‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 37 sur 226 · I. Cf« Pe»s · texte numérisé non relu

I. Cf« Pe»s

sete Pun de Pautre. De sorte qu'ils ne peuven*- subsister seuls a cause de leurs defauts, ni s'unir a cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'aneantissentpour faire place a la verite de PEvangile. Cest elle qui accorde les contrarietes par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai et chassant tout ce qui est de fairs, elle en fait une sagesse v£ritablement celeste ou s'accordent ces opposes, qui etaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un meme sujet; car Pun attribuait la grandeur a la nature et Pautre la faiblesse a cette meme nature, ce qui ne pouvait subsister; au lieu que la foi nous apprend a les mettre en des sujets differents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant a la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant a la grace. Voil£ Punion etonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire> et qui n'est qu'une image et qu'un eflet de Tunion ineffable de deux natures dans la seule personne d?un Homme-Dieu.

« Je vous demande pardon,mpnsieur, dit M. Pascal a M. de Saci, de m'emporter ainsi devant vous dans la th^ologie, au lieu de demeurer dans la philosophic, <jui etait seule mon sujet; mais il m'y a conduit insensiblement; et il est difficile de n'y pas entrer, quelque verite qu'on traite, j>arce qu'elle est le centre de toutes les verites; ce qui parait ici parfaitement puisqu'elle enferme si visiblement toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensfe de la grandeur de Thomme, qu'en ont-ils imagiad qui ne cede aux promesses de Tfivangile, qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu ? Et s'ils se plaisent £ voir Pinfirmitd de la nature, leur id6e

n'egale plus celles de la veritable faiblesse du peche, dont la meme mort a ete le remede. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont desire; et ce qui est admirable, ils s'y trouvent unis, eux qui ne pouvaient s'allier dans un degre infiniment inferieur ! »

M. de Saci ne put s'empecher de temoigner a M. Pascal qu'il etait surpris comment il savait tourner les choses; mais il avoua en meme temps que tout le monde n'avait pas le secret, comme lui, de faire des lectures des reflexions si sages et si elevees. II lui dit qu'il ressemblait a ces mddecins habiles qui, par la maniere adroite de preparer les plus grands poisons, en savent tirer les j)lus grands remedes. II ajouta que, quoiqu'il voyait bien, par ce qu'll venait de lui dire, que ces lectures lui etaient utfles, il ne pouvait pas croire neanmoins qu'elles fussent avantageuses a beaucoup de gens dont Tesprit se tralnerait Tin peu, et n'aurait pas asses: d'elevation pour lire ces auteurs et en juger, et savoir tker les perles du milieu du fumier, aurum ex stercore Tertulliani, disait un Pere. Ce qu'on pouvait bien plus dire a ces philosophes, dont le fumier, par sa noire fumee, pouvait obscurcic la fpi chancelante de ceux qui les fisent. Cest pourquoi il conseillerait toujours a ces personnes de ne pas s'exposer 16gferement a ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de devenir Tobjet des demons et la pature des vers, selon le langage de Fficritute1, comme ces philosophes Font 6t6.

« Pour I'utilit6 de ces lectures, dit M* Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensde. Je trouve dans fipictete un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le cherchent dans les choses

i. HccUsiastiqtie^ VII, xix,

exterieures, et pour les forcer a reconnaltre qu'ils sont de veritables esclaves et de miserables aveugles ; qu'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que Ferreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans reserve a Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre Forgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une veritable justice; pour desabuser ceux qui s'attachent a leurs opinions, et cjui croient trouver dans les sciences des veritds inebranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumi£re et de ses 6garements, qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'etre tent6 de trouver des repugnances dans les mysteres; car Fesprit en est si battu qu'il est bien eloigne de vouloir juger si FIncarnation ou le mystere de FEucharistie sont possibles; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.

