entre ecrire un mot a Paventure, sans y faire une reflexion plus longue et plus etendue, et apercevoir dans ce mot une suite admirable de consequences, qui prouve la distinction des natures materielle et spirituelle, et en faire un principe ferme et soutenu d'une physique entiere, comme Descartes a pretendu faire. Car, sans examiner s'il a reussi efficacement dans sa pretention, je suppose qu'il Tait fait, et c'est dans cette supposition que je dis que ce mot est aussi different dans ses ecrits d'avec le meme mot dans les autres qui Pont dit en passant, qu'un homme plein de vie et de force d'avec un homme mort.
Tel dira une chose de soi-meme sans en comprendre Texcellence, ou un autre comprendra une suite meryeilleuse de consequences qui nous font dire hardinient que ce n'est plus le meme mot, et qu'il ne le doit non pas a celui d'ou il Ta appris? qu'un arbre admirable n'appartiendra pas a celui qui en aurait jete la semence, sans y penser et sans la connaitre, dans une terre abondante qui en aurait profite de la sorte par sa propre fertilite.
Les memes pensees poussent quelquefois tout autrement dans un autre que dans leur auteur : infertiles dans leur champ naturel, abondantes etant transplantees. Mais il arrive bien plus souvent qu'un bon esprit fait produire lui-m£me a ses propres pensees tout le fruit dont elles sont capables, et
3 jum 1648, A. T. V, 184). Cf. aussi JDe civ. Dei XI, 26 et Sol. II, i, 3. Si le Cogito augustinien n'est pas comme chefc Descartes le fondement de toute la philosophie, il n'est cependant pas « 6crit a 1'aventure » et sert a dtablir la spirituakt6 de I'&me et 1'existence de Dieu.
qu'ensuite quelques autres, les ayant oui estimer, les empruntent et s'en parent, mais sans en connaitre Texcellence; et c'est alors que la difference d'un meme mot en diverses bouches paralt le plus.
Cest de cette sorte que la logique a peut-£tre emprunte les regies de la geometric sans en comprendre la force : et ainsi, en les mettant a 1'aventure parmi celles qui lui sont propres, il ne's'ensuit pas de la qu'ils aient entre dans Tesprit de la geometric; et je serai bien eloigne, s'lls n'en donnent pas d'autres marques que de Pavoir dit en passant, de les mettre en parallele avec cette science, qui apprend la veritable methode de conduire la raison. Mais je serai au contraire bien dispose a les en exclure, et presque sans retour. Car de 1'avoir dit en passant, sans avoir pris garde que tout est renferme la-dedans, et au lieu de suivre ces lumieres, s'egarer a perte de vue apres des recherches inutiles, pour courir a ce que celles-R ojBFrent et qu'elles ne peuvent donner, c'est v^ritablement montrer qu'on n'est guere clairvoyant, et bien plus que si Ton avait manque de les suivre parce qu'on ne les avait pas aper§ues.
La methode de ne point errer est recherchee de tout le monde. Les logiciens font profession d'y conduire, les geometres seuls y arrivent, et, hprs de leur science et de ce qui Timite, il n'y a point de veritables demonstrations. Tout Tart en est renferme dans les seuls preceptes que nous avons dits : Us suffisent seuls, ils prouvent seuls; toutes les autres regies sont inutiles ou nuisibles. Voila ce que je sais par une longue experience de toutes sortes de livres et de personnes.
Et sur cela je fais le m£me jugement de ceux qui disent que les geometres ne leur donnent rien de nouveau pax ces regies, parce qu'ils les avaient en eiBFet, mais confondues parmi une multitude d'autres
inutiles ou fausses dont ils ne pouvaient pas les discerner, que de ecus qui cherchent un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu'ils n'en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posseder le veritable aussi bien que celui qui, sans s'arreter a ce vil amas* porte la main sur la pierre choisie que Ton recherche, et pour laquelle on ne jetait pas tout le reste.
Le defaut d'un raisonnement faux est une maladie qui se guerit par ces deux remedes. On en a compose un autre d'une infinite d'herbes inutiles ou les bonnes se trouvent enveloppees et ou elles demeurent sans effet, par les mauvaises qualites de ce melange.
Pour decouvrir tpus les sophismes et toutes les equivoques des raisonnements captieux, ils ont invente des noms barbares qui etonnent ceux qui les entendent; et au lieu qu'on ne peut debrouiller tous les replis de ce nceud si embarrasse qu'en tirant Tun des bouts que les geometres assignent, ils en ont marqu6 un nombre etrange d?autres ou ceux4a se trouvent compris, sans qu'ils sachent lequel est le bon.
Et ainsi, en nous montrant un nombre de chemins differents, qu'ils disent nous conduire ou nous tendons, quoiqu'il n?y en ait que deux qui y menent, il faut savoir les marquer en particulier; on pretendra que la geometric, qui les assi^ne exactement1, ne donne que ce qu'on avait deja des autres, parce qu'ils donnaient en ejffet la meme chose et davanta^e, sans prendre garde que ce present perdait son prix par son abondance, et qu'ils dtaient en ajoutant.
Rien n'est plus commun que les bonnes choses :
I. Lecture in6dxte de M. Lafuma. Les 6diteurs donnaient : certaimment.
il n'est question que de les discerner; et il est certain qu'elles sont toutes naturelles et a notre portee, et meme connues de tout le monde. Mais on ne sait pas les distinguer. Ceci est universel. Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que se trouve ^excellence de quelque genre que ce soit. On s'eleve pour y arriver, et on s'en eloigne : il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que ceux qui les Ksent croient qu'ils auraient pu faire. La nature, qui seule est bonne, est toute familiere et commune.
Je ne fais done pas de doute que ces regies, etant les veritables, ne doivent etre simples, naives, naturelles, comme elles le sont. Ce n'est pas barbara et barahpton qui forment le raisonnement1. II ne faut pas guinder Tesprit; les manieres tendues et penibles le remplissent d'une sotte presomption par une elevation etrangere et par une enflure vaine et ridicule au lieu d'une nourriture solide et vigoureuse. Et Tune des raisons principales qui eloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du veritable chemin qu'ils doivent suivre, est Timagination qu'on prend d'abord que les bonnes choses sont inaccessibles, en leur donnant le nom de grandes, hautes, elevees, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, famili&res : ces noms-la leur conviennent mieux; je hais ces mots d'enflure...
i. Les auteurs de la l^ogiqw de Port-Royal, qui ont insure les regies de Pascal sur les definitions, ont cependant conserv6 la viedle logique de Fficole : « On n?a pas cru, disent-ils, devoir s'arrdter au d6gout de quelques personnes qui ont en horreur certains termes artificiels qu'on a form6s pour retenir plus facilement les diverses manieres de raisonner, comme si c'etaient des mots de magie, et qui font souvent des railleries assez froides sur baroco et baraltpton, comme tenant du caractere de pedant. » Pascal n?6tait ici que T£cho de critiques formulees par Montaigne (1, zj et II, 5). (B,)