DE PASCAL
.... Que l'homme contemple donc ' la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il éloigne sa vue ^ des objets
' « Que l'homme contemple donc. » Ce long paragraphe a pour titre dans le manuscrit, Disproportion de l'homme. Il commençait d'abord par l'aliuca suivant, que Pascal a barré ensuite : « Voilà où nous mènent les con- » naissances naturelles. Si celles-là ne sont véritables, il n'y a point de » vérité dans l'homme; et, si elles le sont, il y trouve un grand sujet d'hu- » miliation, forcé de s'abaisser d'une ou d'autre manière; et, puisqu'il ne » peut subsister sans les croire , je souhaite, avant que d'entrer dans de » plus grandes recherches de la nature, qu'il la considère une fois sérieu- » sèment et à loisir, qu'il se regarde aussi soi-même, et juge s'il a qucl- » que proportion avec elle, par la comparaison qu'il fera de ces deux « objets. » On ne peut dire au juste à quelle suite d'idées se liaient, dans la pensée de Pascal, ces premiers mots : Voilà où nous mènent, etc. Mais les dernières lignes indiquent très-nettement la pensée générale de ce morceau. Pascal soutient, comme Montaigne, que l'homme ne peut atteindre à la science, même dans l'ordre des choses naturelles; qu'il ne peut connaître la nature, attendu qu'il n'est pas en proportion avec elle; qu'il y a disproportion entre le sujet et l'objet, comme parlent les philosophes. Le raisonnement est donc celui-ci : ou bien ce que les sens nous apprennent de la nature n'est pas vrai, alors il n'y a pas de vérité pour nous, et il faut nous humilier; ou bien, comme ils nous apprennent qu'elle est disproportionnée avec nous , et que nous n'en pouvons avoir la science, il faut encore nous humilier. Comme il manque un commencement à ce que Pascal avait écrit, P. R. en a fait un : « La première chose qui s'offre à » l'homme, quand il se regarde, c'est sou corps, etc. » Ce commencement ne marque pas l'intention de Pascal. — La nature entière dani sa haute et pleine majeslé. Montaigne, 1 , 25 , page 2i9 : « Mais qui se présente » comme dans un tableau cette grande image de n:stre more nature en son » entière maieslé , » etc.
* a Qu'il éloigne sa vue. » Expression vive, qui fait image. P. H. met :
2 PASCAL. — PEÎSSÉtS.
bas' qui l'euviroimeut; qu'il regarde cette éclatante lumière mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers; que la terre lui paraisse comme un point , au prix du vaste tour que cet astre ^ décrit ; et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très-délicat ' à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent \ Mais si notre vue s'arrête là , que l'imagination passe outre : elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir ^ Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein ^ de la nature. Nulle idée n'en approche ^ Nous avons beau enfler nos conceptions au delà des espaces imaginables ' : nous n'enfantons
Qu'il ne s'arrête pas à regarder simplemeiit les objets qui l'environnent.
' « Des objets bas. » P. R. supprime cette épithèle dédaigneuse. Pour une raison froide, les objets qui nous environnent ne sont pas plus bas que ceux du ciel, mais Pascal parle la langue de l'imagination.
2 0 Cet astre. » Le soleil , qui vient d'être exprimé par une périphrase. Pascal se place dans la supposition que c'est le soleil et les étoiles qui tournent autour de la terre. Cf. xxiv , 17. 11 avait mis d'abord : Que le vaste tour qu'elle décrit lui fasse regarder la terre comme un point. C'était le même sens. Elle se rapportait à cette éclatante lumière, c'est-à-dire le soleil. Mais grammaticalement le pronom était équivoque.
^ « Qu'un point très-délicat. » Aient. , ibid. : « Qui se remarque là- » dedans, et non soy, mais tout un royaume, comme un traicl d'une poinrte « très délicate, celuy là seul estime les choses selon leur iuste grandeur. » * « Firmament embrassent, v La longue incise qui sépare le que du verbe qui le régit fait sentir combien ce tour est vaste. Les périphrases pompeuses qui "expriment le soleil et les étoiles agrandissent encore ces images dans notre esprit.
^ « Que la nature de fournir. » 11 y avait d'abord de concevoir des immensités d'espaces que la nature d'en fournir. Les verbes pris absolument et sans complément disent bien davantage, par le vague même qu'ils laissent dans l'esprit.
« « L'ample sein. » Pascal avait mis d'abord dans rimmensilé, puis dans l'amplitude. Mais ce mot est sec et trop technique.
' « N'en approche. » En se rapportait peut-être à l'immensité, comme Pascal avait écrit d'abord.
■" « Au delà des espaces imaginables. » Comment concevoir au delà de ce qui est imaginable .' Concevoir n'est pas imaginer. On peut concevoir d'une façon abstraite ce qu'on ne se figure pas d'une manière sensible.
AliTICLt I. :i
que dos atomes, au prix de la réalité des clioscs. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part'. Enfin c'est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
Que l'homme, étant revenu à soi ^, considère ce qu'il est au prix de ce qui est^ ; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que , de ce petit cachot * où il se trouve logé, j'entends l'univers ', il apprenne
* « La circonférence nulle part. » On trouvera dans notre édition in-8» des Pensées de Pascal, page 2, note 8, l'histoire de cette célèbre comparaison. H sufBra de dire ici que Voltaire a eu tort de l'attribuer au pythagoricien Timée de Locres ; il n'y a rien de cela dans l'ouvrage prétendu de Timée de Locres, qui n'est autre chose qu'un abrégé du Timée de Platon, écrit avec les formes du dialecte dorien. D'autres se sont également trompés en l'attribuant, d'après Rabelais, à Hermès Trismégiste, c'est-à-dire au Grec néoplatonicien qui a écrit sous forme de dialogues les prétendues révélations de ce personnage fabuleux. Elle n'est nulle part dans les écrits qui portent le nom du Trismégiste. Mais on la voit citée , dès le douzième siècle, comme appartenant à Empédocle, et on peut croire qu'elle se trouvait en effet dans le poëme sur la Nature , où Empédocle développait la doctrine de l'Etre considéré comme une sphère; de façon que ce serait toujours à la sagesse grecque qu'en reviendrait l'honneur. Il est probable que Pascal a pris cette image dans la préface mise par mademoiselle do Gournay à son édition des Essais de Montaigne, de 1635 , où elle la cite, d'après Rabelais, sous le nom du Trismégiste.
On doit remarquer que cette définition célèbre n'est pas dans Pascal une de ces pensées isolées, qui n'ont plus de valeur si elles ne sont pus originales; c'est une idée dont il ne s'empare que pour la faire entrer dans un développement magnifique, qui est bien de lui sans doute, et dentelle semble n'être que le terme naturel. On peut dire que si ce n'est lui qui l'a trouvée, c'est lui qui l'a consacrée et rendue populaire, et qui en a fait un de ces traits classiques que tout le monde a appris et retenus.
^ « Etant revenu a soi. » Dans le sens propre, c'est-à-dire étant revenu à se considérer lui-même.
■^ « Ce qui est. » La simplicité de cette expression, vague et indéfinie, est d'un grand effet.
' « De ce petit cachot. » C'est-à-dire d'après ce petit cachot. P. R. . voulant expliquer cela , a mis, de ce que lui parailra ce pelil cachot.
^ « Ce petit cachot... j'entends l'univers. » Quel contraste! quelle surprise'. Par l'univers, Pascal veut dire seulement le monde visible, qui n'est, suivant lui, qu'un canton détourné de la nature, laquelle, dans son ensemble, échappe à nos yeux. P. R., d'après une correction faite de la main
à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix.
Qu'est-ce qu'un homme ^ dans l'infini? Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant , qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron "^ lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abime nouveau. Je lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature , dans l'enceinte de ce raccourci d'atome '. Qu'il y
d'Arnauld sur la copie du manuscrit, a mis ce monde visible au lieu de Vunivers, sans doute parce que Vunivers doit exprimer l'universalité des choses. L'exactitude gagne peut-être à cette correction, mais non pas l'éloquence. Ce grand mot d'univers, qui , après tout, peut bien s'entendre de notre univers à nous, de notre monde, fait bien plus d'effet que la variante d'Arnauld. P. R. remplace aussi j'entends par c'est-à-dire. Ils évitent le je autant qu'ils peuvent, et, en rendant le style moins personnel, ils le rendent moins expressif. — Montaigne, Apol. , p. 1 69 : « Tu ne veois » que l'ordre et la police de ce petit caveau où, tu es logé. »
' « Qu'est-ce qu'un homme? » P. R. : qu'est-ce que l'homme? Mais l'expression de Pascal nous rapetisse plus que ne fait celle de P. R.
- « Qu'un ciron. » Les entomologistes modernes ont restreint le nom de ciron à un petit arachnide voisin du faucheur. Mais dans la langue vulgaire, qui est celle que parle ici Pascal, on entend sous ce nom les plus petits insectes, voisins des mites ou des acarus de Linné. Ces insectes ont un fluide nourricier, qu'on peut appeler du sang, mais ce sang est répandu dans toutes les cavités du corps, il en baigne et en abreuve toutes les parties; il ne circule pas dans des vaisseaux ; On ciron n'a donc pas de veines.
'' « De ce raccourci d'atome. «Cet emploi du mot raccourci est unique. Mais l'idée que Pascal veut rendre, celle d'un atome réduit, est unique
voie une infinité d'univers ', dont cliacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose, sans
également. La hardiesse énergique de cette expression a paru bizarre à P. R., qui a mis : de cet atotne imperceptible. 11 est clair que le mot atome ne doit pas être pris dans son sens rigoureux, puisque Pascal ne reconnaît pas d'indivisible.
' 1» Une infinité d'univers. » P. R. : Une infinité de mondes. En effet , il n'y a rigoureusement qu'un univers , puisque ce mot veut dire le tout; mais Pascal entend une infinité de systèmes tels que celui que nous autres hommes appelons l'univers. Qu'on remarque la suite de la phrase : Jo lui veux peindre non-seulement l'univers visible, mais... une infinité d'univers. P. R., ici comme plus haut , a gâté ce qu'il a cru corriger , et ses corrections ne servent qu'à faire mieux comprendre la valeur du style de Pascal. Mais on ne peut se dispenser de remarquer que tout cela est de pure imagination. Rien ne nous obligea voir une infinité d'univers, aveciui firmament chacun et des planètes, dans les éléments les plus subtils du sang d'un ciron. Nous dirons même hardiment qu'il n'y a rien de pareil. De ce que nous concevons ce que nous appelons l'espace comme divisible à l'infini, il n'en résulte pas ces conséquences. Dans sa célèbre lettre à Pascal , le chevalier de Méré disait : « ...Je vous demande encore si vous B comprenez distinctement qn'en la cent millième partie d'un grain de » pavot il y put avoir un monde non-seulement comme celui-ci , mais en- » core tous ceux qu'Epicure a songes. Pouvez-vous comprendre dans un si » petit espace la différence des grandeurs, celle des mouvements et des » distances?... Trouvercz-vous dans un coin si étroit les justes propor- » tiens des éloignements, de combien les étoiles sont au-dessus de la terre » au prix de la lune? Mais, sans aller si loin , vous pouvez-vous figurer « dans ce petit monde de votre façon la surface de la terre et de la mer, » tant de profonds abîmes dans l'une et dans l'autre?... Ce grand nombre » de combats sur la terre et sur la mer, la bataille d'Arbelles?. .. La » bataille de Lépante me'semble encore plus considérable en ce petit » monde, à cause du grand bruit de l'artillerie... En vérité, monsieur, » je ne crois pas qu'en votre petit monde on pût ranger dans une juste » proportion tout ce qui se passe en celui-ci, et dans un ordre si réglé , et » sans embarras; surtout, en des villes si serrées, l'on devrait bien crain- » dre, pour le danger des embrasements, de faire des feux de joie, et de » fondre des canons et des cloches. Pensez aussi qu'en cet univers de si » peu d'étendue il se trouverait des géomètres de votre sentiment, qui fe- 0 raient un monde aussi petit au prix du leur que l'est celui que vous for- » moz en comparaison du nôtre, et que ces diminutions n'auraient point » de fin. Je vous en laisse tirer la conséquence... » 11 y a beaucoup de bon sens dans tout ce liadjuage : mais Pascal tenait à ses vues . et il les défiMul
fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps , qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant ^ où l'on ne peut arriver?
Qui se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même ^, et se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infmi et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration , il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption.
Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini , un tout à l'égard du néant : un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné * de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui
avec éloquence dans un des fragments nouvellement connus (xxv , 3, Cf. ibid., 61).
' « A l'égard du néant. >> P. R. : à l'égard de la dernière petitesse. C'est une glose pour expliquer et préparer le mot de néant, qui revient plus bas. On a craint que ce mot ne fut pas d'abord assez clair pour ceux qui ne sont pas familiers avec la langue des mathématiques ; car Pascal parle ici cette langue, suivant laquelle l'infiniment petit est égal à zéro. Voir la note à la fin de l'article.
■ « S'effraiera de soi-même. » P, R. a mis : s'effraiera sans doute de se voir comme suspendu dans la masse que la nature lui a donnée , entre ces deux abîmes de l'infmi et du néant dont il est également éloigné. Il tremblera, etc. Combien le texte de Pascal est plus énergique! S'effraiera de soi-même , que cela est vif et fort! Et ces belles expressions, se considérant soutenu , dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces abîmes de l'infini et du néant, combien il vaut mieux qu'elles ne forment qu'une incise, qui laisse la phrase suspendue, el qui aboutit à, il tremblera! C'est encore une période malheureusement coupée. Et cela peut-être uniquement pour éviter la petite faute du mot considérer répété.
^ « Infiniment éloigné. » P. R. •. // est infmiment éloigné des deux extrêmes, et son être n'est pas moins distant du néant d'oit il est tiré que de l'infini, etc. La phrase ainsi conçue n'est que la répétition inutile de celle qui la précède; au contraire, la phrase de Pascal ajoute quelque chose à ce qu'il a dit d'abord. Elle part de ce (lue l'homme est un milieu entre rien
invinciblcmont caches dans un secret imiH'n('tral)Ie; également inoapal)le de voir le néant d'où il est tiré', et l'infini où il est englouti.
(Jue fera-t-il donc, sinon d'apercevoir- quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin '? Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l'infini. Qui suivra "" ces étonnantes démarches = ? L'auteur de ces merveilles les comprend ; tout autre * ne le peut faire.
Manque d'avoir contemplé ' ces infinis , les hommes se
et tout, pour conclure que sa connaissance aussi est nécessairement incapable d'atteindre aux deux bouts des choses.
' « Le néant d'où il est tiré. » Non pas seulement dans le sens où on dit qu'il a été crée de rien, mais dans ce sens qu'il est formé d'éléments dont les éléments eux-mêmes se réduisent à l'infiniment petit ou à rien. — Englouti. Image d'une admirable énergie.
^ « Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir. » Les éditeurs de P. R., afin de rétablir la chaîne du discours qu'ils avaient rompue, placent ici une phrase qu'on retrouvera dans le texte beaucoup plus loin : Son inlelligence lient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que son corps dans l'étendue de la nature , et tout ce quelle peut faire est d'apercevoir, etc. Mais ici Pascal ne songe pas à chercher une transition pour passer du corps à l'esprit; il voit immédiatement, dans la place môme que l'homme tient dans la nature , son incapacité pour la comprendre.
' « Ni leur principe ni leur fin. » P. R. : d'en connaître ni le principe •ni la fin, ce qui est plus conforme à la grammaire.
' « Qui suivra. » P. R. : Qui peut suivre? Ce tour est moins vif.
* « Ces étonnantes démarches. » Expression pleine d'imagination, qui peint comme un mouvement des choses elles-mêmes ce qui n'est que le mouvement de notre esprit, passant de la conception do l'atome infiniment petit à celle du tout infiniment grand. Comme l'intervalle est rempli par une série continue, ce mouvement n'est pas un saut brusque, c'est une démarche, mais combien hardie et étonnante'. Par l'emploi du pluriel, toutes choses, comme dit Pascal , semblent s'animer et se mouvoir à la fois.
''' « Tout autre. » P. R. : nul autre. Ce léger changement altère pourtant la pensée de Pascal. Le tour négatif nul autre indiciue seulement que personne ne peut comprendre ces merveilles; le tour positif tout autre indique de plus qu'il y en a qui l'essaient (ce sont les philosophes), mais qu'ils sont impuissants.
' « Manriuo d'avoir contemplé. " On dirait aujourd'hui : faute d'avoir contemplé .
sont portés témérairement à la recherche de la nature, comme s'ils avaient quelque proportion avec elle.
C'est une chose étrange, qu'ils ont voulu comprendre les principes des choses, et de là^ arriver jusqu'à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. Car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infinie, comme la nature.
Quand on est instruit, on comprend que la nature ayant gravé son image et celle de son auteur dans toutes choses, elles tiennent presque toutes de sa double infinité. C'est ainsi que nous ^oyons que toutes les sciences sont infinies en l'étendue de leurs recherches ; car qui doute que la géométrie, par exemple, a une infinité d'infinités de propositions à exposer? Elles sont aussi infinies dans la multitude et la délicatesse ^ de leurs principes ; car qui ne voit que ceux qu'on propose pour les derniers ne se soutiennent pas d'euxmêmes, et qu'ils sont appuyés sur d'autres qui en ayant d'autres pour appui ne souffrent jamais de dernier?
Mais nous faisons des derniers qui paraissent ' à la raison comme on fait dans les choses matérielles, où nous appelons un point indivisible celui au delà duquel nos sens n'aperçoivent plus rien, quoique divisible infiniment et par sa nature.
De ces deux infinis de sciences, celui de grandeur est bien plus sensible , et c'est pourquoi il est arrivé à peu de
' « Et de là. » De là est supprimé dans les éditions. 11 est nécessaire, car les philosophes n'ont pas prétendu tout d'abord connaître tout, mais seulement les principes des choses (voir plus loin) , d'où ensuite ils ont cru pouvoir atteindre le reste.
2 « Et la délicatesse. » C'est-à-dire que ces principes sont de plus en plus déliés, de moins en moins complexes. La définition du solide suppose celle de la surface, qui suppose celle de la ligne, qui supposerait celle du point.
^ « Qui paraissent. » C'est le mot propre, et non pas qui apparaissent , mot dont on abuse trop aujourd'hui, et qu'on devrait réserver pour ce qui a vraiment le caractère d'une apparition.
personnes de prétendre eonnaitre toutes choses. Je vais parler de tout, disait Démocrite'.
Mais l'infinité en petitesse est bien nooins visible. Les philosophes ont bien plutôt prétendu d'y arriver^; et c'est là où tous ont achoppé'. C'est ce qui a donné lieu à ces titres si ordinaires, Des principes des choses, Des principes'' de la philosop/iie , et aux semblables, aussi fastueux en effet % quoique non en apparence, que cet autre qui crève les yeux% De omni scihili'' .
' « Démocrite. » Mont., Apol. , p. 102 : «'De mosmc impudence est » cette promesse du livre de Dcmocritus : Je men voys parler de toutes » choses. » D'après Cicéron, Acad., U , 23. Le texte grec est dans Sex-
tUS EmpiricUS, Vil, 2Go : At;o. Tà5s i::ç.\.t<jv (rj^Tàv-cui.
- a D'y arriver. » Y arriver, suivant la syntaxe moderne. ' « Ont achoppé. » C'est de la forme achopper (qui manque dans le Dictionnaire de r.\cadémie), que vient le substantif achoppement.
* « Des principes. » C'est le titre du célèbre ouvrage de Descartes : Principia philosophiœ. — Et aux semblables. Ainsi porte le manuscrit, et non, et autres semblables , comme donnent tous les éditeurs.
' 0 En effet. » C'est-à-dire en réalité.
* a Qui crève les yeux. » C'est-à-dire, dont l'orgueil, dont la présomption saute aux yeux, crève les yeux. Pascal avait mis d'abord : qui blesse la vue. Plus l'expression est familière, plus elle est méprisante, et plus elle condamne la science et ses prétentions.
' a De omni scibili. » C'est-à-dire de tout ce qui peut se savoir. Pic de la Mirandole, étant venu à Rome en 1 486 (il n'avait pas encore vingtquatre ans), publia une liste de 900 conclusion.'i ou propositions qu'il s'engageait à soutenir publiquement contre tous les savants qui se présenteraient pour les attaquer; mais il ne les soutint pas, ses ennemis ayant dénoncé au pape quelques-unes de ses propositions, et lui ayant fait défendre toute discussion publique. On dit ordinairement que ces thèses étaient intitulées. De omni scibili. Cependant elles ne sont pas rangées sous un titre général ; elles sont précédées d'un préambule de queltincs lignes , qui annonce qu'elles se rapportent à la dialectique, à la morale, à la physique, aux mathématiques , à la métaphysique , à la théologie, à la magie, à la science de la cabale , et qu'elles se divisent en deux sortes de propositions, les unes qui lui appartiennent, les autres qui ont été produites par des savants chaldéens , arabes , hébreux , grecs , égyptiens et latins Elles sont distribuées par séries. C'est dans la onzième proposition de la série des thèses mathématiques qui lui sont propres , (juc Pic de la .Miiandole se vante d'arriver par la voie des nombres à la découverte et à rintelligence de tout ce qui tombe sous la connaissance, ad omnis scibilis imesliijatiouem et inlellectionem. Remarquons pourtant que Vomne scibile marque plu-
10 PASCAL. — PKNSÉliS.
On se croit naturellement bien plus capable d'arriver au centre des choses que d'embrasser leur circonférence ^ L'étendue visible du monde nous surpasse visiblement; mais comme c'est nous qui surpassons les petites choses , nous nous croyons plus capables de les posséder ; et cependant il ne faut pas moins de capacité ^ pour aller jusqu'au néant que jusqu'au tout. 11 la faut infinie pour l'un et l'autre; et il me semble que qui aurait compris les derniers principes des choses pourrait aussi arriver jusqu'à connaître l'infini. L'un dépend de l'autre, et l'un conduit à l'autre. Les extrémités se touchent et se réunissent à force de s'être éloignées, et se retrouvent en Dieu, et en Dieu seulement.
Connaissons donc notre portée; nous sommes quelque chose et ne sommes pas tout. Ce que nous avons d'être* nous dérobe la connaissance des premiers principes, qui naissent du néant, et le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini.
Notre intelligence tient dans l'ordre des choses intelligibles le même rang que notre corps dans l'étendue de la nature.
Bornés en tout genre , cet état qui tient le milieu entre deux extrêmes se trouve en toutes nos puissances \
Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême. Trop de bruit nous assourdit; trop de lumière éblouit; trop de distance
lot la vanité extraordinaire d'un homme qu'une trop grande confiance dans les forces de l'esprit humain en général, puisque par cette expression même on distingue ce qui peut être connu de ce qui ne peut pas l'être.
> « D'embrasser leur circonférence. » Les grammairiens veulent qu'on dise, d'en embrasser la circonférence.
- « De capacité. » Pascal avait d'abord intitulé tout le morceau : Tnrapacilé de l'homme; il a mis ensuite disproiiorlion.
■ « Ce que nous avons d'être » Voir la note à la fin de l'article. — El le peu que nous avon.i d'être. C'est-à-dire, le trop peu.
* « Nos puissances. » Nos facultés.
ARTICU: I. Il
et trop (le proximité cmpèciie la vue; trop de longueur et trop de brièveté du discours l'obscurcit'; trop de vérité^ nous étonne : j'en sais qui ne peuvent comprendre que qui de zéro ôte l reste zéro. Les premiers principes ont trop d'évidence pour nous. Trop de plaisir incommode. Trop de consonnances déplaisent dans la musique ' ; et trop de bienfaits irritent^ : nous voulons avoir de quoi surpayer la dette ^ : Bénéficia'^ co usque lœta sunt dum vidcnlur exsolvi fosse; ubi mullnm antevenere, pro gratta ndium reddilur.
' « Du discours l'obscurcit. » P. R. : obscurcissent un discours. Discours est pris ici dans un sens très-général, comme le Xô^o; des Grecs; c'est tout ce qu'on dit ou ce qu'on écrit. Ainsi , page 4 : et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. C'est-à-dire de nos rétlexions , de notre raisonnement.
2 a Trop de vérité. » Ce qui suit, jusqu'à , pour nous, manque dans P. R. , soit que les éditeurs n'aient pas approuvé la pensée de Pascal, soit qu'ils ne l'aient pas comprise. J'avoue qu'en eft'et je ne puis comprendre comment qui de zéro Ote quatre reste zéro. Dans la langue vulgaire, oter quatre de zéro n'a aucun sens ; et dans la langue mathématique, si de zéro on ote quatre, il reste — 4, et non pas zéro. Peut-être en effet qu'il s'est trompé en écrivant, et que celait là ce qu'il voulait mettre. Il aurait pu citer aussi la propriété des asymptotes; c'est là une vérité qui étonne beaucoup de gens. Mais cependant ]ieut-on dire ([u'il y ait jamais quelque part trop Je vérité, trop d'évidence? Quand on s'étonne d'une vérité, est-ce parce qu'elle est trop vraie , trop évidente, ou seulement parce qu'elle est abstraite et ne tombe pas sous le sens?
' n Dans la musique. » Supprimé dans P R. On pourrait croire alors qu'il s'agit des consonnances de mots dans le discours. Voici la délinition des consonnances en musique d'après le dictionnaire de musique de Rousseau : « C'est, suivant l'étymoiogie du mot, l'eiïet de deux ou plusieurs » sons entendus à la fois; mais on restreint communément la signilication 1) de ce terme aux intervalles formés par deux sons dont l'accord plail à » l'oreille. »
P. R. a supprimé aussi tout le reste de la phrase. Les éditeurs ont jugé peut-être ([ue celte observation morale se rapportait à un tout autre ordre d'idées, et que la délicatesse d'amour-propre, qui nous reml souvent impatients d'un bienfait trop supérieur à notre reconnaissance, n'a rien de commun avec la faiblesse naturelle de notre faculté de sentir.
' « Irritent. « Pascal avait mis d'aboid : nous rendent ingrats; il a trouvé cela trop faible.
■• « La dette. » Pascal avait ajouté ces mots, qu'il a barrés : .Si elle nous' passe , elle blesse.
Bénéficia. » C'est un passage de Tacite (.4 nn.. IV, 18), cité par Mon-
Nous ne sentons ni l'extrême chaud, ni l'extrême froid. Les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles : nous ne les sentons plus, nous les souffrons*. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit; trop et trop peu d'instruction 2.... Enfin les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient point, et nous ne sommes point à leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles.
Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend ' incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons '' sur un milieu vaste , toujours incertains et flottants % poussés d'un bout vers l'autre. Quelque terme ^ où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte; et si nous le suivons, il échappe à nos prises,
taigne dans le chapitre de VArt de conférer (III, 18, p. 448) ; il ne dit que ce qu'exprime la phrase de Pascal.
' « Nous les souffrons. » Remarquez comme cette phrase est amenée par la précédente. Dans un bon style , les expressions les plus fortes et les plus concentrées doivent être préparées par d'autres, de manière à satisfaire l'esprit et à le frapper sans l'étonner.
^ « Trop et trop peu d'instruction. » Il y a après ces mots un point bien formé dans le manuscrit. P. R. supplée l'abêtissent. Mais, avec trop peu d'instruction, on n'est pas abêti; on demeure seulement dans la bêtise naturelle. (Cf. m, 18.) — C'est plutôt, trop et trop peu d'instruction Ê;npechent l'esprit, comme tout à l'heure.
•■' « C'est ce qui nous rend. » P. R. : C'est ce qui resserre nos connaissances en de certaines bornes que nous ne passons pas, incapables de savoir tout et d'ignorer tout absolument. Il est clair que celte altération et toutes les autres qui vont être indiquées ont pour but de prévenir le trouble et le découragement que dépareilles idées pourraient porter dans les esprits. C'est un petit mal de ne pas savoir tout; c'en est un grand de ne rien savoir certainement, avec certitude.
* a Nous voguons. » F. R. : nous sommes. — Sur un milieu. Mont. , Apol., p. 326 : « Nous n'avons aulcune communication à l'estre, parceque » toute humaine nature est tousiours au milieu, entre le naistre et le mou- » rir, » etc.
= « Et iloitants. » P. R. : et flottants entre l'ignorance et la connaissance.
* B Quelque terme. » P. R. a mis : Et si nous pensons aller plus avant, notre objet branle et échappe à îioî prises; il se dérobe et fuit d'une fuite étemelle; rien ne le petit arrêter.
nous glisse et fuit d'une fuite étemelle. Rien ne s'arrête pour nous'. C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination- : nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme ' et une dernière base constante, pour y édifier une tour* qui s'élève à l'infini''; mais tout notre fondement^ craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abimes.
* « Rien ne s'arrête pour nous. » — « La raison , dit Montaigne (ibid.) » se treuvc deceue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et perma- » nent. » Tout ce passage de Montaigne doit être rapproché de Pascal.
* '< C'est l'état qui nous est naturel , » etc. P. R. : Cest noire condilion naturelle , cl toulefois la plus contraire.
' « De trouver une assiette ferme. » P. R. : d'approfondir tout, et d'édifier.
* « Une tour. « Allusion à la tour de Babel.
' « Mais tout notre fondement. » P. R. : mais tout noire édifice. — En même temps que P. R., dans tout cet alinéa, dénature la pensée de Pascal, il défigure aussi étrangement son style. La comparaison rend cela plus sensible; mais lors môme qu'on n'avait que le texte de P. R , si un éditeur avait fait sur ce te.xte un travail d'analyse pareil à celui que nous faisons ici, il aurait été fort embarrassé de certains détails. Si nous pensons aller plus acant : qu'est-ce qu'aller plus avant quand on est sur un milieu? Notre objet branle : quel objet? On ne voit rien à quoi cela se rapporte. 11 n'y a aucune analogie entre l'idée d'approfondir tout et celle d'édifier une tour. Il n'y a aucune suite nécessaire entre un édifice qui craque et la terre qui s'ouvre; mais toutes les expressions de Pascal sont aussi justes et aussi suivies qu'elles sont vives. Nous voguons poussés d'un bout vers l'autre, c'est-à-dire essayant tour à tour de comprendre le chaud et le froid, la naissance et la mort, le tout et les éléments. Nous cherchons un terme où nous attacher et nous affermir, mais il branle et nous quitte. Nous nous obstinons peut-être , nous le suivons; il nous échappe et fuit à jamais (ne plus ne moins, dit Montaigne, que qui vouldroit empoigner l'eau. Ibid.). Rien ne le peut arrêter ne serait qu'une addition insignifiante: mais Pascal dit : Rien ne s'arrête, rien n'est fixe et permanent. Le désir qui nous brûle, et dont Pascal était tourmenté, ce n'est pas tout d'abord de tout connaître, d'atteindre à l'infini ; c'est de trouver, au milieu de cette fluctuation universelle, une assiette ferme où on puisse ensuite bâtir à l'aise. Afais tout notre fondement mique , le fondement, et non l'édifice. Si ce n'était que l'édifice, on en serait quitte pour reconstruire: si ce n'était que l'édifice, il n'y aurait pas de raison pour que le sol manquât sous les pas. Mais c'est le fondement qui s'enfonce, et la terre s'ouvre jusqu'aux abimes pour notre absolu désespoir. Le travail des éditeurs de P. K. prête à Pascal bien des impropriétés de style, et le fait parler comme
Ne cherchons donc point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue * par l'inconstance des apparences ; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient ^
Cela étant bien compris, je crois qu'on se tiendra en reposa chacun dans l'état où la nature l'a placé. Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'intelligence* des choses? S'il en a% il les prend un peu de plus haut. N'est-il pas toujours infiniment éloigné du bout % et la durée de notre vie ' n'est-elle pas également infiniment éloignée de l'éternité, pour durer dix ans davantage?
un écrivain inhabile qui ne sait pas dire ce qu'il veut. Mais puisqu'ils avaient résolu de ne pa« laisser arriver au public toute sa pensée , il faut encore leur savoir gré d'avoir conservé à l'adiiiiration des lecteurs quelque chose de ce beau passage, même au prix de tant d'altérations.
