‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 19 sur 55 · XXX ENTRETIEN DE PASCAL · texte numérisé non relu

XXX ENTRETIEN DE PASCAL

que Yérité , et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connaître? Qui sait même ce que c'est qu'être, qu'il est impossible de définir, puisqu'il n'y a rien de plus général , et qu'il faudrait d'abord, pour l'expliquer, se servir de ce mot-là même, en disant : C'est être...*? Et puisque nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même être, ni expliquer l'idée que nous nous en formons, comment nous assurons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes, vu que nous n'avons d'autre marque que l'uniformité des conséquences, qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ; car ils peuvent bien être différents et conduire néanmoins aux mêmes conclusions , chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.

» Enfin il examine si profondément les sciences, et la géométrie, dont il montre l'incertitude dans les axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point , comme d'étendue , de mouvement, etc.; la physique en bien plus de manières, et la médecine en une infinité de façons ; et l'histoire , et la politique, et la morale, et la jurisprudence et le reste. De telle sorte qu'on demeure convaincu que nous ne pensons pas mieux à présent que dans un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort, et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi , que lui faisant douter si elle est raisonnable , et si les animaux le sont ou non , ou plus ou moins, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met par grâce en parallèle avec les bêtes, sans lui

' « c'est être... » Je suppose, par exemple, qu'on prétende définir l'être par l'étendue (c'est une pure supposition). 11 faudra dire, Être, c'est êlre étendu, et ainsi le mot à définir entrera encore dans la définition. Comparez un passage de l'écrit intitulé, De l'esprit géométrique. Mais l'argument me parait plus sérieux tel qu'il est présenté ici que tel qu'on le trouve en cet endroit.

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permettre de sortir de cet ordre jusqu'à ce qu'elle soit instruite par son Créateur même de son rang qu'elle ignore; la menaçant, si elle îtronde, de la mettre au-dessous de tout, ce qui est aussi facile que le contraire ; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour remarquer sa faiblesse avec une humilité sincère , au lieu de s'élever par une sotte insolence ^ »

« M. de Saci , se croyant vivre dans un nouveau pays et enten- » dre une nouvelle langue, se disait en lui-même les paroles de » S. Augustin : 0 Dieu de vérité! ceux qui savent ces subtilités » de raisonnement vous sont-ils pour cela plus agréables? Il plai- » gnaitce philosophe qui se piquait et se déchirait de toutes parts » des épines qu'il se formait, comme S. Augustin dit de lui-même » lorsqu'il était en cet état. Après donc une assez longue patience, » il dit à M. Pascal :

« Je vous suis obligé, monsieur; je suis sûr que si j'avais long- » temps lu Montaigne , je ne le connaîtrais pas autant que je fais » depuis cet entretien que je viens d'avoir avec vous. Cet homme » devrait souhaiter qu'on ne le connût que par les récits que vous » faites de ses écrits ; et il pourrait dire avec S. Augustin : Ibi me » vide , attende. Je crois assurément que cet homme avait de l'es- » prit; mais je ne sais si vous ne lui en prêtez pas un peu plus qu'il » n'en a, par cet enchaînement si juste que vous faites de ses » principes. Vous pouvez juger qu'ayant passé ma vie comme j'ai » fait, on m'a peu conseillé de lire cet auteur, dont tous les ou- » vrages n'ont rien de ce que nous devons principalement re- » chercher dans nos lectures, selon la règle de S. Augustin , parce » qi]e ses paroles ne paraissent pas sortir d'un grand fonds d'hu- » milité et de piété. On pardonnerait à ces philosophes d'autrefois, » qu'on nommait académiciens, de mettre tout dans le doute. Mais )' qu'avait besoin Montaigne de s'égayer l'esprit en renouvelant » une doctrine qui passe maintenant aux yeux des chrétiens pour » une folie? C'e^t le jugement que S. Augustin fait de ces per-

' « Sotte insolence. » On no peut faire qu'un reproche à cette admirable analyse du fameux cliapitre xii du second livre des Essais. C'est, comme Saci va le dire, qu'elle présente un enchaincmcnt plus juste et un système plus fort que l'original lui-même. Pascal, du reste, qui se contente de résumer ici son auteur, sans autre éloquence que colle qui est inséparable de l'élévation et de la vigueur de la pensée, a repris ailleurs pour son compte les mômes idées avec des mouvements merveilleux d'imagination et do passion {Pensées, viii, 1j.

