L DISCOURS DE PASCAL
gens qui se damnent si sottement, par l'avarice, par la brutalité , par les débauches , par la violence , par les emportements, par les blasphèmes 1 Le moyen que je vous ouvre est sans doute plus honnête; mais en vérité c'est toujours une grande folie que de se damner; et c'est pourquoi il ne faut pas en demeurer là. Il faut mépriser la concupiscence et son royaume, et aspirer à ce royaume de charité où tous les sujets ne respirent que la charité, et ne désirent que les biens de la charité. D'autres que moi vous en diront le chemin : il me suffit de vous avoir détourné de ces vies brutales où je vois que plusieurs personnes de votre condition se laissent emporter, faute de bien connaître l'état véritable de cette condition*.
' « De celte condition. » L'originalité de Pascal est sensible dans tout ce morceau , et elle éclate dans certaines pensées : « Votre âme et votre « corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de batelier ou à celui de » duc. » « Il n'est pas nécessaire , parce que vous êtes duc, que je vous » estime, mais il est nécessaire que je' vous salue. » « Vous ne laisserez » pas de vous perdre, mais au moins vous vous perdrez en honnête homme » [en galant homme]. Il y a des gens qui se damnent si sottement ! » etc. Outre les rapprochements que j'ai marqués entre ces discours et les Pensées, on lit dans le manuscrit autographe, aux pages 161 et 163, quelques lignes où Pascal avait indiqué rapidement les idées qu'il se proposait de développer : «Grandeur d'établissement; respect d'établissement. Le plaisir » des grands est de pouvoir faire des heureux. Le propre de la richesse est » d'être donnée libéralement. Le propre de chaque chose doit être cher- » ché. Le propre de la puissance est de protéger. Comme Dieu est envi- » ronné de gens pleins de charité, qui lui demandent les biens de la cha- )> rite qui sont en sa puissance, ainsi... Connaissez-vous donc, et sachez » que vous n'êtes qu'un roi de concupiscence, et prenez les voies de la » concupiscence.» Sur l'opposition entre les biens de la charité et ceux de la concupiscence, cf. xv, 7, page 240. Mais le génie de Pascal est surtout dans ce singulier mélange d'un scepticisme qui semble tout détruire , et d'un dogmatisme qui acquiesce à tout. 11 passe du plus grand mépris au plus grand respect, à l'égard des choses établies; il sape les fondements de l'édifice , et ne prétend pas qu'on en dérange une seule pierre. Vous n'avez droit à rien , dit-il, par la nature et la raison; et ensuite : Vous avez droit à tout par la volonté de Dieu. Il les gourmande, il les gronde, il les maltraite, chacune de ses paroles les humilie, il les salue ironiquement du nom de rois de concupiscence ; mais il ne lui vient pas même en pensée de se demander si , en effet, c'est bien l'ordre de Dieu et la loi du genre humain, que quelques hommes régnent ainsi sur la concupiscence des
SUR LA CONDITION DKS GRANDS. ii
autres hommes et disposent selon leurs caprices des objets du désir do tous. 11 juge le présent, il n'en est pas dupe, ou du moins pas à la fa^on vulgaire; c'est assez pour lui et il ne va pas plus loin , il n'a sur l'avenir ni un pressentiment, ni un vœu. Et la portée de sa morale ne dépasse pas celle de sa politi(|ue. S'il avait cru à la raison et à la justice , voici ce qu'il pouvait dire aux grands : Los hommes respectent votre grandeur, ils ne le feront pas longtemps si vous ne la leur faites paraître respecuible ; et le seul moyen qu'elle le paraisse, c'est que là où est la supériorité du rang et de la fortune, vous mettiez aussi la supériorité de l'intelligence, du dévouement et des services. Au lieu de croire donc qu'il y a deux sortes de grandeurs qui n'ont rien de commun l'une avec l'autre, et ([ue les grandeurs d'établissement ne dépendent que de la volonté des