' « Notre raison est toujours déçue. » Nous avons vu tout à l'heure dans Montaigne : « La raison se treuve deceue. »
' « L'enferment et le fuient. » Quelle imagination dans l'expression, pour dire que toute recherche aboutit nécessairement à l'infini , et qu'elle ne peut pourtant y atteindre ! On conçoit bien qu'à la rigueur il n'y a qu'un infini pour notre esprit, et non pas deux , mais il s'étend en deux sens.
^ « Qu'on se tiendra en repos. » C'est-à-dire qu'on renoncera à philosopher, à pénétrer la nature.
^ « Un peu plus d'intelligence. » C'est-à-dire un peu plus qu'il n'en aurait en ne philosophant pas, en se tenant en repos.
" « S'il en a. » N'est pas bien correct pour dire s'il en a un peu plus.
" « Du bout. » Les éditions mettent, des extrêmes. Cette expression a paru plus noble; elle est moins juste. Tout à l'heure il fallait un terme mathématique, ce milieu étant toujours distant des extrêmes; maintenant il faut un terme familier : le philosophe, si loin qu'il aille, n'ira pas au bout. 11 ne s'agit plus des extrêmes.
' « Et la durée de notre vie. » Dans les éditions : et la durée de notre plus longue vie n'est-elle pas infiniment éloignée de l'éternité? La phrase de Pascal, alourdie par ces deux adverbes, également, infiniment, n'est pas une phrase bien faite; mais ce chiffru précis de dix ans rend l'idée bien plus sensible que l'expression vague notre plus longue vie. Cela donne comme une mesure de la distance qu'il peut y avoir entre un grand philosophe et le vulgnire: et ce chiffre nous frappe d'autant plus qu'il est rejeté à la lin de l'alinéa.
ARTlCLt; 1. 15
Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur un que sur l'autre. La seule comparaison^ que nous faisons de nous au fini nous fait peine.
Si l'homme s'étudiait le premier, il verrait combien il est incapable de passer outre. Comment se pourrait -il qu'une partie connût le tout? Mais il aspirera peut-être à connaître au moins les parties avec lesquelles il a de la proportion ^ Mais les parties du monde ont toutes un tel rapport et un tel enchaînement l'une avec l'autre, que je crois impossible de connaître l'une sans l'autre et sans le tout.
L'homme, par exemple, a rapport à tout ce qu'il connaît. Il a besoin de lieu pour le contenir, de temps pour durer, de mouvement pour vivre, d'éléments pour le composer, de chaleur et d'aliments pour le nourrir, d'air pour respirer. 11 voit la lumière, il sent les corps; enfin tout tombe sous son alliance ^
Il faut donc, pour connaître l'homme, savoir d'où vient qu'il a besoin d'air pour subsister; et pour connaître l'air, savoir par où il a rapport à la vie de l'homme'', etc.
La flamme ne subsiste point sans l'air : donc, pour connaître l'un, il faut connaître l'autre.
' « La seule comparaison. » C'est-à-dire si la conscience de notre ignorance nous fait peine , c'est en nous comparant à une intelligence finie comme la nôtre et plus grande que la n(Mre, comme celle d'un philosophe supérieur; mais, en nous comparant à l'infini, nous trouverions que le philosophe n'est pas plus que nous, et cela nous consolerait. Comme s'il y avait : la comiiaraison seule.
' « De la proportion. » Toujours l'idée fondamentale du morceau : 1 homme est en disproportion avec l'ensemble; ne sera-t-il pas en proportion avec c[uelques parties?
^ a Sous son alliance. » Pascal avait écrit d'abord sous ses recherdics , puis sous sa dépendance ; mais l'idée qu'il voulait rendre est que l'homme a un lien, qu'il est en société, en alliance avec toutes choses.
* « A la vie de l'homme, etc. » 1>. \\. supprime l'efc, qui est nécessaire pour (|u'on applicpie le mémo raisonnement ii l'espace, au temps, au mou- \ iMiii'ni.
Donc toutes choses étant causées et causantes, aidées et aidantes, médiates et immédiates, et toutes s'entre-tenant* par un lien naturel et insensible qui lie les plus éloignées et les plus différentes, je tiens impossible de connaître les parties sans connaître le tout, non plus que ^ de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties.
Et ce qui achève notre impuissance à connaître les choses est qu'elles sont simples en elles-mêmes, et que nous sommes composés de deux natures opposées et de divers genres : d'âme et de corps. Car il est impossible que la partie qui raisonne en nous soit autre que spirituelle ; et quand on prétendrait que nous serions simplement corporels, cela nous exclurait bien davantage de la connaissance des choses , n'y ayant rien de si inconcevable que de dire que la matière se connaît soi-même. Il ne nous est pas possible ^ de connaître comment elle se connaîtrait.
' « S'entre-tenant. » En deux mots, c'est-à-dire, se tenant entre elles. Ce n'est pas le verbe entretenir. — Toutes choses étant causées. Ce participe ne s'emploie pas d'ordinaire absolument. — Médiates et immédiates. Ainsi porte le manuscrit, et non médiatemenl et immédiatement, que donnent toutes les éditions. 11 paraît appeler les choses médiates quand elles sont considérées comme effets, immédiates quand elles sont considérées comme causes; car chaque être existe par lui-même en un sens, et par les autres êtres en un autre sens.
^ «Non plus que. » Ce terme demanderait au commencement de la phrase une négation, comme : Je liens qu'il n'est pas possible, etc.
' « 11 ne nous est pas possible. » Phrase supprimée dans P. R., ainsi que l'alinéa suivant , pour abréger. Mais fallait-il abréger co qui présente la démonstration dans toute sa force? — Pascal avait écrit d'abord : « Et w ce qui achève notre impuissance est la simplicité des choses comparée » avec notre état double et composé. 11 y a des absurdités invincibles à )> combattre ce point ; car il est aussi absurde qu'impie de nier que l'homme «est composé de deux parties de différente nature, d'ûme et de corps. » Cela nous rend impuissants à connaître toutes choses [c'est-à-dire à con- » naître (|'c'(|Me chose que ce soit]; que si on nie cette composition, et » qu'on prétende que nous sommes tout corporels, je laisse juger combien » la matière est incapable de connaître la matière. Rien n'est plus impos- » sible que cela. Concevons donc que ce mélange d'esprit et de boue nous » disproportionne. » Remarquez co dernier mut. On voit d'ailleurs que la seconde rédaction de Pascal est toujours plus vive et plus nette que la première.
Kt ainsi si nous sommes simplement matériels, nous ne pouvons rien du tout connaître'; et si nous sommes composés desprit et de matière, nous ne pouvons connaître parfaitement les choses simples, spirituelles et corporelles ^
J)e là vient que presque tous les philosophes confondent les idées des choses, et parlent des choses ' corporelles spirituellement et des spirituelles corporellement. Car ils disent hardiment que les corps tendent en has, qu'ils aspirent à leur centre, qu'ils fuient leur destruction, qu'ils craignent le vide, qu'ils ont des inclinations, des sympathies, des antipathies, qui sont toutes choses qui n'appartiennent qu'aux esprits. Et en parlant des esprits, ils les considèrent comme en un lieu, et leur attribuent le mouvement d'une place à une autre, qui sont choses qui n'appartiennent qu'aux corps.
Au lieu de recevoir les idées de ces choses pures '', nous les teignons ^ de nos qualités, et empreignons [de] notre être composé toutes les choses simples que nous contemplons.
' « Nous ne pouvons rien du tout connaître. » Cette proposition est le fond même du cartésianisme, et Pascal aurait dû savoir gré à cette philosophie de l'avoir si bien établie dans les esprits.
' « Spirituelles et corporelles. » 11 y avait d'abord : « Les choses sim- » pies; car comment connaîtrions-nous distinctement la matière, puisque » notre suppôt, qui agit en cette connaissance, est en partie spirituel? et » comment connaîtrions-nous nettement les substances spirituelles , ayant » un corps qui nous aggrave et nous baisse vers la terre? « Notre suppôt, c'est notre substance , le sujet qm est en nous.
^ <c Et parlent des choses. » P. R. ; et ont attribué aux corps ce qui n'appartient qu'aux esprits et aux esprits ce qui ne peut convenir qu'aux corps. En effet, parler spirituellement et corporellement n'étaient pas des expressions pures. — Pascal avait pu lire dans la traduction du traité de saint Augustin , De la véritable religion , publiée par Arnauld en 1 G56 , cette l)hrase à la fin du chapitre 33 : " ... voulant connaître par l'esprit et par w l'intelligence les choses corporelles, et voir par les sens les spirituelles, » ce qui ne se peut. »
' « Les idées de ces choses pures. » C'est-à-dire au lieu de recevoir pures , dans leur pureté , les idées de ces choses; l'adjectif est mal construit. P. R. : les idées des choses en nous.
■' « Nous les teignons. » P. R. : nous teignons des qualite's de notre être
Qui ne croirait, à nous voir composer toutes choses d'esprit et de corps, que ce mélange-là nous serait bien compréhensible? C'est néanmoins la chose qu'on comprend le moins. L'homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature; car il ne peut concevoir ce que c'est que corps, et encore moins ce que c'est qu'esprit, et moins qu'aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. C'est là le comble de ses difficultés, et cependant c'est son propre être : Modus quo * corporibus adhœret spiritus comp)rchcndi ah hominibus non potest; et hoc (amen homo est. Enfin pour consommer ^ la preuve de notre faiblesse , je finirai par ces deux considérations \ . .
composé toutes les choses, etc. Le texte de Pascal est bien plus énergique; c'est notre être même que nous faisons entrer dans les choses. Le de manque dans le manuscrit.
' « Modus quo. » Augustin, de Civ. Dei, XXI, 10. Cité par Montaigne, Apol., p. 201 : « Ces gents icy... qui n'ignorent rien... n'ont-ils pas quel- » quesfois sondé , parmy leurs livres , les difficultez qui se présentent à » cognoistre leur estre propre, » etc.
- « Enfin pour consommer. » Il y avait d'abord l'alinéa suivant, que Pascal a barré : « Voilà une partie des causes qui rendent l'homme si im- » bécile à connaître la nature. Elle est infinie en deux manières , il est fini » et limité. Elle dure et se maintient perpétuellement en son être, il passe » et est mortel. Les choses en particulier se corrompent et se changent à » chaque instant, il ne les voit qu'en passant. Elles ont leur principe et » leur fin, il ne congoit ni l'un ni l'autre. Elles sont simples, et il est com- » posé de deux natures différentes ; et pour consommer la preuve de notre » faiblesse , je finirai par cette réflexion sur l'état de notre nature. » Nous avons dans ce passage un résumé de tout le morceau compris sous ce titre : Disproportion de l'homme. Seulement les idées contenues dans la troisième et la quatrième phrase de ce résumé n'ont pas été traitées par Pascal.
■^ « Par ces deux considérations. » Quelles sont ces deux considérations que Pascal avait dans l'esprit et qu'il n'a pas rédigées? Je ne saurais le dire. — Nous devons faire remarquer , parmi les développements que ce morceau renferme, la considération des deux infinis. C'est une idée fondamentale dans la philosophie de Pascal , et elle fait l'objet principal de l'opuscule intitulé : De l'esprit ijéométrique (voir cet opuscule). Il fait voir que nous concevons nécessairement comme divisibles à l'infini le temps, l'étendue, le mouvement, et cette condition de divisibilité infinie, il l'applique aux êtres eux-mêmes , les montrant comme suspendus , suivant une progression continue, entre les doux limites de l'infini et du néant. Mais ce
Je puis bien concevoir un homme sans mains, pieds, tète ', car ce n'est que l'expérience qui m'apprend que la tète est plus nécessaire que les pieds. INIais je ne puis concevoir l'homme sans pensée, ce serait une pierre ou une brute.
La grandeur de l'homme ^ est grande en ce qu'il se con-
qui est vrai de l'espace, du temps, du mouvement abstraits, l'cst-il aussi des choses étendues qui se meuvent et qui durent? C'est ce qu'il ne songe pas à examiner. Il franchit sans hésiter un passage que d'autres ont déclaré infranchissable. 11 fait plus ici : il lui échappe de parier du néant , non plus comme d'une limite idéale, mais comme de quelque chose de réel ; il se laisse abuser par le langage des mathématiques. Le mathématicien, faisant entrer l'infiniment petit dans son calcul, le compte comme égal à zéro, parce que le calcul n'exprimant que des rapports, reconnus et mesurés par notre esprit, peut négliger une quantité en comparaison d'une autre, si elle lui est trop disproportionnée suivant notre mesure. Mais, dans la nature, il n'y a pas d'infiniment petit qui soit un néant, car le néant n'est pas. L'homme n'est pas un milieu entre rien et tout, car entre rien et tout il n'y a pas de milieu; rien n'est rien, ce n'est pas un terme à partir duquel on puisse prendre une distance. Dire que nous avons trop d'être pour comprendre les principes , parce que ces principes ont leurs racines dans le néant, c'est mettre des mots à la place des choses; le néant n'est pas un principe, rien n'est fait avec du néant ; d'ailleurs il s'ensuivrait de ce raisonnement que, pour comprendre les principes, il faudrait n'avoir pas d'être. Pascal ici nous semble dupe de l'imagination, contre laquelle il a écrit des pages si éloquentes; mais son imagination, au lieu de se prendre aux objets qui touchent les sens, comme celle du vulgaire, s'attache à des signes mathématiques. 11 réalise les nombres, comme Pylhagore et Platon.
' « Sans mains, pieds, tête. » P. R. a cru devoir adoucir ce dernier trait; il écrit : sans mains, sans pieds, et je le concevrais même sans lèle si l expérience ne m'apprenait que c'est par là qu'il pense. Ou lit dans un dialogue posthume de Descaries, conservé dans une Iraduilion latine qui a été publiée en 1701 : « 11 m'a été nécessaire, pour me considérer sim- » plement tel que je me sais être, de rejeter toutes ces parties ou tous ces » membres qui constituent la machine humaine, c'est-à-dire il a fallu que » je me considérasse sans bras , sans jambes, sans tête, en un mot sans w corps » (édition de M. Cousin , tome XI , page 364).
* « La grandeur de l'homme. » La phrase n'est pas faite ; Pascal a écrit comme l'on écrit pour soi. Nous ne relèverons pas toutes les négligences de ce genre. Ainsi, au § 3 : La grandeur de l'homme est grande. La grandeur et la misère de l'homme, c'est un texte qui revient sans cesse dans Pascal, c'est à ses yeux le fond de In religion. Voir particulièrement sur ce sujet
naît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable. C'est donc être misérable que de se connaître misérable; mais c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Toutes ces misères-là mêmes prouvent sa grandeur. Ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé ^
La grandeur de l'homme est si visible , qu'elle se tire même de sa misère. Car ce qui est nature aux animaux , nous l'appelons misère en l'homme -, par où nous reconnaissons que sa nature étant aujourd'hui pareille à celle des animaux , il est déchu d'une meilleure nature qui lui était propre autrefois.
Car qui se trouve malheureux de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé? Trouvait-on Paul Emile malheureux de n'être plus consul? Au contraire, tout le monde trouvait cpi'il était heureux de l'avoir été, parce que sa condition n'était pas de l'être toujours. Mais on trouvait Persée si malheureux de n'être plus roi, parce que sa condition était de l'être toujours, qu'on trouvait étrange' de ce qu'il supportait la vie. Qui se trouve malheureux de n'avoir qu'une bouche? et qui ne se trouvera malheureux de n'avoir qu'un œil? On ne
l'Entretien entre Pascal et Sacy, qui sert dans notre édition d'introduction aux Pensées , et, dans les Pensées mêmes, l'article xii.
* « D'un roi dépossédé. »
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des eieux. (Lamartine.)
Voir le paragraphe suivant.
- « Misère en l'homme. » Si ce n'est qu'en l'homme que nous l'appelons misère, c'est peut-être parce que l'homme seul en a le sentiment. Cependant Virgile a dit des animaux comme de l'homme : Optima quoique dies miseris mortalibus avi Prima fugit. ( Geor^r., HI, 66.)
■* « On trouvait étransre. » On lit ailleurs dans le manuscrit cette ligne isolée : « Paul Emile reprochait à Persée de ce qu'il ne se tuait pas. » — Montaigne, I, 19, p. 113 : « Paulus .Emilius respondit à celuy que ce » misérable roy de Macédoine, son prisonnier, luy envoyoit pour le prier » de ne le mener pas en son triomphe : Qu'il en face la requeste à soy- » mesme. » (Cic, Tv^ctil.. V. 40.)
AUTICLt: I. 21
s'est peut-être jamais affligé de n'avoir pas trois yeux, mais on est inconsolable de n'en point avoir.
Nous avons une si grande idée de l'àmc de l'homme, que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans l'estime d'une àme; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime.
La plus grande bassesse* de l'homme est la recherche de la gloire , mais c'est cela même qui est la plus grande marque de son excellence ; car, quelque possession qu'il ait sur la terre, quelque santé et commodité essentielle qu'il ait, il n'est pas satisfait s'il n'est dans l'estime des hommes. Il estime si grande la raison de l'homme, que, quelque avantage qu'il ait sur la terre, s'il n'est placé ^ avantageusement aussi dans la raison de l'homme, il n'est pas content. C'est la plus belle place du monde * : rien ne peut le détourner de ce désir, et c'est la qualité la plus ineffaçable du cœur de l'homme.
Et ceux qui méprisent '' le plus les hommes, et qui les égalent aux bêtes, encore veulent-ils en être admirés et crus % et se contredisent à eux-mêmes "^ par leur propre sentiment : leur nature, qui est plus forte que tout, les convainquant de la grandeur de l'homme plus fortement que la raison ne les convainc de leur bassesse.
' « La plus grande bassesse. » Cela est Lien dur.
' « S'il n'est placé... il n'est pas content. » P. R. : il se croil malUeureux s'il n'esl placé. Mais il est bien mieux de présenter d'abord les avantages, et de faire tomber la phrase sur ces mots qui les détruisent : il n'est pas content.
^ « La plus belle place du monde. » Image originale et frappante, bien préparée par ce qui précède.
* « Et ceux qui méprisent. « Les épicuriens.
' « Et crus. » Chute désagréable à l'oreille. — Sur cette pensée, cf. M, 3.
' « A eux-mêmes. » On ne dit plus aujourd'hui contredire à.
L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensante II ne faut pas^ que l'univers entier s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau , suffît pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le" tue ^ parce qu'il sait qu'il meurt', et l'avantage^ que l'univers a sur lui : l'univers n'en sait rien.
Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ^
' « Un roseau pensant. » Image admirable, justement célèbre. Elle a dû être préparée ; elle semblerait bizarre si Pascal avait dit tout d'abord : L'homme est un roseau pensant. — Le plus faible. L'imagination exagère toujours.
2 « Il ne faut pas. » Cette phrase ajoute beaucoup , par le contraste^ à l'effet de la phrase suivante.
3 « Ce qui le tue. » Ce neutre même fait sentir que ce qui le tue n'est pas une intelligence , une personne.
^ Parce qu'il sait qu'il meurt. » Cette protestation, où respire tout l'orgueil que peut donner à la pensée la conscience d'elle-même, c'est le cri de l'àme de Pascal, toujours malade, se sentant mourir, mais sachant quHl meurt, et fier de cette force de génie qu'il appliquait à pénétrer le secret de sa chétive existence. -"^
^ « Et l'avantage. «Tous les éditeurs, jusqu'à présent, ont ponctué ainsi ce passage : et l'avantage que l'univers a sur lui , l'univers n'en sait rien. Nous pensons qu'il faut ponctuer comme nous l'avons fait dans le texte : parce qu'il sait qu'il meurt , et l'avantage, c'est-à-dire qu'il sait l'avantage. Cette courte phrase , l'univers n'en sait rien, a plus d'effet étant détachée, et elle est bien dans la manière brusque de Pascal.
« 0 De la morale. » Pascal n'a rien écrit de plus beau que ces quelques lignes. On trouve dans le manuscrit une première ébauche de cette pensée, avec ce titre : Roseau pensant : « Ce n'est point de l'espace que je dois » chercher ma dignité, mais c'est du règlement de ma pensée. Je n'aurai » pas davantage en possédant des terres. Par l'espace, l'univers me com- » prend et m'engloutit comme un point ; par la pensée , je le comprends. » Comprendre est pris ici dans son sens étymologique d'embraser. Ce trait, par l'espace l'univers m'engloutit comme un point, peut servir de commentaire à ces mots de notre texte : « L'espace et la durée que nous ne mu- » rions remplir. » Cf. xvii , 1 .
AUTJfLL 1. 23
11 est dangereux de trop faire voir à l'homme combien il est égal aux bctes , sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. II est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l'un et l'autre. Mais il est très-avantageux de lui représenter l'un et l'autre '.
...Que l'homme ^maintenant s' estime son prix. Qu'il s'aime, car il a en lui une nature capable de bien ; mais qu'il n'aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu'il se méprise, parce que cette capacité est vide; mais qu'il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu'il se haïsse, qu'il s'aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d'être heureux; mais il n'a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante *.
Je voudrais donc porter l'homme à désirer d'en trouver, à être prêt, et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s'est obscurcie par les passions ; je voudrais bien qu'il haït en soi la concupiscence qui le détermine d'elle-même % afin qu'elle ne l'aveuglât point pour faire son choix, et qu'elle ne l'arrêtât point quand il aura choisi.
' « L'un et l'autre. « On trouve , à la suite de cette pensée, cette espèce de variante : « Il ne faut pas que l'homme croie qu'il est égal aux » bctes ni aux anges, ni qu'il ignore l'un et l'autre, mais qu'il sache l'un w et l'autre. » Cf. vu, 13.
- « Que l'homme. » Cette pensée porte en titre : Conlrariélés [c'est-à-dire contraires]. Après avoir montré la bassesse el la grandeur de l'homme.
' « Satisfaisante. » C'est-à-dire qui puisse rendre heureux. Mais qu'estce que cette capacité qui n'est capable de rien?
' n D'clle-mômc. » C'est-ù-dire sans le conseil de son intelligence, de sa raison.
Je blâme également \ et ceux qui prennent parti - de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
Les stoïques ' disent : Rentrez au dedans de vous-mêmes ; c'est là où vous trouverez votre repos : et cela n'est pas vrai. Les autres" disent : Sortez au dehors; recherchez le bonheur en vous divertissant : et cela n'est pas vrai. Les maladies viennent : le bonheur n'est ni hors de nous, ni dans nous; il est en Dieu, et hors et dans nous ^
La nature de l'homme se considère en deux manières : l'une selon sa fin, et alors il est grand et incomparable; l'autre selon la multitude % comme l'on juge de la nature du cheval et du chien, par la multitude d'y voir ^ la course,
' « Je blâme également. » Voir l'art, ix , 5« alinéa.
^ « Qui prennent parti. » Nous dirions, qui prennent le parti, et ensuite, qui prennent celui de. — Ceux qui louent sont les stoïciens, comme Epictète; ceux cjui blâment sont les épicuriens, ceux qui se divertissent sont les indifférents.
' « Les stoïques. » Pascal dltsloïques et non stoïciens. — Rentre: au dedans. Cf. VIII , 1 , à la fin.
* « Les autres. » C'est-à-dire les épicuriens et les indifférents , (jui , dans la pratique, se confondent.
* « Et hors et dans nous. » C'est-à-dire que, étant en Dieu, il est ainsi et hors et dans nous. Hors nous, parce que nous no sommes pas Dieu; dans nous, parce que dans nous nous retrouvons Dieu.
•^ « Selon la multitude. » C'est-à-dire, à ce qu'il semble, selon ce qui se voit dans le grand nombre des hommes, selon le grand nombre des cas.
' « La multitude d'y voir. » Si c'est bien là le texte, cette phrase barbare ne peut-elle pas s'entendre ainsi : par la multitude des cas qui se présentent d'y voir la course, etc.? On a substitué, l'hahiliule.
ARTlCLli 11. 25
cl iinimnm arccndi ' ; et alors l'homme est abject et vil. Voilà les deux voies qui eu fout juger diversement, et qui font tant disputer les philosophes. Car l'un nie la supposition de l'autre : l'un dit : Il n'est pas né à cette fin , car toutes ses actions y répuiinent ; l'autre dit : Il s'éloigne de sa fin quand il fait ces actions basses.
Deux choses - instruisent l'homme de toute sa nature , l'instinct et l'expérience.
Je sens * que je peux n'avoir point été : car le moi con-\ siste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point \ été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi ; éternel, ni infini; mais je vois bien qu'il y a dans la nature'' un être nécessaire, éternel et infini.
Nous ne nous contentons pas '■ de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l'idée des autres d'une vie imaginaire, et nous nous effor-
' (I Animum arccndi. » Définition prise sans doute de (iuci(|uc physique lutine des écoles, l'instinct d'arrêter, l'instinct du chien d'arrot.
- « Deux choses. » L'instinct, qui aspire à tout, nous apprend notre grandeur; l'expcrienre, qui nous fait voir que nous n'arrivons à rien, nous convainc de notre faiblesse. C'est là toute notre nntiire , suivant Pascal.
' « Je sens. » Pascal ne fait ici que résumer Descartes.
' « Nous ne nous contentons pas. » Nous n avons plus l'orii^inal do cette pensée, mais l'authenticité ne m'en parait pas douteuse; le fond et la forme y sont très-cligiics de Pascal. — Que ce début est moqueur!
çons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et à conserver cet être imaginaire *, et nous négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d'attacher ces vertus à cet être d'imagination : nous les détacherions plutôt de nous pour les y joindre; et nous serions volontiers poltrons^ pour acquérir la réputation d'être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n'être pas satisfait de l'un sans l'autre , et de renoncer souvent à l'un pour l'autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait iniïime.
La douceur" de la gloire est si grande, qu'à quelque chose qu'on l'attache, même à la mort, on l'aime.
Orgueil *, contre-pesant toutes les misères. Ou il cache ses misères; ou, s'il les découvre, il se glorifie de les connaître.
L'orgueil nous tient d'une possession si naturelle au milieu de nos misères, erreurs, etc. Nous perdons encore la vie avec joie , pourvu qu'on en parle.
La vanité est si ancrée dans le cœur de l'homme, qu'un
' « Cet être imaginaire. » Voilà un dédoublement de l'homme bien piquant : nous les détacherions plutôt de nous, Irait excellent, qui n'est que l'idée qui précède : attacher ces vertus à cet cire d' imarjination , poussée plus loin.
- « Et nous serions volontiers poltrons. » Même idée, poussée jusqu'au bout. Cela est plein de verve; c'est le même talent d'ironie que dans les Provinciales.
•^ « La douceur. » En titre dans le manuscrit : Métiers. Cette pensée se rattachait sans doute à des réflexions sur le métier des soldats. Cf. m , 4.
* <i Orgueil. » En litre, Contradiction.
soldat', un goujat, un cuisinier ^, un crochetcui' se vante et veut avoir ses admirateurs : et les philosophes même en veulent. Et ceux qui éciivcnt contre ' veulent avoir la f;loire d'avoir bien écrit; et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de l'avoir lu; et moi qui écris ceci', ai peut-être cette envie; et peut-être que ceux qui le liront...
Malgré la vue de toutes nos misères, qui nous touchent % qui nous tiennent à la gorge, nous avons un instinct que nous ne pouvons réprimer, qui nous élève.
Nous sommes si présomptueux, que nous voudrions être connus de toute la terre , et même des gens qui viendront quand nous ne serons plus; et nous sommes si vains ^ que l'estime de cinq ou six personnes qui nous environnent nous amuse ' et nous contente.
' « Un soldat. » Il faut se rappeler qu'alors l'armée n'était pas ce qu'elle est maintenant. Les soldats , placés sous l'autorité d'un corps d'officiers gentilshommes avec qui ils n'avaient rien de commun, ne se recrutaient pas, comme aujourd'hui, parmi tout le peuple, mais parmi ceux qui n'éiaient guère bons à autre chose, et formaient une populace où il n'y avait souvent d'estimable que la bravoure. On peut voir la manière dont en parle Fléchicr dans l'Oraison funèbre de Turcnne.
■-' « Un cuisinier. * P. R., un marmilon. ]'. R, permet au cuisinier d'être admiré.
^ « Et ceux qui écrivent contre. » Mont., I, 41, p. 177 : « Car, comme » dict Cicero [pro Archia, llj, ceulx mesnics qui la combultont, encore.s » veulent-ils que les livres qu'ils en escrivent portent au front leur » nom , » etc.
* a Et moi qui écris ceci. » Cf. vu, 9.
' « Qui nous touchent. » Non pas dans le sens de, qui nous émeuvent, mais qui sont tout près de nous, jusqu'à nous toucher.
'' 0 Si vains. » Dans le sens du latin ra;ti, c'est-à-dire si légers, si peu sérieux dans notre orgueil , si faciles à nous contenter de choses raine» et vides.
' Nous nmiis*'. » C'ost-à-diro . nou^ orriipe . nous captive.
Curiosité n'est * que vanité. Le plus souvent on ne veut savoir que pour en parler -. Autrement on ne voyagerait pas sur la mer, pour ne jamais' en rien dire, et pour le seul plaisir de voir, sans espérance d'en jamais communiquer '.
Les villes par où on passe, on ne se soucie pas d'y être estimé ; mais quand on y doit demeurer un peu de temps , on s'en soucie. Combien de temps ^ faut-il? Un temps proportionné à notre durée vaine et chétive^
La nature de l'amour-propre ' et de ce moi humalu ' est de n'aimer que soi et de ne considérer que soi. Mais que fera-t-iP? Il ne saurait empêcher que cet objet qu'il
' « Curiosité n'est. « Intitulé Orgueil.
^ « Que pour en parler. » Usque adeo-ne Scire tuum nihil est nisi te scire hoc sciât aller ? Fers., I, 26.
^ « Pour ne jamais. » Ce qui suit n'est que le développement du mot autrement, c'est-à-dire , si c'était pour ne jamais en rien dire.
■* n D'en communiquer. » D'en causer. Cf. vi , 23.
^ « Combien de temps? » L'effet de cette interrogation est bien plus grand que s'il eût dit : Il ne faut qu'un temps proportionné , etc.
^ « Notre durée vaine et chétive. » Quelle mélancolie dans ces expressions !
' « La nature de l'amour-propre. » Ce morceau ne fait pas partie de ce qu'on doit appeler les Pensées. C'est un écrit de Pascal conservé à part; P. R. ne l'a pas fait entrer dans son édition. Mais comme il est peu étendu , nous avons cru pouvoir sans inconvénient le laisser à la place où il a été mis dans les éditions modernes. Il n'en existe pas d'original autographe, mais une copie contemporaine.
