Phrase en marge dans le manuscrit
2. Ces th&mes ont 6t6 souvent repns au xvne si&cle : Cf. NICOLE De la connalssance de soi-mQme, ch. i (Essats de morale, t. Ill; il apporte d'ailleurs quelques r6serves a la these de Pascal). Dotn Fr. LAMI dans le Traite I De la connaissance de sot (1694) 6nonce : « Le li&vre fuit le cavalier et le cavalier se fuit lui-m^me. » (t. I, p. 45).
3. MONTAIGNE (I, 42) rapporte le dialogue fameux entre Pyrrhus et son consealler Qn^as : « .,, enfin quand j'aurai
[Dire a un homme qu'il soit1 en repos, c'est lui dire qu'il vive heureux; c'est lui conseiller 209 d'avoir une condition tout heureuse et laquelle il jjuisse considerer a loisir, sans y trouver sujet d'affliction].
Ce n'est done pas entendre la nature.
[Aussi les hommes qui sentent naturellement leur condition n'evitent rien tant que le repos, il n'y a rien qu'ils ne fassent pour chercher le trouble. Ce n'est pas qu'ils n'aient un instinct qui leur fait connaitre que la vraie beatitude...] (La vanite, le plaisir de la montrer aux autres).
[Ainsi on se prend mal pour les blamer; leur faute n'est pas en ce qu'ils cherchent le tumulte, s'ils ne le cherchaient que comme un divertissement; mais le inal est qu'ils le recherchent comme si la possession des choses qu'ils recherchent les devait rendre veritablement heureux, et c'est en quoi on a raison d'accuser leur recherche de vanite; de sprte qu'en tout cela et ceux qui blament et ceux qui sont blames n'entendent la veritable nature de Thomme.]
Et ainsi, quand on leur reproche que ce qu'ils recherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils repondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien, qu'ils ne recherchent en cela qu'une occupation violente et impetueuse qui les detourne de penser a soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie. Mais ils ne rdpondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas eux-m£mes. Ils ne savent
mis le monde ect ma suj^tion, je me reposeraiet viv^aicoateat et a mon aise. — Pour Dieu, sire, dites-moi a quoi il tient que vous ne soyez des a present, si vous voulez, en cet 6tat ? » i. Vive (B.).
pas que ce n'est que la chasse, et non pas la prise, qu'ils recherchent.
(La danse : il faut bien penser ou Ton mettra ses pieds. — Le gentilhomme croit sinc£rement que la chasse est un plaisir grand et un plaisir royal; mais le piqueur n'est pas de ce sentiment-la1.)
Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidite. Ils croient chercher sincerement le repos, et ne cherchent en effet que 1'agitation.
Ils ont un instinct secret qui les porte a chercher ]e divertissement et Toccupation au dehors, qui vient du ressentiment de leurs miseres continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre premiere nature, qui leur fait connaltre que le bonheur n'est en effet que dans le repos, et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache a leur vue dans le fond de leur ame, qui les porte a tendre au repos par Tagitation, et a se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si, en surmontant quelques difficultes qu'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrk par la la porte au repos.
Ainsi s'ecoide toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontes, le repos devient insupportable [par Tennui qu'il engendre. II en faut sortir et mendier le tumulte. Nolle condition n'est heureuse sans bruit et sans divertissement, et toute condition est heureuse quand on jouit de quelque divertissement. Mais qu'on juge quel est ce bonheur qui consiste a £tre diverti de penser a soi !] car, ou Ton pense aux
i. La parenth&se est en marge.
miseres qu'on a, ou a celles qui nous menacent. Et quand on se verrait meme asse2 £ Fabri de toutes parts, Pennui, de son autorit£ privee, ne laisserait pas de sortir au fond du coeur, ou il a des tacines naturelles, et de remplir Fesprit de son venin,
Ainsi Thomme est si mafiheureux, qu'il s'ennuie- 217 rait m6me sans aucune cause d'ennui, par Fetat propre de sa complexion; et il est si vain, qu'etant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent f)our le divertir.
Mais, oirez-vous, quel objet a-t-il en tout cela? 133 Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joue qu^un autre. Ainsi, les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants quails ont resolu une question d'algebre qu'on n'aurait pu trouver jusques ici; et tant d'autres s'exposent aux derniers perils pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise, et aussi sottement, a mon gre; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu'ils les savent, et ceux-la sont les plus sots de la bande, puisqu'ds le sont avec connaissance, au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus, s'ils avaient cette connaissance.
Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins Fargent qu'il peut gagner chaque jour, a la charge qu'il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-etre que c'est qu'il recherche 1'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le done jouer pour rien, il ne s'y echauflFera pas et s'y ennuiera* Ce n'est done pas 1'amusement seul qu'il recherche : vin amusement languissant et sans passion Fennuiera, II faut qu'il s5y ^chauffe et qu'il
se pipe lui-meme, en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnat a condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un sujet de passion, et qu'il excite sur cela son desir, sa colere, sa crainte, pour Tobjet qu'il s'est forme, comme les enfants qui s'effrayent du visage qu'ils ont barbouille1.
D'ou vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accable de proces et de querelles, etait ce matin si trouble, n'y pense plus maintenant? Ne vous en etonnez point : il est tout occupe a voir par ou passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures. II n'en faut pas davantage. Uhomme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voila heureux pendant ce temps-la; et Thomme, quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupe par quelque passion ou quelque amusement qui empeche Tennui de se rdpandre, sera bientdt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n5y a point de joie, avec le divertissement il n'y a point de 217 tristesse. Et c'est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition, qu'ils ont un nomore de personnes qui les divertissent, et qu?ils ont le pouvoir de se maintenir en cet etat.