hommes, croyez au contraire que les grandeurs d'établissement n'ont pu avoir leur raison que dans les grandeurs naturelles, qui seules les peuvent soutenir. Soyez donc les véritables grands de votre patrie ; voilà vos devoirs en un mot. Au lieu de cela , que dit-il? Répandez l'argent autour de vous, répandez les grâces, faites qu'on se trouve bien de vous faire la cour; voilà à quelles conclusions aboutit, dans l'ordre purement moral, une prédication en apparence si hardie, et cette conclusion bien humble, il ne trouve pas même un raisonnement rigoureux pour l'étayer. Je ne doute pas cependant que ces discours n'aient produit, au temps où ils ont paru, une impression profonde, mais je crois que, comme il arrive souvent à Pascal , sa force a été surtout dans la partie critique et négative de ses idées. C'est là qu'il est tout-puissant, que sa logique est irrésistible, son ironie impitoyable, son sang-froid accablant; c'est là qu'il trouve de ces traits qui s'enfoncent si bien, qu'il n'y a pas moyen de les arracher, et qu'ils restent au fond de la blessure. L'esprit d'éf^alité et d'indépendance, déjà répandu partout, quoiqu'il n'éclatât pas encore, se nourrissait d'autant plus avidement de ces mots terribles, qu'ils n'éveillaient point de scrupule, sortant du sein d'une foi si profonde. Le nom de Dieu obligeait à la soumission extérieure, mais il autorisait la révolte du dedans. On voulait bien honorer les grands, mais on avait le plaisir de leur dire en face qu'ils n'avaient aucun droit par eux-mimes d'être honorés. Ainsi , l'ordre établi n'ayant plus de racines dans la terre, et demeurant seulement comme suspendu au haut du ciel par la chaîne mystique de la foi, il devait suffire un jour pour tout emporter, qu'un seul anneau de cette chaîne vint à se détacher sous l'elTort du doute.
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sant tout ce qui est de faux, elle en fait une sagesse véritablement céleste où s'accordent ces opposés , qui étaient incompatibles dans ces doctrines humaines. Et la raison en est que ces sages du monde placent les contraires dans un
0 même sujet ; car l'un attribuait la grandeur à la nature et l'autre la faiblesse à cette même nature, ce qui ne pouvait subsister ; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en dos sujets différents : tout ce qu'il y a d'infirme appartenant à la nature, tout ce qu'il y a de puissant appartenant à la grâce. Voilà l'union étonnante et nouvelle que Dieu seul pouvait enseigner, et que lui seul pouvait faire, et qui n'est qu'une image et qu'un effet de l'union ineffable de deux natures dans la seule personne d'un Homme- Dieu.
» Je vous demande pardon , monsieur , dit M. Pascal à M. de Saci, de m' emporter ainsi devant vous dans la théologie, au lieu de demeurer dans la philosophie , qui était seule mon sujet ; mais il m'y a conduit insensiblement ; et il est difficile de ne pas y entrer , quelque vérité qu'on traite , parce qu'elle est le centre de toutes les vérités ; ce qui parait ici parfaitement, puisqu'elle enferme si visible-
I ment toutes celles qui se trouvent dans ces opinions. Aussi je ne vois pas comment aucun d'eux pourrait refuser de la suivre. Car s'ils sont pleins de la pensée de la grandeur de l'homme, qu'ont-ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'Évangile , qui ne sont autre chose que le digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se plaisaient à voir l'infirmité de la nature , leurs idées n'égalent point celles de la véritable faiblesse du péché , dont la même mort a été le remède. Ainsi tous y trouvent plus qu'ils n'ont désiré; et ce qui est
Paul : ce qui est de plus admirable (Note de M. Collet). — Ainsi encore Fénclon, dans le xiv« Dialogue des morts : « Ce qui est de certain , c'est que le monde est de travers. »
xxxviit ENTRETIEN DE PASCAL.