'^ « Ce moi humain. » Cf. vi, 20.
^ « Que fera-t-iP » Cette interrogation fait sentir vivement le malaise qu'éprouvait Pascal en considérant ces contradictions qu'il voyait dans notre nature. 11 en est de même de ces mots : Il ne saurait empêcher, etc., au lieu de dire simplement : Cet objet qu'il aime est plein de défauts et de misères. On voit qu'il se débat contre cette vérité. Sans cette émotion intérieure, il n'y a pas d'éloquence.
ARÏICLi: 11. 29
nimc ne soit plein de défauts et de misères : il veut être {j;r;uid, et il se voit petit; il veut être' heureux, et il se \()it misérable; il veut être parfait, et il se voit plein d'imperfi étions ; il veut être l'objet de l'amour et de l'estime des iiommes, et il voit que ses défauts ne méritent que leur aversion et leur mépris. Cet embarras ou il se trouve produit en lui la plus injuste et la plus criminelle passion qu'il soit possible de s'imaginer ; car il conçoit une haine mortelle contre cette vérité qui le reprend, et qui le convainc de ses défauts. 11 désiierait de l'anéantir % et, ne pouvant la détruire en elle-même, il la détruit, autant qu'il peut, dans sa connaissance et dans celle des autres : c'est-à-dire qu'il met tout son soin à couvrir ses défauts, et aux autres et à soi-même, et qu'il ne peut souffrir qu'on les lui fasse voir , ni qu'on les \o\q./
C'est sans doute un mal que d'être plein de défauts; mais c'est encore un plus grand mal que d'en être plein et de ne les vouloir pas reconnaître , puisque c'est y ajouter encore celui d'une illusion volontaire. Nous ne voulons pas que les autres nous trompent; nous ne trouvons pas juste qu'ils ^euillent être estimés de nous plus qu'ils ne méritent : il n'est donc pas juste ^ aussi que nous les trompions, et que nous voulions qu'ils nous estiment plus que nous ne méritons.
Ainsi , lorsqu'ils ne nous découvrent que des imperfections et des vices que nous avons en effet, il est visible qu'ils
' « 11 vont être. » Ces antithèses ne sont pas des ornements du langage : c'est le fond même de la pensée.
* <i 11 désirerait de l'anéantir. >> Que ce désir est étrange! et comme tependiinl il est tluir qu'il doit en élrc ainsi! C'est le propre d'une vue profonde ft d une logique fmie de nous amener ainsi d'une manière toute .simple a dos coni lusions surprenante^, (^est là le mérite constant de re morceau, mérite qu'on ne peut guère analyser en détail.
'' « Il n'est donc pas juste. » Cela nous étonne , et pourtant cela est irrésistible.
ne nous font point de tort , puisque ce ne sont pas eux qui en sont cause; et qu'ils nous font un bien, puisqu'ils nous aident à nous délivrer d'un mal, qui est l'ignorance de ces imperfections. Nous ne devons pas être fâchés qu'ils les connaissent , et qu'ils nous méprisent ' , étant juste et qu'ils nous connaissent pour ce que nous sommes, et qu'ils nous méprisent, si nous sommes méprisables.
Voilà les sentiments qui naîtraient d'un cœur qui serait plein d'équité et de justice. Que devons-nous dire donc du nôtre, en y voyant une disposition toute contraire? Car n'est-il pas vrai que nous haïssons la vérité et ceux qui nous la disent, et que nous aimons qu'ils se trompent à notre avantage, et que nous voulons être estimés d'eux autres que nous ne sommes en effet?
En voici une preuve qui me fait horreur ^. La religion catholique n'oblige pas à découvrir ses péchés indifféremment à tout le monde : elle souffre qu'on demeure caché à tous les autres hommes ; mais elle en excepte un seul , à qui elle commande de découvrir le fond de son cœur, et de se faire voir tel qu'on est. Il n'y a que ce seul homme au monde qu'elle nous ordonne de désabuser, et elle l'oblige à un secret inviolable , qui fait que cette connaissance est dans lui comme si elle n'y était pas. Peut-on s'imaginer rien de plus charitable et de plus doux ? Et néanmoins la corruption de l'homme est telle , qu'il trouve encore de la dureté dans cette loi; et c'est une des principales raisons
' « Et qu'ils nous méprisent. » Supprimé dans les éditions. Pascal devait aller jusque-là. Cependant il est juste de dire que nous ne pourrions accorder aux autres le droit de nous mépriser qu'autant qu'eux-mêmes n'auraient rien de méprisable ; et c'est ce qui ne peut pas être , puisqu'ils sont hommes aussi bien que nous.
- « Qui me fait horreur. » Pascal ne prend fi'oidement rien de ce qu'il dit; ce n'est pas un curieux qui observe : c'est un malade qui sonde sa plaie avec tristesse et dégoût. Le mot d'horreur n'est pas trop fort pour ce ([u'il regarde comme une révolte contre Dieu même.
ARTICLi: II. 31
qui a fait' révolter contre l'Kglise une grande partie de r lui r ope.
Que le cœur de l'Iiomme est injuste et déraisonnable, pour trouver mauvais qu'on l'oblige de faire à l'égard d'un homme ce qu'il serait juste-, en quelque sorte, qu'il fît à l'égard de tous les hommes ! Car est-il juste que nous les trompions?
Il y a différents degrés dans cette aversion pour la vérité : mais ou peut dire qu'elle est dans tous en quelque degré, parce qu'elle est inséparable de l'amour- propre. C'est cette mauvaise délicatesse qui oblige ceux qui sont dans la nécessité de reprendre les autres, de choisir tant de détours et de tempéraments pour éviter de les choquer. Il faut qu'ils diminuent nos défauts, qu'ils fassent semblant de les excuser , qu'ils y mêlent des louanges, et des témoignages d'affection et d'estime. Avec tout cela, cette médecine ne laisse pas d'être amère à l'amour-propre. Il en prend' le moins qu'il peut, et toujours avec dégoût, et souvent même avec un secret dépit contre ceux qui la lui présentent.
Il arrive de là que , si on a quelque intérêt d'être aimé de nous, on s'éloigne de nous rendre un office qu'on sait nous être désagréable ; on nous traite comme nous voulons être traités: nous haïssons la vérité, on nous la cache; nous voulons être flattés , on nous flatte ; nous aimons à être trompés , on nous trompe \
C'est ce qui fait que chaque degré de bonne fortune ([ui nous élève dans le monde nous éloigne davantage de la \érifé, parce ({u'on appréhende plus de blesser ceux dont
' " Qui a fait. » 11 faudrait : qui oui fait.
■ >i Ce qu'il serait juste, u Cela ne serait juste qu'autant que tous les hommes le feraient aussi ; mais alors la vie ne serait plus ce (|u'elle est. ' '< Il en prend. » l'crsonnification vive et heureuse. ' « On non-; Inmipe. » Hcniarquer la progressiori.
l'affection est plus utile et l'aversion plus dangereuse. Un prince sera la fable de toute l'Europe, et lui seul n'en saura rien. Je ne m'en étonne pas : dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent, parce qu'ils se font haïr. Or, ceux qui vivent avec les princes aiment mieux leurs intérêts que celui du prince qu'ils servent; et ainsi ils n'ont garde de lui procurer un avantage en se nuisant à eux-mêmes.
Ce malheur est sans doute plus grand et plus ordinaire dans les plus grandes fortunes; mais les moindres n'en sont pas exemptes % parce qu'il y a toujours quelque intérêt à se faire aimer des hommes. Ainsi la vie humaine n'est qu'une illusion perpétuelle ; on ne fait que s'entre-tromper et s'entre-flatter. Personne ne parle de nous en notre présence comme il en parle en notre absence. L'union qui est entre les hommes n'est fondée que sur cette mutuelle tromperie; et peu d'amitiés subsisteraient, si chacun savait ce que son ami dit de lui lorsqu'il n'y est pas, quoiqu'il en parle alors sincèrement et sans passion.
L'homme n'est donc que déguisement^, que mensonge et hypocrisie, et en soi-même et à l'égard des autres. Il ne veut pas qu'on lui dise la vérité, il évite de la dire aux autres; et toutes ces dispositions, si éloignées de la justice et de la raison, ont une racine naturelle ^ dans son cœur.
' «N'en sont pas exemptes. » C'est ce que nous savons tous par la fable du Renard et du Corbeau, et surtout par l'expérience de la vie.
- « Que déguisement » C'est en lisant de pareils traits que Voltaire demandait à prendre le parti de î'humanilé contre ce misanthrope sublime. Non, l'homme n'est pas tout mensonge et tout hypocrisie , car ou bien les mots de franchise, de loyauté n'expriment rien, ou ils expriment des vertus humaines. L'homme n'est pas complètement vrai, comme il ne peut être complètement bon; mais il l'est dans une certaine mesure.
■'■ « Racine naturelle. » Le mot naturelle contient le nœud du raisonnement que Pascal a dans l'esprit. Sa conclusion est que la nature de l'homme est donc une nature viciée , et qu'on ne peut l'expliquer que par le péché originel.
artfcm: iii. 33
ARTICI.E ni.
Ce qui m'étonne ' le plus est de voir que tout le monde n'est pas étonné de sa faiblesse. On agit sérieusement , et chacun suit sa condition, non pas parce qu'il est bon en effet de la suivre, puisque la mode en est ^ ; mais comme si chacun savait certainement où est la raison et la justice. On se trouve déçu à toute heure ; et, par une plaisante humilité, on croit que c'est sa faute, et non pas celle de l'art', qu'on se vante toujours d'avoir. Mais il est bon qu'il y ait tant de ces gens-là au monde, qui ne soient pas pyrrhoniens , pour la gloire du pyrrhonisme % afin de montrer que l'homme est bien capable des plus extravagantes opinions, puisqu'il est capable de croire qu'il n'est pas dans cette faiblesse naturelle et inévitable, et de croire qu'il est, au contraire, dans la sagesse naturelle.
l^ien ne fortifie plus le pyrrhonisme que ce qu'il y en a* qui ne sont point pyrrhoniens : si tous l'étaient, ils auraient tort".
' « Ce qui m'étonne. » C'est bien lu le philosophe; il s étonne d'abord de ce qu'il découvre; puis il s'étonne encore plus que le vulgaire ne s'en étonne pas.
■' « Puisque la mode en est. » Cf. vi, 40, et passim.
^ « Celle de l'art. » Quel art? Il faut l'entendre dans le sens le plus général : l'art de conduire ses pensées et ses actions, l'art de la vie, la sagesse.
' « Du pyrrhonisme. » On dit plulùt aujourd'hui scepiicisoie; mais Pascal, comme Montaigne, n'emploie jamais ce mot.
' <■ Que ce qu'il y en a. » Ce tour ne s'emploie plus; nous dirions : que ce fait , (|u'il y en a.
^ « Ils auraient tort. » Car alors, contrairement à leur thèse, l'esprit humain serait au moins capable d'une vérité, qui serait celle-là même, qu'il n'y a point de vérité.
PASCAL. — PliNSÉES.
Cette secte ' se fortifie par ses ennemis plus que par ses amis : car la faiblesse de l'homme paraît bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu'en ceux qui la connaissent.
Si on est trop jeune % on ne juge pas bien; trop vieil, de même; si on n'y songe pas assez... ^; si on y songe trop, on s'entête, et ou s'en coiffe. Si on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait, on en est encore tout prévenu ; si trop longtemps après , on n'y entre plus. Aussi les tableaux, vus de trop loin et de trop près; et il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu : les autres sont trop près, trop loin , trop haut ou trop bas. La perspective l'assigne * dans l'art de la peinture. Mais dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera ^?
brAGiNATiON. — C'est cette partie ^ décevante dans
' « Cette secte. » Le fragment précédent explique parfaitement celui-ci. - « Si on est trop jeune. « Cf. Montaigne, Apol. , p. 324 : « S'il est « vieil, il ne peult iuger du sentiment de la vieillesse, estant luy niesme » partie en ce débat ; s'il est ieune, de mesme ; sain, de mesme ; de mesnie » malade, dormant et veillant : il nous fauldroit quelqu'un exempt de toutes » ces quulitez, afin que, sans préoccupation de iugement, il iugeast de ces » propositions comme à luy indifférentes; et à ce compte, il nous faul- » droit un iuge qui ne feust pas. »
-' « Si on n'y songe pas assez. » Tous les éditeurs se contentent de mettre après ces mots une virgule; mais il n'est pas vrai qu'on s'entête d'une chose et qu'on s'en coiife en n'y songeant pas assez. Je crois donc que la pensée de Pascal est celle-ci : Si on n'y songe pas assez, on ne saisit pas, on ne pénètre pas la chose; si au contraire on y songe trop, on s'entête. 11 ne s'est pas donné la peine, n'écrivant que pour lui, de finir la première partie de la phrase, parce qu'elle s'entend d'elle même.
'' « La perspective l'assigne. » Comme cette opposition, prise des objets sensibles, éclaire la pensée'
' « Qui l'assignera? » 11 y a dans cette interrogation une inquiétude et un défi. S'il avait dit : On ne peut l'assigner, cela serait froid.
'' « C'est cette partie. » On trouve ailleurs une pensée (m, 10) en marge
AUTltLL III. 35
l'Iiommi-, tTtU- maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours; ear elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible de mensonge. Mais étant le plus souvent fausse, elle ne donne aueune marque de sa qualité, marquant de même caraetère le vrai et le faux.
.le ne parle pas des fous, je parle des plus sages; et c'est parmi eux ' que l'imagination a le grand don de persuader les hommes. La raison a beau erier^, elle ne peut mettre ie prix' aux choses.
Cette superbe puissance, ennemie de la raison, qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer * combien elle peut en toutes choses, a établi dans l'homme une seconde nature ^ Elle a ses heureux, ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres*; elle fait croire, douter, nier la raison ' ; elle suspend les sens, elle les fait
(le laquelle est écrit : « Il faut commencer par là le chapitre des Puis- » sauces trompeuses. » On ne peut douter que tout ce qui compose ce paragraphe 3 ne dut être compris dans ce chapitre. L'imagination est la première de ces puissances trompeuses. Nicole a substitué partout Vopinion, no voulant pas sans doute reconnaître qu'il y ait dans les facultés mémos de notre esprit une cause d'erreur. Mais Nicole lui-même a écrit un traité du Prisme , ou que les différentes dispositions font juger différemment les objets.
' « C'est parmi eux. >< Pascal en est quelquefois lui-même une grande preuve.
• « A beau crier. >< Toujours cette môme passion qui anime tout.
' « Ne peut mettre le prix. » C'est-à-dire elle ne peut obtenir que ce soit d'après elle qu'on estime ce que les choses valent. ' (i Pour montrer. » Cela se lie avec la fin de la phrase.
* « Une seconde nature, w Cf. ii, 4 .
'' « Ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres. >■ C'est ce que disaient les stoïciens; ils pensaient que le sage seul était sain, riche, heureux , même quand il paraissait aux hommes malade , pauvre, misérable. Au contraire, ceux qui n'avaient pas la sajj;csse ne iwuvaient avoir de santé, de richesse ou de bonheur (lu'imaginaires.
' « Elle fait croire, douter, nier la raison. » La raison est le sujet et non le régime de ces trois verbes. C'est l'imagination qui fait que la raison croit, doute ou nie.
sentir * ; elle a ses fous et ses sages ^ : et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hôtes d'une satisfaction bien autrement pleine et entière que la raison. Les habiles par imagination se plaisent tout autrement à eux-mêmes que les prudents ne se peuvent^ raisonnablement plaire. Ils regardent les gens avec empire ; ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres, avec crainte et défiance : et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutants % tant les sages imaginaires ^ ont de faveur auprès des juges de même nature. Elle ne peut rendre sages les fous; mais elle les rend heureux, à l'envi de la raison, qui ne peut rendre ses amis que misérables, l'une les couvrant de gloire, l'autre de honte *.
Qui dispense la réputation? qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux lois, aux grands, sinon cette faculté imaginante? Toutes les richesses de la terre sont insuffisantes sans son consentement.
Ne diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse
' « Elle les fait sentir. « C'est-à-dire elle fait qu'ils sentent. 2 « Ses fous et ses sages. »
Ces gens étaient les fous , Démocrite le sa''
La Fontaine, I>emocn'' t les Abdéritaitis.
' « Ne se peuvent. » Et non ne peuvent se. <" parlait encore ainsi dans la première moitié du XYii" siècle. Nous re' ..verons ce tour à chaque page.
* « Des écoutants. » Ce mot, étant tout français, est plus familier et pour ainsi dire plus sensible que le mot latin auditeurs.
' « Les sages imaginaires. » C'est-à-dire sages par l'imagination. — Des juijes de même nature. Qui jugent par l'imagination.
^ « De honte. » Par le mépris que les vrais sages s'attirent de la foule. Montaigne, 111 , 8 (de l'Art de conférer), p. 444 : « Au demeurant rien ne V me despite tant en la sottise que de quoy elle se plaist plus que aulcune » raison ne se peult raisonnablement plaire. C'est malheur que la pru- » deuce vous deffend de vous satisfaire et fier de vous [fier est le verbe], » et vous renvoyé tousiours mal content et craintif, là où l'opiniaslreté et ■» la témérité remplissent leurs hostes d' eaiouïssance et d'asseurance. C'est
ARTICLi: m. 87
vénérable impose le respect à tout un peuple , se gouverne par une raison pure et sublime, et qu'il juge des choses par leur nature, sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent que l'imagination des faibles? Voyez-le entrer* dans un sermon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité de la raison par l'ardeur de la cliarité ^. Le voilà prêt à l'ouir avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à paraître : si la nature lui a donné une voix enrouée et un tour de visage bizarre , que son barbier l'ail mal rasé, si le hasard l'a encore barbouillé de surcroit, quelques grandes vérités qu'il annonce, je parie la perte ^ de la gravité de notre sénateur.
Le plus grand philosophe ' du monde, sur une planche
« aux plus malhabiles de regarder les aullres hommes par dessus l'espaule, » s'en relournants tousiours du combat pleins de gloire et d'alaigresse; » et le plus souvent encores , celte oultrecuidance de langage et gaijelé de V visage leur donne gaigné à l'endroict de l'assislance , qui est commu- » nement foible et incapable de bien iuger et discerner les vrais advanta- » ges. » — Et plus haut, p. 434, en parlant de la fortune : « î\''uijaiit peu » faire les malliabiles sages, elle les faict heureux, à l'envy de la vertu. »
' « Voyez-le entrer. » Les éditeurs de P. R. ont craint que tout ce passage ne fût une occasion de scandale; ils ont substitué au sermon une audience, et au prédicateur un avocat ; mais il n'y a rien de bien extraordinaire à rire à l'audience , et un juge ne se contient pas beaucoup pour cela. Voyez au contraire que de circonstances Pascal rassemble, qui font au magistrat un devoir et comme une nécessité d'être grave. C'est un sermon, il y apporte un zélé tout dévot, il a une raison solide, renforcée encore par une charité ardente. 11 se dispose à écouter avec un respect exemplaire, et le prédicateur annonce (dans son exorJe) les plus grandes véritéi. S'il rit après tout cela, s'il rit pour une voix enrouée ou une barbe mal faite, quelle force est-ce donc que celle de l'imagination? — Voyez-le entrer, Le voilà prêt, Que le prédica'.eur. Tours vifs et animes. C'est une scène.
' « L'ardeur de la chanté. » C'est-à-dire de l'amour de Dieu. Voir XVI, 13,
■' » Je parie la perte. » Expression leste et moqueuse. — Sotre ■n'itateur. Celte quaiilicalion pompeuse e.st encore une ironie. P. R. la délruil en écrivant, de la gravité du magistrat.
* « Le plus grand philosophe. » Cf. Mont. , Apol., p. 313 : «■ Qu'ui » loge un philosophe dans une cage de menus lilcls de fer clair-semez , » qui soit suspendue au hault des tours Nostrc Dame de Paris; il verra,
plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer.
Qui ne sait que la vue de chats, de rats, l'écrasenaent d'un charbon , etc. , emportent la raison hors des gonds? Le ton de voix * impose aux plus sages , et change un discours et un poëme de face.
L'affection ou la haine changent la justice de face; et combien un avocat bien payé ^ par avance trouve-t-il plus juste la cause qu'il plaide 1 combien son geste hardi le fait-il paraître meilleur aux juges, dupés par cette apparence ! Plaisante raison qu'un vent manie *, et à tout sensl
)) par raison évidente, qu'il est impossible qu'il en tumbe; et si [et V pourtant] ne se sçauroit gnrder (s'il n'a accoustumé le mestier des cou- 1) vreurs) que la veue de cette haultcur extrême ne l'espovante et ne le » transisse... Qu'on iecte une poultre entre ces deux tours, d'une gros- » seur telle qu il nous la fault à nous promener dessus , il n'y a sagesse » philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y 1) marcher comme si elle estoit à terre. »
' « Le ton de voix. » Mont., Apol., p. SU : « On m'a voulu faire ac- « croire qu'un homme... m'avoit imposé en me recitant des vers qu'il avoit 1) faicts; qu'ils n'cstoient pas tels sur le papier qu'en l'air, et que mes 1) yeulx en feroient contraire iugement à mes aureilles : tant la prononcia- 1) tien a de crédit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa » mercy. »
^ « Un avocat bien payé. « Cf. Mont. , Apol., p. 258 : ( Vous recitez « simplement une cause à l'advocat , il vous y respond chancellant et » doubteux : vous sentez qu'il luy est indiffèrent de prendre à soutenir » l'un ou l'aultre party : l'avcz-vous bien payé pour y mordre et pour )) s'en formaliser, commence il d'en estre intéressé, y a il eschauffé sa » volonté, sa raison et sa science s'y eschauffent quand et quand; voylà H une apparente et indubitable vérité qui se présente à son entendement; « il y descouvre une toute nouvelle lumière , et le croit à bon escient, et » se le persuade ainsi. » Mais ce trait qui peint : Combien son geste hardi... , est de Pascal. — Le fait-il paraiire. 11 faudrait , la fait-il paraître meilleure.
3 (t Qu'un vent manie. » Mont., AjioL, p. 315 : (( Vraiment il y a liirii )) de quoy faire si grande fcstc do la formelc de cette belle pièce ;lc jui) gcincnt] qui se kiir^sc niunicr et changer au brunsle cl accidenls d'un si » licier veut', ><
AimCLt 111. 3H
Je ne veux pas rapporter tous ses effets ' ; je rapporterais presque toutes les actions des hommes qui ne branlent presque que par ses secousses. Car la raison a été obligée de cédera et la plus sage prend pour ses principes ceux que l'imagination des hommes a témérairement ^ introduits en chaque lieu.
Nos magistrats ont bien connu ce mystère. Leurs robes rouges, leurs hermines, dont ils s'emmaillottent en chats fourrés "', les palais où ils jugent, les Heurs de lis, tout cet appareil auguste était fort nécessaire; et si les médecins n'avaient des soutanes et des mules ', et que les docteurs * n'eussent des bonnets carrés et des robes trop amples de quatre parties , jamais ils n'auraient dupé le monde ^ qui ne peut résister à cette montre si authentique '. Les seuls gens de guerre ' ne se sont pas déguisés de la sorte, parce qu'en
' « Ses effets. « De l'imagination.
•' « Témérairement. » Dans le sens du latin lemere, au hasard.
' « Chats fouirés. >■ Pascal emploie là un mot de Rabelais, qui a peint le parlement sous le nom des Chatz fourrez.
* <i Des soutanes et des mules. « Soulane ne se dit plus aujourd'hui que de la lobe des prêtres. Les mules étaient une chaussure; on dit encore : la mule du pape.
5 » Les docteurs. «^ Il y avait des docteurs dans les quatre Faculiés, de théologie, de droit, de médecine, et des arts. C'est à cette dernière classe i|u'apparticnnent les docteurs de la comédie , comme le docteur Pancrace dans Molière. Mais la raillerie de Pascal atteint jusqu'aux docteurs en théologie. On entendait alors le plus souvent par un docteur, un théolojiien; on entend aujourd'hui par le même terme, un médecin. (Les deux Facultés des s?iences et des lettres ont remplacé celle des arts.) — De quatre parties. C'est-ù-dire des quatre cinciuièmes.
^ « Dupé le monde. » Le mot est durj mais Pascal n'avait pas sans doute beaucoup de foi dans la médecine; et quant aux magistrats et aux docteurs, il leur gardait rancune des condamnations prononcées contre les jansénistes. P. H. supprime tout ce passage , pour ne blesser ni les docteurs, ni les magistrats, ni les médecins.
' « Authentique. » C'est-à-dire qui témoigne, aussi bien que le ferait un acte authentique, de la capacité (pii est dans ces personnages.
" « Les seuls gens de guerre. » Aujourd'hui les gens de guérie ont un costume, et les médecins n'en ont plus. L'explication de Pascal n'est donc pas bonne.
effet leur part est plus essentielle * : ils s'établissent par la force, les autres par grimace ^.
C'est ainsi que nos rois n'ont pas recherché ces déguisements. Ils ne se sont pas masqués d'habits extraordinaires pour paraître tels ' ; mais ils se sont accompagnés de gardes , de haîk'bardes : ces trognes armées '' qui n'ont de mains et de force que pour eux , les trompettes et les tambours qui marchent au-devant, et ces légions qui les environnent, font trembler les plus fermes. Ils n'ont pas l'habit seulement, ils ont la force. Il faudrait avoir une raison bien épurée pour regarder comme un autre homme le Grand Seigneur ^ environné , dans son superbe sérail , de quarante mille janissaires.
S'ils avaient ' la véritable justice, si les médecins avaient le vrai art de guérir, ils n'auraient que faire de bonnets carrés : la majesté de ces sciences serait assez vénérable d'ellemême. Mais n'ayant que des sciences imaginaires, il faut qu'ils prennent ces vains instruments qui frappent l'imagination à laquelle ils ont affaire; et par là, en effet, ils s'attirent le respect.
Nous ne pouvons pas seulement voir un avocat en soutane et le bonnet en tête , sans une opinion avantageuse de sa suffisance ^
* « Est plus essentielle. « A plus de réalité.
^ « Par grimace, d Par représentation, par comédie. ■^ « Pour paraître tels. » Pour paraître rois.
* « Ces trognes armées. » Trivialité de génie. On y sent à plein le mépris qu'inspire la force brutale à une intelligence supérieure enfermée dans un corps frêle. Ces satellites ne sont pas des hommes, ce sont des trognes qui ont des mains. Ce mot exprime une grosse face rébarbative. — Mais un roi n'a pas toujours des gardes autour de lui. Pascal répond à cela, v, 7.
^ « Le Grand Seigneur. » Pascal le choisit parmi les souverains comme pouvant faire couper des têtes à sa volonté. — On sait que les janissaires n'existent plus, et c[ue le Grand Seigneur n'est plus si terrible.
" « S'ils avaient. » Nos magistrats. On revient à eux après une longue parenthèse.
' « De sa suflisance. » Ce mot ne se dit plus en ce sens.
ARTICLli IIF. 41
L'imagination dispose de tout; elle fait la beauté, la justice, et le bonheur, qui est le tout du monde. Je voudrais de bon cœur voir le livre italien, dont je ne connais que le titre , qui vaut lui seul bien des livres : Délia opinione ' recj'ma dcl mondo. J'y souscris sans le connaître, sauf le mal , s'il y en a.
Voilà à peu près les effets de cette faculté trompeuse qui semble nous être donnée exprès pour nous induire à une erreur nécessaire. Nous en avons bien d'autres principes ^
Les impressions anciennes ne sont pas seules capables de nous abuser : les charmes de la nouveauté ont le même pouvoir. De là viennent toutes les disputes des hommes, qui se reprochent ou de suivre leurs fausses impressions de l'enfance, ou de courir témérairement après les nouvelles. Qui tient le juste milieu? Qu'il paraisse ^ et qu'il le prouve. Il n'y a principe, quelque naturel qu'il puisse être, même depuis l'enfance'', qu'on ne fasse passer pour une fausse impression, soit de l'instruction, soit des sens. Parce, dit-on, que vous avez cru dès l'enfance qu'un coffre était vide ^ lorsque vous n'y voyiez rien , vous avez cru le vide possible ; c'est une illusion de vos sens , fortifiée par la coutume , qu'il faut que la science corrige. Et les autres disent : Parce qu'on vous a dit dans l'école qu'il n'y a point de vide, on a corrompu votre sens commun, qui le comprenait si nettement avant cette mauvaise impression, qu'il ûmt corriger
' « Délia opiniono. « Monl., I, 22, p. 1 67, parlaat de la coutume : « Et » avecques raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la royne et » emperiere du monde. » Dans Hérodote, III, 38 : \-;no;z<ivTwv ea»i>,tiî. —
-■ « Nous en avons bien d'autres principes. » D'erreur.
^ « Qu'il paraisse. » C'est le taùxae ton de défi que nous avons remarqué plus haut.
* « Même depuis l'enfance. » Même étant en nous depuis l'enfance.
* « Qu'un coffre était vide. » Voir dans les Opuscules le morceau qui commence par ces mots : Le respect de l'antiquité , et qui faisait partie d'un traité du vide.
en recourant à votre première nature. Qui a donc trompé? les sens ou l'instruction ?
Nous avons un autre principe d'erreur , les maladies. Elles nous gâtent le jugement et le sens. Et si les grandes l'altèrent sensiblement, je ne doute point que les petites n'y fassent impression à leur proportion *.
Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement ^. Il n'est pas permis au plus équitable homme du monde d'être juge en sa cause : j'en sais qui, pour ne pas tomber dans cet amour-propre, ont été les plus injustes du monde à contrebiais. Le moyen sûr de perdre une affaire toute juste était de la leur faire recommander par leurs proches parents. La justice et la vérité ^ sont deux pointes si subtiles , que nos instruments sont trop émoussés pour y toucher exactement. S'ils y arrivent , ils en écachent la pointe *, et appuient tout autour, plus sur le faux que sur le vrai.
* « A leur proportion, w Mont., ApoL, p. 254 : « Et ne fault pas doubter, » encores que nous ne le sentions pas , que si la tiebvre continue peult » atterrer nostre ame, que la tierce n'y apporte quelque altération selon sa « mesure et proportion , » etc.
■■' « Nous crever les yeux agréablement. » Étrange alliance de mots, mais aussi juste qu'originale, quand il s'agit de cet aveuglement moral dans lequel on se complaît. P. R. : nous crever agréablement les yeux. De cette manière, le mot agréablement, dissimulé entre le verbe et le régime, s'efface et perd son effet.
^ « La justice et la vérité. » Pascal dit dans la troisième Provinciale , en se moquant de la censure de la Sorbonne contre Arnauld, et de la difficulté qu'on avait eu à trouver , pour condamner une proposition d'Arnauld , des termes qui ne parussent point condamner en même temps la doctrine de la grâce efficace reconnue par l'Église : « Il ne faudrait rien pour » rendre cette censure héiétique. La vérité est si délicate que , pour peu » qu'on s'en retire, on tombe dans l'erreur ; mais cette erreur est si déliée » que, pour peu qu'on s'en éloigne, on se trouve dans la vérité. Il n'y a » qu'un point imperceptible entre cette proposition et la foi. » Rien n'est meilleur que des rapprochements de ce genre pour reconnaître les pensées habituelles d'un écrivain. Il dit sérieusement ici ce qu'il disait là ironiquement, quand il parlait de la vérité suivant la Sorbonne.
