DE FINESSE
En l'un ^ , les principes sont palpables, mais éloignés de l'usage commun ; de sorte qu'on a peine à tourner la tète de ce côté-là, manque d'habitude : mais pour peu qu'on s'y tourne, on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent.
Mais dans l'esprit de finesse, les principes sont dans l'usage commun et devant les yeux de tout le monde. On n'a que faire de tourner la tête ni de se faire violence. Il n'est question que d'avoir bonne vue , mais il faut l'avoir bonne ; car les principes sont si déliés et en si grand nombre - , qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe. Or, l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi, il faut avoir la vue bien nette pour voir tous les principes, et ensuite l'esprit juste pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.
Tous les géomètres seraient donc fins s'ils avaient la vue bonne', car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu'ils connaissent; et les esprits fins seraient géomètres s'ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de géométrie.
' « En l'un. » En l'esprit de géométrie.
- « Et en si grand nombre. » Il semble bien que l'esprit de (inesse est le même qui est appelé esprit de justesse dans le frasiment qui précède; cependant il était dit dans ce fragment que cet esprit s'exerce sur peu de principes , et nous lisons maintenant que ces principes sont en très-grand nombre. Je pense que la contradiction n'est qu'apparente. Il s'agissait tout à l'heure de principes logiques abstraits et généraux, il s'agit maintenant de principes moins reculés, qui ne sont autre chose que des faits d'observation, soit [)liysiqiie, soit morale.
■^ « S'ils avaient la vue bonne. » Ouelie admirable netteté dans cette analyse I
ARTICLH, VII. 119
Ce qui fait donc que do certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est (ju'ils ne peuvent du tout t^o tourner vers les principes de liéométrie; mais ce qui fait que des liéomètres ne sont pas fins, c'est qu'ils ne voient pas ce (jui est devant eux ; et qu'étant accoutumés aux principes nets et grossiers ' de géométrie, et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse , où les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à peine ^, on les sent plutôt qu'on ne les voit; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et jujier droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas ainsi les principes , et que ce serait une chose infinie que de l'entreprendre. Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard % et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusque un certain degré. Et ainsi il est rare que les géomètres soient fins , et que les fins soient géomètres , à cause (jue les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions et ensuite par les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir en cette sorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse; mais il le fait tacitement, naturellement et sans art; car l'expression en passe tous
' « Et grossiers. » Pour parler ainsi de ces abstractions, si cachées à plusieurs, muis en eiïet si grosses d évidence quand on les a comprises , il fallait un géomètre bien détaché de son art et ([ui s'y sentit supérieur. Les principes de géométrie sont comme les ressorts et les roues d'une machine ; ceux de l'espnt de finesse sont comme les forces insaisissables dont le jeu compose la mécanique merveilleuse d'un corps vivant.
- « On les voit à peine, u Les choses de finesse.
' « D'un seul regard. » Le phil sophc est celui qui voit nins' ; l.> |,|iilosophe est doue ruilro cliosi" (|iii> le gt''OMii'>ii('.
les hommes * , et le sentiment n'en appartient qu'à peu d'hommes.
Et les esprits fins, au contraire, ayant ainsi accoutumé à 2 juger d'une seule vue, sont si étonnés quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes si stériles , qu'ils n'ont point accoutumé de voir ainsi en détail , qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. iNIais les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions et principes; autrement ils sont faux et insupportables , car ils ne sont droits ^ que sur les principes bien éclaircis. Et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusque dans les premiers principes des choses spéculatives et d'imagination '' , qu'ils n'ont jamais vues dans le monde, et tout à fait hors d'usage.
Les exemples qu'on prend ^ pour prouver d'autres choses si on voulait prouver les exemples, on prendrait les autres
' n En passe tous les hommes. » C'est pourquoi on n'a jamais pu trouver celle langue philosophique que tant d'analystes ont cherchée, et qui devait exprimer si nettement les choses morales , qu'il ne pourrait plus y avoir matière à désaccord entre les hommes, puisque la philosophie serait une algèbre infaillible. Ceux qui ont cru a une telle algèbre n'avaient pas médité ces réflexions de Pascal.
- « Accoutumé à. » La Fontaine a dit : « Ce cerf n'avait pas accoutumé « de lire. » Plus loin, Pascal lui-même : « Qu'ils n'ont point accoutumé de » voir. ).
^ « Car ils ne sont droits, w Pascal lui-même n'a-t-il pas péché plus d'une fois en donnant trop à l'esprit de géométrie et aux principes, et pas assez à l'esprit de finesse et au sens des choses?
^ « Et d'imagination. « C'est-à-dire d'abstraction , par opposition à la réalité. — Sur l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, cf. 34.
'■" « Les exemples qu'on prend, w Pensée fine, mais rédigée précipitamment et sans soin.
choses pour en être les exemples; car, comme on croit toujours que la difficulté est à ce qu'on veut prouver, on trouve les exemples plus clairs et aidant à le montrer, Ainn, quand on veut montrer une chose générale, il faut en donner ' la règle particulière d'un cas : mais si on veut montrer un cas particulier , il faudra commencer par la règle générale. Car ou trouve toujours obscure la chose qu'on veut prouver, et claire celle qu'on emploie à la preuve : car, quand on propose une chose à prouver, d'abord on se remplit de cette imagination qu'elle est donc obscure, et, au contraire, que celle qui doit la prouver est claire, et ainsi on l'entend ^ aisément.
Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment '. Mais la fantaisie est semblable et contraire au sentiment ', de sorte qu'on ne peut distinguer entre ces contraires. L'un dit que mon sentiment est fantaisie, l'autre que sa fantaisie est sentiment. Il faudrait avoir une règle.
' « H faut en donner. » C'est-à-dire il faut donner la règle particulière d'un cas de celle chose générale.
- « Et ainsi on l'entend. » Celle qui doit la prouver.
^ « Au sentiment. » Pascal entend par là une sorte de sens et d'évidence intérieure par où nous saisissons la vérité sans l'intermédiaire d'une démonstration, non-seulement en fait de morale, où c'est ce qu'on nomme la conscience, mais en toutes choses. Il appelle sentiment la conception (i l>riori des premiers principes, ou, comme on dit aujourd'hui, des idées pures; il va jusqu'à dire que nous les connaissons par le cœur: « Le cœur w sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont « intinis , et la raison démontre ensuite, » etc. (viii , 1 , à la fin). Pour la fantaisie, c'est la sensibilité variable de chacun.
' (i Semblable et contraire au seulimcnt. « P. R. ajoute : « Semblable « parce qu'elle ne raisonne point, contraire parce qu'elle est fausse. » C'est une glose introduite dans le texte; mais la fantaisie n'est pas contraire au sonlimenl seulement parce qu'elle e^t fausse; elle l'est d'abord en ce qu'elle est relative et changeante, tandis ijue le senliment ou l'intuitioii pure est quelque chose d'universel et d'absolu.
La raison s'offre *, mais elle est ployable ^ à tous sens; et ainsi il n'y en a point.
Ceux qui jugent d'un ouvrage par règle' sont, à l'égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l'égard des autres. L'un dit : Il y a deux heures que nous sommes ici ; l'autre dit : Il n'y a que trois quarts d'heure. Je regarde ma montre ; je dis à l'un : Vous vous ennuyez ; et à l'autre : Le temps ne vous dure guère ; car il y a une heure et demie; et je me moque de ceux qui me disent que le temps me dure à moi, et que j'en juge par fantaisie : ils ne savent pas que je juge par ma montre'.
Il y en a qui parlent bien et qui n'écrivent pas bien. C'est que le lieu, l'assistance les échauffent, et tirent de leur esprit plus qu'ils n'y trouvent sans cette chaleur.
Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis que diffici-
' « La raison s'offre. « Comme tous ces tours sont animés et dramatiques ! 11 est clair que la raison n'est pas ici ce qu'on nomme dans nos écoles la raison pure (cette raison pure n'est autre chose que le sentiment dont parle Pascal), mais simplement la faculté par laquelle on réfléchit et on raisonne.
- « Mais elle est ployable » Mont., Apol., p. a.'îS : « C'est un instru- » ment de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous « biais et à toutes mesures. » — Il n'y en a point. Il n'y a point de règle.
■"■ « Par règle. » 11 y a dans le manuscrit : sans règle; mais cela est contre le sens de la phrase.
^ " Je juge par ma montre. « Cette pensée forme comme une petite scène. Pascal avait donc une monlre en critique; il aurait dû nous dire comment il la réglait. Voltaire dit : a C'est le goût qui tient lieu démontre, » et celui (pli ne juge que par règle en juge mal. >> JMais la rè;;le de Pascal n'est sans doute que le principe même du goût, la raison , la justesse; c'est la même que colle d'florace : Scribfndi recle, sapere csl cl prlnctpium et fons.
Icmcnt. Ce qu'il a de mauvais (j'entends hors les mœurs') eût pu être corrigé en un moment, si on l'eût averti qu'il faisait trop d'histoires, et qu'il parlait trop de soi -.
Tl est fâcheux ' d'être dans l'exception de la règle. Il faut même être sévère, et contraire à l'exception. Mais néanmoins , comme il est certain qu'il y a des exceptions à la règle, il en faut juger sévèrement, mais justement.
Qu'on ne dise pas * que je n'ai rien dit de nouveau ; la disposition des matières est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux ^ J'aimerais autant qu'on me dît
♦ « J'entends hors les mœurs. » Cf. xxiv, 24.
' « Et qu'il parlait trop de soi. « En supposant que ce soit là un di'faut, il est permis de croire que Montaigne ne s'en serait pas corrigé en un moment. Cf. vi, 33. 11 n'aurait pas non plus renoncé volontiers à ses histoires, à voir la manière dont il en parle (1 , 39, p. 133). Cf. le Discours sur la vie et les ouvrages de Montaigne, pages 89-90 , dans 1 édition de M. Le Clerc.
^ » 11 est fâcheux. » En titre : Miracles. Celte pensée se rapporte à la suite des fragments sur les miracles qui forment l'article xxiii dans cette édition : voir cet article. Pascal veut dire que, lorsque Port-Royal se vante d'avoir été l'ol jet d'un miracle (celui de la sainte Épine), il se place dans l'exception, car un miracle en ce temps est l'exception et non la règle. Donc on doit contrôler sévèrement ce miracle; mais, une fois bien contrôlé, il faut avoir la justice de le reconnaître. P. R. a rendu ce fragment inintelligible en le déplaçant.
* « Qu'on ne dise pas. « Il semble que Pascal se défend ici par avance contre une criticpie chagrine et paradoxale, qui est allée jusqu'à accuser les Pensées de n'être qu'un plagiat perpétuel cl une pure compilation. P. R. a supprimé ce fragment, qui laissait voir dans le chef des saints du jansénisme l'amour-propre d'auteur. .Mais lui-même avoue ailleurs de bonne Rrâce qu'i7 veut avoir la gloire d'avoir bien écrit ( il , 3).
' « La place mieux. » Aucun écrivain ancien ou moderne, aucun au monde, n'a su placer la balle aussi bien que Pascal , « l'homme de la terre, i> a dit Vauvenargues, qui savait mettre la vérité dans un plus beau jour, et » raisonner avec plus de force. » ( Ac'/Iciion.» rriliiiue^ sur ijueUfurs /lof/cs , 9. )
que je me suis servi des mots anciens. Et comme si ' les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente ^, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées par leur différente disposition.
On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a soi-même trouvées, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres.
L'esprit croit naturellement ' , et la volonté aime naturellement; de sorte que, faute de vrais objets, il faut qu'ils s'attachent aux faux.
Ces grands efforts d'esprit où l'àme touche quelquefois ', sont choses où elle ne se tient pas. Elle y saute seulement, non comme sur le trône % pour toujours, mais pour un instant seulement.
' « Et comme si. » Cet et n'annonce pas un nouvel argument, mais uno nouvelle manière de le présenter.
^ « Par une disposition différente. » Ajoutons qu'il s'en faut bien que ce soit là toute l'originalité de Pascal. 11 est plein d'invention de détail, d'analyses et d'observations neuves, comme celle, par exemple, qui se trouve dans cette phrase, et celle qu'on va lire, et tant d'autres.
•* « L'esprit croit naturellement. » C'est-à-dire la nature de l'esprit est de croire , et celle de la volonté est d'aimer.
^ « Ces grands elîbrts d'esprit , » etc. Pascal avait dans l'esprit le chapitre 29 du second livre des Estais {Je la Vertu) : » le treuve par expe- » rience qu'il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l'ame, ou une » résolue et constante habitude, » etc. Cf. V[ , 27.
■'' « Comme sur le tréne. w Image qui donnerait l'idée d'une âme véritablement maîtresse et souveraine.
ARTICLK VII. 125
L'iiomme u'est ni ani^e ' ni bête, et le mallieur veut que qui veut faire l'auge fait la bète.
Kn sachant la passion dominante de chacun, on est sur de lui plaire; et néanmoins chacun a ses fantaisies, contraires à son propre bien, dans l'idée même qu'il a du bien; et c'est une bizarrerie qui met hors de gamme ^.
Les bétes ne s'admirent point. In cheval n'admire point son compagnon. Ce n'est pas qu'il n'y ait entre eux de l'émulation à la course, mais c'est sans conséquence ; car, étant à retable , le plus pesant et plus mal taillé ne cède pas son avoine à l'autre, comme les hommes veulent qu'on leur fasse'. Leur vertu se satisfait d'elle-même.