« Mais, si fipictete combat la paresse, il m£ne a Forgueil, de sorte qu'il peut etre tres nuisible a ceux qui ne sont pas persuades de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux a ceux qui ont quelque pente a Timpiete et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent 6tre reglees avec beaucoup de soin, de discretion et d'^gard a la condition et aux moeurs de ceux a qui on les conseille. II me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient r^ussir fort mal, parce que Tune s'oppose au mal de Tautre; non qu'efles puissent dormer la vertu, mais seulement troubler dans les vices, Tame se trouvant combattue par ces contraires, dont Fun chasse Forgueil et Fautre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous. »

Ce fut ainsi que ces deux personnes d'un si bel esprit s*accord£rent enfin au sujet de la lecture de

ces philosophes, et se rencontrerent au meme terme, ou ils arriverent neanmoins d'une maniere un peu differente : M. de Saci y etant arrive tout d'un coup par la claire vue du christianisme, et M, Pascal n'y etant arrive qu'apres beaucoup de tours en s'attachant aux principes de ces philosophes.

Lorsque M. de Saci et tout Port-Royal des Champs etaient ainsi occupes de la joie que causaient la conversion et la vue de M. Pascal, et qu'on y admirait la force toute-puissante de la grace, qui par une misericorde dont il y a peu d'exemples, avait si profondement abaisse cet esprit si eleve de luimeme, etc.

De I'Art de persuader.

L'art de persuader a un rapport necessaire a la mantere dont les hommes consentent a ce qu'on leur propose, et aux conditions des choses qu'on veut faire croire.

Personne n'ignore qu'il y a deux entrees par ou les opinions sont revues dans Tame, qui sont ses deux principales puissances, Fentendement et la volont6. La plus naturelle est celle de Fentendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux verites demontrees; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volont£; car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportes a croire non pas par la preuve, mais par Fagrement. Cette voie est basse, indigne, et etrangere : aussi tout le monde la d£savoue. Chacun fait profession de ne croire et meme de n'aimer que ce qu'il sait le tneriter.

Je ne parle pas ici des verites divines, que je n'aurais gaxde de faire tomber sous Tart de persuader, car elles sont infiniment au-dessus de la nature : Dieu seul peut les mettre dans Tame, et par la mantere qu'il lui plait, Je sais qu'il a voulu qu'elles entrent du coeur dans Tesprit, et non pas de Tesprit dans le coeur, pour humilier cette superbe

puissance du raisonnement, qui pretend devoir etre juge des choses que la volonte choisit, et pour guerir cette volonte infirme, qui s'est tpute corrompue par ses sales attachements. Et de la vient qu'au lieu qu'en parlant des choses humaines on dit qu'il faut les connaltre avant que de les aimer, ce qui a passe en proverbe, les saints au contraire disent en parlant des choses divines qu'il faut les aimer pour les connaitre, et qu'on n'entre dans la verite que par la charite, dont ils ont fait une de leurs plus utiles sentences1.

En quoi il parait que Dieu a etabli cet ordre surnaturel, et tout contraire a Tordre qui devait Stre naturel aux hommes dans les choses naturelles. Ils ont neanmoins corrompu cet ordre en faisant des choses profanes ce qu'ils devaient faire des choses saintes, parce qu'en effet nous ne croyons presque que ce qui nous plait. Et de la vient Teloignement ou nous sommes de consentir aux verites de la religion chr&ienne, tout opposee a nos plaisirs. « Dites-nous des choses agreables et nous vous ecouterons,» disaient les Juifs a Moi'se; comme si Tagrement devait regler la creance ! Et c'est pour punir ce d^sordre par un ordre qui lui est conforme, que Dieu ne verse ses lumi£res dans les esprits qu'apr&s avok dompte la rebellion de la volont£ par une douceur toute celeste qui le charme et <jui Fentralne.

