XXXIV ENTRETIEN DE PASCAL
contraire, celui de se servir de lui. Il se fait aussi quelque Yiolence pour éviter certains vices ; et même il a gardé la fidélité au mariage, à cause de la peine qui suit les désordres; mais si celle qu'il prendrait surpasse celle qu'il évite, il y demeure en repos , la règle de son action étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoique qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés, le front ridé, et en sueur, dans une posture pénible et tendue, loin des hommes, dans un morne silence , et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, à ce qu'il dit, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait là autre chose , avec un travail continuel , que de chercher le repos, où il n'arrive jamais. La sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée, et pour ainsi dire folâtre : elle suit ce qui la charme, et badine négligemment des accidents bons ou mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes, qui cherchent la félicité avec tant de peines, que c'est là seulement où elle repose , et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il dit lui-même ^ » Je ne puis pas vous dissimuler , monsieur, qu'en lisant cet auteur et le comparant avec Épictète, j'ai trouvé qu'ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde et les seules conformes à la raison, puisqu'on ne peut suivre qu'une de ces deux routes, savoir ^ : ou qu'il y a un Dieu, et lors il y place son souve-
1 « Comme il dit lui-même. » Essais, III, 13, pagel40 : « Oh! que c'est » un dûulx et mol chevet, et sain, que l'ignorance et l'incuriosité, à re- » poser une teste bien faicte. »
* « Savoir. » Le reste de la phrase est incorrect et obscur dans sa brièveté. Le sens est : Ou il y a un Dieu, et alors r homme y place son souverain bien; ou Dieu est incertain, et alors le vrai bien l'est aussi, puisque l'homme , étant incapable de s'assurer de Dieu, l'est aussi de s'assurer du vrai bien.
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rain bien; ou qu'il est incertain, et qu'alors le vrai bien l'est aussi, puisqu'il en est incapable. J'ai pris un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres sont arrives à quelque conformité avec la sagesse véritable qu'ils ont essayé de connaître. Car, s'il est aiTréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelques caractères parce qu'ils en sont les images, combien est-il plus juste de considérer dans les productions des esprits les efforis qu'ils font pour imiter la vérité essentielle, même en la fuyant, et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent, cumme j'ai tàcbé de faire dans cette étude.
» Il est vrai , monsieur , que vous venez de me faire voir admirablement le peu d'utilité que les cbrétiens peuvent retirer de ces études pbilosopbiques. Je ne laisserai pas néanmoins , avec votre permission , de vous en dire encore ma pensée, prêt néanmoins de renoncer à toutes les lumières qui ne viendront pas de vous, en quoi j'aurai l'avantage, ou d'avoir rencontre la vérité pur bonheur, ou de la recevoir de vous avec assurance. Il me semble que la source des erreurs de ces deux sectes est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent dilïère de celui de sa création; de sorte que l'un remarquant quelques traces de sa première grandeur, et ignorant sa corruption, a traité la nature comme saine et sans besoin de réparateur, ce qui le mène au comble de la superbe; au lieu que l'autre éprouvant la misère présente et ignorant la première dignité, traite la nature comme nécessairement infirme et irréparable , ce qui le précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien , et de là dans une extrême lâcheté. Ainsi ces deux états qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux