Cf. sect. VT, en particulier Pensfos
3 . Cf. CHARRON : « Nous ne vivons que par relation a autrui » (Sagesst I, 36).
travaillons incessamment a embellir et conserve* notre etre imaginaire, et negligeons le veritable. Et si nous avons ou la tranquillite, ou la generosite, et la fidelite, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus-la a notre autre etre, et les detacherions plutot de nous pour les joindre aTautre; nous serions de bon coeur poltrons pour en acquerir la reputation d'etre vaillants. Grande marque du neant de notre propre etre, de n'etre pas satisfait de Tun sans 1'autre, et d'echanger souvent Tun pour Tautre ! Car gui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-la serait infame.
Nous sommes si presomptueux, que nous vou- 416 drions etre connus de toute la terre, et meme des gens qui viendront quand nous ne serons plus; et nous sommes si vains, que Tesrime de cinq ou six personnes qui nous environment, nous amuse et nous contente.
Les villes par ou on passe, on ne se soucie pas 83 d'y etre estime. Mais, quand on y doit demeurer un peu de temps, on s'en soucie. Combien de temps faut-il ? Un temps proportionne a notre duree vaine et chetive.
La vanite est si ancree dans le caur de l;homme, 49 qu'un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir ses admirateurs; et les philosophes m£mes en veulent; et ceux aui ecriyent contre veulent avoir la gloire devoir oien ectit1;
i. Cf. CIC^RON (pro Architi) c\ii par MONTAIGNE, I, 41.,
et ceux qui les lisent veulent avoir la gloire de les avoir lus; et moi qui ecris ceci, ai peut-etre cette envie; et peut-etre que ceux qui le liront...
iji
69 La gloire. — L'admiration gate tout des Tenfance : Oh 1 que cela est bien dit ! oh ! qu'il a bien fait ! qu'il est sage ! etc.
Les enfants de Port-Royal, auxquels on nc donne point cet aiguillon d'envie et de gloire, tombent dans la nonchalance1.
75 QrgmiL — Curiosite n'est que vanite. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler*. Autrement on ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans esperance d'en jamais communiquer.
Du desir d'etre estime de ceux avec qui on est. — L'orgueil nous tient d'une possession si naturelle au jtmlieu de nos miseres, erreurs, etc. Nous perdons encore la vie avec joie, pourvu qu'on en parle.
Vanite : jeu, chasse, visite, comedies, fausse perpetuite de nom.
155 * Un vrai ami est une chose si avantageuse, meme
1. M. de Saci « quand il y ayait quelque bien dans quelqu'un deces enfants,... me conseillait touj ours den'en point parler... » (Memtm de Fontaine, citds par SAINTE-BEUVE, Port-Royal, III, p. 450).
2. Cf. PERSE (I, 26) : « Savoir n'est rien pour toi, si autrui ne sait pas que tu sais » (MONTAIGNE, I, 38).
3. L. Brunschvicg lisant Je tfai point ^'atnis h votre avantagt
pout les plus grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux, et <ju'il les soutienne en leur absence meme, qu'ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu'ils choisissent bien; car, s'ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile, quelque bien qu'ils disent d'eux; et meme ils n'en diront pas du bien, s'ils se trouvent les plus faibles, car ils n'ont pas d'autorite; et ainsi ils en mediront par compagnie.
Ferox gens^ nullam esse mtam sine arms ratl^. Ils 83 aiment mieux la mort que la poix; les autres aiment mieux la mort qu£ la guerre.
Toute opinion peut toe preferable a la vie, dont Tamour parait si fort et si naturel 2.
Contradiction : mepris de notre etre, mourir pour 442 rien, haine de notre £tre.
Metiers. — La douceur de la gloire est si grande, 21 qu'a quelque objet qu'on 1'attacne, m£me \ la mort, on Taime.
Les belles actions cachees sont les plus estimables. *44o Quand j'en vois quelques-unes dans Thistoire (comme
(mss., p. 23) place cette fens§e sous le n° 1 54 en la rapprochant au fragment 155. Mais il s'agit d'un passage mal dechiffr£ de la pensee 293.
i* TiTE-LivE (XXXIV, 17) : « Peuple brutal pour qm, sans annes, il n'y a plus d'existence » (MONTAIGNE, I, 40).