IG
Comme on se gâte l'esprit, on se gâte aussi le sentiment. On se forme l'esprit et le sentiment par les conversations *.
' « L'homme n'est ni ange. » Manque dans P. H. P. R. a craint de scandaliser en défendant de faire l'ange; car n'est-ce pas ce que font les saints? — Mont., III, 13, p. 228 : « Ils veulent se mettre hors d'eulx et )) eschapper à l'homme, c'est folie : au lieu de se transformer en anrjes , )) ils se transforment en besles; au lieu de se haulser, ils s'abattent. » Et III , 2, p. 180 : «< Ma conscience se contente de soy , non comme de la con- » science d'un ange ou d'un cheval , mais comme de la conscience d'un » homme. »
^ « Hors de gamme. » Cette expression ne s'emploie plus ni au propre ni au figuré.
•• « Veulent (lu'on leur fasse. » Les moralistes, en faisant la satire do l'homme, ont souvent employé ce tour, qui consiste à lui opposer les bêtes comme plus sages. Voir la satire de l'Homme dans Boileau, et l'article Égalité du Dictionnaire philosophique, première section, où Voll.iire tourne en vers la même idée à peu près qui est dans ce fragment de Pascal.
* « Par les conversations, u Montaigne, III, 8 {De l'art de conférer], p. il 2 : « Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des
126 PASCAL. — PENSÉliS.
On se gâte l'esprit et le sentiment par les conversations. Ainsi les bonnes ou les mauvaises le forment ou le gâtent. Il importe donc de tout ^ de bien savoir choisir, pour se le former et ne point le gâter ; et on ne peut faire ce choix , si on ne l'a déjà formé et point gâté. Ainsi cela fait un cercle, d'où sont bienheureux ceux qui sortent.
Lorsqu'on ne sait pas la vérité d'une chose, il est bon qu'il y ait une erreur commune qui fixe l'esprit des hommes, comme , par exemple , la lune , à qui on attribue le changement des saisons ^ , le progrès des maladies , etc. Car la maladie principale de l'homme est la curiosité inquiète des choses qu'il ne peut savoir ; et il ne lui est pas si mauvais d'être dans l'erreur ', que dans cette curiosité inutile.
La manière d'écrire d'Épictète, de Montaigne et de Saloraon de Tultie^ est le plus d'usage, qui s'insinue le mieux,
» esprits vigoreux et réglez, il ne se peult dire combien il perd et s'abas- « tardit par le continuel commerce et fréquentation que nous avons « avecques les esprits bas et maladifs : il n'est contagion qui s'espande w comme celle-là. »
1 « 11 importe donc de tout. » On dit encore de tout point , on ne dit plus de tout.
■ n Le changement des saisons. » Saisons est pris ici dans le sens du latin tempestates ; Pascal veut dire les changements de temps, comme a mis P. R.
^ « D'être dans l'erreur. » N'est-ce pas là une faiblesse que le philosophe doit combattre, au lieu de l'autoriser?
"" « Et de Salomon de Tultie. » n Nos recherches, dit M. Faugère, et » celles de plusieurs érudits n'ayant pu nous procurer aucune notion sur » Salomon de Tultie, nous supposons que madame Périer, de la main de « laquelle ce passage se trouve écrit dans le manuscrit, aura altéré le nom » de l'écrivain cité par Pascal.... » Ce nom est tracé très-distinctement, et à deux fois; mais en supposant que madame Périer se soit trompée, quel autre nom faudra-t-i! mettre à la place? On n'en trouve aucun dans l'histoire littéraire qui convienne ici. Comment Pascal , qui semble avoir si peu lu, lisait-il un écrivain que personne ne connaît, et qu'il nomme à côté d'Épictète et de Montaigne? On serait tenté de croire que Salomon de
qui demeure plus dans la mi'moire, et qui se fait le plus citer, parce (lu'clle est toute composée de pensées* nées sur les entretiens ordinaires de la vie; comme quand on parlera de la commune erreur qui est parmi les hommes , que la lune est cause de tout, on ne manquera jamais de dire que Salomon de Tultie dit que, lorsqu'on ne sait pas la vérité d'une chose, il est bon qu'il y ait une erreur commune, etc., qui est la pensée ci-dessus.
Si le foudre tombait^ sur les lieux bas, etc. % les poètes, et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature, manqueraient de preuves'.
Le cœur a son ordre ^ ; l'esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations. On ne prouve pas qu'on doit être
Tultie n'est qu'un pseudonyme, un ami de Pascal , par exemple , qui lui avait soumis quelque recueil de pensées , lequel peut-être n'a jamais paru , et où Pascal avait remarqué celle qu'il cite.
' <i Toute composée de pensées. » Cette manière est aussi celle de Pascal.
^ « Si le foudre tombait, etc. w Foudre s'employait et au masculin et au
féminin.
Ce» foudres impuissants qu'en leurs mains vous peignez.
(Q)RNEiLLE, Polyt-ucle.)
^ << Sur les lieux bas, etc. « Cet etc. indique d'autres suppositions semblables ([u'on pourrait faire.
* « Manqueraient de preuves. » Pourquoi? Au lieu de dire que les grands sont plus exposés aux catastrophes comme les sommets à la foudre, ils diraient, par exemple, que le sage, ayant l'àme élevée, est inaccessible au malheur, qu'au contraire les âmes basses et vulgaires en sont nécessairement atteintes , comme la foudre ne frappe que les lieux bas , etc. Descaries écrivait au P. Mersenne, en janvier 1047 : « Vous me mandiez » dans votre précédente que les prédicateurs sont contraires à ma philo- « Fophie, à cause qu'elle leur fait perdre leurs belles comparaisons lourhanl » lu lumière ; mais s'ils y veulent penser, ils en pourront tirer de plus » belles de mes principes, » etc.
' « Le cœur a son ordre. « En litre dans le manuscrit : L'ordre. Contre l'objerlion que l'f'.rrilure n'a pas d'ordre.
Jî8 PASCAL. — PENSÉES,
aimé, en exposant d'ordre les causes de l'amour : cela serait rid e ' .
Jésus-Christ, saint Paul ont l'ordre de la charité ^, non de l'esprit; car ils voulaient échauffer, non instruire. Saint Augustin de même. Cet ordre consiste principalement à la digression sur chaque point ' qui a rapport à la fin , pour la montrer toujours.
Masquer la nature ' et la déguiser. Point de roi, de pape, d'évéqucs* ; mais auguste monarque, etc. ; point de Paris ; capitale du royaume. Il y a des lieux ^ où il faut appeler Paris Paris , et d'autres où il le faut appeler capitale du royaume ^
' « Cela serait ridicule. » Montaigne, III, 5, p. 361 : Amor ordinem nescit. C'est un passage de saint Jérôme {Lettre à Chromatius, à la finj.
' « De la chanté. » Cf. xvi, 13.
■■^ « A la digression sur chaque point. » C'est-à-dire à s'étendre sur chaque chose qui peut exciter le sentiment que l'on a pour fin de produire, sans s'attachera suivre le lil du raisonnement.
" « Masquer la nature. « Pascal prend note d'une faute de goût qu'il signale.
^ « De pape, d'évèques. « P. R. a supprimé ces mots, et ensuite Vetc.
'^ « Des lieux. » C'est-^-dire des endroits dans le discours.
^ « Capitale du royaume. « On trouve dans la correspondance du chevalier de Méré une lettre de Miton à Méré (lettre 175), où les mêmes principes de goût sont développés fort longuement : « Je viens d'examiner » un auteur qui loue Charles-Quint de ce qu'en cette grande bataille, où il » s'agissait d'assujettir l'Allemagne , malgré les douleurs de la goutte , » dont il était ce jour-là si cruellement lourmenté, il se fit lier sur son » cheval, sans sortir de la bataille qu'il ne l'eût gagnée. Et l'auteur, pen- » sant relever cette action, appelle toujours Charles-Quint ce grand em- » pereur. Mais il me semble qu'il eût été beaucoup mieux de le nommer » simplement Charles ; parce que grand empereur le cache sous ce nom » [c'est à peu près l'expression de Pascal , vmsc/uer la nature] , et amuse » ainsi l'imagination, au lieu que Charles le montre à découvert, et fait » voir plus clairement que c'est lui. Et de plus , quand on dit que Charles » méprise la douleur et la mort pour l'ambition, on dit de lui de plus » grandes choses que si on disait, ce grand empereur : car il est bien » plus grand à Charles, qui est simplement un homme, de mépriser la mort » et la douleur, qu'il ne l'est à un grand empereur, dont le métier est de
ARTICLE Vn. 12'J
Quand dans un discours se trouvent des mots réprtés, et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait le discours, il les faut laisser, c'en est la marque ' ; et c'est là la part de l'envie -, qui est aveugle, et qui ne sait pas que cette répétition n'est pas faute en cet endroit ; car il n'y a point de règle générale.
Ceux qui font les antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie. Leur règle n'est pas de parler juste, mais de faire des figures justes.
Les langues sont des chiffres, ou non les lettres sont changées en lettres, mais les mots en mots; de sorte qu'une langue inconnue est déchiffrahie '.
» mépriser tout pour la gloire. Sur quoi il me vient dans l'esprit que, si » le même auteur eut voulu purlor de lui retiré à Saint- Just, après qu'il » eut quitté ses royaumes et l'empire , se promenant comme un particulier » avec les religieux de l'abbaye, il eût fallu l'iippcler ce grand empereur — » Je ne sais ce que vous jugerez de ces réflexions: mais il est vrai qu'en w recherchant par cette voie la nature des choses, on pourrait connaître en » tout ce qu'il y a de bien et de mal , et se rendre un bon juge et même » un excellent ouvrier d ■ la bienséance. ><
' « C'en est la marque. » C'est la marque qu'il les faut laisser. — M. Vinet(page 1 15) fait remarquer ([ue Pascal semble donner ici l'exemple dans la règle même, en répétant le verbe trouver.
■ « Et c'est là la part de l'envie. » Pascal pense-t-il à qui'lque passage des Proviucialen où l'envie avait critiqué des répétitions? — Méré (OEuvres posthumes, p. 4î)J, parlant de César : «■ Ce grand homme , a-t-on » dit, était persuadé que la beauté du langage dépend beaucoup plus d'user » des nicilleurs mots (pie de les diver.sificr , et s'il était content d une ex- » pression , il ne s'en lassait point , et ne craignait pas non plus d'en lasser » les autres. »
•■ « Est déchiffrable. » Étant donné un chiffre écrit dans une langue connue, qu'est-ce qui le rend déchiffrable? C'est ([ue la coniuiissance de la langue fait deviner la valeur des lettres. Étant donnée maintenant une langue
Il y a un certain modèle d'agrément et de beauté qui consiste en un certain rapport entre notre nature faible ou forte % telle qu'elle est, et la chose qui nous plaît. Tout ce qui est formé sur ce modèle nous agrée : soit maison, chansons, discours, vers, prose, femmes, oiseaux, rivières, arbres, chambres, habits, etc. Tout ce qui n'est point fait sur ce modèle déplaît à ceux qui ont le bon goùt^. Et comme il y a un rapport parfait entre une chanson et une maison qui sont faites sur le bon modèle , parce qu'elles ressemblent à ce modèle unique, quoique chacune selon son genre, il y a de même un rapport parfait entre les choses faites sur le mauvais modèle K Ce n'est pas que le mauvais modèle soit unique, car il y en a une infinité. Mais chaque mauvais sonnet", par exemple, sur quelque faux modèle qu'il soit
inconnue exprimant des idées connues, qu'est-ce qui la rendra déchiffrable? C'est que la connaissance des idées fera deviner la valeur des mots. Mais un alphabet se réduit à un très-pclit nombre de caractères , tandis qu'une langue contient une infinité de mots. La seconde difficulté est donc hors de toute proportion avec la première, et véritablement énorme.
' « Faible ou forte. » Que signifient ces paroles? S'il s'agit de notre nature à chacun , plus faible chez celui-ci, plus forte chez celui-là, le bon goût ne serait donc pas le même pour tous , et le modèle ne serait pas unique , ce qui semble contraire à la pensée de Pascal. S'il s'agit de notre nature en général, de la nature humaine, pourquoi ajouter faible ou forte? N'est-ce pas que Pascal , qui sait si bien la faiblesse de la nature , pense néanmoins que telle quelle est, faible ou forte, elle est pour nous la mesure du beau?
- « Le bon goût. » Ou le goût bon (comme au paragr. 28), locution familière dans la bonne compagnie, parmi les honnêtes gens à la façon du chevalier de Méré, et que celui-ci emploie fréquemment, quoiqu'il ait écrit : « Il serait ù désirer de faire en sorte qu'il eût le goût bon , car si » je me veux expliquer, il faut bien que je me serve de ce mot dont tant » de gens abusent. » (M. Collet, page 33.)
■"' « Sur le mauvais modèle. » Ce bon et ce mauvais modèle, sur lesquels sont faites à la fois les maisons, les chansons, les femmes, etc., ne sont-ils pas des idées de Platon , c'est-à-dire de pures abstractions sans réalité?
