DSfendrt (B
2. Ct. LACHELIER, Notes sur h part de Pascal (Revue pMlos. jum 1901 et Fondemnt Je I* induction). L'afgument du cboix necessaire etait traditionnel (cf. JOVY, Pascal et Silhon, ip. 39-40 et BUSSON, La pensfa religieuse frangaise de Charron a Pascal, Paris, 193 3 ; ch. xi? § 4). Mais Pascal le renouvelle par la consideration de Finfini et la regie des partis qu'll avait d^couvertc a propos d'un probleme de repartition des enjeux propose par M6r6. Cf. Penstes 254, 236, 237.
qu'a gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager; mais s'il y en avait trois a gagner, il faudrait jouer (puisque vous etes dans la necessite de jouer), et vous series imprudent, lorsque vous etes force a jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner •trois a un jeu ou il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une eternite de vie et de bonheur l. Et cela etant, quand il y aurait une infinite de hasards dont un seuJ. serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, etant oblige a jouer, de refuser de jouer une vie contre trois a un jeu ou d'une infinite de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinite de vie infiniment heureuse a gagner. Mais il y a ici une infinite de vie infiniment heureuse a gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ote tout parti : partout ou est Tinfini, et ou il n'y a pas infinite de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point a balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est force a jouer, il faut renoncer a la raison pour garder la vie, plutot que de la hasarder pour le gain infini aussi prfit a arriver que la perte du neant
Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde, et que Tinfinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose et ^incertitude de ce qu'on gagnera, egale le bien fini, qu'on expose certainement, a Tinfini, qui est incertain. Cela n'est pas ainsi. Tout joueur hasatde avec certitude pour gagner avec incertitude; et neantnoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans
i. Cf. Mtmonal : <c fiternelletnent en joie pour un jour cTexercice sur la terre. »
pecher contre la raison. 11 n'y a pas infinite de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et Tincertitude du gain; cela est faux. II y a, a la verite, infinite entre la certitude de gagner et la certitude de perdre. Mais 1'incertitude de gagner est proportionnee a la certitude de ce qu'on hasarde, selon la proportion des hasards de gain et de perte. Et de la vient que, s'il y a autant de hasards d'un cote que de 1'autre, le parti est a jouer egal contre egal; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est egale a Tincertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. Et ainsi, notre proposition est dans une force infinie, quand il y a le fini a hasarder a un jeu oii il y a pareils hasards de gain que de perte, et 1'infini a gagner. Cela est demonstratif; et si les hommes sont capables de quelque verite, celle-la 1'cst.
— « Je le confesse, je Tavoue. Mais encore n'y a-t-il point tnoyen de vok le dessous du jeu ? »
— Oui, FEcriture, et le reste, etc.
— « Oui; mais j'ai les mains liees et la bouche muette; on me force a paner, et je ne suis pas en liberte; on ne me relache pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez-vous done que je fasse ? »
— II est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance a croire, puisque la raison vous y potte, et que neanmoins vous ne le pouvez1. Travaillez done, non pas a vous convaincre par Tau^mentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller a la foi, et vous n^en
i, Pascal avail cent cTabord : [Appienez au moins que votre impuissance a croke ne vient pojnt du defaut... vient de vos passions. Vous ne renversenez pas la raison en croyant, pmsqu'etre obhgd a croire ou a mer ne peut...]
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saves; pas le chernin; vous voulez vous guerir de 1'infidelite, et vous en demanded le remede : apprenez de ceux qui ont ete lies comme vous, et qui patient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et gueris d'un mal dont vous voulez guerir. Suivez la maniere par ou ils ont commence : c?est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de 1'eau benite, en faisant dire des messes, etc. Naturellement meme cela vous fera croire et vous ab&ira1. — « Mais c'est ce que je crains. » — Et pourquoi ? qu'avez-vous a perdre ?
Mais pour vous montrer que cela y mene, c'est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles.
Fin de ce discours. — Or, quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Vous serez fidele, honn^te, humble, reconnaissant, bienfaisant, ami sincere, veritable. A la verite, vous ne serez point dans les plaisirs empestes, dans la gloire, dans les delices; mais n'en aurez-vous point d'autres ? Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie; et qu'a chaque pas que vous ferez dans ce chemin vous verrcz tant de certitude du gain, et tant de neant de ce que vous hasardez, que vous reconnaitrez a la fin que vous avez parie pour une chose certainc, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donne 2.
— « Oh ! ce discours me transporte, me ravit, etc.»
— Si ce discours vous plait et vous semble fort, sachez qu'il est fait par un homme qui s'est mis a
1. Port-Royal n'avait os6 reproduire ce mot. Peut-6tre est-il emprunte a la traductton que donne Montaigne (II, 12) du verset de saint Paul auquel Pascal a fait allusion plus haut : « Dieu n*a-t-il pas ab^ti la sapience de ce mpnde. » (L Cor*, 20).
