‹ Pensees Precedees Des Principaux OpusclesChapitre 62 sur 226 · C£ Pensees 233 et · texte numérisé non relu

C£ Pensees 233 et

2. De dim , II, 49 : « Un evenement frequent, on ne s'en etonne pas, m6me si on en ignore la cause; un 6v6nement tel

?u'on n'en a jamais vu auparavant, passe pour un prodige. » :ite MONT. II, 12).

3. TERENCE, Heant., iy, I, 8 : « Le voila qui va dire avec grand effort de grandes niaiseries » (cite MONT. Ill, i).

4. II s'agit des taches solaires qui indiquent, selon Pascal, que le soleil pourrait s^teindre, malgr6 Passurance acquise par habitude a qu'il sera demain jour ».

l8o PENS^ES / SECTION II

de la coutume, contre la nature, ineffagables a la nature, et a une seconde coutume. Cela depend de la disposition.

195 Les peres craignent que Tamour naturel des enfants ne s'efface. Quelle est done cette nature, sujette a etre eflfacee ?

La coutume est une seconde nature, qui detruit la premiere. Mais qu'est-ce que nature ? Pourquoi la coutume n'est-elle pas naturelle ? J'ai grand peur que cette nature ne soit elle-meme qu'une premiere coutume, comme la coutume est une seconde nature l.

47 La nature de Thomme est tout nature, omne

II n'y a rien qu'on ne rende naturel; il n'y a naturel qu'on ne fasse perdre,

*44i La memoire, la joie, sont des sentiments; et m£me les propositions geometriques deviennent sentiments, car la raison rend les sentiments naturels et les sentiments naturels s'eflacent pax la raison.

*2oi Lorsqu'on est accoutume a se servir de mauvaises raisons pour prouver des effets de la nature, on ne veut plus recevoir les bonnes lorsqu'elles sont d£cou-

1. Cf. MONTAIGNE, I, 22 : « Les lois de la conscience, que nous disons naltre de nature, naissent de la coutume. » Cfc la formule d'Aristote : a L'habitude est une seconde nature » (De mworia)*

2. Allusion a ^expression biblique « tout animal selon son espfece » (Gen. VII, 14. Cf. Balis., XIII, 18).

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vertes. L'exemple qu'on en donne fut sur la circulation du sang, pour rendre raison pourquoi la veine enfle au-dessous de la ligature1.

La chose la plus importante a toute la vie, est le 3 choix du metier : le hasard en dispose. La coutume fait les macons, soldats, couvreurs. « Cest un excellent couvreur», dit-on; et, en parlant des soldats : « Us sont bien fous», dit-on; et les autres au contraire : « II n'y a rien de grand que la guerre; le reste des hommes sont des coquins. » A force d'ouir louer en Penfance ces metiers, et mepriser tous les autres, on choisit; car naturellement on aime la veritd, et on hait la folie; ces mots nous emeuvent : on ne peche qu'en 1'application. Tant est grande la force de la coutume, que, de ceux que la nature n'a faits qu'hommes, on fait toutes les conditions des hommes; car des pays sont tout de masons, d'autres tout de soldats, etc. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. Cest la coutume qui fait done cela, car elle contraint la nature; et quelquefois la nature la surmonte, et retient Phomme dans son instinct, malgre toute coutume, bonne ou mauvaise.

La prevention induisant en erreur* — Cest une chose 61 deplorable de voir tous les hommes ne deliberer que des moyens, et point de la fin, Chacun songe comment il s'acquittera de sa condition; mais pour le choix de la condition, et de la patrie, le sort nous la donne.

i» On 1'expliquait par Thorreur du vide, la chaleur, etc. (C£ &A&VEY, De motu cordzs, ch. xi).

Cest une chose pitoyable, de voir tant de Turcs, d'heretiques, d'infideles, suivre le train de leurs peres, par cette seule raison qu'ils ont ete prevenus chacun que c'est le meilleur. Et c'est ce qui determine chacun a chaque condition, de serrurier, soldat, etc.

Cest par la que les sauvages n'ont que faire de la Providence1.