admirable , ils s'y trouvent unis , eux qui ne pouvaient
s'allier dans un degré infiniment inférieur ! »
« M. de Saci ne put s'empêcher de témoigner à M. Pascal qu'il » était surpris comment il savait tourner les choses ; mais il avoua » en même temps que tout le monde n'avait pas le secret comme » lui de faire sur ces lectures des réQexions si sages et si élevées. » Il lui dit qu'il ressemblait à ces médecins habiles qui , par la » manière adroite de préparer les plus grands poisons, en savent » tirer les plus grands remèdes. 11 ajouta que quoiqu'il vit bien, » par ce qu'il venait de lui dire, que ces lectures lui étaient utiles, » il ne pouvait pas croire néanmoins qu'elles fussent avantageuses » à beaucoup de gens dont l'esprit se traînerait un peu , et n'au- » rait pas assez d'élévation pour lire ces auteurs et en juger, et » savoir tirer les perles du milieu du fumier, aurum ex stercore, » disait un Père. Ce qu'on pouvait bien plu« dire de ces philo- " sophes, dont le fumier, par sa noire fumée, pouvait obscurcir la » foi chancelante de ceux qui les lisent. C'est pourquoi il conseil- » lerait toujours à ces personnes de ne pas s'exposer légèrement » à ces lectures, de peur de se perdre avec ces philosophes, et de » devenir la proie des démons et la pâture des vers, selon le lan- » gage de l'Ecriture , comme ces philosophes l'ont été. »
« Pour l'utilité de ces lectures, dit M. Pascal, je vous dirai fort simplement ma pensée. Je trouve dans Épictète un art incomparable pour troubler le repos de ceux qui le chercbent dans les choses extérieures , et pour les forcer à reconnaître qu'ils sont de véritables esclaves et de misérables aveugles; qu'il est impossible qu'ils trouvent autre chose que l'erreur et la douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparable pour confondre l'orgueil de ceux qui, hors la foi, se piquent d'une véritable justice ; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs opinions, et qui croient trouver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour convaincre si bien la raison de son peu de lumière et de ses égarements , qu'il est difficile, quand on fait un bon usage de ses principes, d'être tenté de trouver des répugnances dans les mystères : car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de vouloir ju^
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ger si l'Incarnation ou le mystère de l'Eucharistie sont possibles ' ; ce que les hommes du commun n'agitent que trop souvent.
Mais si Epictète combat la paresse , il mène à l'orgueil , de sorte qu'il peut être très-nuisible à ceux qui ne sont pas persuadés de la corruption de la plus parfaite justice qui n'est pas de la foi. Et Montaigne est absolument pernicieux à ceux qui ont quelque pente à l'impiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures doivent être réglées avec beaucoup de soin , de discrétion et d'égard à la condition et aux mœurs de ceux à qui on les conseille. Il me semble seulement qu'en les joignant ensemble elles ne pourraient réussir fort maP, parce que l'une s'oppose au mal de l'autre : non qu'elles puissent donner la vertu, mais seulement troubler dans les vices : l'âme se trouvant combattue par les contraires, dont l'un chasse l'orgueil et l'autre la paresse, et ne pouvant reposer dans aucun de ces vices par ses raisonnements ni aussi les fuir tous ^ »
' « Sont possibles. » Cf. Pensées, rxv, 34.
' « Réussir fort mal. » C'est-à-dire, elles ne pourraient pas avoir un résultat tout à fait mauvais.
^ « Les fuir tous, v Cf. Pensées, vni, 1 , page 120. — Ce morceau est un modèle d'un genre de travail très en usage dans un temps de critique et d'histoire comme le nôtre, je veux dire l'analyse et le jugement des écrits et des opinions des grands auteurs; modèle bien profitable à étudier, quoique bien difficile à suivre. L'analyse de Pascal faitl'efTet de ces lentilles qui éclairent si fortement un objet en y concentrant la lumière. Elle est de la plus grande simplicité , comme il convient à une analyse, et pourtant ou y sent la vive impression des choses elles-mêmes; d'abord l'austérité et l'âpreté du stoïcisme, puis l'agitation et l'ébranlement du doute universel et du conflit des opinions humaines, enfin toute l'indolence de la sagesse épicurienne, dont la séduction amollit un moment le style de Pascal. Quant au jugement, il est d'une originalité, d'une force et d'une autorité qui tiennent aux profondes racines qu'il a dans la pensée de celui qui parle ; car ce n'est point ici un sujet auquel un auteur applique son esprit en passant, et qu'il ne touche que par quelques points : toutes ses idées , toutes ses croyances, tout son cœur est engagé dans ces réflexions, et ce qu'il dit aujourd'hui sur Epictète et Montaigne n'est que ce qu'il pense tous les jours sur le secret continuellement sondé do sa nature et de sa fin.