■* « Us en écachent la pointe. » Image bien sensible , et dont tous les détails sont suivis avec cette analogie qui fait In perfcition du langage.
ARTICLI m. 43
La chose la plus importante à toute la vie, c'est le choix du métier : le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, soldats, couvreurs. C'est un excellent couvreur', dit -on; et en parlant des soldats : Ils sont hien fous , diton ; et les autres, au contraire : Il n'y a rien de ^^and que la ^'uerre; le reste des hommes sont des coquins -. A force d'ouïr louer en l'enfance ces métiers, et mépriser tous les autres , on choisit ; car naturellement on aime la \ ertu , et on hait la folie \ Ces mots ' nous émeuvent : on ne pèche que dans l'application; tant est grande la force de la coutume, que de ceux que la nature n'a faits qu'hommes , on fait toutes les conditions des hommes; car des pays sont tous de maçons , d'autres tous de soldats, etc. Sans doute que la nature n'est pas si uniforme. C'est la coutume qui fait donc cela , car elle contraint la nature ; et quelquefois la nature la surmonte, et retient l'homme dans son instinct, malgré toute coutume, bonne ou mauvaise.
rs'ous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l'avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l'arrêter comme trop prompt : si imprudents, que nous errons dans les temps qui ne sont pas à nous, et ne pensons point au seul
' « c'est un excellent couvreur. » Ce fragment est écrit d'une manière très-e!liptique , et il faut euppiéer au texte. Pascal veut dire que tel homme se fait couvreur, parce qu'il s'est trouvé en rapport avec des gens de ce métier, et qu'il a entendu vanter celui-ci ou celui-là, h peu près comme le Corrége dit : Anch'io son pillore. Et'ce mémo homme ne se fera pas .soldat, parce qu'il a entendu dire autour de lui, au contmire, que les soldats sont bien fous.
' « Sont des coquins. » C'est bien là le ton du soldat de profession parlant du paysan, de l'artisan ou du bourgeois.
' « La folie. » Ce mot est amené par celle phrase : Ils sont bien fous. " i. fps mnu „ Do vertu et de fnlip.
qui nous appartient ; et si vains \ que nous songeons à ceux qui ne sont plus rien , et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C'est que le présent, d'ordinaire, nous blesse. Nous le cachons à notre vue, parce qii'il nous afflige ; et s'il nous est agréable, nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l'avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance , pour un temps où nous n'avons aucune assurance d'arriver.
Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toujours occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière, pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ^; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ^
Notre imagination nous grossit si fort le temps présent, à force d'y faire des réflexions continuelles, et amoindrit tellement l'éternité, manque d'y faire réflexion, que nous faisons de l'éternité un néant '' et du néant une éternité , et tout
' « Si vains. » Cf. ii , 5. — i ceux , c'est-à-dire aux temps. — Écliappons, laissons échapper. Ce verbe est employé ainsi comme verbe actif dans Montaigne, par exemple, III, 13, p. 221 : « Qui ne pensent point .. avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et eschapper. » — Remarquez dans cette phrase la précision du langage. C'est m) prudence de laisser ce qui est à nous pour ce qui ne nous appartient pas. C'est vanilé, c'est-à-dire inanilé , goût du vide et du néant, de sacrifier ce qui est pour ce qui n'est pas.
2 .< Mais nous espérons de vivre. » Victurosque agimus semper , nec vivimus nnquam. M.\NII.U'S, IV, o.
3 « Que nous ne le soyons jamais. >> P. R. ajoute, pour laisser l'esprit sur une pensée moins amère : Si nous n'aspirons à une autre béatitude qu'à celle dont on peut jouir en cette vie.
'' « De l'éternité un néant. » Admirable antithèse.
cela a ses racines ' si vives en nous, que toute notre raison ne peut nous en défendre, et que...
Crom^vell " allait ravager toute la chrétienté '; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable '' qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui ; mais ce petit gravier s' étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en pai\ \ et le roi rétabli.
.... Sur quoi fondera-t-il * l'économie du monde qu'il veut gouverner? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier? Quelle confusion! Sera-ce sur la justice? 11 l'ignore.
Certainement s'il la connaissait ', il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes, que chacun suive les mœurs de son pays; l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples,
' « Ses racines. » Cf. ii , 8, dernière note.
* « Cromwell. » Cromwell est mort en 4 658 ; Charles II a été rétabli en 1660, deux ans avant la mort de Pascal.
- « Ravager toute la chrétienté. » On ne voit pas que Cromwell ait eu de tels projets, ni contre toute la chrétienté, ni contre Rome. Mais on craignait tout de cet hérétique , de ce chef d'une république établie par le meurtre d'un roi.
* c. Sans un petit grain de sable. >• C'est une erreur ; Cromwell n'est pas mort de la gravelle, mais d'une fièvre. — Mont., ApoL. p. 48 : « Les » pouils sont suffisants pour faire vacfiuer la dictature de Syilu. » On sait que Syila est mort de la maladie pédiculaire.
' « Tout en paix. » Ces mots, supprimés dans P. U., sont nécessaires pour répondre à ceux-ci : rarofjer toute la chrélienié. Chaque partie de la première phrase a sa correspondance dans la seconde.
" « Sur quoi fondera-t-il. » Le sujet de celte première phrase est sans doute l'homme en général.
■ « Certainement s'il la connaissait. » Ces idées sont prises de Montaigne, Ajml. , p. 982 et suivantes : « La droicture et la iustice, si 1) l'homme en cognoissoit qui eust corps et véritable essence , il ne s'alta- « cheroit pas à la condition des coustumes de celte contrée ou de celle-là. u 'Voir aussi 111, 9, p. 478.)
4 fi PASCAL. — PENSÉES.
et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle, au lieu de cette justice constante, les fantaisies et les caprices des Perses et Allemands '. On la verrait plantée par tous les Etats du monde et dans tous les temps, au lieu qu'on ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés ^ d'élévation du pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la vérité ; en peu d'années de possession, les lois fondamentales changent ; le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion * nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne '' 1 Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà ^
Ils confessent que la justice n'est pas dans ces coutumes, mais qu'elle réside dans les lois naturelles^, connues en tout pays. Certainement ils la soutiendraient opiniâtrement, si la
' « Des Perses et Allemands. » Montaigne, ibid. : « Ce ne seroit pas 1) de la fantaisie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. » Il est curieux que Pascal parle des Allemands comme s'ils étaient au bout du monde.
- « Trois degrés, d Les termes techniques font ressortir davantage la pensée. Cet effet est encore mieux marqué plus loin : L'entrée de Saturne au Lion.
^ « L'entrée de Saturne au Lion. » C'est-à-dire, telle chose est devenue un crime depuis que la planète de Saturne est entrée dans la constellation du Lion. Il est plaisant déjà que le crime ait une date, il l'est plus encore que cette date puisse être indiquée avec la précision d'un phénomène astronomique.
' « Qu'une rivière borne. » Mont. : • Quelle bonté est ce , que je » veoyois hier en crédit, et demain ne l'estre plus, et que le iraiect d'une )) rivière faict crime? »
^ « Erreur au delà. » Mont. : « Quelle vérité est ce que ces montaignes » bornent, mensonge au inonde qui se tient au delà? » — Au deçà. L'Académie n'indique que la forme en deçà.
" « Dans les lois naturelles. » Tout ce morceau contre la loi naturelle a été retranché dans P. R. Voir Montaigne, ibid. « Mais ils sont plaisants, >i quand pour donner quelque certitude aux loix , ils disent qu'il y en a » aulcunes fermes , perpetiiellps et immuables , (pi'ils nomment naturel- » les, » etc. — Ils la souliendraient. La justice , ou plutôt cette unic|up loi dont il va être parlé, qui serait universelle.
ARTICLK III. 17
témérité du hasard ' qui a semé les lois humaines en avait rencontré au moins une qui fût universelle; mais la plaisanterie est telle ^, que le oaprice des hommes s'est si bien diversifié, qu'il n'y en a point.
Le larcin, l'inceste', le meurtre des enfants et des pères, tout a eu sa place entre les actions vertueuses. Se peut-il rien de plus plaisant, qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au delà de l'eau ', et que son prince a querelle contre le mien, quoique je n'en aie aucune avec lui?
Il y a sans doute * des lois naturelles ; mais cette belle
* « Si la témérité du hasard. » Mont. : « Or ils sont si desforîunez (car » comment puis-ie nommer cela, sinon desfortune, que d'un nombre de loix » si infiny, t7 ne s'en rencontre pas au moins utie que la fortune et temerilé » du sort ayt permis estre universellement receue par le consentement de » toutes les nations?), ils sont, dis-ic, si misérables, que de ces trois » ou quatre loix choisies , il n'y en a une seule qui ne soit contredicte » et desadvouee , non par une nation , mais par plusieurs. » Témérité est au sens latin. Cf. témérairement , m, 3. Cette image, qui a semé les lois humaines, est de Pascal.
" « La plaisanterie est telle. » C'est-à-dire, mais il y a cela de plaisant, que le caprice des hommes, etc.
^ « Le larcin , l'inceste. » Montaigne, ibiJ. : « Telle chose est icy abo- » minable, qui apporte recommendation ailleurs, comme en Laredemone » la sublililé de desrobber; les mariages entre tes ])rorlies sont copitalement )' deffendus entre nous, ils sont ailleurs on honneur... : le meurtre des » enfants, meurtre des pères, communication de femmes, traficquc de >> volerics, licence à toutes sortes de voluptez , il n'est rien en somme si » extrême (jui ne se trouve receu par l'usage de quelque nation , » etc.
* » Au delà de l'eau. » Cf. vi , 3.
' « 11 y a sans doute. » Mont. , ibid. : « Il est croyable ([u'il y a des » loix naturelles;.., mais en nous elles sont perdues, cette belle raison » liumaine s'ingerant partout, etc. : iYi7n7 ilaque umplius )iostrum est; » quod noslrum dico , arlis est. » Les éditeurs de Montaigne n'indiquent pas la source de ce passage. Les deux auties phrases latines qu'ajoute Pascal sont prises de deux autres endroits de Montaigne : III , 1 , p. IGO , et m, 13, p. 12i. La première est de Séncque (f/Ji'W. 9iJ) : « C'est en vertu » de scnatus-consultes et de plébiscites qu'on commet des attentats. » La seconde est de Tacite {Ann., III , 2o] : » Nous souffrions jadis de la mul- » titude des crimes, aujourd'hui de celle des lois. » .Montaigne modifie déjà, pour les appliquer, les textes qu'il cite. Pascal, en les reproduisant, les altère encore. — Uemarr|uez que .Montaigne se moque de la raison humaine , mais il ne la déclare pas corrompue ; ce mot de Pascal tient à la lioclrinp ffii péchA originel.
48 PASCxVL. — PENSÉliS.
raison corrompue a tout corrompu : Nihil ampl'ms nostrum est; quod noslrum dicimus , artis est\ Ex senatusconsuUis et plebiscitis crimina cxercentur. Ut olim vit Us, sic mmc legibus lahoramus.
De cette confusion arrive que l'un dit que l'essence de la justice 2 est l'autorité du législateur; l'autre, la commodité du souverain; l'autre, la coutume présente, et c'est le plus sûr : rien, suivant la seule raison, n'est juste de soi; tout branle avec le temps. La coutume fait toute l'équité , par cette seule raison qu'elle est reçue; c'est le fondement mystique^ de son autorité. Qui la ramène à son principe M'anéantit. Rien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il imagine, mais non pas à l'essence de la loi * : elle est toute ramassée en soi ; elle est loi, et rien davantage". Qui voudra en examiner le motif le trouvera si faible et si
' « Artis est. » « Rien n'est plus notre fait; ce que nous appelons nôtre est le fait de l'art. » ,
- « L'essence de la justice. » Mont., ibid. : « Protagoras et Ariston ne M donnoient aultre essence à la iustice des loix que l'auctorité et opinion » du législateur... Thrasymachus , en Platon, estime qu'il n'y a point » d'aultre droict que la commodité du supérieur. » — L'autre la coutume présente. Montaigne, III , 13, p. 136 : « Et de ce que tiennent aussi les « cyrenaïques, qu'il n'y a rien iuste de soy, que les coustumes et loix for- » ment la iustice. »
^ « Le fondement mystique. » C'est-à-dire que c'est là un mystère qu'il faut accepter, comme les mystères de la religion, sans s'en rendre compte. Sur tout ce passage, cf. Mont., III, 13, p. 138 : « Or les loix se « maintiennent en crédit, non parcequ'elles sont iustes, mais parcequ'elles » sont loix : c'est le fondement mystique de leur auctorite', elles n'en ont )> point d'aultre ; qui bien leur sert... 11 n'est rien si lourdement et si lar- )) gement faultier que les loix . ni si ordinairement. Quiconque leur oheït » parcequ elles sont iustes, ne leur obéît pas iustement par où il doibt. » Cf. idem, III, 9, p. 478.
4 « A son principe. » C'est-à-dire à la raison qui l'a fait établir , à la justice.
^ « L'essence de la loi. » En termes modernes , la légalité.
« « Et rien davantage. « Ce que Pascal n'emprunte pas à Montaigne, c'est la fermeté et la rigueur géométrique de ce langage , expression d'un esprit aussi entier, aussi inflexible, que celui de Montaigne est flottant.
légerS qup, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges^ de l'imagination humaine, il admirera qu'un siècle lui ait tant acquis de pompe et de révérence. L'art de fronder, [et] bouleverser ' les Ktats, est d'ébranler les coutumes établies, en sondant jusque dans leur source, pour marquer leur défaut de justice. II faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'État, qu'une coutume injuste a abolies. C'est un jeu sûr pour tout perdre; rien ne sera juste à cette balance. Cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. Ils secouent le joug dès qu'ils le reconnaissent ; et les grands en profitent à sa ruine '', et à celle de ces curieux examinateurs des coutumes reçues. Mais, par un défaut contraire, les hommes croient quelquefois pouvoir faire avec justice tout ce qui n'est pas sans exemple. C'est pourquoi le plus sage des législateurs ^ disait que, pour le bien des hommes , il faut souvent les piper ' ; et un autre, bon politique : Qimm veritatem qiia liberetur ignorel, expedit quod fallu Ixir'' . Il ne faut pas qu'il sente la vérité de
' « Si faible et si léger. » Montaigne, ApoL, p. 29! : « Les loix pren- » nent leur auctorité de la possession et de l'usage; i7 esl dangereux de » les ramener à leur naissance; elles grossissent et s'annoblissent en rou- » lant comme nos rivières... Voyez les anciennes considérations ([ui ont » donné le premier bransie à ce fameux torrent , plein de dignité , d honu neur et de révérence , vous les trouverez si legieres et si ddlicules, » etc.
-' « Contempler les prodiges. » Quel étonnement dans ces expressions 1
- « L'art de fronder, [et] bouleverser.» Pascal s'inspire ici de Montaigne (III, 9, p. 480), mais plus encore de sa propre expérience.
< « Sa ruine. » Sa se rapporte au peuple. Pascal aurait du dire, // secoue, au singulier. — Les grands. C'est bien là un souvenir de la Fronde.
* « Le plus sage des législateurs. « Selon , dans Montaigne, lil , 9, p. 478. Mais Pascal n'avait pas un souvenir exact de cet endroit, où Selon ne parle pas précisément comme il le fuit parler. Mais Platon s'est exprimé positivement comme Pascal {li>!p., [>■ 389].
" « Les piper. » Les tromper; mot très-familier à Montaigne. Voir le substantif pijierie, paragraphe 19. On dit encore des dés pipés.
'• «Et un autre. » Varron, cité par suint Augustin. Mont., Apol., p. 192: «Voyez l'excuse que nous donnent... Scevola, grand pontife, et Varron, B grand théologien , en leur temps -. Qu'il est besoing que le peuple ignore
rusurpation ' ; elle a été introduite sans raison, elle est devenue raisonnable ; il faut la faire regarder comme authentique, éternelle, et en cacher le commencement si on ne veut qu'elle ne prenne bientôt fin ^.
L'esprit de ce souverain juge du monde * n'est pas si indépendant qu'il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d'un canon * pour empêcher ses pensées : il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une poulie. Ne vous étonnez pas ^
» beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de faulses : Quum veri- » talem qua Uherelur inquiral, credatur ei expcdire quod faUitur. » De Civ. Dei, IV, 27. A la manière dont Montaigne s'exprime, on croirait que c'est Varron qui dit ces paroles, Quum veritatem, etc.; tandis qu'elles font partie d'une réflexion que fa\t saint Augustin. Voici sa phrase entière : PrcBclara religio,quo confugiat liberandus inlirmus, et quum veritatem, etc. « Belle religion, pour qu'un malade aille y chercher son salut, et que » tandis qu'il demande une vérité qui le guérisse, on professe qu'il lui » est avantageux d'être trompé ! « Pascal change tout à fait te texte ; la phrase qu'il donne signifie : Comme il ignore la vérité qui le délivrerait du mal, il lui est utile d'être trompé. »
' « La vérité de l'usurpation. » C'est-à-dire la vérité, qui est que la loi n'est qu'une usurpation. — Elle. Cette usurpation, cette loi usurpatrice. Cette phrase n'est pas bien faite.
* « Qu'elle ne prenne bientôt fin. » L'antithèse rend la pensée plus piquante. !1 faudrait régulièrement qu'elle prenne bienlùt fin. — Pour ne pas perdre le fil du raisonnement dans ce morceau , il faut mettre à part la phrase : Mais par un défaut contraire, et la regarder comme une espèce de parenthèse qui n'entre pas dans la suite des idées, et où seulement Pascal remarque en passant que les hommes qui se révoltent souvent contre la coutume au nom de la justice, quelquefois, au contraire, subordonnent la justice à la coutume. — Sur tout ce morceau, cf. vi, 40.
■■' « L'esprit de ce souverain juge du monde. .> P. R. a mis platement : L'esprit du plus grand liommi; du monde. Pascal met en opposition la faiblesse de l'homme et ses prétentions.
* « Le bruit d'un canon. » Mont. , Apol. , p. 254 : « Ce ne sont pas » seulement... les grands accidents qui renversent nostre iugement , les « moindres choses "du monde le tournevirent, » etc. Sur ce tour : Il ne faut pas , cf. 1 , 6.
■' <• Ne vous étonnez pas. » Et plus loin : « Chassez cet animal. » Ce style I pst plein de mnuv.pmPiit Pt fout dramatique.
ARTICLE iir. r>i
s'il ne raisonne pas bien à prrsent ; une mouche bourdonne ' à ses oreilles : c'en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec ', et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant dieu ' que voilà! 0 r'uUcolosissimo eroc ' !
Il y a une différence universelle et essentielle entre les actions de la volonté et toutes les autres.
La volonté est un des principaux organes de la créance ; non qu'elle forme la créance, mais parce que les choses sont vraies ou fausses', selon la face par où on les regarde. La volonté, qui se plaît à l'une plus qu'à l'autre, détourne l'esprit de considérer les qualités de celles* qu'elle n'aime pas à voir : et ainsi l'esprit, marchant d'une pièce' avec la volonté, s'arrête à regarder la face qu'elle aime, et ainsi il en juge par ce qu'il y voit.
L'imagination grossit les petits objets jusqu'à en remplir
* (i Une mouche bourdonne. » Mont., III, 1.3, p. 159 : « l'ay l'esprit » tendre, et facile a prendre l'essor : quand il est empcsché à part soy, If •■ moindre bom-donneinetit de mouche l assassine. »
•' « Qui tient sa raison en échec. » Un de ces traits admirables qui se remarquent, mais ne s'analysent pas. Cela est bien supérieur à Montaigne.
■^ « Le plaisant dieu. » Pascal pensait peut-ôtre au reproche que Montaigne fait à l'homme de s'égaler à Dieu, de s'attribuer les conditions divines (Apol., p. 29). Épictéle parle du dieu qui est en chacun de nous, II, 8.
* << 0 ridicolosissimo eroel » Je ne sais d'où est pris cet italien.
' « Sont vraies ou fausses. » Les anciens éditeurs ont mis paraissent. Ce n'est plus la pensée de Pascal, ce n'est plus le pyrrlionismc. Cf. vi, 60.
* « De celles. » C'est-à-dire des f.ices.
' « Marchant d'une pièce. » Mont., 111 , 2, p. 19.3 : « Je fois coustu- » mieremcnt entier ce que ie fois, et marche tout d'une pièce. » — // en iiii/e. Uos chose?. Par re qu'il i/ voit. P.ir ce qu'il voit d.ins cpIIi' f.iri-
notre âme, par une estimation fantastique*; et, par une insolence téméraire, elle amoindrit les grands jusqu'à sa mesure, comme en parlant de Dieu.
Toutes les occupations des hommes sont à avoir du bien; et ils ne sauraient avoir de titre pour montrer qu'ils le possèdent par justice, car ils n'ont que la fantaisie des hommes ^ ; ni force ' pour le posséder sûrement. Il en est de même de la science, car la maladie l'ùte. Nous sommes incapables '' et de vrai et de bien.
Qu'est-ce que nos principes naturels, sinon nos principes accoutumés? Et dans les enfants, ceux qu'ils ont reçus de la coutume de leurs pères, comme la chasse dans les animaux?
Une différente coutume en donnera d'autres principes naturels ^ Cela se voit par expérience ; et s'il y en a d'ineffaçables à la coutume, il y en a aussi de la coutume contre la nature , ineffaçables à la nature et à une seconde coutume. Gela dépend de la disposition.
' « Par une estimation fantastique. « C'est-à-dire grossit les petits objets, par une estimation fantastique, jusqu'à en remplir notre âme. — Comme en parlant. C'est-à-dire, comme, par exemple, en parlant de Dieu.
2 « La fantaisie des hommes. » Mais les hommes, en établissant la propriété et sa transmission; n'ont-ils obéi qu'à leur fantaisie? Cf. vi, 7 et 50. Nicole , dans sa lettre au marquis de Sévigné , condamne cette pensée.
^ « Ni force. » Car nul n'est sur (jue ce qu'il a ne lui sera pas enlevé. Ainsi nous ne sommes pas maîtres de ce que nous appelons notre fortune , car elle ne nous appartient ni par le droit ni par la force. Telle est ici la doctrine de Pascal.
■' « Nous sommes incapables. » Retranché dans P. R. C'est où Pascal voulait aboutir. Incapables de vrai, il a dit ailleurs pourquoi. Incapables de bien, c'est-à-dire de bonheur, car, indépendamment de la vanité des biens de la terre, ils ne sont pas même vraiment à nous.
^ « En donnera d'autres principes naturels, d On parle quelquefois, mais on n'écrit pas ainsi. — Mais est-oe qu'un chien ne chasserait pas, quand morne il n'aurait pas vu sa mère chasser?
ARTICLK m. 53
Les ptTOS crai!j;ncnt que l'amour naturel des enfants ne s'efface. (Juelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une seconde nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'est-clle pas naturelle'? J'ai bien peur que cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume ^, comme la coutume est une seconde nature.
Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, elle nous affecterait autant ^ que les objets que nous voyons tous les jours ; et si un artisan était sûr de rêver toutes les nuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi' qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis , et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand ^ on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer en effet ^ dans de tels malheurs. Et en effet il ferait à peu près les
' « N'est-elle pas naturelle. » C'est-à-dire pourquoi n'est-elle pas ellemôme conforme à la nature, au lieu de la détruire? — J'ai bien peur. Tour ironit[ue et railleur.
' « Une première coutume. » Si on entend (jiic la coutunie est l'influence du milieu dans lc(iucl nous vivons, il est clair que la n^iture ellc-mOme nous place déjà dans un certain milieu qui influe d'abord sur nous. Mais on appellera coutume le milieu ([ui peut changer , et nature celui qui no change pas.
^ K Elle nous affecterait autant. » P. R. ajoute prudemment peut-être.
* « Aussi heureux qu'un roi. » Cette expression étonne aujourd'hui.
'•• « En diverses occupations, comme quand. » C'est-à-dire en des occupations aussi diversifiées que quand on fait voyage. Nous dirions simplement, que quand on voyage.
" n En effet dans de tels malheurs. » Ici, en effet signifie, effectivement, en réalité. Immédiatement après , e^ en e/fe/ n'est qu'une conjonction, éciuivalente au latin elenim.
mêmes maux que la réalité. Mais parce que les songes sont tous différents, et qu'un même se diversifie, ce qu'on y voit affecte bien moins que ce qu'on voit en veillant, à cause de la continuité^, qui n'est pourtant pas si continue et égale qu'elle ne change aussi, mais moins brusquement, si ce n'est rarement , comme quand on voyage ; et alors on dit : Il me semble que je rêve ; car la vie est un songe ^ un peu moins inconstant.
. . . Nous supposons' que tous les conçoivent de même sorte : mais nous le supposons bien gratuitement; car nous n'en avons aucune preuve. Je vois bien qu'on applique ces mots dans les mêmes occasions, et que toutes les fois que deux hommes voient un corps changer de place*, ils expriment
' « De la continuité. » Qu'il y a clans la veille-. — Si ce 71 est rarement. C'est-à-dire qu'elle ne change brusquement que rarement, par exemple en voyage.
* « La vie est un songe. » Mont. , Âpol. p. 3 1 G : « Ceulx qui ont apparié » nostre vie à un songe ont eu de la raison , à l'adventure , plus qu'ils ne » pensoient, » etc. Rien de plus vulgaire que cette imagination des sceptiques ; mais Pascal la porte ici à un degré de précision qui la rend infiniment ingpnieuse. Il fallait un esprit tout à fait scientifique pour poser le problème avec cette netteté. On ne peut mieux préparer une expérience de physique que Pascal ne prépare ici, par hypothèse , cette expérience d'observation intérieure, qui serait décisive, mais qui est impossible à faire malheureusement, parce qu'elle est contre la nature des choses. — Cf. viii, 2, en note.
^ « Nous supposons. « En titre, dans le manuscrit : Contre le pyrrhonisme. Ce morceau, qui est une suite, commençait d'abord par ces mots, que Pascal a barrés : « C'est donc une chose étrange qu'on ne peut définir )) ces choses sans les obscurcir. » Cette phrase nous reporte à ce qu'on lit dans l'écrit intitulé : De l'esprit géométrique : « La géométrie ne définit » aucune de ces choses, espace, temps, mouvement , nonibre , égalité, ni » les semblables qui sont en grand nombre, parce que ces termes-là dési- » gnent si naturellement les choses qu'ils signifient, à ceux qui entendent » la langue, que l'éclaircissement qu'on voudrait en faire apporterait plus » d'obscurité que d'instruction. » P. R. substitue donc une autre pensée à celle de Pascal en écrivant : Nous supposons que tous les hommes conçoivent et sentent de la même sorte les objets qui se présentent à eux,
^ « Un corps changer de place. » P. R. substitue voient de la neige ; et plus loin, quelle est blanche. De cette mauiéie, ils ne fint porter le doute
ARTICLE m. 55
tous deux la vue de ce même objet par le même mot, en disant l'un et l'autre qu'il s'est mu ; et de cette conformité d'application on tire une puissante conjecture d'une conformité d'idées : mais cela n'est pas absolument convaincant, de la dernière conviction, quoiqu'il y ait bien à parier pour l'affirmative; puisqu'on sait qu'on tire souvent les mêmes conséquences des suppositions différentes.
Cela suffit pour embrouiller au moins la matière ; non que cela éteigne absolument la clarté naturelle qui nous assure de ces choses, les académiciens' auraient gagné; mais cela la ternit , et trouble les dogmatistes, à la gloire de la cabale pyrrhonienne-, qui consiste à cette' ambiguïté ambiguë", et dans une obscurité douteuse, dont nos doutes ne peuvent ôter toute la clarté , ni nos lumières naturelles en chasser ^ toutes les ténèbres.
Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme, qu'il
que sur ce qu'on appelle en philosophie les qualités secondes des corps, couleurs, odeurs , etc. , et non sur les qualités premières, telles qu'étendue , impénétrabilité, mobilité. Pascal est plus hardi.
' '< Les académiciens. « Les philosophes grecs de l'école sceptique qu'on appelait la nouvelle Académie. Ils soutenaient qu'on ne peut rien savoir, tandis que les pyrrhonicns ne sjvent même pas si on peut savoir ou non.
' « La cabale pyrrhonienne. » C'est-A-dire la doctrine pyrrhonienne. Cabale est le nom d'une certaine tradition savante des Juifs; il se dit par extension de toute tradition particulière à une école et secrète, avec un sens de mépris. Cf. viii, I.
^ « A cette... et dans une. » 11 fallait répéter à ou dans. Consister ù ne se dit plus.
* '< Cette ambiguïté ambiguë. » C'est-à-dire qui n'est pas pourtant tout à fait ambiguïté, puisque la clarté naturelle n'est pas éteinte. L'expression cependant est étrange, et on serait tenté d& croire qu'il y a une faute dans le manuscrit.
' « En chasser. » En est de trop. — Ce morceau, ainsi que l'indique le titre. Contre le pyrrhonisme, appartient évidemment à la suite des iilét's dont le développement forme l'article viii de cette édition.
sera demain jour , etc. ; mais souvent la nature nous dément, et ne s'assujettit pas à ses propres règles.
Contradiction est ^ une mauvaise marque de vérité.
Plusieurs choses certaines sont contredites, plusieurs fausses passent sans contradiction : ni la contradiction n'est marque de fausseté, ni l' incontradiction n'est marque de vérité.
Le monde juge bien des choses, car il est dans l'ignorance naturelle, qui est le vrai siège de l'homme. Les sciences ont deux extrémités qui se touchent ^ : la première est la pure ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où arrivent les grandes âmes, qui, ayant parcouru tout ce que les hommes peuvent savoir, trouvent qu'ils ne savent rien, et se rencontrent en cette même ignorance ' d'où ils étaient partis. Mais c'est une
' « Contradiction est. » Il faut entendre comme s'il y avait : La contradiction, c'est-à-dire le fait d'être contredit, ne fait rien à la vérité des choses, ne fait pas qu'elles soient moins vraies. Pascal pense sans doute ici à la religion, et soutient que, pour être contestée, elle n'est pas douteuse.
^ « Deux extrémités qui se touchent. » Cette phrase rappelle celle de Montaigne (Aiml., p. 213) : '■ La fin et le commencement de science se » tiennent en pareille bestise. » Mais la pensée de Montaigne, en cet endroit, est tout autre que celle de Pascal. Il veut dire que par excès d'esprit on extravague aussi bien que par manque d'esprit.