* « Chaque mauvais sonnet. » On s'occupait alors beaucoup des son-
AHTKLE VII. 131
fait, resseml)k' parfaitoraent a une femme vêtue sur ce modèle *. — l\ien ne fait mieux entendre combien un faux sonnet est ridicule que d'en considérer la nature et le modèle, et de s'imaginer ensuite une femme ou une maison faite sur ce modèle-là.
Comme on dit beauté poétique, on devrait aussi dire beauté géométrique, et beauté médicinale. Cependant ou ne le dit point : et la raison en est - qu'on sait bien quel est l'objet de la géométrie, et qu'il consiste en preuves, et quel est l'objet de la médecine, et qu'il consiste en la guérison ; mais on ne sait pas en quoi consiste l'agrément, qui est l'objet de la poésie. On ne sait ce que c'est que ce modèle naturel qu'il faut imiter ; et, faute de cette connaissance, on a inventé de certains termes bizarres : « siècle d'or, merveille de nos jours, fatal , etc. ' ; « et on appelle ce jargon beauté
nets , et on attachait une grande importance à ce petit poôme; on sait les vers de Boileau à ce sujet dans VArl poétique.
' « Vêtue sur ce modèle. » Voir le parngrâphe suivant.
■ « Et la raison en est. » Un théorème, une découverte scienlifi(iuc peut «Mre belle , peut avoir de la beauté, mais non des beautés. Le beau est là dans le fond même , dans l'essence de la solution trouvée; en poésie, il est dans des mouvements d'imagination ou de passion qui sont des accidents , et qui ont chacun à part leur effet et leur charme. Ce sont là les vraies b^au/e'j ]>oéliquei. Lesidéesde Pascal semblent ici bizarres et fausses. Puisqu'il cite ailleurs Corneille, i! aurait pu y trouver des beautés poétiques qui ne sont pas un jargon.
^ « Fatal, etc. » P. R. a mis, (alal laurier, bel aslre. Pascal raille seulement l'emploi de l'adjectif /"a/aJ , mis à la mode par Malherbe, qui avait une grande prédilection pour ce mot, ainsi ([ne l'a remarqué Ménage. Il l'emploie le plus souvent dans une acception favorable, pour dire, instrument d'un destin supérieur, au sens du latin fatalis.
Puissance, quiconque tu sois
Dont \ il /nlM le diligence
l'réside à l'empire françois! (Ode 4.)
Tu menois le blond Ilyménée,
Qui dcvoit •olennellemi-nt
De CK fatal accouplement *
* Le mariage d'Henri IV avec Mûrie de Médicis.
poétique. Mais qui s'imaginera une femme sur ce modèlelà, qui consiste à dire de petites choses avec de grands mots % verra une jolie demoiselle toute pleine de miroirs et de chaînes % dont il rira, parce qu'on sait mieux en quoi consiste l'agrément d'une femme que l'agrément des vers. Mais ceux qui ne s'y connaissent pas l'admireraient en cet équipage ; et il y a bien des villages où on la prendrait pour la reine : et c'est pourquoi nous appelons ' les sonnets faits sur ce modèle-là les reines de villages.
Quand un discours naturel peint une passion, ou un effet , on trouve dans soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût % en sorte qu'on est porté à aimer * celui qui nous le fait sentir; car il ne nous
Célébrer l'heureuse journée. (Ode 6, me duc de Bellegardc.)
Plus haut , diins cette même ode :
Qui ne sait de quelles tempêtes Leur futaie main autrefois , etc., etc.
Quant au siècle d'or, voir surtout les Stances récitées au ballet de Madame princesse d'Espagne (II, 28). Enfin, l'expression de merveille revient à chaque instant, enchâssée de diverses manières. Voilà les agréments que répétaient à satiété tous ces petits poètes, que Boileau trouvait si aisé d'imiter, s'il eût voulu
Dans ses vers recousus mettre en pièces Malherbe.
• « De petites choses avec de grands mots. « Excellente définition de la fausse éloquence , et qui est de tous les temps.
- " De miroirs et de chaînes. » M. Sainte-Beuve (t. III, p. 49) ajustement rapproché du fragment de Pascal ce passage des Lettres persanes : « Ce sont ici les poètes, c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de » mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agré- » ments , comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs ornements » et leurs parures. » (Lettre 137.)
•* <; Nous appelons.» Qui, nous? Apparemment la petite société d'hommes de goût, de raffinés, dont Méré était l'oracle.
* « Qu'elle y fut. » Il faudrait, pour que la phrase fut correcte, laquelle on ne savait pas qui y fût. Mais on répétait alors volontiers î7 ou elle.
■' « Qu'on est porté à aimer. » Pascal dit ailleurs (xxv, 24) : « Ce n'est » pas dans Montaigne , mais dans moi , que je trouve tout ce que j'y vois. » C'est donc à Montaigne aussi sans doute qu'il pensait ici.
ARTICLE VII. i;i3
a pas fait montre de son bien ', mais du notre; et ainsi ce bionfait nous le rond aimable : outre que cette communauté dintelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer.
Il faut de l'agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-même pris du vrai".
Quand on voit le style natureP, on est tout étonné et ravi; car on s'attendait de voir un auteur, et on trouve un liomme \ Au lieu que ceux qui ont le goût bon , et qui en voyant un livre croient trouver un bomme, sont tout surpris de trouver un auteur : Plus poetice ' quam humane lonilus es. Ceux-là bonorent bien la nature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout, et même de théologie *.
La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première.
' a De son bien. » Ce qui blesserait notre vanité et exciterait notre jalousie.
' a Soit lui-nu^me pris du vrai. » Cela est si juste qu'on ne voit pas môme d'abord comment Pascal peut distinguer l'agréable du réel. Pensait-il aux figures, aux images, qui expriment la vérité, mais jnir une espèce de fiction '?
5 <i Quand on voit le style naturel. » C'est-à-dire, quand on voit que le style est natun'l.
' » Et on trouve un liomme. » Méré , Discours de la Conversation , p. 76 : « Je disais à quelqu'un fort savant qu'il parlait en auteur. Eh >' quoi! me répondit cet homme , ne le suis-je pas? Vous ne l'êtes que » trop, repris-je en riant, et vous feiiez beaucoup mieux de parler en ga- 1) lant homme, u C'est phitot encore Montaigne que Méré (pii a du inspirer à Pascal cette pensée : et à qui s'api)liqiie-t-elie mieux'.'
' « Plus poetice. » Cette phrase est de Pétrone, au chapitre 90, où elle Ti'.i pas le même sens que dans Pascal. Pascal emprunte sans doute à qiicl- (|u un celte citation.
* « Et même de théologie. » Est-ce là un retour sur les Provinciales?
Il ne faut point détourner l'esprit ailleurs, sinon pour le délasser, mais dans le temps où cela est à propos; le délasser quand il faut, et non autrement; car qui délasse hors de propos, il lasse; et qui lasse hors de propos délasse % car on quitte tout là ; tant la malice de la concupiscence se plaît à faire tout le contraire de ce qu'on veut obtenir de nous sans nous donner du plaisir, qui est la monnaie ^ pour laquelle nous donnons tout ce qu'on veut.
Quelle vanité que la peinture, qui attire l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les originaux ' 1
Un même sens '' change selon les paroles qui l'expriment. Les sens reçoivent des paroles leur dignité, au lieu de la leur donner. lien faut chercher des exemples*...
Ceux qui sont accoutumés^ à juger par le sentiment ne comprennent rien aux choses de raisonnement ; car ils veu-
' « Et qui lasse hors de propos délasse. » Pascal s'explique tout de suite : car on quitte tout là, et ainsi l'esprit, qu'on croyait tenir bien tendu, échappe tout à fait, et se délasse à son aise. C'est comme dans l'épigramme de Rousseau : Faixnns-les courts en ne les lisant point.
- « Qui est la monnaie. » Voltaire voudrait que Pascal eût dit , la denrée.
^ « Les originaux. « Cependant s'il n'y avait aucune espèce de beauté dans l'original , il ne pourrait pas y en avoir dans la peinture.
' « Un même sens. » 11 n'est pas vrai que la pensée reçoive sa dignité des paroles , car c'est la pensée qui fait les paroles à son image. La parole toute seule n'est rien.
•' « Il en faut chercher des exemples. » Pascal n'a pas achevé, il n'aurait pu trouver des exemples à l'appui d une remarque qui n'est pas vraie. »
'' «■ Ceux qui sont accoutumes. » ^ur la différence des choses de raisonnement et des choses de sentiment, voir le paragraphe '2.
ARTICLK VII. 135
lent d'abord pénétrer d'une vue, et ne sont point accoutumés à cluMclier les principes. Kt les autres, au contraire, (jui sont accoutumés à raisonner par principes , ne comprennent rien aux choses de sentiment, y cherchant des principes, et ne pouvant voir d'une vue.
La vraie éloquence ' se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale; c'est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l'esprit, qui est sans règles-. Car le jugement est celui à qui ' appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l'esprit. La finesse est la part du jugement , la géométrie est celle de l'esprit.
Se moquer de la philosophie *, c'est vraiment philosopher.
Toutes les fausses beautés ' que nous blâmons en Cicéron ont des admirateurs, et en grand nombre.
' « La vraie éloquence. « En titre, Géométrie , Finesse. Ce titre indique qu'il faut rapprocher ce fragment du paragraphe 2. Sur la vraie éloquence oppo.-ce à ce qu'on appelle l'éloquence, cf. le paragraphe suivant.
- « Qui est sans règles. » Cependant la morale de l'esprit étant, d'après ce qui suit, la morale du raisonnement, la morille géométrique, comment peut-elle être sans règles? C'est qu'il n'y a pas de principes absolus sur lesquels on puisse établir une géométrie en morale.
■* a Car le jugement est celui à qui. » C'ost-à-dire est ce à quoi. Celui est au masculin parce que le j'/f/emen/ est au masculin; c'est une attraction u la manière des langues anciennes.
* <t Se moquer de la philosophie. » C'est comme s'il avait dit, en continuant le même tour : La vraie philosophie se moque de la philosophie. — Mont., Apol., p. 1 V6 : « Un ancien à qui on reprochoit (|u'il faisoit « profession de la philosophie, de laquelle pourtant en son iugenient il ne » tenoit pas grond compte, resjiondit que cela c'estoit vrayement philoso- » pher. »
' n Toutes les fausses beautés. » En blâmant dans Cicéron les fausses beautés , on doit croire que Pascal ne méconnaissait [las les véritables. Montaigne, sc)n maître, qui parle d'ailleurs as.^ez durement de Cicéron, ajoute pourtant (Il , 10^ p. 4.tI ) : « Quant à son éloquence, elle est tlu
13fi PASCAL. — PENSÉES.
Il y a beaucoup de gens qui entendent le sermon de la même manière qu'ils entendent vêpres.
Les rivières sont des chemins qui marchent , et qui portent où l'on veut aller ' .
Deux visages semblables , dont aucun ne fait rire en particulier, font rire ensemble par leur ressemblance.
... Ils ont quelques principes^ ; mais ils en abusent. Or, l'abus des vérités doit être autant puni que l'introduction du mensonge.
» tout hors de comparaison : ie crois que iaraais homme ne l'egualera. » Il mêle à cet éloge quelques critiques sans y appuyer beaucoup ; et nulle part , je crois , il ne lui reproche des beautés fausses. Mais il est remarquable que trois de nos plus grands esprits , Pascal , La Fontaine , Fénelon, se soient montrés sévères à l'égard de cette éloquence tant admirée. C'est justement , je crois , parce qu'elle était trop indiscrètement admirée de leur temps , et que le nom de Cicéron était compromis par les déclamateurs cicéroniens. Rollin encore, qui a tant de sens, avait peine à consentir qu'on préférât à Cicéron Démosthène (voir son Traité des Etudes)] qu'on juge où devait aller l'enthousiasme des esprits vulgaires , puisé dès lenfance dans les écoles , et fortifié par la pratique d'un art oratoire tel que celui que Racine a parodié dans les Plaideurs. — Méré ne paraît pas goûter beaucoup Cicéron; et en effet, Cicéron est trop constamment orateur pour plaire à ces délicats qui voulaient qu'on ne fût quhonne'le homme. Cf vi , 1 •").
' « Où l'on veut aller. » Pourvu qu'on veuille aller où elles portent.
'^ « Ils ont quelques principes. » En titre dans le manuscrit : Probabilité. Supprimé dans P. R., comme se rattachant aux querelles du jansénisme. On lit dans les éditions : Les astrologues , les alchimistes ont qudques principes, etc. On voit que Pascal ne pensait pas du tout aux alchimistes et aux astrologues, mais à la morale des jésuites et à leur doctrine de la probabilité. Voir les Provinciules.
ARTir.I.K Mil. 137
ARTICLE Vni
... Les principales forces ' des pyrrhoniens , je laisse les moindres, sont (jue nous n'avons aucune certitude de la vérité de ces principes-, hors la foi et la révélation, sinon en ce que nous les sentons naturellement en nous : or, ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de leur ^érité , puisque n'y ayant point de certitude, hors la foi , si l'homme est créé par un Dieu bon , par un démon méchant % ou à l'aventure , il est en doute si ces principes nous sont donnés ou véritables, ou faux , ou incertains', selon notre origine. De plus, que ' personne n'a d'assurance , hors de la foi % s'il
' « Les principales forces. » P. H. a mis en létede ce morceau un alinéa (jui en forme comme l'exorde.