2. Z, Tourneur transpose le passage qui suit avant Fin de ce discours.
genoux auparavant et apres, pour prier cet Etre infini et sans parties, auquel il soumet tout le sien, de se soumettre aussi le votre pour votre propre bien et pour sa gloire; et qu'ainsi la force s'accorde avec cette bassesse.
S'il ne fallait rien faire que pour le certain, on ne 130 devrait rien fake pour la religion; car elle n'est pas certaine. Mais combien de choses fait-on pour Tincertain : les voyages sur mer, les batailles ! Je dis done qu'il ne faudrait rien faire du tout, car rien n'est certain; et qu'il y a plus de certitude a la religion, que non pas que nous voyions le jour de demain : car il n'est pas certain que nous voyions demain, mais il est certainement possible que nous ne le voyions pas. On n'en peut pas dire autant de la religion. II n'est pas certain qu'elle soit; mais qui osera dire qu'il est certainement possible qu'elle ne soit pas ? Or, quand on travaille pour demain, et pour Fincertain, on agit avec raison; car on doit travailler pour 1'incertain, par la regie des partis qui est d&nontree.
Saint Augustin a vu qu'on travaille pour 1'incertain, sur mer, en bataille, etc.; mais il n'a pas vu la regie des partis, qui demontre qu'on le doit. Montaigne a vu qu'on s'offense *d'un esprit boiteux, et que la coutume peut tout; mais il n'a pas vu la raison de cet effet
Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils n'ont pas vu les causes; ils sont a regard de ceux qui ont decouvert les causes comme ceux qui n'ont que les yeux a Tegard de ceux qui ont Tesprit; car les effets sont comme sensibles, et les causes sont visibles se voient i
qui voit les causes comme les sens corporels a Tegard de Tesprit.
467 'Kern viderunty cam am non viderunt1.
65 Par les partis, vous deve2 vous mettre en peine de rechercher la verite, car si vous mourez sans adorer le vrai principe, vous etes perdu. — « Mais, dites-vous, s'il avait voulu que je Tadorasse, il m'aurait laisse des signes de sa volonte. » — Aussi a-t-il fait; mais vous les negligez. Cherchez4es done; cela le vaut bien.
63 Partis. — II faut vivre autrement dans le monde selon ces diverses suppositions :
i° Si on pouvait y etre toujours; 2°2 s'il est sur qu'on n'y sera pas longtemps, et incertain si on y sera une heure.
Cette derniere supposition est la notre.
Que me promettez-vous enfin (car dix ans, c'est le parti), sinon dk ans d'amour-propre, a bien essayer de plaire sans y r£ussir, outre les peines certaines ?
1. cells ont vu la chose, Us n'ont pas vu la cause. » Cest ce que saint Augustin dit de Ciceron, qm a d6cat la misere de Thomine. Contre Ptlage> IV, 60.
2. Pascal avait d'abord ecnt : « 2° s'll est incertain si on y sera toujours ou non. 3° s'll est sur qu'on n'y sera pas toujours [mais qu'on soit assure d'y 6tre longtemps]. 4° s*il est certain qu'on n'y sera pas toujours, et incertain si oft y sera longtemps. 5° ... T> Puis il a not£ Faux en marge de 2°, 3°, 4°,» Le 5° devient alors 2°.
Objection. — Ceux qui esperent leur salut sont 235 heureux en cela, mais ils ont pour contte-poids la crainte de Tenfer.
Keponse. — Qui a plus de sujet de craindre 1'enfer, ou celui qui est dans Tignorance s*il y a un enfer, et dans la certitude de damnation, s'il y en a; ou celui qui est dans une certaine persuasion qu'il y a un enter, et dans Tesperance d'etre sauve, s'll est ?
— « J'aurais bientot quitt6 les plaisirs, disent-ils, 41 si f avais la foi.» — Et moi, je vous dis :« Vous auriez bientot la foi, si vous aviez quitte les pkisirs x. » Or, c'est a vous a commences Si je pouvais, je vous donnerais la foi; je ne puis le faire, ni partant eprouver la verite de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs, et eprouver si ce que je dis est vrai.
Ordre. — J^urais bien plus de peur de me trom- 485 per, et de trouver que la religion chredenne soit vraie, que non pas 2 de me tromper en la croyant vtaie.
1. Saint Augustm expose a maintes reprises ce principe, par exemple : « Tu veux voir. Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu. Songe done d'abord a purifier ton coeur. » « Quand vous aurez fui les tenebres des passions fumeuses, vous verrez la lumi&re » (Voir I'Augustinus de JANS^NIUS, t. II, 1. prelim., ch. vn) ([B.).
2. Cette pens^e resume la dialectique prdliminaire a I'Apologie : le libertin est retourn^; il avait surtout peur de se tromper en croyant la religion vraie, maintenant il a peur de se tromper en la croyant fausse, et de trouver par la suite qu'elle est vraie. Le lecteur de Pascal desire que la religion soit vraie; il s'agit de lui prouver qu'elle Test en effet (B.).