141 II y a une difference universelle et essentielle entre les actions de la volonte et toutes les autres. La volonte est un des principaux organes de la creance; non qu'elle forme la creance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses, selon la face par ou on les regarde. La volonte qui se plait a Tune plus qu'a 1'autre, detourne 1'esprit de considerer les qualites de celles qu'elle n'aime pas a voir; et ainsi resprit,marchant d'une piece avec la volonte, s'arr£te a regarder la face qu'elle aime; et ainsi il en juge parce qu'il voit.

Manuscrit de Fable Perier] 100

La nature de Tamour-propre2 et de ce moi humain est de n'aimer que soi et de ne considerer que soi. Mais que fera-t-il ? II ne saurait empecher que cet objet qu'il aime ne soit plein de defauts et de misere : il veut etre grand, et il se voit petit; il veut etre heureux, et il se voit miserable; il veut £tre parfait,

1. C£ MONTAIGNE, I, 22 : <c C'est par rentremise de la coutume que chacun est content du lieu oft nature Fa plante; et les sauvages d'ficosse n?ont que faire de la Tourame... »

2. Cf. Fenstes 45 5 et 492. Fragment public par Faugere (i 844) d'apres une copie inddite communiquee par Sainte-Beuve et rteemtnent retrouvee par M. Lafuma dont nous adoptons les corrections. C£ Trots petisfos in$cktes de Pascal, Paris, 1945 .

et il se voit plein d'imperfections ; il veut etre 1'objet de Famour et de 1'estime des hommes, et il voit que ses defauts ne meritent que leur aversion et leur mepris. Get embarras ou il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer; car il congoit une haine mortelle contre cette verite qui le reprend, et qui le convainc de ses defauts. II desirerait de Taneantir, et, ne pouvant la detruire en elle-m&ne, il la detruit, autant qu'il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres ; c'est-a-dire qu'il met tout son soin a couvrir ses defauts et aux autres et a soim£me, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir, ni qu'on les voie.

Cest sans doute un mal que d'etre plein de defauts; mais c'est encore un plus grand mal que d*en etre plein et de ne les vouloir pas reconnaitre, puisque c'est y aj outer encore celui aune illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent; nous ne trouvons pas juste qu'ils veuillent etre estimes de nous plus qu'ils ne meritent : il n'est done pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu^ls nous estiment plus que nous ne meritons.

Ainsi, lorsqu'ils ne decouvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils ne nous font point de tort, puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause; et qu'fls nous font un bien, puisqu'ils nous aident a nous delivrer d?un mal, qui est r ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas etre fach^s qu'ilsles connaissent, et qu'ils nous m^prisent : etant juste et quails nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous m£prisent, si nous sommes m6prisables.

Voila les sentiments qui naitraietxt aun coeur qui serait plein d^quit6 et de justice. Que devons-nous

dire1 done du notre, en y voyant une disposition toute contraire ? Car n?est-il pas vrai que nous hai'ssons la v&ite et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent a notre avantage, et que nous voulons £tre estimes d'eux autres que nous ne sornmes en effet ?

En void une preuve qui me fait horreur. La religion catholique n'oblige pas a decouvrir ses peches indifferemment a tout le monde : elle soufFre cju'on demeure cach6 a tous les autres hommes; mais elle en excepte un seul, a qui elle commande de decouvnr le fond de son cceur, et de se faire voir tel qu'on est. II n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne de desabuser, et elle 1'oblige a un secret inviolable, qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n'y etait pas. Peut-on s'imaginer rien de plus charitable et de plus doux? Et neanmoins la corruption de rhomme est telle, qu'il trouve encore de la durete dans cette loi; et c'est une des principales raisons qui fait revolter contre 1'figlise une grande partie de TEurope.

Que le coeur de rhomme est injuste et deraisonnable, pour trouver mauvais qu'on Toblige de faire a Tegard d'un homme ce qu'il serait juste, en quelque sorte, qu'il fit a Tegard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions ?