* Il De ces principes. » P. R. : Des principes. C'est ce qu'il appelle plus loin les principes naturels. Cf. ni, lo, pour voir ce que c'est que ces principes.
^ a Par un démon méchant. « C'est l'objection que se fait Descarte*.
* « Ou faux ou incertains. » Faux , si nous sommes faits par un démon méchant; incertains, si nous procédons du hasard. Mais comment concevoir un Dieu bon ou un démon méchant , si on ne conçoit d'abord le bien , le mal comme quelque chose de réel et de certain ? La notion de la vérité n'est donc pas subordonnée à celle de Dieu , mais au contraire.
^ « De plus , que. » Ce r/ue fait suite aux premiers mots de l'article : Les princi}>ales forces des pijirlioniens sont que...
' 11 Hors delà foi. » Et ([u' est— ce que la foi , comment pourrait-on avoir la foi , quand on ne sait pas si on dort ou si on veille? Cependant il faut avouer que Pascal ne fait ici que suivre les principes mêmes de Descartes, qui s exprime ainsi dans le Disi'ours de la Méthode (quatrième partie) : ■• Enfin s'il y a des hommes qui ne soient pas assez persuadés de l existence « de Dieu et de leur àme par les raisons que j'ai apportées, je veux bien ■> qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être 1) plus assurés, comme d'avoir un corps, et qu'il y a des a>tres , et une " terre, et choses semblables, sont moins certaines : car encore (ju'on ait • une assurance morale de ces choses qui est telle, qu'il semble ([u'à " moins que d'être extravagant on n'en peut douter ; toutefois aus«i , à
I'î8 P-ASCAL. - PENSÉES
veille ou s'il dort, vu que durant le sommeil on croit veiller aussi fermement ^ que nous faisons; on croit voir les espaces, les figures, les mouvements; on sent couler le temps , on le mesure , et enfin on agit de même qu'éveillé; de sorte que, la moitié de la vie se passant en sommeil , par notre propre aveu?, ou quoi qu'il nous en paraisse, nous n'avons aucune idée du vrai , tous nos sentiments étant alors des illusions. Qui sait si cette autre moitié de la vie où nous pensons veiller n'est pas un autre sommeil un peu différent du premier, dont nous nous éveillons quand nous pensons dormir'?
» moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il ^st question d'une certitude » métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet pour n'en >> être pas entièrement assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut en même » façon s'imaginer, étant endormi , qu'on a un autre corps, et qu'on voit » d'autres astres, et une autre terre, sans qu'il en soit rien. Car d'où » sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt fausses que )> les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses? î> Et que les meilleurs esprits y étudient tant qu'il leur plaira , je ne crois « pas qu'ils puissent donner aucune raison sn/ftsanle pour 61er ce doute s'ils » ne présupposent V existence de Dieu, » etc. Celte supposition d'un Dieu, Desoartes prétend la démontrer géométriquement, en partant de la connaissance certaine que l'homme a de sa propre pensée. 11 ne sait s'il a un corps, ni s'il y a des corps, mais il se tient sûr d'avoir une âme. Pour Pascal, il n'admet point de certitude philosophique, et il ne veut tenir l'existence de Dieu , ni celle du monde, ni la sienne même , que de la foi. Ce système répugne à la nature; mais n'est-il pas plus conséquent que celui de Descartes , qui veut absolument douter la où tous les hommes affirment, et qui affirme là où quelquefois ils ont douté?
' « Aussi fermement. « Non , car en rêvant on ne met pas en question si on rêve, on ne discute pas la solidité des imaginations qui se présentent, on n'a pas d'opinion arrêtée là-dessus.
^ « Par notre propre aveu. » Cela se rapporte à ce qui suit. Nous n'avons aucune idée du vrai par notre propre aveu.
^ « Quand nous pensons dormir. » Ici Pascal avait ajouté cet alinéa qu'il a barré « Et qui doute que , si on rêvait en compagnie , et que par hasard » les songes s'accordassent, ce qui est assez ordinaire, et qu'on veillât en » solitude, on ne crût les choses renversées? Enfin , comme on rêve sou- >) vent qu'on rêve, entassant un songe sur l'autre, il se jieut aussi bien » faire que cette vie n'e->t elle-même qu'un songe [cet indxatif est incor- » rect, mais non illogique, cur on dit bien : Peut-être que cette vie n'est I. qu'un sn»r/p 1 , sur l(>f|uel les autres sont entés, dont nous nous éveillons
AUTICLE Ylll. t39
Voilà les principales forces de part et d'autre'.
.le laisse les moindres, comme les discours que font les pyrrhoniens contre les impressions de la coutume'^, de leducation , des mœurs , des pays, et les autres choses semblables , qui , (luoiqu'elles entraînent la plus f;randc partie des hommes communs , qui ne dogmatisent que sur ces vains fondements , sont renversées par le moindre souflle des pyrrhoniens. On n'a qu'à voir ' leurs livres , si l'on n'en est pas assez persuadé ; on le deviendra bien vite, et peut-être trop.
Je m'arrête à l'unique fort des dogmatistes, qui est qu'en parlant de bonne foi et sincèrement , on ne peut douter des principes naturels.
Contre quoi les pyrrhoniens ' opposent en un mot l'incertitude de notre origine* , qui enferme celle de notre nature ; à quoi les dogmatistes sont encore à répondre * depuis que le monde dure.
» il la mort ; pendant laquelle laquelle vie] nous avons aussi peu les prin- 1) cipes du vrai et du bien que pendant le sommeil naturel; ces différentes a pensées qui nous y agitent n'étant peut-tMre que des illusions , pareilles u à récoulement du temps et aux vaincs fantaisies de nos songes [il faut u construire, à ie'coulemnit Ju lein)is de nos songes^ dans nos songes, a « la manière dont le temps y jarait s'écouler]. » Pascal a-t-il supprimé ce morceau seulement pour abréger, ou pour ne pas inquiéter l'esprit des lecteurs par trop de pj rrhonisme? Quoi qu'il en soit, il y a encore dans ces réilexions une exiréme linesse. Mais je ne conçois pas du tout ce que ce peut être que de rè\er en compagnie; ce ne serait plus rêver. Cf. m, 1 V.
• n De part et d'autre. » Supprime dans P. R. En effet, dans ce qui précède, il n'y a rien sur les forces des dogmatiques.
' 1 Les impressions de la coutume. « C'est ce qui remplit une grande partie des Pensées.
' « On n'a qu'à voir. » Cette phrase troublante a été supprimée dans P. R., ainsi que les derniers mois de celle qui précède. Il semble que Pascal exprime ici linipression que le livre de Montaigne a produite en lui. Il y a comme un aveu dans ces paroles , et f)eul-e!re trop.
• « Contre quoi les pyrrhoniens. » Phrase encore supprimée dans P. R. ' u L'incertitude de notre origine. " C'est ce qu'il a dit plus haut , que
nous ne savons si l'homme est créé par un Dieu bon, par un démon méchant, ou par aventure.
• '< Sont encore à répondre. » On suppose donc que nous tenons l'être,
Voilà la guerre ouverte entre les hommes , où il faut que chacun prenne parti , et se range nécessairement , ou au dogmatisme, ou au pyrrhonisme; car, qui pensera demeurer neutre sera pyrrhonien par excellence. Cette neutralité est l'essence de la cabale ' : qui n'est pas contre eux est excellemment pour eux. Ils ne sont pas pour eux-mêmes; ils sont neutres, indifférents, suspendus à tout ^, sans s'excepter.
Que fera donc l'homme en cet état?Doutera-t-ilde tout? doutera-t-il s'il veille , si on le pince , si on le brûle? doutera-t-il s'il doute ^? doutera-t il s'il est? On n'en peut venir là; et je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhonien effectif parfait ''. La nature soutient la raison impuissante ^ et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point.
Dira-t-il donc, au contraire, qu'il possède certainement
ou bien d'un démon méchant (quoiqu'il suit foi t difficile de concevoir ce que ce peut être qu'un être méchant à jyriori), ou bien de ce que Pascal appelle le hasard; et on demande si nous sommes assurés qu'il nous a été donné une intelligence qui puisse arriver au vrai. Je crois bien qu'on est encore à répondre à cela, car, pour ([u'on puisse faire la réponse, il faut d'abord qu'on puisse [loser la question. Or poser la question est impossible. C'est demander : Est-il vrai que rien n'est vrai? est-il certain que rien n'est certain ? 11 y a contiadiction dans les termes. On veut savoir si l'intelligence est capable de la vérité; mais qu'entend-on sous ce mot d'intelligence, sinon la capacité de la vérité? Demande; si l'intelligence peut saisir le vrai, c'est demander si elle peut cire intelligente.
' « De la cabale. » Cf. m, liJ. Pascal avait écrit d'abord : « Car la » neutralité , qui est le parli des aaijes , est le plus ancien dogme de la ca- » baie pyrrhonienne. « 11 a eiracé ces mots, qui disaient trop.
- « Suspendus à tout. » 11 veut plutôt dire : suspendus en tout, à l'égard de tout. Cf. la description du pyrrhonisme dans Montaigne, ApoL, p. 137 et suivantes.
' «■ Doutera-t-il s'il doute. » On sait que c'est là que s'arrêtait De.scartes : Je doute , donc je suis.
'' a De pyrrhonien effectif parfait. » El non, comme P. R., effectif c' parfait 11 n'y a eu de pyrrhonien parfait qu'eu paioles, il n'y en a pas ru d'effectif.
" « La raison impuissante. » Ces oppositions ne sont que des abstractions de notre esprit En téalité, il n'y a pas deux choses séparées dai;s l'homme, dont l'une soit la nilurc et 1 autre la raison; notre raison n'e>l que notre nature même.
ARTICLK VIII. -> 1.1
la vdrité, lui qui, si peu qu'on le pousse, ue peut en montrer aucun titre, et est forcé de lâcher prise'?
Quelle chimère est-ce donc - (jue l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige M Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai , cloaque d'incertitude et d'erreur', gloire et rebut de l'univers'.
Qui démêlera cet embrouillement ^ ? La nature confond
' « De lâcher prise. » Que de viviicilé et de mouvement !
' « Quelle chimère est-ce donc. » Ce qui suit , jusqu'à rebut de l'univers, a été enlevé de ce morceau, je ne sais pourquoi , par les éditeurs de P. R., et transporté au dernier alinéa de leur titre xxi. Cf. xii, 3.
' « Quel prodige! « Cette accumulation dexpressions fortes marque un si profond otonncment, qu'on l'éprouve d'ubordavec Pascal ; on oublie que l'homme n'est pas, après tout, si contradictoire et si monstrueux qu'il le veut imaginer.
* << Cloaque d'incertitude et d'erreur. » .\rnauld a eu peur de cette image énergique, et a substitué de sa main amas d'incertiluJe, leçon donnée par tous les anciens éditeurs.
* a Gloire et rebut de l'univers. « Pascal pousse son antithèse passionnée; mais, quand Ihomme serait incapable de vrai, il ne serait pas encore le rebut de l'univers ; car qui donc, dans l'univers , en serait plus capable ? M. Faugère {Pensées choisies de Pascal, page 223) demande si Bossuet avait connu ce passage quand il a dit : « 0 Dieu 1 qu'est-ce donc que « l'homme? Est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses u incompatibles? Ou bien est-ce une énigme inexplicable? » {Sermon pour la profession de madame de La Vallière.) La réponse n'est pas douteuse, puisque ce sermon n'a été prononcé (pi'eii 1675, tandis (|ue la première édition des Pensées est de 1670. D ailleurs tout le développement au milieu duquel se trouve cette phrase parait inspiré par Pascal. Voir plus loin la note sur les mots : Invoncecahle à t'komme.
* « Qui démêlera cet embrouillement. » Xu lieu de ce ciui suit dans le texte, voici ce que Pascal avait écrit d abord . et qu'il a barré : « Qui dc- » mêlera cet embrouillement? Ccriaiiiement cela passe dogmatisme et pyro rhonisme, et toute la philosoiihie humaine. L'homme passe l'homme. » Qu'on accorde donca\ix pyrrhoniens ce qu'ils ont lant crié: que la vérité 0 n'est pas de noire portée et do notre gibier, qu'elle ne demeure pas en » terre, (ju elle est domestique du ciel 'être domestique, d'après l'étymo- » logie . c'est être de la maison] ; qu'elle loge dans le sein de Dieu , et que » l'on ne la peut connaître (|u'a mesure qu'il lui plall de la révéler. Appreu Dons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable naturp. » Ce qu'on lit dans le texte est bien supérieur par la précision et par la verve ; Pascal ii'.i roii?tr\é qiie ces belles paroles : L'homme fas\i' t'hnmme, qui
les pyrrhoniens % et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc ^ ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes % ni subsister dans aucune. Connaissez donc , superbe \ quel paradoxe * vous êtes à vous-même. Humiliez-vous *, raison impuissante ; taisezvous , nature imbécile' : apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maitre ' votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu.
ont été reportées plus loin. Du reste, ce sont les mêmes idées et la même marche, et on peut saisir là le travail que Pascal faisait subir à sa pensée en écrivant. On lit dans une lettre de IJrienne qu'il avait refait la dix-huitième Provinciale jusqu'à treize fois. Sur ces mots, de noire gibier, voir Montaigne : De l'art de conférer, III, 8, p. 423 : « L'agitation et la » chasse est proprement de noire gibier, nous ne sommes pas excusables » de la conduire mal et impertinemment. De faillir àlaprinse, c'est auUre » chose ; car nous sommes nayz à quester la vérité , il appartient de la « posséder à une plus grande puissance. »
* « La nature confond les pyrrhoniens. « Il avait mis d'abord : « On ne » peut être pyrrhonien sans étoufl'er la nature, on ne peut être dogmatiste D sans renoncer à la raison. » Cela était moins vif, et même moins juste; car les dogmatiques ne renoncent pas précisément à la raison, mais ils l'ont contre eux, suivant Pascal. Il écrit ici les dogmatiques; plus haut, les dogmalisies.