•^ « En cette même ignorance. » C'est ici qu'il faut citer Montaigne, AjjoI., p. 123 : « L'ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l'avons par » longue estude confirmée et avérée, « etc. ; mais surtout, I, 54, p. 273 : « 11 se peult dire, avecques apparence, qu'il y a ignorance abécédaire, qui X va devant la science, aultre doctorale, qui vient aprez la science, etc. » Les paisans simples sont honnestes gents , et honnestes gents les phi- » losophes , ou selon que nostre temps les nonmie [c'est-à-dire, ou de quel- » que autre nom que nostre temps les appelle], des natures fortes et clai- »res, enrichies d'une large instruction de sciences utiles : les mestis, » qui ont desdaigné le premier siège de l'ignorance des lettres, et n'ont » pu ioindre l'aultre (le cul entre deux selles, desquels ie suis et tant » d'aultres), sont dangereux, ineptes, importuns; ceulx-cy troublent le » inonde, w Ce ton n'est pas celui de Pascal, mais il n'y a que le ton qui diffère. — Voir xxiv, 100.
iiinorance savante qui se connaît. Ceux d'entre deux , qui sont sortis de l'ignorance naturelle, et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de cette science suffisante % et font les entendus. Ceux-là troublent le monde, et jugent mal de tout. Le peuple et les habiles = composent le train du monde; ceux-là le méprisent», et sont méprisés. Ils jugent mal de toutes choses, et le monde en juge bien.
L'homme n'est qu'un sujet' plein d'erreur, naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité : tout l'abuse. Ces deux principes de vérités , la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement l'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ; et cette même piperie ^ qu'ils lui apportent, ils la reçoivent d'elle à leur tour : elle s'en revanche. Les passions de l'àme troublent les sens , et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'envi.
* « Cette science suffisante. » Pascal en avait-il parlé, ou pcnset-il être compris suffisamment en disant celle science? — Suffisante, c'est-à-dire sans doute qui suffit pour faire ce qu'on appelle les savants.
' « Les habiles. « Il n'entend pas par là ceux d'entre deux, mais les esprits supérieurs qui sont arrivés à l'extrcmité de l;i science. C'est ce que prouve un autre fragment ( v, 2J, qu'il faut rapprocher de celui-ci. Ceuxlà sont les demi-habiles, les prétendus savants. Pascal met les habiles avec le peuple , parce que les habiles sont revenus, par une lumière supérieure, aux opinions du peuple, et s'accordent avec lui.
•^ « Le méprisent. » Méprisent le train du monde.
* (' L'homme n'est qu'un sujet. » En marge, dans le manuscrit: « 11 faut » commencer par là le chapitre Des puissances trompeuses. » Cf. m, 3.
° a Cette même piperie. » Mont., Apol., p. 31 o : « Celte niesme piperie » que les sens apportent à nostrc entendement, (7s la receoii-cnt à leur tour; » nostrc ame parfois s'en revenche de mesme : ils mentent et se trompent » ci l'envy. »
On charge les hommes *, dès l'enfance, du soin de leur honneur , de leur bien, de leurs amis, et encore du bien ^ et de l'honneur de leurs amis. On les accable d'affaires, de l'apprentissage des 'langues et des sciences, et on leur fait entendre qu'ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis, soient en bon état, et qu'une seule chose qui manque ' les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. Voilà , direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux? Comment 1 ce qu'on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu'ils sont, d'où ils viennent, où ils vont * ; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner; et c'est pourquoi , après leur avoir tant préparé d'affaires , s'ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l'employer à se divertir, à jouer, et à s'occuper toujours tout entiers.
' « On charge les hommes. » En titre, dans le manuscrit : Diverlissement. Pascal entend par divertissement tout ce qui distrait, suivant l'étymologie. Voir, au quatrième alinéa de ce paragraphe , s'il est sans divertissement, c'est-à-dire sans distraction.
' « Et encore du bien. » Mont., I , 38, p. 117 : « Nos affaires ne » nous donnoient pas assez de peine; prenons encores , à nous tormenter » et rompre la teste, de ceulx de nos voisins et amis. » Cette pensée est dans Epictète, au premier chapitre de ses Entreliens, recueillis par Arrien.
* « Et qu'une seule chose, etc. » Pascal pousse toujours une idée jusqu'à son plus grand effet. Alors les tours vifs, interrogation , exclamation , sortent naturellcmciit; on en a besoin.
' « Où ils vont, )j Pensées, suivant Pascal, profondément tristes et troublantes.
ARTICLi: IV. .,9
Quand je m'y suis mis' quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s'exposent, dans la cour, dans la guerre, d'où naissent ^ tant de querelles, de passions, d'entreprises hardies et souvent mauvaises, j'ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose , qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. Un homme qui a assez de bien pour vivre, s'il savait demeurer chez soi avec plaisir , n'en sortirait pas pour aller sur la mer ou au siège d'une place. On n'achètera une charge à l'armée si cher que parce qu'on trouvera insupportable de ne bouger de la ville; et on ne recherche la conversation et les divertissements des jeux que parce qu'on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.
Mais quand j'ai pensé ' de plus près, et qu'après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j'ai voulu en découvrir la raison \ j'ai trouvé qu'il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle , et si misérable , que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près K
Quelque condition qu'on se ligure , si l'on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir , la royauté * est le
' « Quand je m'y suis mis. » Cet y n'est qu'un pléonasme.
• « D'où naissent. » D'où se rapporte à ces agitations.
' « Mais quand j'ai pensé, m On voit la suite des idées : Quand je m'y suis mis, j'ai dit... ; mais quand j'ai pensé de plus près, j'ai trouve.
' « La raison. » La raison de cette cause.
■'• « Nous y pensons de près. » Les éditeurs de P. l\. ont intercalé ici deux alinéas de leur composition , dont l'intention est assez indiquée par cette première phrase : « Je ne parle que de ceux qui se regardent sans » aucune vue de religion; car il est vrai que c'est une des merveilles de la » religion chrétienne de réconcilier l'homme avec soi-même, » etc. Ils ont l)cur qu'on n'entende pas le fond de lu iiensce de Pascal.
'■ « Si l'on assemble... lu royauté. »> Anacoluthe, ou défaut de suile ikins la phrase, tel (ju'on en laisse échtippcr en purlanl.
plus beau poste du monde, et cependant qu'on s'imagine un roi accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher; s'il est sans divertissement, et qu'on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu'il est , cette félicité languissante ne le soutiendra point * ; il tombera par nécessité dans les vues qui le menacent , des révoltes qui peuvent arriver ^, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables; de sorte que, s'il est sans ce qu'on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets qui joue et qui se divertit.
De là vient que le jeu et la conversation des femmes, la guerre, les grands emplois, sont si recherchés. Ce n'est pas qu'il y ait en effet du bonheur , ni qu'on s'imagine que la vraie béatitude soit dans l'argent qu'on peut gagner au jeu , ou dans le lièvre qu'on court. On n'en voudrait pas s'il était offert. Ce n'est pas cet usage mol et paisible ', et qui nous laisse penser à notre malheureuse condition , qu'on recherche, ni les dangers de la guerre ', ni la peine des emplois, mais c'est le tracas qui nous détourne d'y penser et nous divertit ^
De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le
' 0 Ne le soutiendra point. » Mais aussi quelle étrange supposition 1 et comment ce roi, s'il est accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, est-il en même temps sans divertissement?
^ « Des révoltes qui peuvent arriver. » Ce n'était pas sans doute l'état de la France à cette époque, malgré la Fronde, mais plutôt celui de l'Angleterre qui suggérait à Pascal celte pensée. Quoi qu'il en soit, P. R. ne voulut ni dire aux rois qu'ils étaient exposés aux révoltes, ni leur faire entendre des menaces de maladie et de mort , ni même avancer qu'un roi qui s'ennuie pouvait être plus malheureux que le moindre de ses sujets. Tout cet alinéa fut transformé.
3 « Mol et paisible. » Épithètes parfaitement choisies , qui peignent la chose et qui l'expliquent en même temps.
^ <( Ni les dangers de la guerre. « Ici il n'y a pas besoin d'épithéte. Il est trop clair que le danger n'a rien d'attrayant en soi , ni la peine.
5 « Et nous divertit. » Dh-eriir signifie en effet proprement détourner.
AKTICLli IV. 6i
ivmuemcnt ' ; de là vient que la prison est un supplice si horrible; de là vient que le plaisir de la solitude - est une chose incompréhensible. Et c'est enfm le plus grand sujet de félicité de la condition des rois, de ce qu'on essaie sans cesse à les divertir, et à leur procurer toutes sortes de plaisirs.
Le roi est environné de gens qui ne pensent qu'à divertir le roi , et l'empêchent de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu'il est, s'il y pense.
Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu'ils ne voudraient pas'* avoir acheté, ne connaissent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse nous en garantit. Et ainsi quand on leur reproche que ce qu'ils cherchent avec tant d'ardeur ne saurait les satisfaire, s'ils répondaient, comme ils devraient le faire s'ils y pensaient bien , qu'ils ne cherchent en cela qu'une occupation violente et impétueuse qui les détourne de penser à soi, et que c'est pour cela qu'ils se proposent un objet attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie '. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu'ils ne se connaissent pas
' « El le remuement. « P. R. : et le tumulte du monde. Ils ont eu peur du mot familier. Il est le meilleur, puisqu'il nibaisse plus 1 homme.
- 0 Le plaisir de la solitude. » Tel que le goûtent les anachorètes. Parmi les Pensées de Nicole, la 39' a pour titre : La solitude désagréable , et pourquoi.
^ « Qu'ils ne voudraient pas. « Ce pluriel se rapporte au monde.
' <i Sans repartie. » Supprimé par P. R., qui craint qu'on ne prenne trop au sérieux cette justification des gens qui passent toute la journée à la chasse. Les éditeurs de P. R. sont des moralistes qui n'entendent pas rester sans repartie. — Ici on lit en marge dans le manuscrit : La danse. Il faut bien penser oit l'on mettra ses pieds.
eux-mêmes ^ ; ils ne savent pas que ce n'est que la chasse , et non la prise , qu'ils recherchent.
Ils s'imaginent que, s'ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l'agitation ^
Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l'occupation au dehors, qui vient du ressentissement de leurs misères continuelles; et ils ont un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaitre que le bonheur n'est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte ; et de ces deux instincts contraires ' , il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue dans le fond de leur âme", qui les porte à tendre au repos par l'agitation % et à se figurer toujours que la satisfaction qu'ils n'ont point leur arrivera, si , en surmontant quelques difficultés ([u'ils envisagent, ils peuvent s'ouvrir par là la porte au repos.
Ainsi s'écoule * toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles; et si on les a surmontés, le
* « Pas eux-mêmes. » En marge dans le manuscrit : Le gentilhomme croil sincèrement que la chasse est un plaisir rjrand et un plaisir royal ; mais son piqueur n'est pas de ce sentiment-là.
- « Que l'agitation, d C'est uniquement à force de logique que Pascal arrive à ces traits si simples qui pourtant surprennent, à ces vérités qui ont un air paradoxal.
' « De ces deux instincts contraires. » Cette finesse d'analyse est merveilleuse.
^ « Dans le fond de leur àme. » Que d'imagination dans l'expression à côté de celte rigueur mathématique!
' « Par l'agitation. »
Haud ita vitam agerent, ut nunc plerumque videmus Qaid sibi quisque velit nescire et quEerere sempc^T, Commutare locum, quasi oiius deponere possit.
Et ce qui suit dans Lucrèce. Le poète épicurien n'est pas moins amer que Pascal.
* « Ainsi s'écoule. ■» La brièveté de celte phrase en fait la force. Elle coupe court aux illusions.
repos devient insupportable. Car, ou l'on pense aux misères qu'on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui ', de son autorité privée S ne laisserait pas de sortir* au fond du cœur , où il a des racines naturelles, et de remplir l'esprit de son venin.
Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus ' , de prendre ' le repos qu'il allait chercher par tant de fatigues , recevait * bien des difficultés.
Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui , par l'état propre de sa complexion; et il est si vain^, qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle * qu'il pousse, suffit pour le divertir'.
Mais , direz-vous , quel objet a-t-il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu'il a mieux joué qu'un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu'ils ont résolu une question d'algè-
* « L'ennui. » Ce mot, isolé par la virgule qui le suit, frappe davantage. Voilà l'ennemi.
- « De son autorité privée. » Mont., Âpol., p. 257 : « Et, de son auc- » lorité privée , à cett'heure le chagrin prédomine en moy, à cett'heure l'a- « laigresse. »
■^ « Ne laisserait pas de sortir. »
Necquicquam, quoniam medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat. (LlTR., IV, 1129.)
* « Le conseil qu'on donnait à Pyrrhus. « .Mont., 1 , 4i2 , p. 197 ; Boileau , Épitre 1 '<'.
' « De prendre. » De prendre immédiatement, sans se déranger.
■^ « Recevait. » Latinisme. C'est-à-dire comportait, avait en soi. Ces difficultés se réduisent à ce qui a été dit, que l'homme ne peut rester en repos seul avec lui-même.
' •< Si vain. » Si léger.
* « Un billard et une balle. » Supprimé par I'. R., qui semble avoir trop obéi par avance à la règle de Bulton , de ne nommer les choses que par les termes les plus généraux , pour donner au style de la noblesse.
" a Pour le divertir. » P. R. ajoute ici une phrase dont la fin est belle : « Et ses divertissements sont infiniment moins raisonnables qiip son >' ennui. >•
64 PASCAL. — PENSÉLS.
bre * qu'on n'aurait pu - trouver jusqu'ici ; et tant d'autres s'exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d'une place qu'ils auront prise , et aussi sottement, à mon gré'. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses , non pas pour en devenir plus sages , mais seulement pour montrer qu'ils les savent; et ceux-là sont les plus sots de la bande '' , puisqu'ils le sont avec connaissance , au lieu qu'on peut penser des autres qu'ils ne le seraient plus s'ils avaient cette connaissance.
Tel homme passe sa vie ^ sans ennui , en jouant tous les jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l'argent qu'il peut gagner chaque jour , à la charge qu'il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peut-être que c'est qu'il cherche l'amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s'y échauffera pas et s'y ennuiera. Ce n'est donc pas l'amusement seul qu'il recherche : un amusement languissant et sans passion l'ennuiera. Il faut qu'il s'y échauffe et qu'il se pipe lui-même , en s'imaginant qu'il serait heureux de gagner ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu'il se forme un sujet de passion, et qu'il excite sur cela son désir , sa colère, sa crainte , pour l'objet qu'il s'est formé , comme les enfants " qui s'effraient du visage qu'ils ont barbouillé.
' « Une question d'algèbre. » Il semble que Pascal pense ici à ses recherches sur la roulette.
^ « Qu'on n'aurait pu. » 11 emploie le conditionnel, parce que c'est une supposition. Cela n'est pas régulier grammaticalement.
■' « A mon gré. » Il ajoute cela, parce que, dans l'opinion, la prise d'une place est quelque chose do, plus sérieux que la solution d'un problème. Pascal ne voit dans l'un comme dans l'autre qu'un divertissement.
'' « Les plus sots de la bande. » Cette rude apostrophe s'adresse aux moralistes tels que Montaigne, et l'effort continuel de Pascal était sans doute de ne pas la mériter.
5 a Tel homme passe sa vie. » Pascal parait reprendre ici en sous-œuvre les mêmes idées.
"■ « Comme les enfants. » Mont., Apol., p. 182 : « C'est pitié que nous
ARTICLK IV. C5
D'où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et do querelles, était ce matin si troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas : il est tout occupé à voir par on passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d'ardeur depuis six heures'. Il n'en faut pas davantage "^
» nous pipous de nos propres singeries et inventions.... comme les enfants » qui s'effroyenl de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé et noircy à leur » conipaignon. » Cette comparaison, qui parait imitco de Séncque (lettre 2ij, est mieux amenée dans Montaigne que dans Pascal.
' « Depuis six heures. « Voltaire prétend que Louis XIV allait à la chasse le jour qu'il avait perdu quelqu'un de ses enfants, et qu'iV faisait fort sagement. On aime mieux l'homme do Pascal, qui ne se laisse distraira ainsi de sa douleur que quelques mois après sa perte. Je no sais du reste où Voltaire a pris ce fait, qui ne me paraît ni vrai, ni vraisemblable, et que je n'ai pas trouvé dans Saint-Simon.
- « Il n'en faut pas davantage. » On trouve ailleurs dans le manuscrit cet autre développement de la même pensée, que Pascal a barré : « Cet 1) homme si affligé de la mort de sa femme et de son fils unique , qui a celte » grande querelle qui le tourmente, d'où vient qu'à ce moment il n'est pas » triste, et qu'on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles et inu quiétantes? H ne faut pas s'en étonner; on vient do lui servir une balle, » et il faut qu'il la rejette à son compagnon. H est occupé à la prendre à » la chute du toit pour gagner une chasse; comment voulez-vous qu'il » pense à ses affaires, ayant cette autre affaire à manier? Voilà un soin » digne d'occuper cette grande âme, et de lui ùter toute autre pensée de » l'esprit. Cet homme, né pour connaître l'univers, pour juger de toutes » choses, jjour régir tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin » de prendre un lièvre. Et s'il ne s'abaisse à cela et [qu'il] veuille être » toujours tendu, il n'en sera que plus sot, parce qu'il voudra s'élever » au-dessus de l'humanité, et (|u'il n'est (ju'un homme, au bout du cûmjjte, » c'est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien. 11 n'est » ni ange ni béte, mais homme. [Nous retrouverons ailleurs cette der- » nière pensée.] — Une seule pensée nous occupe, nous ne pouvons penser » à deux choses à la fois. Dont bien nous prend selon le monde, non » selon Dieu. » Ce développement, ([ui est très-beau pris à part, devait être resserré ici pour ne pas interrompre la suite des idées. Du reste, l'image de l'homme occupé à prendre la balle à la chute du toit, est peutêtre plus piciuante encore que celle de noire texte. Dans lu phrase, Cet homme né pour, etc., Pascal passe d'une cs-pèce de divertissement à un autre; c'est un second exemple. Les dernières lignes, Une seule pensée nous occupe, demandent à être expliquées. Pascal veut ilire que nous qc pouvons penser à la fois aux choses du dehors et à notre misère intérieure : ce qui est bon selon le monde, car ainsi les diviTîissemenls nous sauvent do l'ennui; mais mauvais selon Dieu, car ainsi ils nous empêchent de nous
66 PASCAL. — PENSÉKS,
L'homme, quelque plein de tristesse qu'il soit, si l'on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement , le voilà heureux pendant ce temps-là. Et l'homme % quelque heureux qu'il soit, s'il n'est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l'ennui de se répandre , sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n'y a point de joie , avec le divertissement il n'y a point de tristesse. Et c'est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition , qu'ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu'ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état. •
Prenez-y garde. Qu'est-ce autre chose d'être surintendant^, chancelier, premier président*, sinon d'être en une condition où l'on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu'on les envoie '' à leurs maisons des champs, où ils ne manquent ni de biens , ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d'être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.
La dignité royale n'est-elle pas assez grande d'elle-même
alarmer sur notre salut et d'y pourvoir. Voir le dernier alinéa de ce paragraphe.
' « Et l'homme. » Remarquer l'effet que produit ce mot, placé deux fois à la tête de la phrase et détaché. 11 arrête l'esprit sur l'étrange nature de cet être extraordinaire; il fait ressortir la puissance du divertissement en la faisant paraître dans deux tableaux opposés et symétriques.
- a Surintendant. » Des finances. Le dernier surintendant fut Fouquet, qui était encore en place quand Pascal écrivait ceci; sa disgrâce est de
■" « Premier président. » Du parlement de Paris.
'' « Et qu'on les envoie. » A cette époque, et encore longtemps après, un ministre, un homme revêtu d'une grande charge ne perdait guère sa place sans recevoir une lettre de cachet qui l'exilait dans ses terres.
ARTICLF. IV. 67
pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu'il est? Faudra-t-il le divertir de cette pensée comme les ^qïïs du commun? Je vois bien que c'est rendre un liomme heureux de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toute sa pensée ' du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de même d'un roi , et sera-t-il plus heureux en s'attachant à ces vains amusements qu'à la vue de sa grandeur? Et quel objet plus satisfaisant pourrait -on donner à son esprit? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie, d'occuper son ûme à penser à ajuster ses pas ' à la cadence d'un air, ou à placer adroitement une balle, au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse' qui l'environne? Qu'on en fasse l'épreuve : qu'on laisse un roi tout seul , sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l'esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir '' , et Ion verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement , et il ne manque jamais d'y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires , et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux , en sorte qu'il n'y ait point de vide; c'est-à-dire qu'ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant
' « Remplir toute sa pensée. » La pompe de l'expression fait le plus heureux contraste avec cette chute : du soin de bien donner.
* « Ajuster ses pas. » On sait que la danse était un des amusements favoris du grand roi dans sa jeunesse, et qu'il y excellait, romme à tous les exercices en général.
' « La gloire majestueuse. » C'est bien là la royauté de Louis XIV. Ces choses sont si loin de nous qu'elles ont besoin maintenant de commentaires.
* « Penser à lui tout à loisir. » Comme plus haut, faire réfleccion iur ce i/n'il est. Mais, encore une fnj^, quelle giippo^ition étrange!
bien qu'il sera misérable \ tout roi qu'il est, s'il y pense. Je ne parle point ^ en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens , mais seulement comme rois.
La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement , et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre ^ insensiblement. Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous porterait à chercher un moyeu plus solide '' d'en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort K
' « Qu'il sera misérable. » P. R., vialheiireux . La première expression n'a pas paru assez respectueuse.
' « Je ne parle point. » On ne voit pas pourquoi P. R. a supprimé cette réserve. Ne serait-ce pas à cause de ce que dit ailleurs Pascal (vi , 51 ) : « Sans cette excuse , je n'eusse pas aperçu qu'il y eût injure. »
•* « Et qui nous fait perdre. » C'est-à-dire qui nous fait nous perdre.
^ <c Un moyen plus solide. « C'est-à-dire de travailler à notre salut.
* « A la mort. » Cf. le'second fragment du paragraphe viii :... « Et de » malheur en malheur nous mène jusqu'à la mort, qui en est le comble » éternel. »
Nicole s'appuie sur ces idées de Pascal dans son traité de la Connaissance de soi-même, chap. i*"" : « C'est ce qui a donné lieu à un grand esprit » de ce siècle de faire voir dans un excellent discours que ce désir d'éviter » la vue de soi-même est la source de toutes les occupations tumultuaires M des hommes, et surtout de ce qu'ils appellent divertissement; qu'ils ne » cherchent en tout cela qu'à ne penser point à eux, qu'il suiïit pour rendre » un homme misérable de l'obliger d'arrêter la vue sur soi, et qu'il n'y a » point de félicité humaine qui la puisse soutenir [c'est-à-dire sans doute, » qui puisse soutenir la vue de soi-même]. Qu'ainsi l'homme sans la grâce » est un grand supplice à lui-même , qu'il ne tend qu'à se fuir, qu'il se >> regarde en quelque sorte comme son plus grand ennemi , et qu'il fait » consister son bonheur à s'oublier soi-même , et à se noyer dans cet ou- » bli. » Plus loin cependant (chap. 3) il n'adopte pas sans réserve ce que dit Pascal , que l'ennui qui accable ceux qui ont été dans de grandes places, quand on les réduit à vivre en repos dans leur maison, vient de ce qu'ils se voient trop, et que personne ne les empe'che de songer à eux. « Peut-être que c'est une des causes de leur chagrin; mais ce n'est pas I. la seule. C'est aussi parce qu'ils ne se voient pas assez, et qu'il y a « moins de choses qui renouvellent l'idée de leur moi, « etc. Mais dans sa lettre au marquis de Sévigné, Nicole combat très-vivement le fond même
ARTICLK IV. Cfl
Les liommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés , pour se rendre heureux , de ne point y penser.
La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu'ils joignent à l'état où nous sommes les plaisirs de l'état où nous ne sommes pas; et quand nous arriverions à ces plaisirs , nous ne serions pas heureux pour cela , parce que nous aurions d'autres désirs conformes à ce nouvel état.
Il faut particulariser * cette proposition générale
de ce qu'il appelait tout à l'heure un excellent discours : « 11 suppose, dans » tout le discours du divertissement ou de la misùro de l'homme, que » l'ennui vient de ce que l'on pense à soi , et que le bien du divertisse- » ment consiste en ce qu'il nous Ole cette pensée. Cela est peut-être plus » subtil que solide.... Le plaisir de l'âme consiste à penser, et à penser » vivement et agréablement. Elle s'ennuie sitôt qu'elle n'a plus que des » pensées languissantes... C'est pourquoi ceuxtjui sont bien occupés d'eux- M mômes peuvent s'attrister, mais ne s'ennuient pas. La tristesse et l'en- » nui sont des mouvements différents.... M. Pascal confond tout cela... » Ces critiques de Nicole et celles de Voltaire n'empêchent pas que Pascal n'ait tracé un tableau éloquent et souvent trop vrai do l'inquiétude et de l'ennui qui consument la vie des hommes. C'est l'explication qu'il veut donner de cette maladie qui étonne plus qu'elle ne convainc. Si l'ennui est un état pénible, et quelquefois insupportable, c'est que l'homme est un être actif, et que son activité a toujours besoin de s'exercer. Comme l'estomac à qui on ne fournit pas d'aliments à digérer éprouve un malaise, on ressent un malaise semblable quand on n'a rien à sentir ou à penser. Si on suppose un roi réduit à contempler sa gloire, je dirai d'abord que ce serait déjà là un divertissement , car sa gloire, sa royauté, sont bien des choses du dehors; seulement ces idées s'épuiseront, et il lui en faudra de nouvelles. Maintenant pourquoi dire que la pensée de la mort nous est essentielle, et que celle des jouissances de la vie n'est qu'un accident ou une distraction? L'une et l'autre sont également suivant la nature; penser à soi, c'est penser à l'être qui vit aussi bien qu'à celui qui doit mourir. Pour ce qui est de songer en général à ce que c'est que l'homme , et d'où il vient et où il va, ces méditations, ennuyeuses et pénibles à certaines âmes, procurent à d'autres plus fortes, et procuraient ù Pascal lui-même, le divertissemenl le plus vif et le plus aijsoibunt.
' « Il faut particulariser. » Pascal ne l'a pas fait Pour l'explication de cette pensée, voir vi , Ifi.
Qu'on s'imagine un nomlîre d'iiorames dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance , attendent leur tour * : c'est l'image ^ de la condition des hommes.
J'écrirai ici ^ mes pensées sans ordre, et non pas peutêtre dans une confusion sans dessein : c'est le véritable ordre, et qui marquera toujours mon objet par le désordre même.
Je ferais trop d'honneur à mon sujet si je le traitais avec ordre, puisque je veux montrer qu'il en est incapable *.
Gradation. Le peuple honore ^ les personnes de grande
' « Attendent leur tour. » Il faut admirer ici également le pathétique de l'image, l'harmonie des mots, la coupe de la phrase.
- « C'est l'image. « L'application faite à la fin est bien plus saisissante que si elle était annoncée tout d'abord, comme, par exemple, s'il y avait : Pour avoir une image de la condition des hommes , qu'on se représente, etc. Ce tableau est bien lugubre , ce style est teint de la plus noire mélancolie. Mais ce n'est pas à la jeunesse qu'il est besoin de dire que la vie peut être regardée sous un aspect moins triste , et qu'elle a assez de joies et d'espérances pour justifier l'instinct irrésistible qui nous y attache et nous y retient.
•* « J'écrirai ici. » En titre, Pyrrhonisme. (Cf. la note sur vi, 52. )
" « Qu'il en est incapable. » Quel est ce sujet incapable d'ordre? L'esprit humain, sans doute, qui ne peut arriver par ordre de démonstration à aucune vérité.
• « Cr.idfllinn. Le peuple honore. « En titre dans le manuscrit, Bniinn
ARTICLli V. 71
naissance. Les demi-habiles les méprisent , disant que la naissance n'est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honoient, non par la pensée du peuple , mais par la pensée de derrière ' . Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent, malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles , parce qu'ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne. Mais les chrétiens parfaits les honorent par une autre lumière supérieure ^. Ainsi se vont les opinions succédant du pour au contre, selon qu'on a de lumière.
Renversement continuel ' du pour au contre.
Nous avons donc montré que l'homme est \ain\ par l'estime qu'il fait des choses qui ne sont point essentielles '. Et toutes ces opinions sont détruites. JNous avons montré ensuite que toutes ces opinions sont très-saines, et qu'ainsi, toutes ces vanités étant très-bien fondées , le peuple n'est pas si vain qu'on dit. Et ainsi nous avons détruit l'opinion qui détruisait celle du peuple.
Mais il faut détruire maintenant cette dernière proposition, et montrer qu'il demeure toujours vrai que le peuple est vain , quoique ses opinions soient saines ; parce qu'il
des effets. Ce titre, qui revient souvent, signifie que beaucoup de choses déraisonnables suivant la philosophie vulgaire ont pourtant leur raison, que découvre une phibsophie plus haute. (Cf. v, 9.)
1 « La pensée de derrière. » Voir xxiv, 90. Ici, la pensée de derrière consiste dans les raisonnements politi(iui'S par lesquels on établit qu'il est bon qu'il y ait une aristocratie constituée.
^ « Par une autre lumière supérieure. » Qui montre que tel est l'ordre de Dieu. Pascal , en soumettant son esprit au respect des distinctions établies, prétendait ne se soumettre qu'en vertu d'une lumière supérieure; En lisant ses Entretiens sur la condition des grands , on sent que ce respect devait lui coûter.
•• « Renversement continuel. » En titre, Raison des effets.
' « Que Ihomnie est vain. » Cf. n , 5; m , o : iv, 1.
■• « Qui ne sont (loint essentielles. >• Comme une grande naissance.
n'en sent pas la vérité où elle est , et que , la mettant où elle n'est pas, ses opinions sont toujours très-fausses et trèsmalsaines ^
Il est donc vrai ^ de dire que tout le monde est dans l'illusion ; car , encore que les opinions du peuple soient saines, elles ne le sont pas dans sa tête , car il pense que la vérité est où elle n'est pas. La vérité est bien dans leurs opinions, mais non pas au point où ils se figurent. Par exemple , il est vrai qu'il faut honorer les gentilshommes, mais non pas parce que la naissance est un avantage effectif, etc.
Le plus grand des maux ' est les guerres civiles. Elles sont sûres, si on veut récompenser les mérites; car tous diront qu'ils méritent. Le mal à craindre d'un sot , qui succède par droit de naissance, n'est ni si grand, ni si sûr '.
Pourquoi suit-on la pluralité *? est-ce à cause qu'ils ont plus de raison * ? non , mais plus de force. Pourquoi suiton les anciennes lois et les anciennes opinions? est-ce
' « Très-malsaines. » On dirait maintenant très-peu saines.
2 « 11 est donc vrai. » En titre, Raison des effets.
^ a Le plus grand des maux. » En titre, Opinions du peuple saines.
^ « Ni si grand, ni si sûr. » Cette défense de l'hérédité royale pouvait paraître irrévérencieuse, et P. R. a cru prudent de la supprimer. L'esprit qui sur le trône de Louis XIV osait par supposition placer un sot, et qui ne se prononçait pour ce sol que de peur d'une guerre civile, était moins soumis qu'il ne croyait. Cf. 7 et 9.
^ « Pourquoi suit-on la pluralité? « Nous disons aujourd'hui ^ la majorité, — Ils. La pluralité, ceux qui ki composent.
* « Plus de raison. » C'est parce que, la majorité et la minorité se composant d'hommes qui ont en moyenne autant de raison les uns que les autres, il y a probabilité, si toutes les opinions sont libres de se produire, que la plus gonéi alement adoptée sera la plus raisonnable. Ce n'est qu'une probabilité, mais on s'en contente faute de mieux.