II y a differents degres dans cette aversion pour la verite; mais on peut dire qu'elle est dans tous en quelque degre, parce qu'elle est inseparable de Tamour-propre. Cest cette mauvaise delicatesse qui oblige ceux qui sont dans la ndcessite de reprenore les autres, de choisir tant de detours et de temperaments pout dviter de les choquer. II faut qu'ils

i. Correction de M. Lafuma (Trois penstes in&dites...} au lieu de done dire.

diminuent nos ddfauts, qu'ils fassent semblant de les excuser, quails y melent des louanges et des temoignages d'affection et d'estime. Avec tout cela, cette medecine ne laisse pas d'etre amere a Tamourpropre. II en prend le moins qu'il peut, et toujours avec degout, et souvent meme avec un secret depit contre ceux qui la lui presentent.

II arrive de la que, si on a quelque interet d'etre aime de nous, on s'eloigne de nous rendre un office qu'on sait nous etre desagr£able; on nous traite comme nous voulons £tre traites : nous haissons la verite, on nous la cache; nous voulons etre flattes, on nous flatte; nous aimons a etre trompes, on nous trompe.

Cest ce qui fait que chaque degre de bonne fortune qui nous eleve dans le moade nous eloigne davantage de la verite, parce qu'on apprehende plus de blesser ceux dont 1'affection est plus utile et Taversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute TEurope, et lui seul n'en saura rien. Je ne m*en etonne pas : dire la verite est utile a celui a qui on la dit, mais desavantageux a ceux qui la disent, parce qu'ils se font hair. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intdrets que celui du prince qu'ils servent; et ainsi, ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se ntiisant a eux-memes.

Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes; mais les moindres n'en sont pas exemptes, parce qu'il y a toujours quelque interet a se faire aimer des bommes, Ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpetuelle; on ne fait que s'entre-tromper et s'entreflatter. Personne ne parle de nous en notre j>r&ence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondle que sur cette mutuelle ttomperie; et peu d'amitfes subsisteraient^

si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'U en parle alors sincerement et sans passion.

L'homme n'est done que ddguisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-meme et a Tegard des autres. II ne veut pas qu'on lui dise la verite, il evite de la dire aux autres; et toutes ces dispositions, si eloignees de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son coeur.

103 Je mets en fait que, si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela paralt par les querelles que causent les rapports indiscrets qu'on en fait quelquefois. [Je dis bien plus, tous les hommes seraient...].

137 II y a des vices qui ne tiennent a nous que par d'autres, et qui, en otant le tronc, s'emportent comme des branches.

227 L'exemple de la chastet^ d'Alexandre n'a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intemperants1. II n'est pas honteux de n'6tre pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'6tre pas plus vicieux que lui. On croit n'ette pas tout a fait dans les vices du commun des hommes, quand on se voit dans les vices de ces grands hommes ; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en

i. Pascal oppose la d£licatesse avec laquelle Alexandra ttaita la femme et les filles de Darius, et les acces de fureut cfws6s chez lui par Tmesse, qui Tentralnferent a tuer Clitus (B.).

cela du common des hommes, On tient a eux pax le bout par ou ils tiennent au peuple; car quelque elev£s qu'ils soient, si sont-ils unis aux moindres des hommes par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en 1'air, tout abstraits de notre societe. Non, bon; s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tete plus elevee; mais Us ont les pieds aussi cas que les notres. Ils y sont tous a m&tne niveau, et s'appuient sut la meme terre; et par cette extremite ils sont aussi abaisses que nous, que les plus petits, que les enfants, que les b£tes.

Quand notre passion nous porte a faire quelque 103 chose, nous oublions notre devoir : comme on aime un livre, on le lit, lorsqu'on devrait faire autre chose. Mais, pour s'en souvenir, il faut se proposer de faire quelque chose qu'on hait; et lors on s'excuse sur ce qu'on a autre chose a faire, et on se souvient de son devoir par ce moyen.

Qu'il est difficile de proposer une chose au juge- 134 ment d'un autre, sans corrompre son jugement par la maniere de la lid proposer ! Si on dit : « Je le trouve beau; je le trouve obscur, » ou autre chose semblable, on entraine Timagination a ce jugement, ou on Firrite au contraire1. II vaut mieux ne rien dire; et alors il juge selon ce qu'il est, c'esfr-a-dire selon ce qu'il est alors, et selon que les autres circonstances dont on n'est pas auteur y auront mis. Mais au moins on n'y aura rien mis; si ce n'est que ce silence n'y fasse aussi son effet, selon le tour et

i. Cf. Pensfa 57,

^interpretation qu'il sera en humeur de lui donner, ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et air du visage, ou du ton de voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile de ne point demonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutot, tant il en a peu de ferme et stable !