- « Que deviendrez-vous donc. » Que cette apostrophe est vive ! comme il triomphe de cet embarras t
^ « Vous ne pouvez fuir une de ces sectes. » C'est-à-dire vous ne pouvez éviter de tomber dans l'une ou l'autre de ces sectes; car, si vous n'êtes pas dogmatique, vous êtes pyrrhonien, et au rebours. Et vous ne pouvez pourtant non plus vous tenir ni à l'une ni à l'autre.
"* « Connaissez donc, superbe. » C'est un maitre qui gourmande. Ce qu'il avait mis d'abord , Apprenons donc, est froid en comparaison. ' « Quel paradoxe. » Paradoxe, de zafà Siïav, contre la vraisemblance. " « Humiliez-vous. » L'épithète de superbe appelait cela. ' « Taisez-vous, nature imbécile. » Cette âpre éloquence, ces emportements, c'est Pascal tout entier, aussi impitoyable contre la nature humaine qu'ill'a été contre les ennemis du jansénisme. C'est bien l'homme qui disait à Sacy, en lui parlant de Montaigne : « Je vous avoue, monsieur, » que je ne puis voir sans joie dans cet auteur la superbe raison si invin-
>' ciblement froissée par ses propres armes; cl j aurais aimé de tout
» mon cœur le ministre d'une si grande vengeance, » etc. Voir l'Entretien entre Pascal et Sacy.
* « Entendez de votre maitre. " Il parle de ce maître avec l'orgueil d'un favori.
AUlICLi: VIII. .. Ii:5
(lar enl'm , si l'Iiomme' n'avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Kt si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes-, et plus que s'il n'y avait point de grandeur dans notre condition , nous avons une idée du bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une imaire de la vérité , et ne possédons que le mensonge' ; incapables d'ignorer absolument '^ et de savoir certainement , tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus !
Chose étonnante cependant , que le mystère le plus éloigné de notre connaissance , qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui , étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous parait pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste ; car qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de vo-
* « Car enlin, si 1 homme. » Pour la suite du discours, il faut suppléer ici quelque chose. Il faut supposer ((ue Pascal a déjà annoncé ce que Dieu dit, ce que la religion enseigne, c'est-à-dire le péché originel. On se rappelle ([u'il maiu|ue à ce morceau un commencement.
■* « Mais, malheureux que nous sommes. » Pascal, en argumentant, ne cesse jamais d'être ému.
•■ « Et ne possédons que le mensonge. •> 11 le .suppose, il ne le prouve pas; et par où le prouverait-il? Comment savoir qu'on est d.ins le faux si on ne connaît le vrai? Il y a du plus et du moins dans le bonheur, et par le moins nous imaginons le plus. Il n'y en a pas dans la vérité. On a plu:? ou moins de connaissance, mais cette connaissance n'est pas plus ou moins vraie.
* « Incapables d'ignorer absolument. » Cf. i , I.
lonté, pour un péché où il parait avoir si peu de part , qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût en être? Certainement , rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine ; et cependant , sans ce mystère , le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abîme; de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est inconcevable à l'homme '.
' « Inconcevable à l'homme. » Pascal avait d'abord ajouté ce qui suit, qu'il a barré : « D'où il paraît que Dieu , voulant nous rendre la difficulté » de noire être inintelligible à nous-mêmes, en a caché le nœud si haut, » ou , pour mieux dire , si bas, que nous étions bien incapables d'y arriver ; » de sorte que ce n'est pas par les superbes agitations de notre raison , » mais par la simple soumission de la raison, que nous pouvons véritay blemenl nous connaître.
» Ces fondements, solidement établis sur l'autorité inviolable de la reli- » gion, nous font connaître qu'il y a deux vérités de foi également con- » stantes : l'une, que l'iiomme, dans l'état de la création ou dans celui de » la grâce , est élevé au-dessus de toute la nature , rendu comme semblable )) à Dieu, et participant de sa divinité; l'autre, qu'en l'état de la corrup— » lion et du péché, il est déchu de cet étal et rendu semblable aux bêtes. » Ces deux propositions sont également fermes et certaines. L'Ecriture u nous les déclare manifestement lorsqu'elle dit en quelques lieux [c'est- » à-dire en certains lieux, en certains endroits] : Dcliciœ meœ esse curn » filiis hominum. Effundam spirilum meum super omnein carnem. Dit estis, » etc. [Mes délices sont d'être avec les fils des hommes. Je répandrai mon » esprit sur toute chair. Vous êtes des Dieux] ; et qu'elle dit en d'autres : » Omnis caro [œmnn. Homo assimilalvs est juinentis insipienlihvs , et simi' » lis faclus est itlis. Dixi in corde meo de filiis hominvm. . . Ecries., iii. » [Toute chair n'est qu'une herbe fanée. L'homme s'est rapproché de la béte «""qui ne pense point, et s'est fait semblable à elle. J'ai considéré en moi- » même les fils des hommes, et j'ai demandé que Dieu les éprouve, et fasse » voir qu'ils sont semblables aux bêtes] ■ par où il paraît clairement que » l'homme, par la grâce, est rendu comme semblable à Dieu et participant » de sa divinité , et que, sans la grâce , il est comme semblable aux bêtes )i brutes. » Pascal a mis un renvoi à la dernière citation , parce qu'il la laissait incomplète; elle est prise de l'EcclésiasIe, iii , 18. Les autres se trouvent aux endroits suivants : Deliciœ meœ. Prov., viii, 31. C'est encore la sagesse de Dieu ([ui parle. Effundam spirilum. Joël, ii , 28. Le texte entier est : Effundam spirilum super omnem carnem , et propheta— bunt filii vesiri et filiœ veslrœ , aie. DU eslis. Ps. lxxxi , 6. Omnis caro. Is., XL, 6. Homo assimilatus est. Ps. xLviii, 21. Il y a dans le texte compnratus est. Remarquons cette expression : les superbes agitations de notre raison ; Pascal ne peut s'empêcher de parler avec orgueil de cette raison
Tous les hommes recherchent d'être heureux ; cela est sans exception. Quelques différents moyens qu'ils y emploient, ils tendent tous à ce but. Ce qui fait que les uns vont à la guerre et que les autres n'y vont pas , est ce même désir qui est dans tous les deux, accompagné de différentes vues'. La volonté ne fait jamais la moindre démarche que vers cet objet. C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes, jusqu'à ceux qui vont se pendre *.
même qu'il condamne et qu'il étouffe. — Nous avons cité plus haut cette phrase de Bossuet, dans le sermon pour la profession de madame de La Vaiiière (fin du premier point) : « 0 Dieu! qu'est-ce donc que l'homme? « Est-ce un prodige? est-ce un composé monstrueux de choses incom- » patibles? Ou bien est-ce une énigme inexplicable? » Bossuet continue ainsi : « Non, messieurs , nous avons expliqué l'énigme. Ce qu'il y a de » si grand dans l'homme est un reste de sa première institution ; ce qu'il » y a de si bas, et qui parait si mal assorti avec ses premiers principes , » c'est le malheureux effet de sa chute. 11 ressemble à un édifice ruiné, >> qui , dans ses masures renversées , conserve encore quelque chose de la » bcaité et de la grandeur de son premier plan. Fondé dans son origine » sur la connaissance de Dieu et sur son amour, par sa volonté dépravée » il est tombé en ruine; le comble s'est abattu sur les murailles, et les » murailles sur le fondement. Mais qu'on remue ces ruines, on trouvera
0 dans les restes de ce bâtiment renversé , et les traces des fondations , et » l'idée du premier dessein, et la marque de l'architecte. L'impression .) de Dieu reste encore en l'homme, si forte qu'il ne peut la perdre , et tout » ensemble si faible qu'il ne peut la suivre, si bien qu'elle semble n'être » restée que pour le convaincre de sa faute et lui faire sentir sa perte. « Dcmandera-t-on encore si Bossuet, en cet endroit, se souvenait des Pensées? N'est-te pas là tout l'esprit du livre? N'entcndionsnous pas tout à
1 heure dans celte exclamation, qu'est-ce donc que l'homme? le cri de Pascal éperdu? Ne reconnaissons-nous pas, dans les mots soulignés plus haut, le double tranchant de sa dialectique, la perpéluelle antithèse qu'il n'épuise jamais? Il n'y a que le trouble de Pascal qui ne pénètre pas jusqu'à Bossuet, retranché dans son calme inaltérable.
' « De différentes vues. » Pascal a>ait ajoute ces mots, qu'il a barrés : « Je n'écris ces lignes et on ne les lit que parce qu'on y trouve plus » de satisfaction. <• Ce retour sur lui-môme lui a-t-il semblé petit près de ces hautes généralités?
' « Qui vont se pendre. » P. R. affaiblit la brusqueiie originale de celle expression en écrivant : qui se tuenl et qui se pendent , ce qui est d'ailleurs mal écrit.
Et cependant , depuis un si grand nombre d'années , jamais personne, sans la foi , n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement. Tous se plaignent : princes , sujets ; nobles, roturiers; vieux, jeunes; forts, faibles'; savants, igaoïant;^ ; sains, malades; de tous pays, de tous les temps , de tous âges et de toutes conditions.
Une épreuve si longue, si continuelle et si uniforme, devrait bien nous convaincre de notre impuissance d'arriver au bien^ par nos efforts; mais l'exemple ne nous instruit point. Il n'est jamais si parfaitement semblable , qu'il n'y ait quelque délicate différence; et c'est de là que nous attendons que notre attente' ne sera pas déçue en cette occasion comme en l'autre *. Et ainsi, le présent ne nous satisfaisant jamais , l'espérance nous pipe , et de malheur en malheur, nous mène jusqu'à la mort% qui en est un comble éternel ^
Qu'est-ce donc que nous crie ' cette avidité et cette im-
• « Forts, faibles. » Voltaire a dit de même :
Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort Vont tous également des douleurs à la mort.
Mais ces vers lents et tristes n'expriment qu'une plainte; la phrase de Pascal a la vivacité pressante de l'argumentation. Pour faire ressortir l'impossibilité d'être heureux dans cette vie, elle en condamne successivement toutes les conditions, sans exception aucune.
- « D'arriver au bien. » C'est-à-dire au bonheur; bini n a pas ici un sens moral.
3 « Nous attendons que notre attente. » Négligence. P. R. : notre espérance.
* « En cette occasion comme en l'autre. » C'est-à-dire en telle occasion comme en telle autre.
' « Jusqu'à la mort. » Cf. iv, 1, à la Gn.
" « Qui en est un comble éternel. » Un comble éternel de malheur; car elle amène après elle une éternité malheureuse. Jamais ce mot de comble n'a reçu une telle épithète , et cette épilliete si originale et si saisissante est simplement le mot propre dans la pensée de Pascal.
' « Qu'est-ce donc que nous crie? » L'expression est pleine de sentiment pour : Qu'est-ce que veut dire? qu'est-ce que signifie?
ARTICLE Mil. - 147
puissance ', sinon qu'il y a eu autrefois dans 1" homme un véritable boniieur , dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaie- inutilement de remplir de tout ce qui l'environne, recherchant des choses absentes le secours qu'il n'obtient pas des présentes , mais qui en sont toutes incapables ', parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable , c'est-à-dire que par Dieu même *.
Lui seul cbt son véritable bien; et depuis qu'il l'a quitte, c'est une chose étrange % qu'il n'y a rien dans la nature qui n'ait été capable de lui en tenir la place ' : astres, ciel , terre, éléments, plantes, choux, poireaux', animaux, insectes, veaux, serpents, fièvre, peste, guerre, famine, vices, adultère, inceste*. Et depuis qu'il a perdu le vrai bien, tout
' « CeUe avidité et cette impuissance, r. La première prouve, suivant Pascal , que le bonheur n'est pas chose purement imaginaire. On ne peut désirer ce qui n'eiiste pas.
La seconde, que nous ne pouvons plus y atteindre. Sur cette pensée, cf. XII, 3.
' o Qu'il essaie. « C'est-à-dire, qui est toute vide et qu'il essaie.
' n Mais qui en sont toutes incapables. » On voit q'ie Pascal avait oublié la construction suivie dans le commencement de la phrase. Ce que Pascal a fait une fois par distraction , on sait que Saint-Simon le fait continuellement dans les vingt volumes de ses Mémoires.
* « C'est-à-dire que par Dieu même. » Je ne vois pas pourquoi P. H. a supprimé ces derniers mots.
* « C'est une chose étrange, v P. R. a mis cela au titre xxi , immédia-» tement à la suite des mots : qui en est un comble éternel.
' • De lui en tenir la place. » « Tout était Dieu, excepté Dieu même. « BossCET, Disc, sur l'hitt. univ., 11« partie, m, 12* alinéa. ' " Choux, poireaux. » Chez les Égyptiens, comme on sait. Porrum et cœpe nefas violare et frangerc morsii. O sanctas génies, quibus biec nascuntur in liorlis Numina 1...