Je ne parle done que des v^ntes de notre portee; et c'est (Telles que je dis que Tesprit et le coeur sont comme les portes par ou efles sont regues dans Tame, mais que bien peu entrent par 1'esprit, au lieu qu'elles y sont introduites en foule par les caprices tem&ayres de la volonte, sans le conseil du raisomnement

i. S. AUGUSTIN (De Graf, contra Faust. L XXXII, ch. xvrn, cit6 dan^ I'Avgtistinus, t. II, L. prelimiQwe, ch. vn).

Ces puissances ont chacune leurs principes et les premiers moteurs de leurs actions.

Ceux de 1'esprit sont des verites naturelles et connues a tout le monde, comme que le tout est plus grand que sa partie, outre plusieurs axiomes particuliers que les uns resolvent et non pas d'autres, mais qui, des qu'ils sont admis, sont aussi puissants, quoique faux, pour emporter la creance, que les plus veritables.

Ceux de la volonte sont de certains desirs naturels et communs a tous les homines, comme le desir d'etre heureux, que personne ne peut pas ne pas avoir, outre plusieurs objets particuliers que chacun suit pour y arriyer, et qui, ayant la force de nous plaire, sont aussi forts, quoique pernicieux en effet, pour fake agir la volonte, que s'ils faisaient son v£ritable bonheur.

Voila pour ce qui regarde les puissances qui nous portent a consentir.

Mais pour les qualit^s des choses que nous devons persuader, elles sont bien diverses,

Les unes se tirent, par une consequence necessaire, des principes communs et des verit^s avou&s. Celles-la peuvent etre infailliblement persuaddes; car, en montrant le rapport qu'elles ont avec les principes accordes, il y a une necessite inevitable de convaincre, et il est impossible qu'elles ne soient pas regues dans Time des qu'on a pu les enroler a ces verites qu'elle a d6ja admises,

II y en a qui ont une union &roite avec les objets de notre satisfaction; et celles~l& sont encore regues avec certitude, car aussitdt qu'on fait apercevoir a Fame qu'une chose peut la conduire a ce qu'elle aime souverainement, il est inevitable qu'elle ne s'y porte avec joie.

Mais celles qui ont cette liaison tout ensemble,

et avec les yerites avouees, et avec les desks du coeur, sont si sures de leur effet, qu'il n'y a rien qui le soit davantage dans la nature. Comme au contraire ce qui n'a de rapport ni & nos creances ni a nos plaisirs nous est importun, faux et absolument etranger.

En toutes ces rencontres il n'y a point a douter. Mais il y en a ou les choses qu'on veut faire croire sont bien etablies sur des vetites connues, mais qui sont en meme temps contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus. Et celles-la sont en grand peril de faire voir, par une experience qui n'est que trop ordinaire, ce que je disais au commencement : que cette ame imp^erieuse, qui se vantait de n'agir que par raison, suit par un choix honteux et temeraire ce qu'une volonte corrompue desire, quelque resistance que r esprit trop eclaire puisse y opposer.

Cest alors qu'il se fait un balancement douteux entre la verite et la volupte, et que la connaissance de Tune et le sentiment de Tautre font un combat dont le succes est bien incertain, puisqu'il faudrait pour en juger connaitre tout ce qui se passe dans le plus interieur de Thomme, que Thomme meme ne connait presque jamais.

II paralt de la que, quoi que ce soit qu'on veuille persuader, il faut avoir 6gard a la personne a qui on en veut, dont il faut connaitre 1'esprit et le cceur, quels principes il accorde, quelles choses il aime; et ensuite remarquer, dans la chose dont il s'agit, quels rapports elle a avec les principes avoues, ou avec les objets d61icieux pat les charmes qu'on lui donne. De sorte que Tart de persuader consiste autant en celui d'agreer qu'en celui de convaincre, tant les hommes se gouvernent plus par caprice que par raison !

Or, de ces deux m&hodes, 1'une de convaincte,

Il6 OPUSCULES

Fautre d'agreer, je ne donnerai ici que les regies de la premiere; et encore au cas qu'on ait accorde les principes et qu'on demeure ferme a les avouer : autretnent je ne sais s'il y aurait un art pour accommoder les preuves a Finconstance de nos caprices.