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» sonnes. Car on peut dire après lui de Montaigne : Il met dans » tout ce qu'il dit la foi à part ; ainsi nous , qui avons la foi , de- » vous de même mettre à part tout ce qu'il dit. Je ne blâme point » l'esprit de cet auteur, qui est un grand don de Dieu ; mais il pou- » vait s'en servir mieux, et en faire plutôt un sacrifice à Dieu qu'au » démon. A quoi sert un bien, quand on en use si mal.' Quidpro- » derat, etc.? dit de lui ce saint docteur avant sa conversion. Vous » êtes heureux, monsieur, de vous être élevé au-dessus de ces per- » sonnes qu'on appelle des docteui s, plongés dans l'ivresse , mais » qui ont le cœur vide de la vérité. Dieu a répandu dans votre » cœur d'autres douceurs et d'autres attraiis que ceux que vous » trouviez dans Montaigne. Il vous a rappelé de ce plaisir dan- «gereux, a jucunditate pestifera, dit S. Augustin, qui rend }) grâces à Dieu de ce qu'il lui a pardonné les péchés qu'il avait » commis en goûtant trop la vanité. S. Augustin est d'autant plus «croyable en cela, qu'il était autrefois dans ces sentiments; et » comme vous dites de Montaigne que c'est par ce doute universel » qu'il combat les hérétiques de son temps, aussi par ce même » doute des académiciens, S. Augustin quitta l'hérésie des Mani- » chéens. Depuis qu'il fut à Dieu, il renonça à ces vanités qu'il » appelle sacrilèges. Il reconnut avec quelle sagesse S. Paul nous » avertit de ne nous pas laisser séduire par ces discours. Car il » avoue qu'il y a en cela un certain agrément qui enlève : on croit » quelquefois les choses véritables , seulement parce qu'on les dit « éloquemment. Ce sont des viandes dangereuses, dit-il, que l'on » sert dans de beaux plats; mais ces viandes, au lieu de nourrir » le cœur, elles le vident. On ressemble alors à des gens qui dor- » ment , et qui croient manger en dormant : ces viandes imagi- » naires les laissent aussi vides qu'ils étaient.

» M. de Saci dit à M. Pascal plusieurs choses semblables : sur » quoi M. Pascal lui dit que s'd lui faisait compliment de bien » posséder Montaigne et de le savoir bien tourner, il pouvait lui » dire sans compliment qu'il savait bien mieux S. Augustm, et qu'il » le savait bien mieux tourner, quoique peu avantageusement pour » le pauvre Montaigne. Il lui témoigna être extrêmement édiOé » de la solidité de tout ce qu'il venait de lui représenter ; cepen- » dant, étant encore tout plein de son auteur, il ne put se retenir » et lui dit : »

a Je vous avoue, monsieur, que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme, qui, de la société avec Dieu, où il s'élevait par les maximes , le précipite dans la nature des bêtes ; et

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j'aurais aimé de tout mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, si, étant disciple de l'Église par la foi, il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommes , qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer des crimes qu'il les a convaincus de ne pouvoir pas seulement connaître.

» Mais il agit au contraire en païen de cette sorte. De ce principe, dit-il, que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et considérant hien combien il y a que l'on cherche le vrai et le bien sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on en doit laisser le soin aux autres ; et demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur les sujets de peur d'y enfoncer en appuyant ; et prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu ils sont si peu solides, que quelque peu qu'on serre les mains ils s'échappent entre les doigts et les laissent vides. C'est pourquoi il suit le rapport des sens et les notions communes, parce qu'il faudrait qu'il se fit violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il gagnerait, ignorant où est le vrai. Ainsi il fuit la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas résister par la même raison, mais sans en conclure que ce soient de véritables maux, ne se fiant pas trop à ces mouvements naturels de crainte, vu qu'on en sent d'autres de plaisir qu'on accuse d'être mauvais, quoique la nature parle au contraire. Ainsi, il n'a rien d'extravagant dans sa conduite; il agit comme les autres hommes ; et tout ce qu'ils font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai bien, il le fait par un autre principe, qui est que les vraisemblances étant pareillement d'un et d'autre côté , l'exemple et la commodité sont les contre-poids qui l'emportent.

» Il monte sur son cheval, comme un autre qui ne serait pas philosophe, parce qu'il le souffre, mais sans croire que ce soit de droit, ne sachant pas si cet animal n'a pas, au

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