JuvÉN.\L, XV, 9.
* n Vices, adultère, inceste. »
Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux;
Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux ;
La prostitution, l'adiilière, l'inceste.
Le vol, raasaasioat, et tout ce qu'on déteste,
C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.
Corneille, Polyeucte, V» 3.
également peut lui paraître tel % jusqu'à sa destruction propre, quoique si contraire à Dieu^, à la raison et à la nature tout ensemble.
Les uns le cherchent ' dans l'autorité , les autres dans les curiosités'' et dans les sciences, les autres dans les voluptés ^ D'autres, qui en ont en effet plus approché', ont considéré qu'il est nécessaire que le bien universel , que tous les hommes désirent , ne soit dans aucune des choses particulières qui ne peuvent être possédées que par un seul , et qui, étant partagées, affligent plus leur possesseur, par le manque de la partie qu'il n'a pas , qu'elles ne le contentent par la jouissance de celle qui lui appartient. Ils ont compris que le vrai bien devait être tel , que tous pussent le posséder à la fois , sans diminution et sans envie , et que personne ne pût le perdre contre son gré.
Et leur raison est que ce désir étant naturel à l'homme , puisqu'il est nécessairement dans tous, et qu'il ne peut pas ne le pas avoir, ils en concluent... ^
' « Lui paraître tel. » C'est-à-dire lui paraître le vrai bien. ^ « A Dieu. » C'est-à-dire à la volonté, à l'ordre de Dieu.
* « Les uns le cherchent. » Toujours le vrai bien.
* « Les curiosités. » Pascal paraît exprimer ainsi ces recherches profondes et mystérieuses, qui ne sont pas proprement des sciences, comnio l'astrologie, l'alchimie, etc.
* « Dans les voluptés. » Pascal a réuni dans cette phrase les trois concupiscences. Voir plus loin.
' « Qui en ont en effet plus approché. « Les stoïciens. Ce qui suit résume en effet l'esprit de la doctrine stoïcienne , mais Pascal met dans cet exposé plus de précision que les stoïciens (Épictète par exemple) n'ont fait eux-mêmes ; il rend compte mieux qu'eux de leurs idées. Voir particulièrement dans les Entretiens d'Épictète, III, 2^, et IV, 7.
' « Us en concluent. » Pascal a laissé son raisonnement inachevé; ou peut le compléter par la connaissance de la philosophie stoïcienne : ils en concluent qu'il doit toujours pouvoir le satisfaire; et comme il leur semblait que l'homme peut toujours être vertueux pourvu qu'il le veuille , et que c'est la seule chose qui ne dépend que de lui , ils prononcent que le vrai bien, c'est la vertu. Mais cette vertu parfaite est une pure chimère qu'ils n'ont pu trouver nulle paît, et quand ils l'auraient trouvée, ils n'auraient pas trouvé le bonheur.
Nous sommes pleins de choses * qui nous jettent au dehors.
Notre instinct nous fait sentir qu'il faut chercher notre i)ûnheur dans nous. Nos passions nous poussent au dehors, ([uand même les objets ne s'offriraient pas pour les exciter. Les objets du dehors nous tentent d'eux-mêmes et nous appellent, quand même nous n'y pensons pas. Et ainsi les philosophes ont beau dire : Rentrez en vous-mêmes, vous y trou\erc/, votre bien; on ne les croit pas, et ceux qui les croient sont les plus vides et les plus sots -.
... Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut queltjuefois, et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu'il possède quelque chose S les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux, que la santé ne peut imiter. Épictète conclut ' de ce qu'il y a des chrétiens constants, que chacun le peut bien être *.
' « Nous sommes pleins de choses. » Ces choses qui nous jettent au dehors sont à la fois, comme on va voir, nos passions et les objets.
- « Et les plus sots. « Car ils ne trouvent en eux-mêmes qu'un bien d'imagination , une chimère de l'orgueil humain. Pascal a raison contre la philosophie qui prétendrait avoir trouvé le moyen d'être parfaitement sage et heureux; il a tort contre celle qui nous propose seulement d'être le plus sages et le plus heureux possible. — Cf. i , 9.
' rt Quelque chose. >■ Fait bien faire quelque chose, une certaine chose, à ceux qu'il possède.
' " Épictète conclut. » Épictète, IV, 7 : '< Qu'est-ce qui fait qu'on a
» peur du tyran? ses gardes, dites-vous , et leurs épécs Pourciuoi donc
" un enfjnt, si vous l'amenez devant le tyran entouré de ses gardes, n'a- " t-il pas peur? Est-ce parce qu'il ne comprend pas ce qu'il voit? Mais » si un homme, comprenant bien qu'il y a la des gardes , et qu'ils ont des " épées , se présente devant le tyran pour cela même, délirant la mort • pour quelque raison particulière, et cherchunl quelqu'un qui la lui pro- .■ cure sans qu'il s'en donne la peine , celui-là aura-t-il peur des gardes? » Mais ce qui fait peur en eux est précisément ce qu'il désire. Et si un » autre se présente , qui n'ait envie ni de mourir ni de vivre, mais qui i> soit prêt à l'un ou à l'autre suivant l'occurrence , qui l'empêchera de se
^ n Le peut bien être. » Peut bien être constant. Pascal entend ici la l'onstance au sens latin, au sens des stoïciens, c'est-à-dire la farce il'ânie, qui ne se laisse vaincre ni au plaisir ni à la douleur.
Les trois concupiscences ont fait trois sectes, et les philosophes n'ont fait autre chose que suivre une des trois concupiscences K
Nous connaissons la vérité "^j non-seulement par la raison, mais encore par le cœur'; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes , et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons
» présenter sans crainte? Rien sans doute. Maintenant, supposez un 1) homme détaché de la fortune comme celui-là de la vie, détaché aussi « de ses enfants et de sa femme , amené par je ne sais quelle folie ou quel » désespoir à tenir pour indiffèrent de conserver tout cela ou de le perdre. )) De même que des enfants qui jouent avec des coquilles s'intéressent » vivement au jeu , mais ne se soucient pas des coquilles , suppo.-ez que » cet homme ne fasse non plus aucun cas de la matière sur laquelle il » s'exerce, et ne s'attache uniquement qu'à bien jouer le jeu qu'il a à » jouer : où est le tyran alors, où sont les gardes, où sont les épées qui « pourront faire peur à un tel homme? Et si on peut entrer dans ces sen- » liments par un transport furieux, ou comme les Galiléens [les chré— >' tiens] par la force de la coutume [ ùità ëOo'j; ] , ne pourra-t-on , par If » raisonnement et la démonstration , se pénétrer de ces vérités?... , » etc. 'EOoî, c'est l'éducation, l'exemple, les idées reçues, les croyances, tout ce que comprend le mot de coutume dans Montaigne ou dans Pascal.
' « Une des trois concupiscences. » Elles sont indiquées plus haut dans repassage: Les uns le cherchent dans l'autorité, etc. Pascal les désigne plus explicitement ailleurs (xxiv, .33) : litiido senliendi . libido scieridi, libido d-ominandi , c'est-à-dire la volupté, la curiosité et l'orgueil. Il rapporte sans doute ici le stoïcisme à l'orgueil, l'épicurisme à la volupté, et à la curiosité la philosophie dogmatique de Platon et d'Aristote (dont Cicéron parle toujours comme d'une seule et même philosophie). 11 ne compte pas les pyrrhoniens ou sceptiques, car le pyrrhonisme est le vrai (xxiv , 1 ).
'■^ << Nous connaissons la vérité. » C'est bien mal à propos que P. R. a intercalé ce morceau dans celui qui forme ici la première partie du paragraphe 1 ; car ces deux passages ne sont pas du tout conçus dans le même esprit. Ici Pascal n'est plus sceptique, et réfute lui-même les objections des pyrrhoniens.
' « Par le cœur. » P. R. : par sentiment.
ARTICLE \m. «5j
point *, quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison; cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison -, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Ctu* la connaissance des premiers principes, comme il y a espace , temps, mouvement, nombres^, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct* qu'il faut que la raison s'appuie *, et qu'elle y fonde tout son discours *. Le cœur sent ' qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent ', les propositions se concluent; et le tout aNcc certitude, quoique par différentes voies. Et il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir ', qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un senti-
' tt Que nous ne rêvons point. » Pascal parlait ailleurs tout autrement. Voir III, 14, cl le passage cité dans une note au commencement du paragraphe I .
' « La faiblesse do notre raison. » Est-ce une faiblesse de ne pas raisonner, c'esl-a-dire de ne pas déduire, la où il n'y a pas matière à déduction? de ne pas faire un syllogisme sans prémisses?
' • Mouvement, nombres. » Cf. m, 15.
* « Du cœur et de l'instinct. » P. R. : d intelligence et de stniiment.
* a Que la raison s'appuie. » Pourquoi donc disait-il tout à l'heure que ce sentiment naturel n'est pas une preuve convaincante de vérité ? (page \\6.)
* « Tout son discours, u Dans le sens du grec Ur>i, c'est-à-dire sa thèse , sa démonstration.
' « Le cœur sent. » P. R., Je lent. On voit que les éditeurs de P. R. ont 6lé partout lo mot rœur. Et en effet il est bizarre de rapporter au cœur la notion des trois dimensions dans l'espace. Compremlre les principes est tout aiis»i bien un acte d'intelligence que tirer les conséquences.
* « Les principes se sentent. » 11 serait plus exact de dire, les principes et connainent.
* « Pour vouloir y consentir. » C'est-à-dire avant de se décider à y consentir.
ment de toutes les propositions * qu'elle démontre , pour
vouloir les recevoir ./^
Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison % qui voudrait juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude ^ comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire. Plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin , et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment ! Mais la nature nous a refusé ce bien , et elle ne nous a au contraire donné que très-peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par le raisonnement.
Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment du cœur '' sont bien heureux et bien légitimement persuadés. Mais ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la [leur] donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans
' c Un sentiment de toutes les propositions. » Mais une fois la proposition démontrée, n'avons-nous pas aussi un sentiment de son évidence, dans ce sens du mot sentiment? On trouve en effet ailleurs dans le manuscrit : « La mémoire, la joie sont des sentiments, et même les iwopositions M géométriques deviennent sentiments; car la raison rend les sentiments » naturels , et les sentiments naturels s'effacent par la raison (Cf. u\ , 1 3). » La raison rend les sentiments naturels, signifie sans doute qu'elle finit par nous donner comme un sentiment naturel des choses mêmes que nous n'avons trouvées que par réflexion.
-' « Qu'à humilier la raison. « N'y a-t-il pas là ce que nous avons déjà vu ailleurs,, des abstractions prises pour des choses? La raison et la certitude, c'est-à-dire la faculté de connaître certainement , font-elles réellement deux en nous? Si par raison, on entend le raisonnement, la déduction logique, il n'est pas plus humiliant de ne pouvoir démontrer les principes mêmes d'où part toute démonstration , que de ne pouvoir faire un bâton qui n'ait pas deux bouts. Si on entend par ra'son l'intelligence , nous faisons tout aussi bien acte de raison en concevant les vérités premières, qu'en nous en servant pour arriver à d'autres vérités.
•' « Notre certitude. » Si nous sommes capables de certitude, où donc est notre faiblesse?
« « Par sentiment de cœur. » La religion est en effet un sentiment, mais non pas de la même nature que ce que Pascal appelle le sentiment dos premiers principes, espace, nombre, etc.
ARTICLI. VIII. 15.3
quoi la foi n'est qu'humaine, et inutile pour le salut '.
... Cette iïuerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes -. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et de\enir dieux; les autres ont voulu renoncer à la raison, et devenir bêtes brutes (Des Barreaux) '. Mais ils ne l'ont pas pu, ni les uns ni les autres , et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l'injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s'y abandonnent; et les passions sont toujours vivantes dans ceux mêmes qui y veulent renoncer.
Nous avons une impuissance ' de prouver ' invincible à tout le dogmatisme ; nous avons une idée de la vérité invincible à tout le pyrrhonismo.
JN'ous souhaitons la vérité , et ne trouvons en nous qu'incertitude. Nous cherchons le bonheur, et ne trouvons que misères et mort. Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur, et sommes incapables ni de certitude * ni de bonheur. Ce désir nous est laissé, tant pour
' « Et inutile pour le salut. » Sur cette pensée , cf. x , 2. ■ « En deux sectes. » Des stoïciens et des épicuriens.
^ « Des Barreaux. » On connaU assez l'épicuréisme de Des Barreaux. Pascal avait pu t>tre mis en relation avec lui par ses amis mondains. Des Barreaux , né en 1602 , est mort en 1673.
• 1 Nous avons une impuissance. » En titre, Instinct. Raison.
' « De prouver. » Prouver, c'est établir , au moyen d'une vérité évidente , une autre qu'on ne voit pas d'abord. On ne prouve donc pas ce qui est évident de soi , mais cette impossibilité n'est pas impuissance.
" « Incapables ni de certitude. » Comme s'il y avait, en détacliant la négation reufermée dans le mol incapables, nous ne sommes capables ni de certitude , etc.
nous punir, que pour nous faire sentir d'où nous sommes tombés *.