Mais la maniere d'agreer est bien sans comparaison plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable; aussi, si je n'en traite pas, c'est parce que je n'en sujs pas capable; et je m'y sens tellement disproportionne, que je crois la chose absolument impossible*

Ce n'est pas que je ne croie qu'il y ait des regies aussi sures pour plaire que pour demontrer, et que qui les saurait parfaitement connaitre et pratiquer ne reussit aussi surement a se faire aimer des rois et de toutes sortes de personnes, qu'a d&nontrer les elements de la geometric a ceux qui ont assez d'imagination pour en comprendre les hypotheses. Mais j'estime, et c'est peut-etre ma faiblesse qui me le fait croire, qu'il est impossible d'y arriver. Au moins je sais que si quelqu'un en est capable, ce sont des personnes que je connais, et qu'aucun autre n'a sur cela de si claires et de si abondantes lumieres 1.

La raison de cette extreme difficult^ vient de ce que les principes du plaisir ne sont pas fermes et stables. Us sont divers en tous les hommes, et variables dans chague particulier avec une telle diversity qu'il n?y a point crhomme plus different d?un autre que de soi-meme dans les divers temps, Un homme a d'autres plaisirs qu'une femme; un riche et un pauvre en ont de diff&rents; un prince, un homme de guerre, un tnarchand, un bourgeois, un paysan, les vieux, les jeunes, les sains, les malades, tous vatient; les moindres accidents les changent.

i. Allusion & M£r6 (Cf. les Pens fas i et 4).

Or, il y a un art, et c'est celui que je donne, pour faire vok la liaison des y£rites avec leurs principes soit de vrai, soit de plaisir, pourvu que les principes qu'on a une fois avoues demeurent fermes et sans etre jamais dementis.

Mais comme il y a peu de principes de cette sorte, et que hors de la geometric., qui ne considere que des figures tres simples, il n'y a presque point de v6nt6s dont nous demeurions toujours d'accord, et encore moins d'objets de plaisir dont nous ne changions a toute heure, je ne sais s'il y a moyen de donner des regies fermes pour accorder les discours a Tinconstance de nos caprices.

Get art que j'appelle Tart de persuader, et qui n'est proprement que la conduite des preuves tndthodiques parfaites consiste en trois parties essentielles : a d£finir les termes dont on doit se servir par des definitions claires; a proposer des principes ou axiomes evidents pour prouver la chose dont U s'agit; et a substituer toujours mentalement dans la demonstration les definitions a la place des definis.

La raison de cette methode est evidente, puisqu'il serait inutile de proposer ce qu'on veut prouver et d'en entreprendre la demonstration, si on n'avait auparavant defini clairement tous les termes qui ne sont pas intelligibles; et qu'il faut de metne que la demonstration soit prec^dee de la demande des principes evidents qui y sont necessaires, car si ?on n'assure le fondement on ne peut assurer T^difice; *et qu'il faut enfin en d^montrant substituer mentalement les definitions a la place des definis, puisque autrement on pourrait abuser des divers sens qui se rencontrent dans les termes. II est facile de voir qu'en observant cette methode on est sur de convakicre, puisque, les termes etanttous entendus et parfaitement exempts d'equivoques par les d6fini-

Il8 OPUSCULES

tions, et les principes etant accordes, si dans la demonstration on substitue toujours mentalement les definitions a la place des ddfinis, la force invincible des consequences ne peut manquer d'avoir tout son effet.

Aussi jamais une demonstration dans laquelle ces circonstances sont gardees n'a pu recevoir le moindre doute; et jamais celles ou dies manquent ne peuvent avoir de force.

II importe done bien de les comprendre et de les posseder, et c'est pourquoi, pour rendre la chose plus facile et plus presente, je les donnerai toutes en ce peu de regies qui renferment tout ce qui est necessaire pour la perfection des definitions, des axiomes et des demonstrations, et par consequent de la methode entiere des preuves geometriques de Tart de persuader.