Prene5:-y garde. Qu'est-ce autre chose d'etre surintendant, chancelier, premier president, sinon d'etre en une condition ou Fon a le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous c6t6s pour ne leur laisser pas une heure en la journee ou ils puissent penser a eux-mfimes ? Et quand ils sont dans la disgrace et qu'on les renvoie a leurs maisons des champs, ou ils ne manquent ni dc biens, ni de
T. Cf.
domestiques pour les assister dans leur besoin, ils ne laissent pas d'etre tniserables et abandonnes, parce que personne ne les empeche de songer a eux.
[Get homme si afflige de la mort de sa femme et no de son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d'ou vient qu'a ce moment il n'est pas
on vient de lui servir une balle, et il faut qu'il la rejette a son compagnon, il est occupe a la prendre a la chute du toit, pour gagner une chasse; comment voulez-vous qu'il pense a ses affaires, ayant cette autre affaire a manier ? Voila un soin digne d'occuper cette grande ame, et de lui oter toute autre pensee de 1'esprit. Get homme, ne pour connaitre 1'univers, pour juger de toutes choses, pour regir tout un fitat, le voila occupe et tout rempH du soin de prendre un hevre. Et s'il ne s'abaisse a cela et veuille toujours etre tendu, il n'en sera que plus sot, parce qu'il voudra s'elever au-dessus de Thumanite, et il n'est qu'un homme, au bout du compte, c'est-a-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de nen : il est ni ange ni b£te, mais homme1.]
Les hommes s'occupent a suivre une balle et un 25 lievre; c'est le plaisir meme des rois.
Divertissement. — La dignite royale n'est-elle pas se^ grande d'elle-meme pour celui qui la possede, pour le rendre heureux par k seule vue de ce qu'il
est ? Faudra-t-il le divertir de cette pensee, comme les gens du commun ? Je vois bien que c'est rendre un homme heureux, de le divertir de la vue de ses miseres domestiques pour remplir toute sa pensee du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de m&ne d'un roi, et sera-t-il plus heureux en s'attachant a ces vains amusements qu'a la vue de sa grandeur ? Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner a son esprit ? Ne serait-ce done pas faire tort a sa joie, d'occuper son ame a penser a ajuster ses pas a la cadence d'un air, ou a placer adroitement une barre *, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui Fenvironne ? Qu'on en fasse Pdpreuve : qu'on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans Fesprit, sans compagnie, penser a lui tout a loisir; et Ton verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de miseres. Aussi on evite cela soigneusement, et il ne manque jamais d'y avoir aupr^s des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent a faire succeder le divertissement a leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu'il n'y ait point de vide; c'est-a-dire qu'ils sont environnes de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en etat de penser a soi, sachant bien qu'il sera miserable, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Je ne parle point en tout cela des rois cb±&iens comme Chretiens, mais seulement comme rois.
i. Balk (B.). Z. Tourneur note : « Le texte a 6t6 dict6; peut-£tre faudrait-il modifier barre en balk. Mais il y a aussi un jeu oft il s'agit de placer des barres avec adresse. »
PENSiES / SECTION II 20J
Divertissement. — On charge les homines, des 217 Fenfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de Phonneur de leurs amis. On les accable d'affaires, de I'apprentissage des langues et d'exercices, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient etre heureux sans que leur sante, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon etat, et qu'une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser des la pointe du jour. — Vofla, dire^-vous, une etrange mani&re de les rendre heureux ! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? — Comment ! ce qu'on pourrait faire ? II ne faudrait que leur 6ter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient a ce quails sont, d'ouils viennent, ou ils vont; et ainsi on ne peut trop les occuper et les detourner. Et c'est pourquoi, apres leur avoir tant prepare d'affaires, s'ils ont quelque temps de relache, on leur conseille de Temployer a se divertir, a jouer, et a s*occuper toujours tout entiers.
Que le coeur de 1'homme est creux et plein d'ordure1 1
J'avais passe longtemps dans Tetude des sciences 429 abstraites; et le peu de communication qu'on en peut avoir m'en avait degoute, Quand j'ai commence Tetude de Fhomme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne sont pas propres a 1'homme, et que je m'6garais plus de ma condition en y p6netrant que les autres en les ignorant. J'ai pardonne axox autres
i. En marge*
d'y peu savoir. Mais f ai cru trouver au moins bien des compagnons en 1'etude de Thomme, et que c'est le vrai etude qui lui est propre1. J'ai ete trompe; il y en a encore moins qui 1'etudient que la geometric. Ce n'est que manque de savoir etudier cela qu'on cherche le reste; mais n'est-ce pas que ce n'est pas encore la la science que Thomme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de s'ignorer pour etre heureux ?
1 10 [Une seule pens^e nous occupe, nous ne pouvons penser a deux choses a la fois; dont bien nous prend, selon le monde, non selon Dieu.]
4 L'homme est visiblement fait pour penser2; c'est toute sa dignite et tout son merite; et tout son devok est de penser comme il faut. Or Tordre de la pensee est de comtnencer par soi, et par son auteur et sa fin.
Or a quoi pense le monde ? Jamais a cela; mais a danser, a jouer du luth, a chanter, a faire des vers, a courir la bague, etc., a se battre, a se faire roi, sans penser a ce que c'est qu'etre roi, et qu'etre homme.
382 Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre etre : nous voulons vivre dans Tidde des autres d'une vie imaginaire, et nous nous effor$ons pour cela de parattre3. Nous
1. La vraie ttude (B.). Mais Cf. CHARRON (Sagesse, preface) : « La vtaie scierxce et le vrai 6tude de Fhomme, c'est rhomtne. »