Si l'homme n'est fait pour Dieu , pourquoi n'est-il heureux qu'en Dieu? Si l'homme est fait pour Dieu, pourquoi est-il si contraire à Dieu ?
L'homme ne sait à quel rang se mettre. Il est visiblement égaré, et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.
La misère se concluant ^ de la grandeur, et la grandeur de la misère, les uns ont conclu la misère d'autant plus qu'ils en ont pris pour preuve la grandeur * ; et les autres concluant la grandeur avec d'autant plus de force qu'ils l'ont conclue de la misère même, tout ce que les uns ont pu dire pour montrer la grandeur n'a servi que d'un argument aux autres pour conclure la misère, puisque c'est être d'autant plus misérable qu'on est tombé de plus haut ; et les autres , au contraire ''. Ils se sont portés les uns sur les autres par un cercle sans fin ^ : étant certain qu'à mesure que les hommes ont de la lumière, ils trouvent et grandeur et misère en l'homme. En un mot, l'homme connaît qu'il est miséra-
' « D'où nous sommes tombés. » Voir la fin du passage de Bossuet cité ' dans les notes sur le paragraphe 1 .
' « La misère se concluant. » Sur cette opposition, Grandeur et misère , voir 1 , 3,4, 5 , etc., et l'art, xii.
' « Pour preuve la grandeur. » Il va expliquer comment un peu plus loin.
* « Et les autres au contraire. » Puisque, si l'homme n'était grand par nature, il ne se trouverait pas si misérable dans son état actuel.
'•> « Par un cercle sans lin. » Q^'and un cercle tourne, les deux demicirconférences sont alternativement au-dessus et au-dessous. Ainsi on voit reparaître tour à tour dans l'homme la grandeur et la misère.
ble : H est donc misérable, puisqu'il l'est; mais il est bien grand, puisqu'il le connaît '.
... S'il se vante ', je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible.
... Qu'ils apprennent au moins quelle est la religion qu'ils combattent, avant que de la combattre. Si cette religion se vantait d'avoir une vue claire de Dieu , et de le posséder à découvert et sans voile, ce serait la combattre que de dire qu'on ne voit rien dans le monde qui la montre avec cette évidence '. Mais puisqu'elle dit au contraire que les hommes sont dans les ténèbres et dans l'éloignement de Dieu , qu'il s'est caché à leur connaissance, que c'est même* le nom qu'il se donne dans les Écritures, Deus ahsconditus *; et enOn si elle travaille également à établir ces deux choses : que Dieu a établi des marques sensibles dans l'Église pour se faire reconnaître à ceux qui le chercheraient sincè-
' M Puisqu'il le connaU. » Cf. i , 6.
* « S'il se vaole. » Ce ne sont pas là de simples réflexions , c'est un cortibal, c'est une lutte passionnée de Pjscal contre la nature humaine, c'ost-a-dire contre sa propre nature.
. ' • Qui la montre avec cette évidence. « Qui montre la religion avec celte évidence, qui montre qu'elle ait cette évidence.
* « Que c'est même. » Il faut construire, puisr^uelle dit que c'est.
' « Deus absconditus. » Isaïe. xlv, i5. Voici le passage que Pascal inle.pr^te ainsi : « Voici ce que dit lo Seigneur à Cyrus : L'industrie de « rE;;ypte, le commerce do l'Ethiopie, les puissants de S.iba passeront eu • ta puissance ; ils seront a toi , ils marcheront derrière loi , les mains liées » derrière le dos; ils t'adoreront et te supplieront disant : Dieu n'est » qu'avec toi, Hieu n'est que là où tu es. Tu es vraiment le Dieu caché , " le Dieu sauveur d'Jsrael... «
rement, et qu'il les a couvertes néanmoins* de telle sorte qu'il ne sera aperçu que de ceux qui le cherchent de tout leur cœur, quel avantage peuvent-ils tirer, lorsque, dans la négligence où ils font profession d'être de chercher la vérité , ils crient que rien ne la leur montre ? puisque cette obscurité où ils sont, et qu'ils objectent à l'Église, ne fait qu'établir une des choses qu'elle soutient-, sans toucher à l'autre', et établit sa doctrine, bien loin de la ruiner.
Il faudrait , pour la combattre , qu'ils criassent '' qu'ils ont fait tous leurs efforts pour la chercher partout, et même dans ce que l'Eglise propose pour s'en instruire , mais sans aucune satisfaction. S'ils parlaient de la sorte, ils combattraient à la vérité une de ses prétentions. Mais j'espère montrer ici qu'il n'y .a personne raisonnable ^ qui puisse parler de la sorte; et j'ose même dire que jamais personne ne l'a fait. On sait assez de quelle manière agissent ceux qui sont dans cet esprit. Ils croient avoir fait de grands efforts pour s'instruire, lorsqu'ils ont employé quelques heures à la lecture de quelque livre de l'Écriture , et qu'ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. Après cela, ils se vantent d'avoir cherché sans succès dans les livres et parmi les hommes K Mais, en vérité, je ne puis m'empêcher
' « Et qu'il les a couvertes néanmoins. » C'est ici une idée fondamentale dans la doctrine religieuse do Pascal , et on le verra même la pousser jusqu'à Jextrémitc la plus dure. Cf. xi , o , et tout l'article xx.
- « Une des choses qu'elle soutient. » C'est que Dieu est caché, et la religion obscure.
■' « Sans toucher à l'autre. » On ne peut argumenter avec plus de précision et de finesse. L'aulre , c'est que la religion est claire pour ceux qui cherchent sincèrement.
^ « Qu'ils criassent. » Pascal anime et rend dramatique la pensée de ses adversaires aussi bien que la sienne propre.
' « Personne raisonnable. » Nous dirions , personne de raisonnable.
" « Dans les livres et parmi les hommes. » Remarquer le contraste de ces e.xpressions générales et imposantes avec ces termes dédaigneux , quelques heures, quelque livre, quelque ecclésiastique.
de leur dire ce que j'ai dit souvent, que cette négligence n'est pas supportable. H ne s'agit pas ici de l'intérêt léger de quelque personne étrangère, pour en user de cette façon : il s'agit de nous-mêmes et de notre tout '.
L'immortalité de l'àme est une chose qui nous importe si fort, qui nous touche si profondément, qu'il faut avoir perdu tout sentiment pour être dans l'indifférence de savoir ce qui en est. Toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu'il y aura- des biens éternels à espérer ou non , qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet '.
Ainsi notre premier intérêt et notre premier devoir est de nous éclaircir sur ce sujet, d'où dépend toute notre conduite. Et c'est pourquoi, entre ceux qui n'en sont pas persuadés, je fais une extrême différence de ceux qui travaillent de toutes leurs forces ' à s'en instruire, à ceux qui vivent sans s'en mettre en peine et sans y penser.
Je ne puis avoir que de la compassion ^ pour ceux qui gémissent sincèrement dans ce doute, qui le regardent comme le dernier des malheurs, et qui n'épargnant rien
' « De nous-mêmes et de notre tout. » Nous-mêmes répond au mot étrangère; noire tout, au mot léger.
- « Selon qu'il y aura. » Cf. xxiv, 58. Cependant des philosophes trèsreligieux ont soutenu qu'à part mc^me la foi en une autre vie, la vertu est encore le parti que la sagesse conseille à l'homme pour son bonheur icibas. Cette proposition est le sujet des Soirées de Sainl-Pélersbourg. Et Pascal même dit ailleurs (x, 1, vers la fin) : Je vous dis que vous y i/fignerez en cette vie.
^ a Notre dernier objet. » P. R. a mis premier, mais le dernier objet est celui auquel tout se rapporte et va aboutir. Plus loin, cette dernière fm lie la vie.
* u Travaillent de toutes leurs forces. » Cela semble contredire ce qu'il a rlil plus haut , que per-ionne ne l'a jnmaii fait ; niiiis il entcrnl que ces !;ens , qui ne sont pas persuadés h tel moment, ne peu\Tnt man(iuer de finir par l'être.
' « Avoir que de la compassion. » Cf. i, 9.
pour en sortir, font de cette recherche leurs principales et leurs plus sérieuses ^ occupations.
Mais pour ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin de la vie, et qui , par cette seule raison qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes les lumières qui les persuadent ^, négligent de les chercher ailleurs, et d'examiner à fond si cette opinion est de celles que le peuple reçoit par une simplicité crédule , ou de celles qui , quoique obscures d'elles-mêmes , ont néanmoins un fondement très-solide et inébranlable ; je les considère d'une manière toute différente.
Cette négligence, en une affaire où il s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'attendrit* ; elle m'étonne et m'épouvante : c'est un monstre pour moi. Je ne dis pas ceci par le zèle pieux d'une dévotion spirituelle. J'entends au contraire qu'on doit avoir ce sentiment par un principe d'intérêt humain et par un intérêt d'amour-propre : i! ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.
Il ne faut pas avoir l'àme fort élevée pour comprendre qu'il n'y a point ici '' de satisfaction véritable et solide ; que tous nos plaisirs ne sont que vanité; que nos maux sont infinis ; et qu'enfin la mort, qui nous menace à chaque instant , doit infailliblement nous mettre dans peu d'années dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux ^
* « Leurs principales et leurs plus sérieuses. « P. R. a mis tout cela au singulier, ce qui est plus correct.
* « Les lumières qui les persuadent. » Plus correctement, qui les persuaderaient , qui pourraient les persuader.
3 « M'irrite plus qu'elle ne m'attendrit. » Voilà le secret de la piété janséniste et de l'éloquence de Pascal. Voir viii, 1.
* « Qii'û n'y a point ici. » C'est-à-dire dans cette vie.
^ « Ou anéantis ou malheureux. » La philosophie antique disait au contraire, pour prouver que la mort n'était pas à craindre, qu'elle devait amener ou l'anéantissement, qui est l'absence de peine, ou un étatmeil-
II n'y a rien de plus réel que cela, ni de plus terrible. Faisons tant que nous voudrons les braves*, voilh la fin qui attend - la plus belle vie du monde. Qu'on fasse ri flexion là-dessus, et qu'on dise ensuite s'il n'est pas indubitable qu'il n'ya de bien en cette vie qu'en l'espérance d'une autre vie ; qu'on n'est heureux qu'à mesure qu'on s'en approche *, et que comme il n'y aura plus de malheurs pour ceux qui avaient* une entière assurance de l'éternité, il n'y a point aussi de bonheur pour ceux qui n'en ont aucune lumière.
C'est donc assurément un grand mal que d'être dans ce doute; mais c'est au moins un devoir indispensable de chercher, quand on est dans ce doute *; et ainsi celui qui doute et qui ne cherche pas est tout ensemble bien malheureux et bien injuste. Que s'il est avec cela tranquille et satisfait, qu'il en fasse profession, et enfin qu'il en fasse vanité, et
leur. Voir Platon, ApoL, p. 40; Cicéron, Tusc, I, 11. Montaigne dit lApol., p. 226): « Ils ont ce dilemme tousiours en la bouche : ou lame » est mortelle, ou immortelle. Si mortelle, elle sera sans peine; si im- « mortelle, ell' ira en amendant. Ils ne touchent iamais l'aultre branche : u quoy, si elle va en empirant? et laissent aux poètes les menaces des pei- « nés futures j mais par là ils se donnent un beau ieu. » On trouve dans le manuscrit de Pascal, p. 489, cette note : « Fausseté des philosophes « qui ne discutaient pas l'immortalité de l'âme. Fausseté de leur dilemme, p dans Montaigne. « Il y a en effet trois suppositions possibles. Pascal , à son tour, en néglige une , parce qu'il ne sépare pas la croyance à l'âme et à Dieu de la croyance à l'enfer.
' « Faisons tant que nous voudrons les braves. » Cette vive ironie s'adresse à ceux qu'on appelait alors les libertitis , les esprits f<>rt$; Molière nous a représenté dans son Don Juan leurs grands airs , leur pitié pour ceux qui croient , les défis qu'ils adressent au ciel.
' n Voilà la fin qui attend. » Cf. xxiv, 58.
' • Qu'on s'en approche. » De celte espérance.
* o Pour ceux qui avaient. » Pendant leur vie. Pascal sous-entend qu'on ne peut avoir celte foi parfaite sans avoir au même degré la charité (cf. XVI, 13J, et sans être ainsi parfait chrétien.
'■" « Quand on est dans ce doute. « P. R., (/uand on y est, pour ne pas répéter le mot. Mais Pascal ne craignait pas ces répétitions (voir vu , 21). Celle-ci fait mieux sentir ce que ce doute a d'importun.
que ce soit de cet état même ''■ qu'il fasse le sujet de sa joie et de sa vanité, je n'ai point de termes pour qualifier une si extravagante créature.
Où peut-on prendre ces sentiments? Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire que ce raisonnement-ci se passe dans un bomme raisonnable ?
« Je ne sais qui m'a rais au monde ^ ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps , que mes sens , que mon àme et cette partie même ^ de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces ^ de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin^ de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre , ni pourquoi ce peu de temps * qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé ^ et de toute celle
' « De cet état même. » Remarquons la progression. Il est satisfait, il fait profession de l'être, il en fait vanité, et la cause de sa satisfaction et de sa vanité, c'est ce doute même où il est, c'est-à-dire un état misérable.
- « Je ne sais qui m'a mis au monde. » Cf. xi , 8.