ARTlCLi: V. 73
qu'elles sont les plus saines? non, mais elles sont uniques, et nous ôtent la racine de la diversité '.
L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire : celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde -, mais la force en est le tyran.
- Que l'on a bien fait * de distinguer les hommes par l'extérieur, plutôt que par les qualités intérieures! Qui passera de nous deux? qui cédera la place à l'autre? Le moins liabile? mais je suis aussi habile que lui; il faudra se battre sur cela. Il a quatre laquais, et je n'en ai qu'un : cela est visible; il n'y a qu'à compter; c'est à moi à céder % et je suis un sot si je conteste. Nous voilà en paix par ce moyen ; ce qui est le plus grand des biens.
La coutume de voir les rois * accompagnés de gardes,
' » La racine de la diversité. » Il parle de la diversité ou de la contrariété comn:e d"un vice, qui se trouve ainsi extirpé , déraciné.
^ « La reine du monde. » Cf. m , 3. Ne vaudrait-il pas mieux dire que c'est la raison (|iii est la reine du monde , et que le préjugé , armé de la force, en est le tyran?
•'' « Que l'on a bien fait. » Cette pensée n'est pas dans le manuscrit; on y trouve seulement celle ligne isolée : Il a quatre Idquais. On est bien tenté cependant d attribuer à Pascal ce développement , dont la forme est vive, familière, dramatitiiic. Peut-être les éditeurs l'ont-ils reproduit de souvenir, d'après une conversation de Pascal.
* « C'est à moi à céder. » Mais pourquoi faut-il qu'il y en ait un qui cède? ne peuvent-ils aller de pair? Et là même où il faut une préférence, pourquoi se battre? pourquoi ne pas .s'en rapporter au libre choix des juges naturels? Se ballait-on , du temps de Pascal, pour décider qui entrerait a 1 Académie? ou réglait-on cela d'après le nombre des laquais?
' » La coutume devoir les rois. » Cette pensée, qui s'attaque encore au prestige et à la religion de la royauté, a été supprimée dans P. 11. — Cf. III, 3.
de tambours , d'officiers , et de toutes les choses qui plient la machine ^ vers le respect et la terreur, fait que leur visage , quand il est quelquefois seul et sans ces accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur , parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Et le monde, qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle; et de là ces mots- : Le caractère de la Divinité est empreint sur son visage, etc.
La puissance des rois est fondée sur la raison et sur» la folie du peuple, et bien plus sur la folie. La plus grande ^ et la plus importante chose du monde a pour fondement la faiblesse : et ce fondement-là est admirablement sur " ; car il n'y a rien de plus sûr que cela, que le peuple sera faible *. Ce qui est fondé sur la seule raison est bien mal fondé, comme l'estime de la sagesse.
Les Suisses s'offensent"^ d'être dits gentilshommes, et
' « La machine. » Pascal appelle ainsi cette partie de l'homme par laquelle il est machine , comme l'animal , et n'obéit pas à la réflexion , mais à l'instinct. (Cf. x, 4.)
2 « Et de là ces mots. « Comme il déshabille l'idole 1 Louis XIV commençait à peine de régner quand Pascal s'exprimait ainsi, et Pascal écrivait au fond de sa retraite. Quand parut l'édition de P. R., le roi avait passé trente ans, il était dans toute la splendeur de son règne; les poètes, les écrivains, les orateurs mêmes de la chaire l'encensaient, et de telles paroles , tombant dans le public, auraient paru im blasphème.
^ 0 La plus grande. « Pascal n'est pas un frondeur, il s'en faut bien; la royauté n'a pas un sujet plus fidèle. Mais sa philosophie l'emporte.
* « Admirablement sûr. » Pascal se trompait!
* « Le peuple sera faible. » Mais il peut changer de faiblesse.
" « Les Suisses s'otTensent. » Je ne sais où Pascal a pris cette assertion , qui est bien loin d'être exacte. Les Suisses ne se sont jamais offensés d'être dits gentilshommes ; nulle part au contraire l'esprit aristocratique n'est demeuré plus fortement enracine que dans les cantons. On n'y a
ARliCLb; V. 7j
provivent la roture de race pour être jugés dignes de grands emplois,
On ne choisit pas * pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison.
Saint Augustin a vu qu'on travaille- pour l'incertain, sur
jamais fait de preuve de roture pour les emplois, mais bien preuve debour- (jeoisie; on osl à la fois noblcetbourgeois, c'est-à-diro membre delà cité. Un fait mal interprété de l'histoire de Bàle a pu donner lieu à cette méprise. Dans les petites républiques d'Italie, lorsqu'elles passèrent, au xiv" siècle, du gouvernement des nobles ;\ celui des corps d'état et des marchands, les nobles furent exclus à perpétuité des emplois, et, dans certaines villes, on ordonna que si une famille troublait l'ordre établi, elle serait inscrite, par décision des juges, au rôle des nobles, et déchue ainsi de tous ses droits à l'administration de la cité. (Sismondi , Hepubl. ilal., t. iv, p. 96, 163.) Au reste, de telles lois ne contredisent point, comme parait le supposer Pascal, le préjugé de la noblesse; elles le confirmeraient plutôt si elles ne tombaient pas avec le temps. Ces exclusions, contraires à l'égalité même qu'elles voulaient protéger, ressemblaient à celles qui frappent encore parmi nous les familles princières. La noblesse, dans ces républiques, était comme une royauté.
' « On ne choisit pas. « Dans les manuscrits du médecin Vallant, contemporain de Pascal, conserves à la Bibliothèque Nationale, se trouve un cahier de fiuelques pages (lortant pour titre, Pennées de M. Pascal. M. Faugèrc a trouve dans ce cahier le développement suivant de cette pensée : « Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus rai- » sonnables , à cause du dérèglement des hommes. Qu'y a-t-il de moins M raisonnable que de choisir pour gouverner un Etat le premier fils d'une » reine? On ne choisit pas pour gouverner un bateau celui des voyageurs » qui est de meilleure maison; cette loi serait ridicule et irijuste. Mais w parce qu'ils le sont et le seront toujours [ridicules et injustes] , elle de- '1 vient raisonnable et juste. Car qui choisira-t-on? Le plus vertueux et le » plus habile? Nous voilà incontinent aux mains : chacun prétend être le » plus vertueux et le plus habile. Attachons donc celte qualité à quelque » chose d'incontestable. C'est le fils aîné du roi; cela est net, il n'y a point » de dispute. La raison ne peut mieux faire, car la guerre civile est le plus » grand des maux. » Nicole a fondu cette rédaction dans le texte de son traité de la Grandeur, l" partie, chap. 5. Voir tout le chapitre.
' « Saint Augustin a vu (ju'on travaille. » Le fond de cette pensée , que, même dans les choses humaines, on se conduit souvent d'après une simple croyance et sans certitude démonstrative, revient souvent dans saint Augustin , particulièrement dans les traités de Fide rerwn quœ non viJentur; de Fide , Spe et Charilate; de Utilitale credendi.
mer , en bataille , etc. ; il n'a pas vu la règle des partis * , qui démontre qu'on le doit ^ Montaigne a vu qu'on s'offense d'un esprit boiteux ', et que la coutume peut tout ''; mais il n'a pas vu la raison de cet effet \ Toutes ces personnes ont vu les effets, mais ils ne voient pas les causes ; ils sont à l'égard de ceux qui ont découvert les causes comme ceux qui n'ont que les yeux à l'égard de ceux qui ont l'esprit; car les effets sont comme sensibles % et les causes sont visibles seulement à l'esprit. Et quoique ces effets-là se voient par l'esprit, cet esprit est à l'égard de l'esprit qui voit les causes comme les sens corporels à l'égard de l'esprit.
D'où vient qu'un boiteux ' ne nous irrite pas, et un esprit boiteux nous irrite? A cause qu'un boiteux reconnaît que nous allons droit, et qu'un esprit boiteux dit que c'est nous qui boitons ; sans cela nous en aurions pitié et non colère.
Épictète demande' bien plus fortement pourquoi nous ne nous fâchons pas si on dit que nous avons mal à la tête , et que nous nous fâchons de ce qu'on dit que nous raisonnons mal, ou que nous choisissons mal. Ce qui cause cela, est que nous sommes bien certains que nous n'avons pas
1 « La règle des partis. « Sur la règle des partis, cf. x, 1 .
^ « Qui démontre qu'on le doit. » Cf. xxiv, 88.
^ « Qu'on s'ofîense d'un esprit boiteux. » Voir le paragraphe suivant.
* « Que la coutume peut tout. » Cf. m , 8.
* « La raison de cet effet. » Voir les notes sur v, 2.
" « Comme sensibles. » Il dit seulement comme sensibles, parce que ce sont des faits moraux qui se voient par l'esprit, ainsi qu'il le dit ensuite.
'' « D'où vient qu'un boiteux. » Mont., 111 , 8 {de VArl de conférer), p, 425 : « De vray, pourquoi , sans nous esmouvoir, rencontrons-nous » quelqu'un qui ayt le corps tortu et mal basti ; et ne pouvons souffrir le w rencontre d'un esprit mal rengé sans nous mettre en cholere? »
* « Epictète demande. » Voir les Entretiens d'Épictète recueillis par Arrien , IV, 6.
mal à la tète, et que nous ne sommes pas boiteux' : mais nous ne sommes pas si assurés que nous clioisissons le vrai. De sorte que , n'en ayant d'assurance qu'à cause que nous le voyons de toute notie vue, quand un autre voit de toute sa vue le contraire, cela nous met en suspens et nous étonne, et encore plus quand mille autres se moquent de notre choix; car il faut préférer nos lumières à celles de tant d'autres, et cela est hardi et difficile. Il n'y a jamais cette contradiction dans les sens touchant un boiteux.
Le respect est^, Incommodez-vous. Cela est vain en apparence, mais très-juste; car c'est dire^ : Je m'incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je le fais bien sans que cela vous serve. Outre que le respect est pour distinguer les grands : or, si le respect était d'être en fauteuil *, on respecterait tout le monde, et ainsi on ne distinguerait pas; mais, étant incommodé , on distingue fort bien.
' « Et que nous ne sommes pas boiteux. » Pour amener ces derniers mots , il aurait fallu dire dans ce qui précède que nous ne nous fâchons pas si on dit que nous sommes boiteux. Mais il aurait fallu ajouter, quand nous ne le sommes pas. Car on se fâche si on l'est, ou si seulement on parait l'être. Or nous paraissons toujours mal raisonner à ceux qui raisonnent autrement que nous.
^ « Le respect est. » C'est-à-dire que la manière de témoigner du respect à quelqu'un consiste à s'incommoder pour lui. .Mais, par ce tour, il semble que c'est le monde qui parle et qui donne ses règles : Incommodezvous. En effet, c'est s'incommoder que de rester devant ([uelqu'un tôte nue, ou de demeurer debout, ou de s'asseoir sur un siège sans dossier, etc. — Cela est vain , c'est-à-dire peu solide , peu raisonnable. On a déjà vu plusieurs fois ce mot en ce sens.
' « Car c'est dire. » Car, témoigner son respect en s'incommodant, c'est dire.
^ « D'être en fauteuil. » On attachait une grande importance, à celte époque , à la disfinction d'un fauteuil et d'un pliant. Voir Saint-Simon, et les poules comiques.
Être brave* n'est pas trop vain^ ; car c'est montrer qu'un grand nombre de gens travaillent pour soi; c'est montrer par ses cheveux qu'on a un valet de chambre, un parfumeur, etc. ; par son rabat, le fil, le passement ', etc.
Or, ce n'est pas une simple superficie, ni un simple harnais', d'avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave , c'est montrer sa force ^ .
Cela est admirable ^ : on ne veut pas que j'honore un homme vêtu de brocatelle, et suivi de sept ou huit laquais ' ! Eh quoil il me fera donner les étrivières ^ si je ne le salue. Cet habit, c'est une force. C'est bien de même d'un cheval bien euharnaché, à l'égard d'un autre! Montaigne est plaisant de ne pas voir quelle différence il y a, et d'ad-
' « Être brave. ■» En titre dans le manuscrit, Opinions du peuple saines. Brave, c'est-à-dire bien mis; il est encore pris en ce sens dans le langage populaire.
' '( N'est pas trop vain. » Dans le même sens du mot vain, que nous avons vu plusieurs fois (ii, 5; m, 5; iv, 1 ; v, 2), et tout à l'heure encore; c'est-à-dire n'est pas quelque chose qui soit illusoire, creux, sans valeur.
^ « Le fil, le passement. » C'est montrer par son rabat, par la qualité du fil et du passement , qu'on paye les meilleurs marchands et les meilleurs ouvriers. Voir Mascarille , dans les Précieuses, détaillant tout son ajustement.
* « Un simple harnais. » Voir le passage de Montaigne cité au paragraphe suivant.
^ « C'est montrer sa force. « Pascal cherche toujours , comme on voit , la raison des effets. Le danger de cette analyse savante, c'est qu'en expliquant tout on prétende justifier tout, tout a sa raison , mais ce n'est pas toujours une bonne raison.
® « Cela est admirable. » En titre : Baison des effets.
' « Sept ou huit laquais. » Et non sept à huit laquais, comme mettent les éditions. On dit sept à huit, quand il peut y avoir une fraction entre deux.
' « Les étrivières. » Notre âme, imprégnée du sentiment de l'égalité, a peine à supporter aujourd'hui cette amère ironie.
mirer qu'on y en trouve, et d'en demander la raison. De vrai , dit-11 ', d'où vient, etc...
Le peuple a les opinions ' très-saines : par exemple : r D'avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie '. Les demi-savants s'en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais , par une raisou qu'ils ne pénètrent pas, on a raison. 2° D'avoir distingué les hommes par le dehors , comme par la naissance ou le bien : le monde triomphe encore à montrer comhien cela est déraisonnable; mais cela est très-raisonnable''. 3» De s'offenser pour avoir reçu un soufflet, ou de tant désirer la gloire. Mais cela est très-souhaitable, à cause des autres biens essentiels qui y sont joints. Et un homme qui a
' « De vrai, dit-il. » Pascal, citant de mémoire, ne cite pas exactement; voici le texte de Montaigne, I, 4*2, p. 181 : « Mais à propos de » l'estimation des hommes, c'est merveille que, sauf nous, aulcuno chose ne » s'estime que par ses propres qualitez : nous louons un cheval de ce qu'il » est vigoureux et adroict , non de son harnois; un lévrier de sa vistesse, p non do son collier ; un oyscau , de son aile , non de ses longes et sonu nettes [il s'agit d'un oiseau de chasse, d'un faucon] : pourquoy de » mesme n'estimons-nous un homme par ce qui est sien? » etc.
'-' « Le peuples les opinions. » La Bruyère, des Grands, à la fin du chapitre : « Qui dit le peuple dit plus d'une chose... 11 y a le peuple qui est M opposé aux grands, c'est la populace et la multitude; il y a le peuple » qui est opposé aux sages, aux liabiics et aux gens vertueux; ce sont » les grands comme les petits. » C'est ce dernier peuple, ou le vulgaire, dont parle Pascal.
•' « Plutôt (jue la poésie. » Je ne pense pas que Pascal veuille dire, plutôt que de faire de la poésie; il ne serait nullement à propos que tout le monde se môlàt de faire des vers. S'il veut dire seulement, plutôt que d'en lire et d'en écouter, il me semble qu'on doit désirer d'être capable du plus grand nombre de plaisirs possibles; et que les esprits délicats, qui par-dessus celui des divertissements, ont encore celui de la poésie, sont dans une meilleure condition que d'autres qui n'y seraient pas sensibles. Mais ceux qui voudraient ([u'on ne s'amusât jamais (lu'à lire des vers seraient des pédants. Je ne sais à qui Pascal en veut dans ce passage.
' « Est très-raisonnable. » Cf. 6 et 13.
reçu un soufflet sans s'en ressentir * est accablé d'injures et de nécessités. 4° Travailler pour l'incertain^; aller sur la mer; passer sur une planche ^
C'est un grand avantage que la qualité, qui, dès dixhuit ou vingt ans, met un homme en passe \ connu et respecté, comme un autre pourrait avoir mérité à cinquante ans : c'est trente ans ^ gagnés sans peine.
N'avez-vous jamais vu ^ des gens qui , pour se plaindre du peu d'état que vous faites d'eux, vous étalent l'exemple de gens de condition qui les estiment? Je leur répondrais à cela : Montrez-moi le mérite par où vous avez charmé ces personnes, et je vous estimerai de même.
' « Sans s'en ressentir. » P. R. a supprimé cette pensée, qui semble autoriser le préjugé du duel , et favoriser ces condescendances coupables à l'esprit du monde , si énergiquement combattues dans les Provinciales (voir la quatorzième). Mais Pascal réserve toujours l'autorité de la religion. — Remarquons au reste que du temps même de Pascal, un ecclésiastique, un magistrat, pouvait ne pas se ressentir d'un soufflet, de la façon dont il l'entend , sans être accablé d'injures et de misères. Et il n'est pas bien difficile de concevoir un état de société où il en serait de même de tout citoyen.
- « Travailler pour l'incertain. » Cf. 9 , et xxiv, 88.
^ « Passer sur une planche. » Pascal veut dire , je pense , qu'il y a aussi une bonne raison à la répugnance qu'on éprouve à marcher sur une planche au-dessous de laquelle est le vide , même quand elle est plus large qu'il ne faut (Cf. m , 3).
■* « Met un homme en passe. » Terme emprunté à certains jeux. Être en passe , signifie être en mesure de faire passer sa boule ou sa bille par ce qu'on appelle la passe. D'où figurément, être en mesure d'arriver aux emplois, aux honneurs.
= « C'est trente ans. » Que cette façon de réduire la qualité à un chiffre est originale ! Et quand on pense à ce que c'est que trente ans dans la vie, quelle amertume dans cette réflexion , pour l'homme supérieur qui pourrait mériter!
^ « N'avez-vous jamais vu. « P. R. écrit, Il y a des gens, effaçant toujours scrupuleusement les formes dramatiques.
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir? Non; car il ne pense pas à moi en particulier. Nfais celui qui aime une personne à cause de sa beauté l'aime-t-il? INon; car la petite vérole, qui ôtera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus. Et si on m'aime * pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on, moi? Non; car je puis perdre ces qualités sans me perdre, moi. Où est donc ce moi % s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'àme? Et comment aimer le corps ou l'iime, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le MOI, puisqu'elles sont périssables? Car aimerait-on la substance de l'àme d'une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne , mais seulement des qualités ^ Qu'on ne se moque donc plus * de ceux qui se font honorer pour des charges ou des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.
' » Et si on m'aime. » Remarquer la progression; le jugement, l'intelligence, semble oncore plus inséparable de la personne que la beauté.
^ « Où est donc ce moi ? » 11 est dans un ensemble , et non dans telle ou telle partie qu'on peut détacher.
^ « Mais seulement des qualités. » C'est réaliser des abstractions; il n'existe pas de qualités séparées des choses.
* « Qu'on ne se moque donc plus. » Cet alinéa donne le sens de tout le reste, et montre où Pascal voulait en venir. 11 a uni dans cette pensée, comme dans plusieurs autres, une logique d'une force et d'une subtilité merveilleuses avec un sentiment faux de ce (|ui est. Quelle analogie entre des charges et des honneurs, et les qualités de la figure ou de l'esprit? L'hommage qu'on rend aux dignités se détache de la personne avec les dignités elles-mêmes, et passe a une autre; mais quand on aime quehiu'uii pour sa beauté, on ne peut la séparer de lui; on n'aime peut-être pas la personne sans la beauté , mais on n'aime pas non plus la beauté dans une autre personne. 11 y a là une étrange méprise , à laquelle Pascal a été conduit par l'cuvie de trouver en tout ce qu'il appelle la raison des effets^ c'est-à-dire la raison des préjugés.
Les choses qui nous tiennent le plus, comme de cacher son peu de bien, ce n'est souvent presque rien. C'est un néant que notre imagination grossit en montagne. Un autre tour d'imagination nous le fait découvrir ^ sans peine.
... C'est l'effet delà forcée non de la coutume; car ceux qui sont capables d'inventer sont rares; les plus forts en nombre ne veulent que suivre, et refusent la gloire aux inventeurs qui la cherchent par leurs inventions. Et s'ils s'obstinent à la vouloir obtenir, et mépriser ceux qui n'inventent pas, les autres leur donneront des noms ridicules, leur donneraient des coups de bâton'. Qu'on ne se pique donc pas de cette subtilité % ou qu'on se contente en soimême ^
' « Nous le fait découvrir. » C'est-à-dire nous fait découvrir que c'est un néant.
^ « C'est l'effet de la force. » Cela se rapporte à quelque chose qui manque; mais on voit qu'il s'agit de la difficulté qu'il y a à produire des nouveautés , difficulté qui ne vient pas seulement de la coutume, mais de la force , que les nouveautés ont contre elles.
^ n Des coups de bâton. » P. R. épargne au sage ces coups de bâton , qui ne sont pourtant qu'au conditionnel, et met seulement, On les traite de visionnaires. P. R. fait comme Sosie :
Pour des injures, Dis-m'en tant que tu voudras.
Mais Pascal n'a pas peur de se figurer les penseurs maltraités grossièrement par la force brutale. Cf. 13. C'est ainsi que Platon nous représente le philosophe soufiletc par le méchant {Goryias, pages 486, 527). Remarquez qu'iiprès avoir parlé de noms ridicules, visionnaires serait bien faible.
■' a De cette subtilité. » De cette subtilité qui fait les inventeurs, qui fait qu'on secoue l'opinion commune.
^ « Qu'on se conlente en soi-même. » C'est-à-dire qu'on se satisfasse dans son for intérieur, dans la conscience qu'on a de son génie, sans essayer de le produire au dehors.
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde : on ne manque qu'à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font; mais pour la religion , point '.
Il est nécessaire qu'il y ait de l'inégalité parmi les hommes, cela est vrai; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte non-seulement à la plus haute domination , mais à la plus haute tyrannie. Il est nécessaire de relâcher un peu l'esprit; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites. 11 n'y a point de bornes- dans les choses : les lois y en veulent mettre, et l'esprit ne peut le souffrir.
La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maitre : car en désobéissant à l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot '.
' u Mais pour la religion, point. » Plainte d'un janséniste, d'un sectaire, (|ui accuse le monde de ne pas se sacrifier pour ce qu'il regarde comme la vraie et pure foi.
' « Il n'y a point de bornes, u Horaoe a dit tout le contraire : £1/ modus in r*bu«. A la rigueur, le corps non plus ne peut souiïnr de bornes (comment fixer absolument la mesure du marcher, du manger? etc.). Cependant nous lui en fixons tous les jours. Il est donc possible d'en fi.\er aussi dans les cliuses de 1 esprit, et Uoraie a eu raison.
' u On est un sot. » Combien ce tour est piquant! On attend ce ipii peut être pire (pic d'entre malheureux, cl on trouve (|ue c'est d'entre un sol ; l't on s'en étonne d'abord, et ii la réflexion on sent que cela l'st juste.
Pourquoi me tuez-vous ^ ? Eh quoi 1 ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté,^ je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais, puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave, et cela est juste.
Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans le vaisseau ; mais où prendrons-nous^ ce point dans la morale?
Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice.
La justice ^ est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.
« Pourquoi me tuez-vous? » Cf. m, 8 : « Se peut-il rien de plus j) plaisant qu'un homme ait droit de me tuer parce qu'il demeure au-delà » de l'eau , et que son prince ait querelle avec le mien , quoique je n'en » aie aucune avec lui. » On voit que le plaisant de cette idée a saisi l'imagination de Pascal; et ce qui n'était qu'une proposition, est devenu un dialogue plein de \erve satirique. Remarquons pourtant que même dans la guerre on a le droit de tuer, mais non pas d'assassiner.
2 « Le port juge... mais où prendrons-nous. ■> C'est absolument la même idée et le même tour qu'on a vus déjà, m , 2 : « La perspective » l'assigne dans l'art de la peinture; mais dans la vérité et dans la mo- » raie, qui l'assignera? »
^ « La justice. » Cf. m, 8.
Les seules règles universelles ' sont les lois du pays aux choses- ordinaires; et la pluralité aux autres'. D'où vient cela? de la force qui y est *.
Kt de là vient que les rois, qui ont la force d'ailleurs, ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.
Sans doute l'égalité des biens ^ est juste; mais, ne pouvant faire qu'il soit force d'obéir à la justice, on a fait qu'il soit juste d'obéir à la force; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force, afin que le juste et le fort fussent ensemble, et que la paix fût , qui est le souverain bien.
Snmimtni jus *, snmma injuria.
La pluralité est la meilleure voie, parce qu'elle est visible, et qu'elle a la force pour se faire obéir; cependant c'est l'avis des moins habiles ^
Si on avait pu, on aurait mis la force entre les mains de la justice : mais comme la force ne se laisse pas manier
* « Les seules règles universelles. » Cf. m, 8.
* « Aux choses. » Nous dirions aujourd'hui , dans les choses.
^ a Aux autres. » Dans les cas qui , ne se présentant pas ordinairement, n'ont pas été prévus par les lois.
* « De la force qui y est. » Non, mais de la probabilité que c'est là qu'est la justice. Cf. v, 4.
' « Sans doute l'égalité des biens. » Affirmation aussi téméraire que tranchante. Il serait juste que tout le monde eût le même bien, comme il serait juste aussi, à ce qu'il semble, que tout le monde eût la môme santé , le même talent, la même bonté de caractère, fût également puissant, également honoré, entouré dos mémos affections. Si pourtant ces diverses égalités ne sont ni possibles , ni raisonnables à supposer, peuton penser (jue l'égalité des biens soit plus praticable, ou môme plus naturelle et plus juste? Cf. 50.
* « Summum jus, » Pascal veut dire que ce qu'on appelle justice n'est donc pas vraiment juste, puisque la rigueur du droit n'est (juiniquité.
' « Des moins habiles. « 11 y a là confusion. Les habiles sans doute sont en petit nombre, mais rien n'empéclie qu'ils ne soient compris dans la pluralité ; et au contraire il y a présomption que c'est eux que la pluralité a suivis. Cf. v, 4.
comme on veut, parce que c'est une qualité palpable, au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut , on a mis la justice entre les mains de la force; et ainsi on appelle juste ce qu'il est force d'observer.
II est juste * que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants : la force sans la justice est accusée. 11 faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, et que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste : et ainsi ne pouvant faire - que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes, condamner tant d'Espagnols' à la mort, c'est un homme seul qui en juge, et encore intéressé : ce devrait être un tiers indifférent.
* « 11 est juste. » En titre : Justice, Force.
■ " Et ainsi ne pouvant faire. » De telles paroles ont dû être inspirées à Pascal par les persécutions dont P. R. était l'objet de la part des pouvoirs établis. La Sorbonne , le Conseil du Roi n'avaient pas raison , mais ils étaient les plus forts, et ils avaient fait que ce qui était fort fût juste. — Voir dans les Pensées de Nicole la 73« : La religion chrétienne attache sans erreur la justice ci la force.
^ « Tant d'Espagnols. » Il semble que cela a pu être écrit vers le temps des négociat'ons qui aboutirent au traité des Pyrénées , et que Pascal
... Ainsi ces discours sont faux et tyranniques : Je suis beau, donc on doit me craindre, .le suis fort, donc on doit m'aimer. Je suis.,.. La tyrannie est de vouloir avoir' par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rend différents devoirs aux dificrents mérites : devoir d'amour à Tagrémcnt; devoir de crainte à la force; devoir de créance 2 à la science- On doit rendre ces devoirs-là; on est injuste de les refuser, et injuste d'en demander d'autres. Kt c'est de même être faux et tyran de dire : Il n'est pas fort, donc je ne l'estimerai pas; il n'est pas habile, donc je ne le craindrai pas.
Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des branches.
Quand la malignité ' a la raison de son côté, elle devient iîère , et étale la raison en tout son lustre : quand l'austérité ou le choix sévère n'a pas réussi au vrai bien, et qu'il faut revenir à suivre la nature, elle devient fière par le retour.
reproche au roi d'Espagne de sY'tre si longtemps refusé à la paix , ot d'avoir fait verser pour son ambition le sang de ses sujets (à la bataille des Dunes, 16o8). — Pascal n'a pas voulu dire, (ant de Français, et mettre en cause le roi de Franco.
' « La tyrannie est de vouloir avoir. » Cf. 37.
^ '< Devoir de créance. » Pascal pensaitii à ceux qui avaient voulu contraindre par la force la créance de P. R. et la sienne?
•■ « Quand la malignité. » Je pense que Pascal veut parler de cette ru ilijrnito dos mondains qui critique le* saints (pii ont rompu avec le rnnndi'. Les sa.uts en effet vont quebiuefois contre la raismi , à force d'oiilhoiisiasme. D'autres fois, au contraire, pour vouloir être trop raisonnables, ils résistent à la nature; et si la nature est la plus forte, et i|u'ils y leviennent , ce retour donne encore beau jeu h la malignité.
Si l'homme était heureux*, il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et Dieu.
Oui, mais n'est-ce pas être heureux que de pouvoir être réjoui par le divertissement? Non, car il vient d'ailleurs et de dehors ^ : et ainsi il est dépendant, et partant % sujet à être trouhlé par mille accidents, qui font les afflictions inévitables \
L'extrême esprit ^ est accusé de folie , comme l'extrême défaut. Rien n'est bon que la médiocrité. C'est la pluralité qui a établi cela, et qui mord quiconque s'en échappe ^ par quelque bout que ce soit. Je ne m'y obstinerai pas, je consens bien qu'on m'y mette \ et me refuse d'être au bas bout, non pas parce qu'il est bas, mais parce qu'il est bout ^ ; car je refuserais de même qu'on me mit au haut. C'est sortir de l'humanité que de sortir du milieu : la grandeur de l'àme humaine consiste à savoir s'y tenir; et tant s'en faut
' « Si l'homme était heureux. » En titre , Divertissement : voir tout l'article iv.
* « Et de dehors. » Mais la douleur vient de dehors aussi , comme le remarque fort bien Voltaire , et n'en est pas moins la douleur.
■* « Et partant. » C'est-à-dire et par conséquent. Dans La Fontaine :
Plus d'amour, parlant plus de joie.
■• « Qui font les afflictions inévitables. » Qui. font qu'elles sont inévitables.
^ « L'extrême esprit. » En titre , Pyrrhonisme. Mont., Apol., p. 4 07 : « De quoy se faict la plus subtile folie , que de la plus subtile sagesse? » etc. Et p. 218 : a La fin et le commencement de science se tiennent nn pa- » reille bestise. » Et enfin, p. 241 : « Tenez-vous dans la route coni- » mune ; il ne faict pas bon estre si subtil et si fin , » etc.
'' « Et qui mord quiconque s en échappe. « Cf. v, 19.
'' « Je consens bien qu'on m'y mette. » Dans la médiocrité'.
* « Parce qu'il est bout. » Cette expression familière est piquante, surtout en ce que l'écrivain trouve une raison dans le mot même; le mot dit tout.
que sa grandeur soit à en sortir, qu'elle est à n'en point sortir *.