Regies pour les definitions. — i. N'entreprendre de ddfinir aucune des choses tellement connues d'ellesmemes, qu'on n'ait point de termes plus clairs pour les expliquer1. 2. N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou equivoques, sans definition. 3 . N'employer dans la definition des termes que des mots parfaitement connus, ou deja expliques.

Regies pour les axiomes. — i. N'omettre aucun des principes necessaires sans avoir demand^ si on Taccorde, quelque clair et Evident qu'il puisse 6tre. 2. Ne demander en axiomes que des choses parfaitement evidentes d^lles-mSmes.

Regies pour les demonstrations. — i. ISTentreprendre de d^montrer aucune des choses qui sont tellement evidentes d'elles-memes qu'on n'ait rien de plus clair

i. Ceci a 6t6 d6velopp£ dans la sect. I De la mithddt des demonstrations gfomfariques. Cf. les citations en note des Pensfes i et 392.

pour les prouver. 2. Prouver toutes les propositions un peu obscures, et n'employer a leur preuve que des axiomes tres evidents, ou des propositions deja accordees ou demontrees. 3. Substituer toujours mentalement les definitions a la place des definis, pour ne pas se tromper par Fequivoque des termes que les definitions ont restreints.

Voila les huit regies qui contiennent tous les pr£ceptes des preuves solides et immuables. Desquelles il y en a trois qui ne sont pas absolument necessaires, et qu'on peut negliger sans erreur; qu'il est m£me difficile et comme impossible d'obseryer toujours exactement, quoi qu'il soit plus parfait de le fake autant qu'on peut; ce sont les trois premiers de chacune des parties :

'Pour les definitions : Ne defirnr aucun des termes qui sont partaitement connus.

Pour les axiomes : N'omettre a demander aucun des axiomes parfaitement evidents et simples.

Pour les demonstrations : Ne demontrer aucune des choses tres connues d'elles-memes.

Car il est sans doute que ce n'est pas une grande faute de definir et d'expliquer bien clairement des choses, quoique trfes claires d'elles-memes, ni d'omettre a demander par avance des axiomes qui ne peuvent etre refuses au lieu ou Us sont n&ressakes, ni enfin de prouver des propositions qu'on accorderait sans preuve.

Mais les cinq autres regies sont d'une necessite absolue, et on ne peut s'en dispenser sans un d^faut essentiel et souvent sans erreur; et c'est pourquoi je les reprendrai ici en particulier.

Rtgtes nhessaires pour les definitions. — N'omettre aucun des termes un peu obscurs ou equivoques,

sans definition. N'employer dans les definitions que des termes parfaitement connus ou deja expliques.

Regies necessaires pour les axiomes. — Ne demander en axiomes que des choses parfaitement evidentes.

Regies necessaires pour les demonstrations. — Prouver toutes les propositions, en n'employant a leur preuve que des axiomes tr£s evidents aeux-memes, ou des propositions deja demontrees ou accordees. N'abuser jamais de Tequivoque des termes, en manquant de substituer mentalement les definitions qui les restreignent ou les expliquent1.

Voila les cinq regies qui forment tout ce qu'il y a de necessaire pour rendre les preuves convaincantes, immuables et, pour tout dire, g6om£triques; et les huit regies ensemble les rendent encore plus parfaites.

Je passe maintenant a celle de 1'ordre dans lequel on doit disposer les propositions, pour etre dans une suite excellente et gdom&rique.

Apr^s avoir 6tabli...

Voila en quoi consiste cet art de persuader, qui se renferme dans ces deux principes : D6finir tous les noms qu'on impose; prouver tout, en substituant mentalement les definitions a la place des d^finis.