381 En sachant la passion dominante de chacun, on est sur de lui plaice; et neanmoins chaoin a ses fantaisies, contraires a son propre bien, dans 1'idee meme qu'il a du bien; et c'est une bizarrerie qui met hors de gamme.

1*7 Lustravit lampade terras x. Le temps et mon humeur ont peu de liaison; fai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi; le bien, et le mal de mes affaires memes, y fait peu. Je m'efforce quelquefois de moi-m£me contre la fortune; la gloire de la dompter me la fait dompter galment; au lieu que je fais quelquefois le degoute dans la bonne fortune.

*202 Quoique les personnes n'aient point d*inter6t a ce qu elles disent, il ne faut pas conclure de la absolument qu'ils ne mentent point; car il y a des gens qui mentent simplement pour mentir.

i, Cf. MONTAIGNE, II, 12 : « L'ak meme et la sinks' du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers grec, en Cicero,

Tales sunt famlwm mentis quail pater ipst ]ttppiter auctifera lustravit lampade terras. » Cf. Qdysste, XVIII, 135.

Quand on se porte bien, on admire comment on ^441 pourrait fake si on etait malade1; quand on Test, on prend medecine gaiment : le mal y resout. On n'a plus les passions et les desks de divertissements et de promenades, que la sante donnait, et qui sont incompatibles avec les necessites de la maladie, La nature dpnne alors des passions et des desks conformes a Tetat present. II n'y a que les craintes, que nous nous donnons nous-memes, et non pas la nature, qui nous troublent, parce qu'elles joignent a Tetat ou nous sommes les passions de 1'etat ou nous ne sommes pas.

La nature nous rendant toujours malheureux en tous etats, nos desks nous figurent un etat heureux, parce qu'ils joignent a Fetat ou nous sommes les plaisirs de Tetat ou nous ne sommes pas; et, quand nous arriverions a ces plaisiis, nous ne serions pas heureux pour cela, parce que nous aurions d'autres desks conformes a ce nouvel etat.

II faut particulariser cette proposition generale.,.

no

Le sentiment de la faussetd des plaisks presents, 69 et Tignorance de la vanite des plaisks absents causent Tinconstance.

in

Inconstance. — On croit toucher des orgues ordi- 65 naires, en touchant Thomme. Ce sont des orgues, a la v6dte, mais bLzarres, changeantes, variables [dont les tuyaux ne se suivent pas par degres conjoints]. Ceux qui ne savent toucher que les ordinakes

i. C£ Mo^p^AIG^IE> I, 19.

ne feraient pas d'accords sur celles-la. II faut savoir ou sont les [touches] l.

67 Inconstance. — Les choses ont diverses qualites, et Tame diverses inclinations; car rien n'est simple de ce qui s'offre a Tame, et Tame ne s'offre jamais simple a aucun sujet. De la vient qu'on pleure et qu'on rit d'une meme chose2.

79 Inconstance et bi^arrerie. — Ne vivre que de son travail, et regner sur le plus puissant fitat du monde, sont choses tres opposees, EUes sont unies dans la personne du Grand Seigneur des Turcs 3.

1 10 La diversit^ est si ample, que tous les tons de voix, tous les marchers, toussers, mouchers, £ternuements... On distingue des fruits les raisins, et entre eux tous les muscats, et puis Condrieu 4, et puis

1. Avec M. Michaut nous croyons touche (ou marcbe) necessaire pour completer Tidee de Pascal : dans un orgue les tuyaux se suivent dans un ordre r£gulier, de telle sorte que nous savons exactement la note qui correspond a une touche determinee. Quand nous touchons le cceur humain, il n'en est plus de m£me ; il n'y a pas de loi r6guliere, et n'importe quelle note peut nous repondre selon le moment et les circonstances (B.). Descartes compare le mecanisme de nos humeurs a celui des orgues (Trattt de Fbomme, A. T. XI, 165-166.) Pascal, mort peu avant la publication du Trattt avait ete en rektion avec Clerselier pour Tetablissement des figures par Gutschoven (correspondance avec Sluse, 1659-1660).

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