On ne passe point dans le monde ^ pour se connaître en vers si l'on n'a mis l'enseigne de poète, de mathématicien , etc. Mais les gens universels ne veulent point d'enseigne, et ne mettent guère de différence entre le métier de poète ' et celui de brodeur. Les gens universels ne sont appelés ni pqpites, ni géomètres, etc.; mais ils sont tout cela S et jugent de tous ceux-là. On ne les devine point. Ils parleront de ce qu'on parlait^ quand ils sont entrés. On ne s'aperçoit point en eux d'une qualité plutôt que d'une autre, hors de la nécessité de la mettre en usage ; mais alors on
• « Qu'elle est à n'en point sortir. » Voilà Pascal ; il a mis sa grandeur dans le prodigieux effort qu'il a fait pour réduire sa pensée à la pensée du grand nombre; il a employé à demeurer dans le milieu cette ardeur d'esprit qui pouvait l'emporter si loin en avant.
- « On ne passe point dans le monde. » Cité par Nicole, de la Charité et de l' Amour-propre, chapitre 6. Voir aussi l'alinéa suivant. — De mathématicien. C'est-à-dire , ni pour se connaître en mathématiques si on n'a mis celle de mathématicien. ,
^ « Le métier de poëte. » On se rendra compte de ces expressions en lisant le portrait de Cydias le bel esprit dans La Bruyère (De la Conversation) : a Ascagne est statuaire, Hégion fondeur, Eschine foulon, » et Cydias bel esprit, c'est sa profession. Il a une enseigne, un atelier, » des ouvrages de commande, et des compagnons qui travaillent sous lui : M il ne vous saurait rendre de plus d'un mois les stances qu'il vous a » promises, s'il ne manque de parole à Dosithée, qui l'a engagé à faire » une élégie; une idylle est sur le métier, c'est pour Crantor... Il a un » ami qui n'a point d'autre fonction sur la terre ([ue de le promettre long- » temps à un certain monde, et de le présenter enfin dans les maisons « comme homme rare et d'une exquise conversation; et là, ainsi que le u musicien chante et que le joueur de luth touche son luth devant les per- » sonnes à qui il a été promis... » etc.
* « Ils sont tout cela. » Les gens universels peuvent juger des poètes, faire même des vers au besoin , mais ils ne sont pas poètes pour cela , dans le vrai sens de ce mot, ils n'ont pas le génie de la poésie. Il en est de môme en mathématiques, quoique le connaisseur soit plus près du savant dans les sciences que de l'artiste dans les arts. On peut se connaître à tout , mais on n'a pas du génie en tout.
^ « De ce qu'on parlait. » Il faut, de ce dont on parlait.
s'en souvient : car il est également de ce caractère qu'on ne dise point deux qu'ils parlent bien , lorsqu'il n'est pas question du langage; et qu'on dise d'eux qu'ils parlent bien, quand il en est question. C'est donc une fausse louange qu'on donne à un homme quand on dit de lui, lorsqu'il entre, qu'il est fort habile en poésie; et c'est une mauvaise marque % quand on n'a pas recours à un homme lorsqu'il s'agit de juger de quelques vers.
L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui peuvent les remplir tous. C'est un bon mathématicien, dirat-on. Mais je n'ai que faire de mathématiques; il me prendrait pour une proposition ^ C'est un bon guerrier. Il me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un honnête homme', qui puisse s'accommoder à tous mes besoins* généralement.
' « c'est une mauvaise marque. » Cela prouve du moins qu'il n'est pas complet, qu'il y a des choses auxquelles son esprit n'est pas ouvert.
^ « Pour une proposition. » P. R. a supprimé cette boutade et la suivante.
^ « Un honnête homme. » Cf. 32. On trouve dans le manuscrit cette autre forme de la même pensée : « 11 faut qu'on n'en puisse dire, ni, il est niathé- M maticien, ni prédicateur, ni éloquent; mais, il est honnéle homme . Cette. » qualité universelle me plait seule. Quand en voyant un homme on se sou- « vient de son livre, c'est mauvais signe; je voudrais qu'on no s'aperçût » d'aucune qualité que par la rencontre et l'occasion d'en user. Ne quid « nimis , de peur qu'une qualité ne l'emporte , et ne fasse baptiser. Qu'on )) neson?,e point qu'il parle bien, sinon quand il s'agit de bien parler, mais » qu'on y songe alors. » Cette pensée nous parait plus nette et plus vive que celle qui a été donnée par P. R. M. Collet a justement rapproché ces fragments de divers passages du chevalier de Méré (voir la note 16 sur la vie de Pascal) : « La guerre est le plus beau métier du monde, il en faut "demeurer d'accord; mais, à le bien prendre, un honnête homme n'a » point de métier. Quoiqu'il sache parfaitement une chose, et que même il » soit obligé d'y passer sa vie, il me semble que sa manière d'agir ni son » entretien ne le font jioint remarquer (t. i, p. 190). » Et ailleurs (t. ii , p. 80) : « C'est un malheur aux honnêtes gens d'être pris à leur mine » pour des gens de métier, et quand on a cette disgrâce , il s'en faut dé-
^ « A tons mes besoins. » P. R. , à tous nos besoins. P. R. fait parler Pascal en auteur, tandis qu'il parle en homme (viii^ 28). Cf. .^5.
Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade : quand on l'est, on prend médecine fjaiemcnt ; le mal y résout. On n'a plus les passions et les désirs de divertissements et de promenades, que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l'état présent. Il n'y a que les craintes ', que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature^, qui nous troublent; parce qu'elles joignent à l'état où nous sommes les passions ' de l'état où nous ne sommes pas *.
Les discours d'humilité sont matière d'orgueil aux gens glorieux, et d'humilité aux humbles. Ainsi ceux de pyr-
» faire à quelque prix que ce soit. » Le fond de ces idées se trouve déjà dans Montaigne, particulièrement au chapitre de t Inslitulion des Enfants (1, 25) : « Or nous qui cherchons icy, au rebours, de former, non un n grammairien ou logicien, mais un gentilhomme, » etc. (p. 271 ]. Montaigne prend aussi le mot d'honnête homme dans le sens qu'il a si généralement au xvii" siècle, de galant homme, d'homme qui est comme il faut être. Voir le passage cité dans les notes sur m, 18.
' « Il n'y a que les craintes. » Par exemple, la crainte d'être malade , dans laquelle nous joignons à notre désir actuel de mouvement, qui vienf de la santé, la langueur et l'abattement que produit la maladie. — Nous ponctuons autrement qu'on n'a fait jusqu'ici , en mettant une virgule après le mot craintes. Pascal ne distingue pas les craintes que nous nous donnons d'avec des craintes d'une autre espèce, mais il distingue les craintes en général, lesquelles viennent de nous-mêmes, d'avec les maux, dont la nature est l'auteur.
- « Et non pas la nature. » La suite des idées est , que nous nous donnons, et non la nature; c'est-à-dire, ce n'est pas la nature qui nous les donne.
* « Les passions, w C'est-à-dire les affections, les impressions, -.à T.i.^-
* « Où nous ne sommes pas. » C'est la même chose, en sens contraire, que ce qu'il a dit au sujet de l'illusion qu'il y a dans nos désirs, iv, 3. Quand nous désirons, par exemple, la santé, étant d'une constitution maladive , nous nous trompons en joignant au plaisir de cet état de santé le malaise de notre état actuel qui nous rend ce plaisir bien plus sensibh'. Si nous l'avions, nous le sentirions beaucoup moins.
rhonisme sont matière d'affirmation aux affirmatifs ' . Peu parlent de l'humilité humblement; peu, de la chasteté chastement; peu, du pyrrhonisme en doutant. Nous ne sommes que mensonge, duplicité, contrariété, et nous nous cachons et nous déguisons à nous-mêmes.
Les belles actions cachées sont les plus estimables. Quand
j'en vois quelques-unes dans l'histoijje (comme page 184''),
elles me plaisent fort. Mais enfin elles n'ont pas été tout à
fait cachées, puisqu'elles ont été sues : et quoiqu'on ait
fait ce qu'on a pu pour les cacher, ce peu par où elles ont
paru gâte tout ; car c'est là le plus beau, de les avoir voulu
cacher '.
Diseur de bons mots % mauvais caractère.
' « Aux affirmatifs. » Pascal adresse cela, je crois, à Descartes, et à son doute méthodique, qui ne lui sert qu'à dogmatiser plus hardiment. On pourrait, dans un autre sens, l'appliquer à Pascal lui-même.
2 « Comme page 1 84. » On est porté à croire que Pascal renvoie ici à la page 184 de l'édition des Essai* de Montaigne dont il se servait. Je trouve en effet à la page 184 de l'édition de 163b en un volume in-folio (celle que mademoiselle de Gournay a dédiée au cardinal de Richelieu), des traits qui paraissent être ceux que Pascal avait en vue : « Cette belle « et noble femme de Sabinus, patricien romain , pour l'interest d'auitruy, >) supporta seule sans secours , et sans voix et gémissement , l'enfante- » ment de deux lumeaux. Un simple garsonnet de Lacedemone ayant » desrobbé un regnard..., et l'ayant mis sous sa cappe, endura plustost >> qu'il luy eust rongé le ventre que de se descouvrir. Et un aultre, don- » nant de l'encens à un sacrifice, se laissa brusler iusques à l'os par un » charbon tumbé dans sa manche, pour ne troubler le mystère... » (I , 40, p. 1 '61 du tome ii de l'édition de M. Le Clerc. ) Voilà trois belles actions cachées , et pas assez cachées pourtant au gré de Pascal.
3 « De les avoir voulu cacher. » Mont., III , 10 , p. 44 : « A mesure )) qu'un bon effect est plus esclatant, ie rabbats de sa bonté le souspeçon )) en quoy l'entre, qu'il soit produict plus pour estre esclatant que pour » estre bon ; estalé , il est à demi vendu. Ces actions là ont bien plus de V grâce, qui eschappent de la main de l'ouvrier, nonchalamment et sans » bruict, et que quel(|ue honneste homme choisit aprez et r esleve de l'um- » bre, pour les poulser en lumière à cause d'elles mesmes. »
^ « Diseur de bons mots. » La Bruyère [de la Cour) : « Diseur de
Le MOI est haïssable' : vous, Miton, le couvrez-, vous ne l'ôtez pas pour cela; vous êtes donc toujours haïssable'. — Point, car en agissant, comme nous faisons, obligeamment pour tout le monde, on n'a plus sujet de nous haïr. — Cela est vrai, si on ne haïssait dans le moi que le déplaisir qui nous en revient. Mais si je le hais parce qu'il est injuste, qu'il se fait centre de tout, je le haïrai toujours. En un mot, le MOI a deux qualités : il est injuste en soi , en ce qu'il se fait centre de tout; il est incommode aux autres, en ce qu'il les veut asservir : car chaque moi est l'ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres. Vous en ôtez l'incommodité, mais non pas l'injustice' ; et ainsi vous ne le rendez pas aimable à ceux qui en haïssent l'injustice : vous ne le rendez aimable qu'aux injustes, qui n'y trouvent plus leur ennemi; et ainsi vous demeurez injuste, et ne pouvez plaire qu'aux injustes.
Je n'admire point l'excès d'une vertu % comme de la va-
» bons mots, mauvais caractère : je le dirais, s'il n'avait été dit. » Remarquez cet il, qui est neutre.
' « Le MOI est haïssable. » P. R. met en note : « Le mot moi, dont » l'auteur se sert dans la pensée suivante , ne signifie que l'amour-pro- » pre. C'est un terme dont il avait accoutumé de se servir avec quelques- )) uns de ses amis. »
' « Vous, Miton, le couvrez. » Miton était un homme à la mode, ami du chevalier do Méré , par qui il parait avoir été mis en rapport avec Pascal. Cf. VII, 20.
' « Vous êtes donc toujours haïssable. » P. R. : Ainsi ceux qui ne l'ôtenl pas , et qui se contentent seulement de le couvrir, sont toujours hafssahlts. Cela n'est pas seulement lourd, cela parait dur et exagère' , parce que P. R. étale gravement, en forme de réflexion iiénérale, ce (pie Pascal ripostait vivement, dans la chaleur du discours, à 1 honnête homme suivant le monde.
* « Mais non pas l'injustice. » Nous avons admiré déjà cet esprit d'analyse qui démôle si bien ce que l'on confond d'ordinaire, et procède toujours par distinctions.
' « L'excès d'une vertu. » V. R. a mis la perfection, parce que le mot
leur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée, comme en Épaminondas S qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être à une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux ^ Mais peut-être que ce n'est qu'un soudain mouvement de l'àme de l'un à l'autre de ces extrêmes, et qu'elle n'est jamais en effet qu'en un point, comme le tison de feu*. Soit, mais au moins cela marque l'agilité de l'àme ', si cela n'en marque l'étendue.
In omnibus requiem quœsivi *.
Si notre condition était véritablement heureuse, il ne nous faudrait pas divertir d'y penser pour nous rendre heureux.
Peu de chose nous console *, parce que peu de chose nous afflige.
excts n'exprime pas quelque chose qu'on doive admirer. Mais Pascal voulait un mot qui fit sentir qu'il y a plus d'emportement que de force dans les vertus humaines.
* « Comme en Épaminondas. » Exemple pris de Montaigne, III, 1, p. 173 : « Voylà une ame de riche composition ; il marioit aux plus rudes » et violentes actions humaines la bonté et l'humanité, » etc.
^ « Et remplissant tout l'entre-deux. » Image déjà bien ingénieuse; ce qui suit est plus fin encore, et montre un esprit capable de la plus délicate observation en morale comme en physique.
•' « Le tison de feu. « P. R. supplée , que l'on tourne. Dans cette expérience, le feu parait à la fois sur toute une circonférence , quoiqu'il ne soit qu'en un point.
^ « L'agilité de l'àme » Cette expression si originale sort, comme on voit , toute seule de ce qui précède; c'est là le bon style.
^ « In omnibus requiem quœsivi. » La citation est prise de Y Ecclésioitique , XXIV, 11, mais elle est détournée de son sens. Dans la Bible, c'est la sagesse divine qui dit qu'elle a visité pour s'y reposer tous les cœurs bons et humbles {in his omnibus requiem quœsivi). Pascal , qui se souvient vaguement de ce texte , l'interprète en ce sens que l'I^omme cherche partout son repos sans le trouver.
* « Peu de chose nous console. » Quel dédain stoïque de nos afllidtions !
AHTlCLi: VI. 95
J'avais passé longtemps dans l'étude des sciences abstraites; et le peu de communication' qu'on en peut avoir m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres^, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant; j'ai pardonné aux autres d'y peu savoir'. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans l'étude de l'homme , et que c'est la vraie étude qui lui est propre. J'ai été trompé '. Il y en a encore moins qui r étudient que la géométrie. Ce n'est que manque * de savoir étudier cela qu'on cherche le reste. Mais n'est-ce pas * que ce n'est pas encore la la science que l'homme doit avoir, et qu'il lui est meilleur de l'ignorer pour être heureux?
Quand tout se remue également ', rien ne se remue en ap-
Quoi '. la perte de ce que nous aimons le plus tendrement, c'est peu de chose ;
' n Le peu de communication. >j Cf. ii, 6.
- « Ne lui sont pas propres. » Pourquoi"? est-ce parce qu'elles ne lui apprennent pas à se conduire? 11 s'ensuivrait de là qu'elles ne lui sont pas suffisantes, mais non qu'elles ne lui sont pas propres.
* u D'y peu savoir. » Nous dirions aujourd hui , d'y élre peu savants.
' « J'ai été trompé. » Pour mieux sentir l'effet de ces tours, par lesquels l'écrivain s'ouvre à nous, et nous fait confidence de ce qu'il a senti , qu'on les remplace par des propositions générales comme celles-ci : On conçoit que le grand nombre des hommes n'étudient pas les sciences abstraites; ce n'est pas une étude propre à leur nature : mais ils devraient, ce semble , étudier l'homme ; ils le font encore moins. Ouest l'éloquence? où est cet étonncment et cette inquiétude qie nous éprouvions avec Pascal?
* <i Ce n'est que manque. » La liaison des idées est celle-ci : La preuve qu'on n'étudie pas l'homme, c'est que si on sivait l'c'tudier, on ne se soucierait d'aucune autre étude, et ce n'est que manque, etc.
' « Mais n'est-ce pas. » Supprimé par les éditeurs de P. R., qni n'ont pas voulu prendre sur eux ce désaveu de la philosophie morale. Plus haut ils ont écrit : «... en l'étude de l'homme, imisque c'est celle qui lui est propre. » Mais Pascal ne dit pas cela , il dit qu'il la cru , et il ne le croit plus. U n'y a plus pour lui d'autre science que celle de la croix.
' a Quand tout se remue également. » Pascal parait avoir en vue d ex-
parence : comme en un vaisseau. Quand tous vont vers le dérèglement , nul ne semble y aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres, comme un point fixe*.
Pourquoi prendrai -je plutôt^ à diviser ma morale en quatre^ qu'en six? Pourquoi établirai-je plutôt la vertu en quatre, en deux, en un? Pourquoi en Abstine et Sustine plutôt qu'en, Suivre nature, ou, Faire ses affaires ' particulières sans injustice, comme Platon, ou autre chose? Mais voilà, direz-vous, tout renfermé en un mot. Oui, mais cela est inutile , si on ne l'explique; et quand on vient à l'expliquer, dès qu'on ouvre ce précepte qui contient tous les autres, ils en sortent en la première confusion que vous vouliez éviter. Ainsi, quand ils sont tous renfermés en un , ils y sont cachés et inutiles, comme en un coffre % et ne pa-
pliquer comment une morale sévère, telle que celle des jansénistes, déplaît au monde et aux gens relâchés en rendant leur dérèglement plus sensible. Cf. 12.
' « Comme un point fixe. » Comme un point fixe fait reconnaître que le vaisseau remue.
^ « Pourquoi prendrai-je plutôt. » En titre dans le manuscrit, Ordre Plusieurs fragments portent ce titre ; ils se rapportent à l'ordre que Pascal se proposait de suivre dans l'exposition de ses idées. Voir au paragraphe 33 : « Parler de ceux qui ont traité de la connaissance de soi - même , des « divisions de Charron, » etc. — Cette construction. Pourquoi prcndrai-jc, ne se justifie pas bien; il veut dire. Pourquoi prendrai-je plutôt une division en quatre qu'en six?
•^ « En quatre. » C'était la division classique de la philosophie ancienne : prudence, tempérance, justice, force d'âme. Pascal ne se souvenait plus que l'Église elle-même reconnaît ces quatre vertus sous le nom de vertus cardinales, et place au-dessus trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité.
■^ « Faire ses alTairos. » Montaigne, III, 9, p. 47i : « Ny desdire » Platon, qui estime la plus heureuse occupation à chascun. Faire ses » particuliers affaires sans iniuslice. » [Lettres attribuées à Platon, page 357.] — La formule Abstine et sustine appartient aux stoïciens. Celte autre. Suivre nature, est commune à toutes les écoles de l'antiquité.
^ n Comme en un coffre. » Mais c'est quelipie chose que de savoir dans quel coffre et dans quel tiroir il faut aller chercher telle idée morale ou tt lie
raissent jamais qu'en leur confusion naturelle. La nature les a tous établis sans renfermer l'un en l'autre. La nature a mis toutes ses vérités chacune en soi-même. INotre art les renferme les unes dans les autres, mais cela n'est pas naturel. Chacune tient sa place '.
Quand on veut reprendre ^ avec utilité , et montrer à un autre qu'il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce cùté-là, et lui avouer cette vérité , mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela ', car il voit qu'il ne se trompait pas , et qu'il manquait seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne pas tout voir, mais on ne veut pas s'être trompé ; et peut-être que cela vient de ce que naturellement l'homme ne peut tout voir, et de ce que naturellement il ne se peut tromper dans le côté qu'il envisage, comme les appréhensions* des sens sont toujours vraies.
Ce que peut la vertu * d'un homme ne se doit pas mesurer par ses efforts , mais par son ordinaire.
autre. C'est à quoi servent les classifications. Mais Pascal fait bien de nous avertir de ne pas prendre ces distinctions de notre esprit pour des divisions naturelles.
' « Chacune tient sa place. » Ne serait-il pas plus exact de dire que c'est nous qui faisons aux choses dans notre langage des places distinctes, et que 9ans la nature tout est mêlé?
* « Quand on veut reprendre. » Excellent précepte , que ceux qui enseignent ou qui disputent devraient toujours avoir présent à l'esprit.
' « Il se contente de cela » A condition seulement que cela sera fait délicatement et sans pédanterie.
* « Comme les appréhensions. » C'est-à-dire : ainsi , par exemple , les appréhensions, etc. On dit aujourd'hui dans les écoles les perceptions.
' « Ce que peut la vertu. » Cf. Mont., II , 29, p. 516 : « 11 fault, pour » iuger bien ù poinct d'un homme, principalement contrerooller ses ac- » lions communes , et le surprendre en son à tous les iours. »
Les grands et les petits ont mêmes accidents , et mêmes fâcheries , et mêmes passions ; mais l'un est au haut de la roue, et l'autre près du centre*, et ainsi moins agité par les mêmes mouvements.
Quoique les personnes n'aient point d'intérêt à ce qu'elles disent , il ne faut pas conclure de là absolument qu'elles ne mentent point; car il y a des gens ^ qui mentent simplement pour mentir.
L'exemple de la chasteté d'Alexandre n'a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intempérants. Il n'est pas honteux ' de n'être pas aussi vertueux que lui, et il semble excusable de n'être pas plus vicieux que lui. On croit n'être pas tout à fait dans les vices du commun des hommes quand on se voit dans les vices de ces grands hommes; et cependant on ne prend pas garde qu'ils sont en cela du commun des hommes''. On tient à eux par le bout par où ils tiennent au peuple %• car quelque élevés qu'ils soient,
' « Près du centre. » Encore une image prise de la géométrie. — Mont., ApoL, p. 74 : « Les âmes des empereurs et des savatiers sont » iectees a mesme moule... , ils sont menez et ramenez en leurs mouve- » ments par les mesmes ressorts que nous sommes aux nostres..., ils î> veulent aussi legierement que nous, mais ils peuvent plus; pareils ap~ » petits agitent un ciron et un éléphant. »
'^ « 11 y a des gens, v Observation bien vraie, qui doit mettre en garde contre les témoignages, surtout pour l'extraordinaire ou le merveilleux.
•" « Il n'est pas honteux. » P. R. : On n'a pas de honte. Ils n'ont pas voulu dire que cela ne fut pas honteux. Mais il est clair cjue Pascal parle suivant l'opinion.
■* « Du commun des hommes. « La répétition des mêmes mots fait mieux ressortir l'erreur. — Remarquer que tout ce qui suit n'est que la reproduction de la même idée, mais rendue de plus en plus nette par des images de plus en plus précises et sensibles.
^ « Au peuple. » C'est-à-dire au vulgaire, à la multitude. Cf. v, 14,
si sont-ils' unis aux moindres des hommes' par quelque endroit. Ils ne sont pas suspendus en Tair, tout abstraits de notre société. iSon , non ^ ; s'ils sont plus fjrands que nous, c'est qu'ils ont la tète plus élevée; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres. Us y sont tous ' à même niveau , et s'appuient sur la même terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abaissés que nous, que les plus petits, que les enfants , que les bêtes ^
Kien ne nous plait que le combat , mais non pas la victoire. On aime à voir les combats des animaux, non le \ainqueur acharné sur le vaincu". Qae voulait-on voir, sinon la fin de la victoire ^ ? Et dès qu'elle arrive, on en est soûl. Ainsi dans le jeu , ainsi dans la recherche de la vérité. On aime à voir dans les disputes le combat des opinions; mais de contempler la vérité trouvée, point du tout. Pour la faire remarquer avec plaisir, il faut la voir faire naître ' de
' « si sont-ils. » Ce si afiirmatif s'emploie encore dans la tournure si est-ce que.
• 1 Aux moindres des hommes » P. R., au reste des hommes. C'est affaiblir gratuitement. Tout à l'heure il disait, au peuple; maintenant il enchérit.
^ a Non , non. >< La vivacité des mouvements s'ajoute à l'originalité des images. P. R. trouve cette vivacité indiscrète , et supprime ces mots.
* « Ils y sont tous. » P. R. : Ils sont tous. Mais cet y est nécessaire; il signifie, par les pieds, du côté des pieds; comme s'il y avait : Par là, ils sont tous à même niveau — Toutes ces imagos , où est toujours l'idée de mesure, sont bir-n des images de nialhômalicien.
■'■ « Que les enfants, que les bétes. » Achèvement tout à fait inattendu de In pensée, et qui porte l'effet ù son comble.
'• « Le vainqueur acharné sur le vaincu. » Détail qui fait image.
' « La fin de la victoire. » C'est-à-dire son achèvement , son accomplissement.
' n La voir faire naître. » C'est-à-dire voir qu'on la fait naître , comment on la fait naître. Cela est vrai ; mai^^ enfin on en jouit quand elle est acquise, et on est heureux de la posséiler :
Scd nil dulcius est, bene qviam munita tenere Kiita riortrina sapicntiim templa si-rona. Li'cR.
la dispute. De même , dans les passions , il y a du plaisir à Yoir deux contraires ^ se heurter ; mais quand l'une est maîtresse, ce n'est plus que brutalité. Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses 2. Ainsi, dans la comédie % les scènes contentes sans crainte ne valent rien , ni les extrêmes misères sans espérance, ni les amours brutaux , ni les sévérités âpres ^
On n'apprend pas aux hommes * à être honnêtes hommes, et on leur apprend tout le reste ; et ils ne se piquent jamais tant de savoir rien du reste, comme d'être honnêtes hommes. Ils ne se piquent de savoir que la seule chose qu'ils n'apprennent point ®.
... Parler de ceux' qui ont traité de la connaissance de soi-même, des divisions de Charron, qui attristent et ennuient , de la confusion de Montaigne ; qu'il avait bien senti le défaut du droit de méthode \ qu'il l'évitait en sautant de
' « Deux contraires. » Deux passions. P. R. a mis justement , à en voir deux contraires.
^ « La recherche des choses. » Montaigne dit : « Il ne fault pas trouver » estrange si gents désespérez de la prinse n'ont pas laissé d'avoir plaisir » à la chasse. » (ApoL, p. 143.J
•'' « Dans la comédie. » Remarquer cette observation littéraire jetée en passant.
^ « Les sévérités âpres. » Comme serait celle de Polyeucte par exemple, si Pauline ne le touchait pas du tout; ou celle de Félix , s'il se montrait absolument indifférent au sort de son gendre et de sa fille.
^ « On n'apprend pas aux hommes. » Je pense que honnête homme est pris ici au sens où nous l'avons déjà vu (15).
" « Qu'ils n'apprennent point. >. C'est l'original de ce mot qu'on attribue à Boileau s'adressant à une jeune personne : « On vous a tout appris, » hormis à plaire; c'est pourtant ce que vous savez le mieux. »
' « Parler de ceux. » En titre dans le manuscrit, Préface de la première partie. Pour l'explication de ce titre , voir xxii , 1 .
'■' « Du droit de méthode. » C'est-à-dire sans doute le défaut d'aller tout droit suivant la méthode.
sujet en sujet, qu'il cherchait le bon air*. Le sot projet* qu'il a de se peindre ! et cela non pas en passant et contre SCS maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir; mais par ses propres maximes, et par un dessein premier et principal'. Car de dire des sottises par hasard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire; mais d'en dire à dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, et d'eu dire de telles que
celles-ci '...
Plaindre les malheureux * n'est pas contre la concupiscence * ; au contraire, on est bien aise d'avoir à rendre ce témoignage d'amitié, et à s'attirer la réputation de tendresse sans rien donner.
Qui aurait eu l'amitié du roi d'Angleterre ^ du roi de Pologne ' et de la reine de Suède ^ aurait-il cru pouvoir manquer de retraite et d'asile au monde?
' « Le Ion air. » Ainsi Malebranche lui reproche d'être un fédanl à la cavalière. Si Montaigne cherchait le bon air, il faut reconnaître qu'il l'a attrapé.
^ « Le sot projet. » Le charmant projet 1 dit Voltaire.
^ « Premier et principal. » Voir, en tète des Essais , l'avis de Vaucteur au lecteur, et passim.
* « Que celles-ci. » Pascal n'a pas achevé. Cf. vu, 7.
^ « Plaindre les malheureux. » 439. P. R., xxix. Pascal trouvant dans l'homme un bon sentiment, la compassion pour ceux qui souffrent, craint que cela ne contredise ses idées sur la dé|.'ravation essentielle do la nature humaine . et s'attache à ramener encore ce sentiment à l'amour de soi : il f;iitce qu'a fait La Rochefoucauld; mais l'un est un misanthrope janséniste, l'autre un misanthrope philosophe.
" « Contre la concupiscence. » Ce mot désigne, dans la langue religieuse, l'ensemble des mauvais penchants de notre nature. Bossuet a écrit un Traité de la Concupiscence.
' « Du roi d'Angleterre. » Charles l'^^ décapité en 1649; son fils ne fut rétabli qu'en iCOO.
' n Du roi de Pologne. » Jean-Casimir, dépossédé de son royaume par les victoires de Charles-Gustave, roi de Suède, en 1656; il y rentra la même année : c'est donc en 16.')6 que ce fragment a été écrit.
^ « De la reine de Suède. » La célèbre Christine, qui abdiqua on
Les choses ont diverses qualités , et l'àme diverses inclinations; car rien n'est simple de ce qui s'offre à l'âme, et l'âme ne s'offre * jamais simple à aucun sujet. De là vient qu'on pleure et qu'on rit quelquefois d'une même chose.
La tyrannie ^. Consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre.
Diverses chambres ^ de forts, de beaux, de bons esprits , de pieux, dont chacun règne chez soi, non ailleurs. Et quelquefois ils se rencontrent ; et le fort et le beau se battent sottement à qui sera le maitre l'un de l'autre ; car leur maîtrise '' est de divers genre. Ils ne s'entendent pas , et leur faute est de vouloir régner partout. Rien ne le peut, non pas même la force : elle ne fait rien^ au royaume des savants ; elle n'est maîtresse que des actions extérieures,
Fcrox gens, nullam esse vitam * sine armis rati. Ils aiment mieux la mort que la paix ; les autres aiment mieux la mort que la guerre. Toute opinion peut être préférable à la vie, dont l'amour parait si fort et si naturel.
1654. Le monde a vu, depuis soixante ans , de plus grandes révolutions.
' « Et l'àme ne s'offre. » La finesse de cette analyse est relevée par l'antithèse des deux phrases.
• « La tyrannie. « Voir le paragraphe 10.
•"■ « Diverses chambres. » C'est-à-dire, comme a mis P. R. : Diverses classes.
' « Car leur maîtrise. » Ce car se rapporte au mot soltement , comme s'il y avait, je dis sottement, car, etc.
^ « Elle ne fait rien. » Pascal pense peut-être à la condamnation d'Ariiauld, laquelle, suivant lui, ne faisait pas qu'il eût tort.
^ « Ferox gens, nullam esse vitam. » Montaigne, 1, 40 , p. 163 : « Caton , consul, pour s'asseurer d'aulcunes villes en Espaigne, ayant ., seulement interdut aux habitants d'icelles de porter les armes, grand )) nombre se tuèrent : Fernr gens, » etc. (TiT. Liv., xxxiv, 17.)
