XXXVI ENTRETIEN DE PASCAL
\ices, d'orgueil ou de paresse, où sont infailliblement tous les hommes avant la grâce, puisque s'ils ne demeurent dans leurs désordres par lâcheté, ils en sortent par vanité , tant il est vrai ce que vous venez de me dire de saint Augustin, et que je trouve d'une grande étendue ; car en effet on leur rend hommage ' en bien des manières.
C'est donc de ces lumières Imparfaites qu'il arrive que l'un connaissant les devoirs de l'homme et ignorant son impuissance, se perd dans la présomption , et que l'autre connaissant l'impuissance et non le devoir , il s'abat dans la lâcheté; d'où il semble que puisque l'un conduit à la vérité, l'autre à l'erreur, l'on formerait en les alliant une morale parfaite '. Mais au lieu de cette paix , il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et qu'une destruction générale : car l'un établissant la certitude, l'autre le doute, l'un la grandeur de l'homme, l'autre sa faiblesse, ils ruinent les vérités aussi bien que les faussetés l'un de l'autre. De sorte qu'ils ne peuvent subsister seuls à cause de leurs défauts, ni s'unir à cause de leurs oppositions, et qu'ainsi ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de l'Évangile. C'est elle qui accorde les contrariétés par un art tout divin, et, unissant tout ce qui est de vrai * et chas-
' « On leur rend hommage. » Ce leur ne se rapporte à rien. De plus, cette pensée ne se retrouve pas dans ce qui est cité plus haut de saint Augustin. Les éditeurs des Mémoires de Fontaine ont corrigé ainsi le texte : « Ils w en sortent par vanité, et sont toujours esclaves des esprits de malice, à » qui. comme le remarque saint Augustin, on sacrifie en bien des manières.»
2 « Une morale parfaite. » Ce membre de phrase : puisque l'un conduit à la venté, Vautre à l'erreur, me parait signifier à peu près la même chose que ce qui est dit un peu plus loin, l'un établissant la certitude, l'autre le doute. De même l'un établit la vérité, c'est-à-dire, établit qu'il y a une vérité dont l'homme est capable ; l'autre établit l'erreur, c'est-à-dire, que l'homme est nécessairement condamné à l'erreur. Or, c'est bien la foi de Pascal, et que l'homme est condamné à l'erreur (par sa nature déchue), et qu'il est capable de la vérité (par la grâce).
2 «Ce qui est de vrai.» Ainsi, Bossuet, dans lô panégyrique de saint
SUR LA CONDITION DES GRANDS. xi.ix
CCS déférences qu'ils vous rendent, obtenir de vous quelque part de ces biens qu'ils désirent et dont ils voient que vous disposez.
Dieu est environné de gens pleins de charité , qui lui demandent les biens de la charité qui sont en sa puissance : ainsi il est proprement le roi de la charité. Vous êtes de même environné d'un petit nombre de personnes, sur qui vous régnez en votre manière. Ces gens sont pleins de concupiscence. Ils vous demandent les biens de la concupiscence ; c'est la concupiscence qui les attache à vous. Vous êtes donc proprement un roi de concupiscence. Votre royaume est de peu d'étendue; mais vous êtes égal en cela aux plus grands rois de la terre : ils sont comme vous des rois de concupiscence. C'est la concupiscence qui fait leur force ; c'est-à-dire la possession des choses que la cupidité des hommes désire.
Mais en connaissant votre condition naturelle , usez des moyens qu'elle vous donne, et ne prétendez pas régner par une autre voie que par celle qui vous fait roi. Ce n'est point votre force et votre puissance naturelle qui vous assujettit toutes ces personnes. Ne prétendez donc point les dominer par la force, ni les traiter avec dureté. Contentez leurs justes désirs; soulagez leurs nécessités; mettez votre plaisir à être bienfaisant; avancez-les autant que vous le pourrez, et vous agirez en vrai roi de concupiscence*.
Ce que je vous dis ne va pas bien loin; et si vous en demeurez là, vous ne laisserez pas de vous perdre ; mais au moins vous vous perdrez en honnête homme. Il y a des
* « De concupiscence. » Ce conseil est excellent, mais cette argumentation n'est pas solide. Car la soumission des hommes aux puissants est encore plus fondée sur la crainte des maux que sur le désir des biens ; et ainsi , quand ils régnent par la crainte, ils régnent plus que jamais par la voie qui les faii rois. Voir plus loin nos réflexions sur l'ensemble de ce discours.