Sur quoi il me semble a propos de prevenir trois objections principales qu'on pourra faire. L'une, que cette m^thode n'a rien de nouveau; Tautre, qu'elle est bien facile a apprendre, sans qu'il soit necessaire pour cela d'&udier les elements de g^om^trie, puisqu'elle consiste en ces deux mots qu'on sait a la

i. Cette reprise figure textuellement dans VArt de penser (ou Logjaue de Port-Royal) 4e p., ch, in. Le ch. xr reprend avec de feg&res variantes les huit regies du d^but.

premiere lecture; et enfin qu'elle est assez inutile, puisque son usage est presque renferme dans les seules matieres geom&riques.

II faut done fake voir qu'il n'y a rien de si inconnu, rien de plus difficile a pratiquer, et rien de plus utile et plus universe!.

Pour la premiere objection, qui est que ces regies sont communes dans le monde, qu'il faut tout drank et tout prouver, et que les logiciens memes les ont mises entre les preceptes de leur art, je voudrais que la chose fut veritable, et qu'elle fut si connue, que je n'eusse pas eu la peine de rechercher avec tant de soin la source de tous les ddfauts des raisonnements, qui sont veritablement communs. Mais cela Test si peu, que,, si Ton en excepte les seuls g£ometres, qui sont en si petit nombre qu'ils sont uniques en tout un peuple et dans un long temps, on n'en voit aucun qui le sache aussi II sera aise de le fake entendre a ceux q^ui auront parfaitement con$u le peu cjue j^en ai dit; mais s^ils ne Font pas compris patfaitement, j'avoue qu'ils n'y auront rien a y apprendre, Mais s'ils sont entres dans Tesprit de ces regies, et qu'elles aient asses: fait d'impression pour s'y enraciner et s'y aflFermir, ils sentiront combien il y a de difference entre ce qui est dit ici et ce que quelques logiciens en ont peut-£tre decrit d'approchant au hasard, en quelques lieux de leurs ouvrages.

Ceux qui ont 1'esprit cfe discernement savent combien il y a de diiFdrence entre deux mots semblables, selon les lieux et les circonstances qui les accompa^nent. Croira-t-on, en verite, que deux personnes qui ont lu et appris par coeur le m8me livre le sachent egalement, si 1'un le comprend en sorte qu'il en sache tous les principes, la force des consequences, les reponses aux objections qu'on y peut fake, et toute r^conornie de Fouvrage; au lieu qu'en Tautre ce

soient des paroles mortes, et des semences qui, quoique pareilles a celles qui ont produit des arbres si fertiles, sont demeurees seches et infructueuses dans 1'esprit sterile qui les a re$ues en vain ?

Tous ceux qui disent les memes choses ne les possedent pas de la meme sorte; et c'est pourquoi lincomparable auteur de I9 Art de conjerer^ s'arrete avec tant de soin a faire entendre qu'il ne faut pas juger de la capacite d'un homme par Texcellence d'un bon mot qu'on lui entend dire : mais, au lieu d'etendre Tadmiration d'un bon discours a la personne, qu'on pen£tre, dit-il, 1'esprit d'ou il sort; qu'on tente s'il le tient de sa memoire ou d'un heu-

reux hasard; qu'on le regoive avec froideur et avec mepris, afin de voir s'il ressentira qu'on ne donne pas a ce qu'il dit Testime que son prix merite : on verra le plus souvent qu'on le lui fera desavouer sur Theure, et qu'on le tirera bien loin de cette pens^e meilleure qu'il ne croit, pour le jeter dans une autre toute basse et ridicule. II faut done sonder comme cette pensee est logee en son auteur; comment, par oil, jusqu'ou il la possede : auttement, le jugement pr&ipite sera : j'ai 6te tdmeraire2.

Je voudrais demander a des personnes equitables si ce principe : « La mati&re est dans une incapacite naturelle invincible de penser », et celui-ci : « Je pense, done je suis », sont en effet les m^mes dans Tesprit de Descartes et dans Tesprit de saint Augustin, qui a dit la m&ne chose douse cents ans auparavant 3.

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