Qu'il est difficile de proposer une chose au jugement d'un autre, sans corrompre son juiiement par la manière de la lui proposer! Si on dit : Je le trouve beau ', Je le trouve obscur, ou autre chose semblable, on entraine l'imagination à ce jugement, ou on l'irrite au contraire. Il vaut mieux ne rien dire; et alors il juge ^ selon ce qu'il est ', c'est-à-dire selon ce quil est alors, et selon que ' les autres circonstances dont on n'est pas auteur y auront mis ' ; mais au moins on n'y aura rien mis ; si ce n'est que ce silence ne fasse aussi son effet , selon le tour et l'interprétation qu'il sera en humeur de lui donner \ ou selon qu'il le conjecturera des mouvements et air du visage, ou du ton de la voix, selon qu'il sera physionomiste : tant il est difficile ' de ne pas démonter un jugement de son assiette naturelle, ou plutôt tant il en a peu * de fermes et de stables I
Afontaigne a tort ' : la coutume ne doit être suivie que
' « Je le trouve hc-.au. » Je trouve cela beau serait plus régulier. — On ou l'irrite. De même au j^aragraphc 54, ou on entraîne ou on irrite.
' » Et alors il juge. » 11, c'est-à-dire cet autr. , celui à qui on a proposé la chose.
•' « Selon ce qu'il est. » C'est-à-dire selon ce que la chose est. //, c'est ce dont on a dit : Je le trouve beau. Il est neutre aussi bien que le. Cf. 1t).
' a Et selon que. » II faudrait, et selon ce que.
^ « Y auront mis. » Cet y fait suite à il et à le. F. II. met : selon que les autres circonstances l'auront disposé, et elFdce le membre de phrase qui suit. 11 semble que P. R. a cru que i7 l'tait au masculin , et se rapportait à celui qui juge.
" >< De lui donner. » Incorrect. Il , c'est encore celui qui juge.
" « Tant il est didîcile. " P. R. ; tnnt il est aisé de démonter. Mais le leur négatif dit bien plus que l'autre, et fuit mieux sentir que l'erreur est inévitable. // est aine de tomber n'exprime pas à beaucoup près autant cjue si on dit , // est difficile de ne pas tomber.
' « Tant il en a peu. » P. R., tant il y en a peu ; ce qui ne se rapjjorterail plus à V assiette, mais au jurjement.
" " Montaigne a tort. ^ Avant M. Cousin, les éditions donnaient au
parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle soit^ raisonnable ou juste ^ ; mais le peuple ' la suit par cette seule raison qu'il la croit juste : sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume; car on ne veut être assujetti'' qu'à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; mais l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation ^ : ce sont les principes naturels à l'homme.
Il serait donc bon ^ qu'on obéit aux lois et coutumes , parce qu'elles sont lois ; qu'il sût ' qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire ; que nous n'y connaissons rien , et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen on ne les quitterait jamais *. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité
contraire : Montaigne a raison. On avait changé le texte faute de le comprendre. Ce que Pascal reproche à Montaigne, ce n'est pas d'avoir dit que la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume; en ce point il est de son avis : c'est d'avoir cru que le peuple ou la foule la suit pour cela, tandis qu'elle la suit parce qu'elle la croit juste. Montaigne disait en effet : « Les loix se maintiennent en crédit , non parce qu'elles sont » iustes , mais parce qu'elles sont loix » (voir son texte dans la note sur le paragraphe m, 8). Cependant Montaigne pensait réellement comme Pascal , puisqu'il ajoute que c'est là le fondement nii/s/r/ue de leur autorité; il ne parle pas du fondement qu'elles ont dans l'opinion.
1 » Parce qu'elle soit. » Ce subjonctif exprime une nuance différente de celle qu'exprimerait l'indicatif, mais il n'est pas régulier.
- « Raisonnable ou juste. » Les éditeurs ajoutent par scrupule : « Cela » s'entend toujours de ce qui n'est point contraire au droit naturel ou di- » vin. » Pascal reconnaît bien un droit divin, ou plutôt une volonté de Dieu, qui est la loi, mais il ne reconnaît pas de droit naturel. Voir m , 8.
" « Mais le peuple. » Le vulgaire.
'' « On ne veut être assujetti. « Pascal est ici dans la vérité, et cette vérité condamne son pyrrhonisme.
' « De la délectation. » C'est-à-dire on cède à la raison et à la justice, non pas peut-être aussi volontiers , mais aussi volontairement qu'on cède au plaisir.
c « 11 serait donc bon. » Quelle étrange conséquence tirée de ces belles vérités 1
' « Qu'il sût. 1) Sans doute le peuple.
' « On ne les quitterait jamais. » Pascal oubliait que, d'après une telle
se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité, et non de leur seule autorité sans vérité. Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien ; ce qui se peut faire voir de toutes ', en les regardant d'un certain côté.
Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes ; car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il lui faut dire en même temps qu'il y faut obéir parce qu'elles sont lois , comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes , mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là voilà toute sédition prévenue , si on peut faire entendre cela, et ce que c'est proprement que la définition de la justice.
La science des cboses extérieures ne me consolera pas de l'ignorance de la morale au temps d'affliction ; mais la science des mœurs nous consolera toujours de l'ignorance des sciences extérieures.
Le temps guérit les douleurs et les querelles, parce qu'on change, on n'est plus la même personne. M l'offensant, ni l'offensé, ne sont plus eux-mêmes. C'est comme un peuple qu'on a irrité , et qu'on reverrait après deux générations ^. Ce sont encore les Français , mais non les mêmes.
doctrine, le monde r.e serait jamais devenu chrétien. 11 veut rendre les révolutions impossibles, mais à quel prix! Faut-il, parce (jue la parfaite justice n'est qu'un idéal , accepter ce qu'il y a de plus absurde ou de plus odieux comme une loi éternelle?
' « Faire voir de toutes. » A la bonne heure, mais toutes cependant ne sont pas mauvaises au même degré.
' « Deux générations. » C'est la distance entre les guerres de la Ligue et le tomps où Pascal écrivait, sous la royauté paisible et déjà triomphante de Louis XIV.
106 PASCAL — PKNSÉES.
Condition de l'homme : inconstance, ennui, inquiétude.
Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme ^ n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause en est « un je ne sais quoi» (Corneille^) ; et les effets en sont effroyables. Ce je ne sais quoi , si peu de chose qu'on ne peut le reconnaître , remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier. Le nez de Cléopàtre% s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé.
César était trop vieil', ce me semble, pour s'aller amuser à conquérir le monde. Cet amusement était bon à Auguste '
' ' « La vanité. » C'est-à-dire le néant, le vide, comme on l'a déjà vu en plusieurs endroits.
^ « Un je ne sais quoi. (Corneille). » Rodogune , 1 , S : Il est des nœuds secrets , il est des sympathies, Dont par le doux rapport (c'est-à-dire par le doux rapport desquelles)
Dont par le doux rapport les âii.e? assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
De même dans Médée , II, 6 :
Souventye ne sais quoi qu'on ne petit exprimer Xous surprend, nous emporte , et nous force d'aimer.
Le fond de cette pensée se retrouve plusieurs fois dans Corneille.
■' « Le nez de Cléopàtre. » P. R. a mis : Si le nez de Cle'opâlre eùl été , etc ; mais ce tour régulier est trop grave pour cette boutade.
'' « César était trop vieil. » Montaigne , II , 34, p. 32 : « Je le trouve « un peu plus retenu et considéré en ses entreprinses qu'Alexandre, car V cettuy-cy semble rechercher et courir à force les dangiers... : aussi es- » toit-il embesongné en la fleur et première chaleur de son aage , là où » César s'y print estant desia meur et bien advancé. » — La Bruyère a combattu cette pensée, au chapitre des Jugements: « César n'était point trop » vieux pour penser à la conquête de l'univers , « etc.
^ « Auguste. M Supprimé dans P. R., probablement parce qu'Auguste n'a pas été ce qu'on appelle un conquérant: mais il n'avait que vingt ans quand il partagea avec Antoine et Lépide la domination de l'empire romain , qui ét:iit l'empire du monde; il n'en avait que trente-deux quand, par la bataille d'Actium, il resta seul maître de tout.
ARTICLi: VI. 107
OU à Alexandre; cï'tiiieut des jeunes gens, qu'il est difficile d'arrêter; mais César devait être plus mûr.
Le sentiment de la fausseté des plaisirs présents, et l'ignolancede la vanité des plaisirs absents, causent l'inconstance.
L'éloquence continue ennuie.
Les princes et les rois se jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes; ils s'y ennuient. La grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie. La continuité dégoûte en tout. Le froid est agréable pour se chauffer '.
Mon humeur ^ ne dépend guère du temps : j'ai mes brouillards et mon beau temps au dedans de moi '\ Le bien et le mal de mes affaires mêmes y font peu : je m'efforce quelquefois de moi-même contre la fortune; la gloire de la dompter me la fait dompter gaiement; au lieu que je fais quelquefois le dégoûté dans la bonne fortune.
' <i Pour se chauffer. » C'est-à-dire, fuil qu'on a du ijlaisir à se chauffer.
- « Mon humeur. » Avant cet alinéa , on lit dans le manuscrit ; « L«i- » (ravit lampade terras. Le temps et mes humeurs ont peu de liaison. » Pascal répond ici à ce passage de Montaigne, Apol. , p. 254 ; « L'air » mesme et la seronité du ciel nous apporte quelque mutation , comme » dit ce vers grec en Ciccro : Taies sunt hommuin menlei quali pater ipsc » Jupiter auctifera lustravil lampade terras. » [Vers traduits de V Odyssée , 9, 13o, cl conservés par saint Augustin, de Civitatc Dei , V, 8. J
•* « .\u dedans de moi. » Qui n'a seoli par expérience la justesse de celte image'. Ecoutez Phèdre, dans Racine, opposaut usa passion coupable le bonheur d'un amour pur :
Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux. Cependant, en général, .Mont;iigiic a raison; et .s'il était vrai que Pascal ne ressentit guère, dans son humeur, ni l'iiilluence du temps , ni même celle (le la bonne ou de la mauvaise fortune, rien no témoignerait davantage quelle étonnante force de pensée et d'abstractiou il y avait dans l'esprit de Pascal.
En écrivant ma pensée % elle m' échappe cjuelquefois; mais cela mo fait souvenir de ma faiblesse, que j'oublie à toute heure 2; ce qui m'instruit autant que ma pensée oubliée, car je ne tends qu'à connaître mon néant.
C'est une plaisante chose à considérer % de ce qu'il y a '' des gens dans le monde qui , ayant renoncé à toutes les lois de Dieu et de la nature, s'en sont fait eux-mêmes auxquelles ils obéissent exactement, comme, par exemple, les soldats de Mahomet % les voleurs, les hérétiques, etc. Et ainsi les logiciens ^... Il semble que leur licence doive être sans aucune borne ni barrière , voyant qu'ils en ont franchi tant de si justes et de si saintes.
* « En écrivant ma pensée. » On lit ailleurs , dans le manuscrit, p. 1 42 , cette phrase barrée : « Pensée échappée. Je la voulais écrire : « j'écris , au lieu, qu'elle m'est échappée. » Aii lieu , c'est-à-dire au lieu de cela; il faut mettre ces mots entre deux virgules. Que d'imprévu dans cette réflexion , et que de profondeur !
^ « A toute heure. » Ces mots font une belle antithèse avec ce qu'il a dit de sa pensée, qu'elle lui échappe quelquefois.
' « C'est une plaisante chose à considérer. » Cf. Montaigne, III, 9, p. 476.
* « De ce qu'il y a. » Ce de explétif ne serait pas correct aujourd'hui.
* a Les soldats de Mahomet. « P. R. écrit seulement comme, par exemj)le , les voleurs ) etc. Ainsi Pascal mettait intrépidement sur la même ligne les hérétiques et les voleurs; et les hommes qui n'étaient pas de sa croyance lui paraissaient des gens, comme on dit, sans foi ni loi , qui s'écartaient de l'ordre même de la nature. Un Turc à ses jeux est à peine un homme. Voyez cette gradation dans les Provinciales : « Sont-ce des » religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte ? Sont-ce des chrétiens? » sont-ce des Turcs? Sont-ce des hommes? sont-cc des démons?...» (Lettre 14).
" « Et ainsi les logiciens. » Nous avons mis des points de suspension parce que nous pensons que le sens n'est pas achevé , et que Pascal veut dire qu'ainsi les logiciens se mécomptent , que leur logique est mise en défaut. — Leur licence se rapporte à tous ces gens dont Pascal a parlé.
Ce chien est à moi', disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. \ oilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre.
« Vous avez mauvaise grâce, excusez-moi, s'il vousplait. « — Sans cette excuse, je n'eusse pas aperçu qu'il y eût d'injure. — « Révérence parler -... » — Il n'y a rien de mauvais que leur excuse.
' o Ce chien esta moi. » En litre dans le manuscrit : J/i'en, lien. L effrayante hardiesse de celte pensée a été relevée par l'auteur du Génie du Chrisliaiiisme dans le chapitre sur Pascal (troisième partie, liv. II. chapitre 6). il a raison de dire que Rousseau , en s'en inspirant, ne la pas égalée : « Le premier qui , ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci » e>l à moi , fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes , de » guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point cpar- » gués au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, » eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; vous » êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre » n'est à personne. » Rousseau fait bien moins [leur, en criant et en s'agitant, que Pascal dans son analyse froide et méprisante. L'un s'indigne contre l'usurpation et la menace , il appelle sur ceux qui possèdent toutes les colères qui ont si fort éclaté depuis ; l'autre n'a point de colère contre les possesseurs , il ne les voit pas, il no voit que ces pauvres enfants qu'il prend en pitié. « Et voilà, dit encore le Génie du Christianisme , une do » ces pensées qui font trembler pour Pascal. Quoi ne fut point devenu ce » grand homme, s'il n'avait été chrétien? >.• On se demande comment les éditeurs de P. R. ont osé conserver un tel passage; n'en auraient-ils pas compris toute la portée, que nous sentons si b;en aujourd'hui ? Cependant ne nous troublons pas : des esprits bien lumineux ont porté du jour dans ces ténèbres où le lien et le mien ont leurs origines; ils ont montré que l'homme s'approprie les choses en mettant dans les choses une part de lui-môme qui les fait siennes, son activité libre et son travail. Oui, ce chien peut être à cet enfant, si cet enfant s'est fait suivre de ce chien, s'il l'a apprivoisé et dressé. Cette place au soleil sera bien sa place, si c'est lui qui l'a trouvée , ménagée , rendue commode, ou si ses camarades la lui défèrent un jour qu'il se sera battu pour eux. Ce n'est pas dans une note que nous pouvons creu.ser ces problèmes ; mais tant qu'on dira toi et moi, nous croyons qu'il faudra dire aussi tien et mien. Qui veut supprimer la propriété devra supprimer la personne. Cf. m , 1 2 ; vi , 7.
' n Révérence parler. « Locution dont on se sert quand on parle « de
llu PASCAL. — PENSEES.
On ne s'imagine Platon et Arîstote * qu'avec de grandes robes - de pédants. C'étaient des gens honnêtes ' et comme les autres, riant avec leurs amis : et quand ils se sont divertis à faire leurs Lois et leur Politique ' , ils l'ont fait en se jouant. C'était la partie la moins philosophe ° et la moins sérieuse de leur vie. La plus philosophe était de vivre simplement et tranquillement.
S'ils ont écrit" de politique, c'était comme pour régler un hôpital de fous. Et s'ils ont fait semblant d'en parler comme d'une grande chose, c'est qu'ils savaient que les fous à qui ils parlaient pensaient être rois et empereurs. Ils entraient dans leurs principes pour modérer leur folie au moins mal qu'il se pouvait.
» quelque chose dont on craint que l'idée ou l'expression ne blesse. « Dict. de r Académie. — Qui s'excuse s'accuse, dit un proverbe italien.
' « On ne s'inaagine Platon et Arislote. » Méré , Discours de la Conversalion , p. 65 : « Cela me donne à penser que ces auteurs qu'on trouve » si graves ne l'étaient pas toujours comme on le croirait par leurs écrits. »
- « De grandes robes. » Cf. m . 3.
•' « Des gens honnêtes. » Dans le sens où on disait un honnête homme.
* « Leurs Lois et leur Politique. » Allusion aux Lois et à la iuA:zi:a de Platon , et à la Politique d'Aristote.
3 « La moins philosophe. » Philosophe adjectif est plus commode pour le discours ordinaire que pliilosophiijite , qui a un air plus savant.
'' « S'ils ont écrit. » Ce second alinéa a été supprimé dans P. R. et dans tous les anciens éditeurs. 11 n'est pas très-clair. Les fous à qui parlaient Platon et Aristote étaient des rois, comme Denys de Syracuse et Alexandre, et des empereurs , en entendant ce mot au sens latin, imperatores, c'est-à-dire des chefs de républiques, des hommes revêtus du commandement suprême, ftlais pourquoi dire qu'ils pensaient être tout cela? C'est que Pascal parle le langage des stoïciens, selon qui il n'y a de véritable roi que le saçje; les autres ne sont que des maîtres imaginaires, esclaves dans la réalilé. On ne voit pas bien à quoi en veut Pascal dans ce fragment; seulement l'idée que les traités politiques des grands philosophes ne sont qu'un amusement de leur esprit s'accorde b en avec la doctrine qu'il n'y a pas de loi naturelle, et que les sociétés humaines ne sont pas fondées sur la raison et la justice (Cf. m , 8 et vi, 40). Mais qu'est-ce alors que de inodcrcr cette folie au moins mal qu'il se peut? S'il y a un moins mal , il
ARTlCLli VI. m
Kpigrammes de Martial. — Lliomme aime la malignité : mais ce n'est pas contre les malheureux , mais contre les heureux superbes; on se trompe autrement.' Car la concupiscence est la source de tous nos mouvements, et Thumanité ^.. Il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres.
Celle des deux borgnes' ne vaut rien, parce qu'elle ne les
y a donc un mal et un bien. Le fragment complet , tel que nous le donnons, ost profondément sceptique; tel que le donnait P. R. il était équivoque, et on n'en sentait pas toute l'intenlion.
* « Autrement. » C'est-à-dire si on croit lui plaire par la malignité contre les malheureux.
• <i Et l'humanité... » Je suppose que le sens n'est pas achevé, et que Pascal veut dire que l'humanitc pour les malheureux flatte la concupiscence , c'est-à-dire le désir de plaire , car il faut plaire à ceux qui ont les sentiments humains et tendres. 11 y a plaisir à passer pour avoir bon cœur.
' « Celle des deux borgnes. » Je n'ai pu trouver dans Martial une épigramme où il soit question de deux borgnes. M. Sainte-Beuve ne l'a pas trouvée non plus (t. III , p. 351 ). Il me semble, d'ailleurs, que , si Martial avait fait une épigramme sur deux borgnes, il se serait fort peu soucié de les consoler, et qu'on n'aurait pas été tenté de lui demander cela. Je crois donc que le mot celle ne doit pas s'entendre dune épigramme do Martial , mais simplement d'une épigramme ; et je pense que cette épigramme des deux borgnes pourrait bien être celle-ci, qui est célèbre, et qu'on a citée souvent :
Lumine Acon dextro , capta est Leonida sinistro ,
Kt poterat forma vincere uterque deos.
Pa^^'e puer, lumen quod habes concède puellœ.
Sic tu cxcus Airior, sic erit illa Venus.
fl Acon est privé de l'œil droit, Léonidc de l'œil gauche; et d'ailleurs » l'un et l'autre auraient pu disputer aux dieux mêmes le prix de la beauté. » Jeune gar(;on , cède à la jeune tille ton œil unique; tu seras l'Amour « aveugle , et elle sera Vénus. »
On comprend alors la critique de Pas:al , toute chagrine qu'elle est; l'épigrammc des deux borgnes est jolie, mais elle ne les console pas , car elle ne fiit pas (|iio l'un soit l'Amour, en elfet, ni l'autre Vénus : ce ne sont toujours (|ue deux borgnes. Quant aux épigrammes de Martial , il n'en est parlé qu'en général, à propos de malignit«i dans l'épigramme. — Epigramme se disait en général chez les anciens d'une petite pièce de rpielqucs vers, et c'est ainsi que remploie Pascal.
console pas, et ne fait que donner une pointe* à la gloire de l'auteur. Tout ce qui n'est que pour l'auteur ne vaut rien. Ambitiosa recidet ornamenta ~.
Je me suis mal trouvé de ces compliments : « Je vous
» ai bien donné de la peine ; Je crains de vous ennuyer ; Je
» crains que cela soit trop long. » Ou on entraîne, ou on
irrite ^
Un vrai ami ' est une chose si avantageuse , même pour les plus grands seigneurs, afin qu'il dise du bien d'eux, et qu'il les soutienne en leur absence même, qu'ils doivent tout faire pour en avoir. Mais qu'ils choisissent bien ; car, s'ils font tous leurs efforts pour des sots, cela leur sera inutile, quelque bien qu'ils disent d'eux : et même ils n'en diront pas du bien, s'ils se trouvent les plus faibles, car ils n'ont pas d'autorité; et ainsi ils en médiront par compagnie.
' « Donner une pointe. » C'est-à-dire donner à l'auteur l'honneur d'une pointe, d'un trait, qu'on trouve joli.
^ « Ambitiosa recidet ornamenta. « Citation d'Horace , Poét. 447. Si , comme il paraît, elle n'est pas prise de Montaigne, c'est, je crois, la seule citation d'auteur profane que Pascal ait faite sans la lui emprunter.
3 « Ou on entraîne, ou on irrite. » C'est-à-dire ou bien on entraîne le lecteur ou l'auditeur, et alors on ne l'ennuie pas, on ne paraît pas trop long; ou bien on l'ennuie, et alors on l'irrite davantage en s'excusant. Cf. 39.
' « Un vrai ami. « Cette pensée est écrite sur la même page du manuscrit que le second fragment du paragraphe 13. L'un et l'autre paraissent être venus à l'esprit de Pascal à l'occasion de son commerce avec le duc de Roannez , qui se l'était attaché , non comme mathématicien , mais comme honnête homme, et à qui un tel ami devait être en effet d'un grand avantage dans le monde. Celui-là n'était pas un sot. — Voir dans La Bruyère, des Grands, l'alinéa qui commence ainsi : «Un homme en » place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après eux les » gens d'esprit; il les doit adopter, il doit s'en fournir, et n'en jamais » manquer, » etc. On voit à ce début seul que La Bruyère vise à mettre de l'esprit dans ce qu'il dit; Pascal est tout simple, et n'est occupé que de sa pensée.
Voulez-vous qu'on croie ' du bien de vous? n'en dites point.
Je mets en fait ^ que, si tous les hommes savaient exactement ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde. Cela parait par les querelles que causent les rapports indiscrets qu'on en fait quelquefois.
La mort est plus aisée ' à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril \
Qu'une chose aussi visible qu'est la vanité du monde soit si peu connue , que ce soit une chose étrange et surprenante de dire que c'est une sottise de chercher les grandeurs, cela est admirable!
Qui ne voit pas ^ la vanité du monde est bien vain luimême. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement*, et dans la pensée
' « Voulez-vous qu'on croie. » Mont., III, 8, p. 410 : « Mais quand » tout est compté , on no parle iamais de soy sans perte : les propres coii- 1) damnations sont tousiours accrues, les loi anges mcscrucs. «
' « Je mets en fait. » Cf. ii, 8.
•* « La nioit est plus aisée. » En litre dans le manuscrit : Diverlis^ement , titre qui fait comprendre l'intention de cette phrase. Cf. iv, I. Pascal veut dire que nous ne cherchons le divertissement ([ue pour nous distraire de la pensée de la mort, plus insupportable ([ue ne l'est la mort elle-môme sans cette pensée.
' « Sans péril. » Sans péril de mort.
' » Qui ne voit pas. » Il est clair que taiiili- et rain s'entendent ici de ce qui est vide, sans fond , satis solidité.
" « Dans le divertissement. » Sur le divertissement, voir tout l'article i v.
de l'avenir*? Mais ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d'ennui ; ils sentent alors leur néant sans le connaître : car c'est bien être malheureux ^ que d'être dans une tristesse insupportable aussitôt qu'on est réduit à se considérer, et à n'en être point diverti '.
Chaque chose est ici vraie en partie, fausse en partie. La vérité essentielle n'est pas ainsi : elle est toute pure et toute vraie. Ce mélange la déshonore et l'anéantit. Rien n'est purement vrai; et ainsi rien n'est vrai, en l'entendant du pur vrai. On dira qu'il est vrai que l'homicide est mauvais * ; oui, car nous connaissons bien le mal et le faux. Mais que dira-t-on qui soit bon? La chasteté? Je dis que non, car le monde finirait. Le mariage? Non : la continence vaut mieux ^ De ne point tuer? Non, car les désordres seraient horribles, et les méchants tueraient tous les bons. De tuer? Non, car cela détruit la nature. Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie, et mêlé de mal et de faux ^
' « Dans la pensée de l'avenir. » Il s'agit de l'avenir dans cette vie, du lendemain, dont la pensée distrait sans cesse l'homme du présent.
- « Car c'est bien être malheureux. « Ce car se rappotte au mot leur néant , comme s'il y avait : Je dis leur néant, car, etc. Le néant de l'homme , ou sa misère, c'est la même chose.
^ « N'en être point diverti. » De se considérer. Cf. iv, 1.
^ « Que l'homicide est mauvais. » L'auteur de la quatorzième Provinciale, si éloquente contre les casuistes habiles à excuser l'homicide, ne pouvait pas parler autrement. Mais il se contredit lui-même; car le moyen de connaître le mal et le faux si on ne connaît le bien et le vrai?
^ « La continence vaut mieux. « C'est la doctrine de S. Paul, 1 Corinih., vil , 38.
^ « Mêlé de mal et de faux. » Non , ce mélange n'est ])as toujours dans les choses, il n'est souvent que dans le langage , qui enveloppe, sous une même expression, des cas très-différents. Il n'y a rien d'abstrait dans la vie, tout est déterminé par les personnes et les circonstances. Il ne s'ensuit pas de là que rien ne soit purement vrai, mais se\ilement qu'il y a beaucoup plus de vérités particulières , que de vérités générales dont la formule soit applicable partout.
ARTICLi: V[. Il)
Le mal est nisé, il y en a une infinité; le bien presque unique. Mais un certain genre de mal ' est aussi difficile à trouver que ce qu'on appelle bien ; et souvent on fait passer pour bien à cette marque ce mal particulier. Il faut même une grandeur extraordinaire d'àme pour y arriver, aussi bien qu'au bien.
Les cordes qui attachent - le respect des uns envers les autres , en général , sont des cordes de nécessité; car il faut qu'il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer ', et tous ne le pouvant pas, mais quelques-ung le pouvant \
P'igurons-nous donc que nous les voyons commencer ^ h se former. Il est sans doute qu'ils se battront jusqu'à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et {[u'enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue , ordonnent que la force qui est entre leurs mains suc-
' « Mais un certain genre de mal. » 11 est dilTicile de reconnaître ce qui a pu suggérer à Pascal cette réflexion. Elle s'applique très-bien à ces personnages coupables et grands à la fois qui figurent au premier rang dans l'histoire, comme César.
' « Les cordes qui attachent. » Il faut avouer que ces cordes qui attachent des respects, ces cordes de nécessité ou d'imagination, sont des métaphores bizarres, et que cela n est pas bien écrit.
•'' « Tous les hommes voulant dominer. « Car, si tous ne le voulaien' pas, ceux qui le voudraient prendraient l'empire sur les autres sans contestation. Si personne ne le voulait, il y aurait égalité, toujours sans contestation.
' « Mais quelques-uns le pouvant. » En effet, si tous le pouvaient également, ce serait comme si aucun ne le pouvait, et il y aurait encore égalité.
' « Nous les voyons commencer. » Q\i\? Ce relatif n'est p,i- rlnir.
IIG PASCAL. — PtNSÉKS.
cédera comme il plait ' ; les uns la remettent à l'élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc.
Et c'est là où l'imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait : ici c'est la force qui se tient par l'imagination - en un certain parti , en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers % etc.
Ces cordes qui attachent donc " le respect à tel et tel en particulier, sont des cordes d'imagination.
Nous sommes si malheureux que nous ne pouvons prendre plaisir à une chose qu'à condition de nous fâcher si elle nous réussit mal ; ce que mille choses peuvent faire , et font à toute heure. Qui aurait trouvé le secret de se réjouir du bien sans être touché du mal contraire, aurait trouvé le point. C'est le mouvement perpétuel \
A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent pas de différence entre les hommes.
* « Comme il plait. » C'est le latin ut libet, ad libitum , d'une façon ou d'une autre.
^ « Oui se tient par l'imagination. » Pascal veut dire que la noblesse, par exemple, a d'abord établi son empire en France par la force, au temps de la conquête, mais que cet empire ne se soutient plus que par l'imagination ou le préjugé.
" « En Suisse des roturiers. » Cf. v, 8.
^ « Qui attachent donc. >i Ce donc serait mieux placé à la fin de la phrase : sont donc des cordes.
^ « C'est le mouvement perpétuel. « Je pense que Pascal veut dire que cela est aussi impossible à trouver que le mouvement perpétuel.
\RTICI.L VII. 117
Diverses sortes de sens droit ; les uns dans un certain ordre ' de choses , et non dans les autres ordres , ou ils extravaguent. Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes, et c'est une droiture de sens. Les autres tirent bien les conséquences des choses où il y a beaucoup de principes. Par exemple, les uns comprennent bien les effets de l'eau , en quoi il y a peu de principes - ; mais les conséquences en sont si fines, qu'il n'y a qu'une extrême droiture d'esprit qui y puisse aller ; et ceux-là ne seraient peut-être pas pour cela grands géomètres , parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes', et qu'une nature d'esprit peut être telle qu'elle puisse bien pénétrer peu de principes jusqu'au fond, et qu'elle ne puisse pénétrer le moins du monde les choses où il y a beaucoup de principes.
II y a donc deux sortes d'esprits : l'une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes , et c'est là l'esprit de justesse*; l'autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c'est là l'esprit de géométrie. L'un est force et droiture d'esprit , l'autre est amplitude d'esprit \ Or l'un peut être sans
' « Les uns dans un certain ordre, u C'est-à-dire les uns ont le sens droit dans un certain ordre, etc.
^ n En quoi il y a peu de principes » Il s'agit de principes de déduction, axiomes, définitions, théorùnies
■" « Un grand nombre de principes. » Non pas principes primitifs, ils seraient eti fort petit nombre, mais définitions ou propositions qui , bien que reposant elles-mêmes sur d'autres , n'en sont pas moins des principes dont on a besoin pour ce qu'on veut démontrer. Pour résoudre tel problème on géométrie, il faut savoir la géométrie tout entière. Four comprendre les effets de l'eau , il suffit de savoir observer , mais cette observation est bii'n difficile.
* « L'esprit de justesse. » Pascal ne croyait donc pas qu'il n'y eût de justesse que dans la méthode géométrique. Il pensait que tel esprit, trèslucide et trés-rigouroux en géoniétiie, pouvait ej.lrava(juer ailleurs.
' « L'autre est amplitude d'esprit. » L'autre se rapporte à l'esprit gécni«^lri(pie.
l'autre, l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible.