‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 17 sur 55 · XXIV ENTRETIEN DE PASCAL · texte numérisé non relu

XXIV ENTRETIEN DE PASCAL

» était de proportionner ses entretiens à ceux à qui il parlait. S'il » voyait, par exemple, M. Champagne, il parliiilavec lui de la » peinture. S'il voyait M. Hamon , il l'entretenait de la méde- » cine. S'il voyait le chirurgien du lieu, d le questionnait sur la )) chirurgie. Ceux qui cultivaient ou la vigne, ou les iirbres, ou les » grains, lui disaient tout ce qu'il y fallait observer. Tout lui ser- » vait pour passer aussitôt à Dieu, et pour y faire passer les au- » très. Il crut donc devoir mettre M. Pascal sur son fonds, et lui » parler des lectures de pldlosophie dont il s'occupait le plus. 11 le » mit sur ce sujet aux premiers entretiens qu'ils eurent ensemble. » M. Pascal lui dit que ses deux livres les plus ordinaires avaient » été Èpiciète et Montaigne , et il lui fit de grands éloges de ces » deux esprits. M. de Saci , qui avait toujours cru devoir peu lire » ces auteurs, pria M. Pascal de lui en parler à fond. »

« Epiciète , lui dit-il , est un des philosophes du monde qui ait le mieux connu les devoirs de l'homme. Il veut, avant toutes choses , qu'il regarde Dieu comme son principal objet; qu'il soit persuadé qu'il gouverne tout avec justice; qu'il se soumette à lui de bon cœur, et qu'il le suive volontairement en tout, comme ne faisant rien qu'avec une très-grande sagesse : qu'ainsi cette disposition arrêtera toutes les plaintes et tous les murmures , et préparera son esprit à souffrir paisiblement les événements les plus fâcheux. Ne dites jamais, dit-il ['Ey/Eip., Il], J'ai perdu cela; dites plutôt, Je l'ai rendu. Mon fils est mort, je l'ai rendu. Ma femme est morte , je l'ai rendue. Ainsi des biens et de tout le reste. Mais celui qui me l'ôte est un méchant homme, dites-vous. De quoi vous mettez-vous en peine, par qui celui qui vous l'a prêté vous le redemande ? Pendant qu'il vous en permet l'usage, ayez-en soin comme d'un bien qui appartient à autrui, comme un homme qui fait voyage se regarde dans une hôtellerie. Vous ne devez pas, dit-il, désirer que ces choses qui se font se fassent comme vous le voulez ; mais vous devez vouloir qu'elles se fassent comme elles se font. Souvenez- vous, dit-il ailleurs [17], que vous êtes ici comme un acteur, et que vous jouez le personnage d'une comédie,

AVEC M. DE SACI. \\v

tel qu'il plaît au maître de vous le donner. S'il vous le donne court, jouez-le court; s'il vous le donne long, joue/-le long: s'il veut que vous contrefassiez le gueux, vous le devez faire avec toute la naïveté qui vous sera possible ; ainsi du reste. C'est votre fait de jouer bien le personnage qui vous est donné ; mais de le choisir, c'est le fait d'un autre. Ayez tous les jours devant les yeux la mort et les maux qui semblent les plus insupportables; et jamais vous ne penserez rien de bas, et ne désirerez rien avec excès.

» II montre aussi en mille manières ce que doit faire l'homme. Il veut qu'il soit humble , qu'il cache ses bonnes résolutions, surtout dans les commencements, et qu'il les accomplisse en secret : rien ne les ruine davantage que de les produire. Il ne se lasse point de répéter que toute l'étude et le désir de l'homme doivent être de reconnaître la volonté de Dieu et de la suivre.

» Voilà, monsieur, dit M. Pascal à M. de Saci, les lumières de ce grand esprit qui a si bien connu les devoirs de l'homme. J'ose dire qu'il méritait d'être adoré, s'il avait aussi bien connu son impuissance, puisqu'il fallait être Dieu pour apprendre l'un et l'autre aux hommes. Aussi comme il était terre et cendre, après avoir si bien compris ce qu'on doit, voici comment il se perd dans la présomption de ce que l'on peut. Il dit que Dieu a donné à tout homme les moyens de s'acquitter de toutes ses obligations; que ces moyens sont toujours en notre puissance ; qu'il faut chercher la félicité par les choses qui sont en notre pouvoir, puisque Dieu nous les a données à cette fm : il faut voir ce qu'il y a en nous de libre; que les biens, la vie, l'estime ne sont pas en notre puissance , et ne mènent donc pas à Dieu ; mais que l'esprit ne peut être forcé de croire ce quil sait être faux , ni la volonté d'aimer ce qu'elle sait qui la rend malheureuse : que ces deux puissances sont donc libres, et que c'est par

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