2. Cf. MONTAIGNE, ibid. :« Toute opinion est asses forte pour se faire 6pouser au pnx de la vie. »
p. 184) l, dies me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas etc tout a fait cachees, puisqu'elles ont ete sues; et quoiqu'on ait fait ce qu'on a pu pour les cacher, ce peu par ou elles ont paru gate tout; car c'est la le plus beau, de les avoir voulu cacher.
£59 L'eternuement absorbe toutes les fonctions de Tame, aussi bien que la besogne; mais on n'en tire pas les memes consequences contre la grandeur de 1'homme, parce que c'est contre son gre. Et quoiqu'on se le procure, neanmoins c'est contre son gre qu'on se le procure; ce n'est pas en vue de la chose meme, c'est pour une autre fin : et ainsi ce n'est pas une marque de la faiblesse de 1'homme, et de sa servitude sous cette action.
II n'est pas honteux a 1'homme de succomber sous la douleur, et il lui est honteux de succomber sous le plaisir. Ce qui ne vient pas de ce que la douleur nous vient d'ailleurs, et que nous recherchons le plaisir; car on peut rechercher la douleur, et y succomber a dessein, sans ce genre de bassesse. D'ou vient done qu'il est glorieux a la raison de succomber sous 1'effort de la douleur, et qu'il lui est honteux de succomber sous 1'effort du plaisir ? Cest que ce n'est pas la douleur qui nous tente et nous attire; c'est nous-memes qui volontairement la choisissons et voulons la faire dominer sur nous; de sortc que nous sommes maitres de la chose; et
i. Des Iinrf/f, edition de 165 2, ou il est question de la femme de Sabimis qui « pour Tinterdt d*autrui supporta seule, sans secours, et sans voix ct gdmissement, 1'enfantement de deux jumeaux », et des jeunes Spartiates s'^tant laisse Tun ronger le ventrc pat un tenatd d6rob6, et Tautre briller par un cbarbnn d'encens pendant un sacrifice*
en cela c'est Thonime qui succombe a soi-meme; mais, dans le plaisir, c'est Thomme qui succombe au plaisir. Or il n'y a que la maitrise et Tempire qui fasse la gloire, et que la servitude qui fasse la honte.
Vanite. — Qu'une chose aussi visible qu'est la 79 vanite du monde soit si peu connue que ce soit une chose etrange et surprenatite de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cek est admirable !
Qui voudra connaitre a plein la vanite de 1'liomme 487 n'a qu'a considerer les causes et les effets de 1'amour. La cause en est tm je ne sais quol (COKNEILLE) x, et les effets en sont effroyables. Ceje ne sais quoi> si peu de chose qu'on ne peut le reconnaJtre, retnue toute la terre, les princes, les artnes, le monde entier.
Le nez de Cleopatre : s?il cut ete plus court, toute la face de la terre aurait change.
Vanite. — La cause et les effets de Tamour : 79 Cleopatre.
Rien ne montre mieux la vanite des hommes que 90 de considerer quelle cause et quels effets de Pamour; car tout Tunivers en est change : le nez de Cleopatre.
Qui ne voit pas k vanite du monde est bien vain 25 lui-meme. Aussi qui ne la voit, excepte de jeunes gens
i, Cf. Mtit* II, 6 et Ejodogwe, I,
qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, et dans la pensee de Tavenir ? Mais, otez leur divertissement, vous les verrez se secher d'ennui; ils sentent alors leur neant sans le connaitre : car c'est bien etre malheureux que d'etre dans une tristesse insupportable, aussitot qu'on est reduit a se considerer, et a n'en etre point diverti.
415 Pensees. — In omnibus requiem qutfsivi1. Si notre condition etait veritablement heureuse, il ne nous faudrait pas divertir d'y penser2 pour nous rendre heureux.
142 Divertissement. — La mort est plus aisee a supporter sans y penser, que la pensee de la mort sans peril 3.
27 Les mis&res de la vie humaine ont fonde tout cela comme ils ont vu cela, ils ont pris le divertissement.
121 Divertissement. — Les hommes n'ayant pu guerir la mort, la tnis£re, Tignorance, ils se sont avises, pour se rendre heureux, de n'y point penser4.
1. Eccttsiastique, XXIV, xi : « En toutes choses, j'ai cherchc le repos. »
2. Cette proposition se retrouve isolee a la page 73 du tnanuscnt. (B.)