^ « Que mon âme et cette partie même. « L'incrédule qui parle ne croi-t pas précisément avoir une âme, au sens que les hommes religieux attachent à ce mot. S'il se sert de ce terme, il doit tout de suite le définir et l'expliquer. P. R. a altéré cette phrase.
' « Ces effroyables espaces. » Cf. xxv, 16, 17.
" « Attaché à un coin. « Cf. i, ^ : et que de ce petit cachot où il se trouve logé.
'■ '< Ce peu de temps. » Il pouvait dire ce teinp^ que je vis, comme il avait dit ce lieu où je suis; mais il ne peut s'cmpèrher d'exprimer le sentiment triste de la courte durée de la vie : ce peu de temps qui m'est donné.
'' « Qui m'a précédé. » 11 parle d'une double éternité, comme il a parlé ailleurs de deux infinis (r , 1 ).
qui me suit '. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome, et comme une ombre ^ qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais ' est que je dois bientôt mourir; mais ce que j'ignore le plus ' est cette mort même que je ne saurais éviter ^
• « Et de toute celle qui me suit. » C'e«t sans doute à cette phrase que pensait Voltaire quand il écrivait à madame du DelTand (4 mai 1772) : " Un philosophe nommé Timée a dit, il y a plus de deux mille cinq cents » ans , que notre existence est un moment entre deux éternités ; et les jun- » sénistes, ayant trouvé ce mot dans les paperasses de Pascal, ont cru « qu'il était de lui. » Mais Voltaire se trompait encore cette fois en attribuant ces expressions au prétendu Timcc (cf. i, 1 , note 8 de la page 2j. M. Sainte-Beuve (t. lll , p. 537) a plus justement rapproché du texte de Pascal des vers de l'anlhologio grecque {Anthol. Palat., vu , 472 ) :
Ti; ;jiolja 3i*>»T,î •jT.'j'tX'.T.tza'. r, ôffov offTov ÏTii;|i-ii , xat (jTiYViijç il Ti /oyni*ÔTtfOv ;
t.'l lu reste. Cf. x.xv , 4 6. Les expressions du psaume, ah œternoel usqueiu œlernum (cii . 17) marquent aussi deux éternités.
• « Et comme une ombre. » Cette image tant prodiguée semble sortir si naturellement de tout ce qu'on vient de lire , qu'on la croirait neuve et produite pour la première fois.
^ a Tout ce quf! je connais. « Que cela est triste ! quelle vanité de la connaissance humaine '.
' « Mais ce que j'ignore le plus. " H semble que Pascal soit moins affligé de mourir que d';gnorer la mort; le tourment qu'il ressent le plus , c'est celui de l'intelligence se consumant sur un problème insoluble. Son désespoir comme son orgueil se rapporte à la pensée.
'■" « Que je ne saurais éviter. » Quand on vient du lire ce passage d'une incomparable beauté, on est comme honteux de poursuivre un commentaire et de s'arrêter à de petits détails; on voudrait ne continuer d'écrire que pour exprimer ce qu'on éprouve d'admiration et de respect. On se sent humble et confondu devant une telle puissance d imagination et do pensée, comme Pascal lui-même devant l'objet immense de ses réllexions. Je ne sais si Bossuet , je dis Bossuet , a jamais eu une éloquence aussi simple et aussi forte. Bien des choses ont été dites sur notre petitesse et notre ignorance, mais jamais elle n'a été peinte avec cette grandeur, ni mesurée avec cette sûreté et cotte hardiesse; jamais l'esprit humain , en s'humiliant, ne s'est tenu si haut sans effort.
Analysons cependant pour nous instruire : cet alinéa peut être considéré comme un modèle parfait de développement oratoire; toute la pensée se trouve déjà contenue dans la première phrase , mais elle y est dai.s des termes très-généraux. Pascal détaille ensuite, c'est le détail qui fait impression dans l'éloquence. Il expli(|ue tout ce qu'il y a sous ce mol .
» Comme je ne sais d'où je viens , aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité ', sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage ^. Voilà mon état, plein de misère, de faiblesse, d'obscurité. Et de tout cela je conclus ' que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui doit m'arriver. Peut-être que je pourrais trouver quelque éclaircissement dans mes doutes; mais je n'en veux pas prendre la peine, ni faire un pas pour le chercher ; et après en traitant avec mépris ' ceux qui se travailleront de ce soin, je veux aller sans prévoyance et sans crainte tenter un si grand événement, et me laisser mollement conduire à la mort , dans l'incertitude de l'éternité de ma condition ^ future. »
moi-même, puis il passe au monde, mais ce n'est plus le inonde, ce sont ces effroyables espaces de l'uriivers qui m'enferment ; la pensée s'ouvre et se résout en images. Pour mieux faire sentir son ignorance, il marque les points précis du problème : pourquoi ce lieu? pourquoi cet instant? Bientôt les images, comme le sentiment, deviennent plus vives; ce ne sont plus des espaces, une étendue, ce sont des infinilés de foutes parts; il n'est plus qu'un atome, qu'une ombre. Voilà le progrés du style, il n'est autre que le mouvement de la pensée elle-même, poussée à la fois par la logique et par la passion.
' « D'un Dieu irrité. » Socrate disait au contraire: « Sachez que j'es- » père trouver au delà de la mort la compagnie d'hommes bons et justes , » et pourtant je n'oserais l'affirmer ; mais il y a une chose dont je me tiens » sûr, c'e^t que j'y trouverai dans les Dieux de bons maîtres. » Phédon , p. 63. Voir plus haut la note sur les mots, ou anéantis ou malheureux.
^ « Éternellement en partage. » Bnssuet, Or. fun. de la Palat. : « Ils » n'ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils aspirent après cette » vie, et ce misérable partage ne leur est pas assuré. <>
•* « Et de tout cela je conclus. » N'oublions pas que c'est toujours le libertin qui parle.
^ « Et après en traitant avec mépris. » Pour se rendre compte du mot après, il faut lire comme s'il y avait, et en traitant, après, avec mépris, etc.
' « De l'éternité de ma condition. » C'est-à-dire de ce que sera éternellement ma condition.
Qui soulmitorait avoir pour ami un homme qui discourt de cette mnnii're? Qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires? Qui aurait recours à lui dans ses afllictions? Et enfui à quel usage de la vie le pourrait-on destiner?
En vérité , Il est irlorieux à la religion d'avoir pour ennemis des hommes si déraisonnables; et leur opposition lui est si peu dangereuse, qu'elle sert au contraire à l'étabjissemeut de ses principales vérités. Car la foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses : la corruption de la nature, et la rédemption de Jésus-Christ. Or, s'ils ne servent pas à montrer la vérité de la rédemption par la sainteté de leurs mœurs, ils servent au moins* admirablement à montrer la corruption de la nature par des sentiments si dénaturés.
Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être , et au péril d'une éternité de misères , cela n'est point naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses : ils craignent jusqu'aux plus légères, ils les prévoient, ils les sentent' ; et ce même homme qui passe tant de jours et de nuits dans la rage et dans le désespoir pour la perte d'une charge, ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c'est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort, sans inquiétude et sans émotion*. C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps
' « Ils servent au moins. » La finesse , et je dirais presque la subtilité avec laquelle Pdscul tourne l'objection en démonstration est admirable.
' € Ils les sentent. » Comme si ullos étaient présentes.
' a Sans inquiétude et sans émotion. )> Cela n'est pas quand la mort est présente ou évidemment prochaine, mais seiilemoni tant qu'elle ri'sie dans un lointain indéterminé ; et alors il vn est de même de tous les autres maux. Je ne sais pas prévoir les malheurs de si loin.
cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. C'est un enchantement incompréhensible , et un assoupissement surnaturel , qui marque une force toute-puissante qui le cause.
Il faut qu'il y ait un étrange renversement dans la nature de l'homme pour faire gloire d'être dans cet état, dans lequel il semble incroyable qu'une seule personne puisse être. Cependant l'expérience m'en fait voir en si grand nombre ^ que cela serait surprenant , si nous ne savions que la plupart de ceux qui s'en mêlent se contrefont et ne sont pas tels en effet. Ce sont des gens qui ont ouï dire que les belles manières du monde consistent à faire ainsi l'emporté ^. C'est ce qu'ils appellent avoir secoué le joug , et qu'ils essaient d'imiter. Mais il ne serait pas difficile de leur faire entendre combien ils s'abusent en cherchant par là de l'estime. Ce n'est pas le moyen d'en acquérir, je dis même parmi les personnes du monde ^ qui jugent sainement des
' « En si grand nombre. » Ces hommes que Pascal voyait en si grand nombre n'étaient pas en général de grands philosophes , mais des esprits vifs et légers , entraînés par la passion , par l'humeur, par la mode, par tous ces motifs frivoles qui , suivant Pascal lui-même, disposent des hommes.
^ « A faire ainsi l'emporté. » On voit par Molière et Boileau que ce
portrait est fidèle :
Vois-tu ce libertin en public intrépide Qui prêche contre un Dieu que dans son âme il croit; ,11 irait embrasser la vérité qu'il voit. Mais de ses faux amis il craint la raillerie. Et ne brave ainsi Dieu que par poltronnerie [Ep. m ).
Mont., ApoL, p. 4 6 : « L'atheïsme estant une proposition comme desna- » turee et monstrueuse, difficile aussi et malaysee d'establir en l'esprit » humain, pour insolent et desreglé qu'il puisse estre , il s'en est veu as- « sez , par vanité , et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et » reformatrices du monde , en affecter la profession par contenance ; qui , » s'ils sont assez fols , ne sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur «conscience... Hommes bien misérables et escervellez, qui taschent » d'estre pires qu'ils ne peuvent! »
^ « Les personnes du monde. » Par opposition à ceux qui font profession de piété, aux dévots.
choses , et qui savent que la seule voie d'y réussir ' est de se faire paraître honnête, liilèle, judicieux, et capable de servir utilement son ami ; parce que les hommes n'aiment naturellement que ce qui peut leur être utile ". Or, quel avantage y a-t-il pour nous à ouu- dire à un homme, qu'il a donc secoué le joug S qu'il ne croit pas qu'il y ait un Dieu qui veille sur ses actions; qu'il se considère comme seul maître de sa conduite, et qu'il ne pense en rendre compte qu'à soi-même? Pense-t-il nous avoir portés par là à avoir désormais bien de la confiance en lui , et à en attendre des consolations , des conseils et des secours dans tous les besoins de la vie? Prétendent-ils* nous avoir bien réjouis, de nous dire qu'ils tiennent que notre âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et encore de nous le dire d'un ton de voix fier et content? Est-ce donc une chose à dire gaiement? et n'est-ce pas une chose ^ à dire tristement au contraire, comme la chose du monde la plus triste?
S'ils y pensaient sérieusement, ils verraient que cela est si mal pris, si contraire au bon sens, si opposé à l'honnêteté , et si éloigné en toute manière de ce bon air qu'ils cherchent, qu'ils seraient plutôt capables de redresser que de corrompre ceux qui auraient quelque inclination à les sui-
* « D'y réussir. » C'est-à-dire de réussir dans le monde.
- « Que ce qui peut leur être utile. « Si ce principe était bien médite parla jeunesse, il préviendrait les illusions et les mécomptes; il l'empêcherait de croire qu'on puisse prétendre au respect et a l'admiration des hommes par cela seul qu'on a quelque vivacité d'esprit, de l'imagination et des passions.
■^ • Qu'il a donc secoué le joug. » Donc a ici le même sens que dans cette phrase où on l'emploie sans cesse, je dis donc. Le manuscrit porte . qui nou-i dit qu'il a donc.
* a Prétendent-ils. » Pascal revient au pluriel, qu'il avait employé jusqu'à ces mots : ouïr un homme qui nous dit.
^ a Et n'est-ce pas une chose. ■« Combien de sentiment et d'amertume dans toutes ces interrogations !
vre. Et, en effet, faites-leur rendre compte* de leurs sentiments, et des raisons qu'ils ont de douter de la religion ; ils diront des choses si faibles et si basses, qu'ils vous persuaderont du contraire. C'était ce que leur disait un jour fort à propos une personne : Si vous continuez à discourir de la sorte, leur disait-il , en vérité vous me convertirez ^. Et il avait raison ; car qui n'aurait horreur de se voir dans des sentiments où l'on a pour compagnons des personnes si méprisables I
Ainsi ceux qui ne font que feindre ces sentiments seraient bien malheureux de contraindre leur naturel pour se rendre les plus impertinents des hommes. S'ils sont fâchés dans le fond de leur cœur de n'avoir pas plus de lumière , qu'ils ne le dissimulent pas : cette déclaration ne sera point honteuse. Il n'y a de honte qu'à n'en point avoir '. Rien n'accuse davantage une extrême faiblesse d'esprit que de ne pas connaître quel est le malheur d'un homme sans Dieu ; rien ne marque davantage une mauvaise disposition du cœur que de ne pas souhaiter la vérité des promesses éternelles; rien n'est plus lâche '' que de faire le brave contre Dieu. Qu'ils laissent donc ces impiétés à ceux qui sont assez mal nés pour en être véritablement capables : qu'ils soient au moins
' « Faites-leur rendre compte. » P. R. pour éviter le mauvais son , en effet faites, a écrit, si on leur fait, ce qui est bien moins vif.
- « Vous me convertirez. >< 11 semble que ce mot est l'original de celui qu'on attribue à Duclos parlant de philosophes de cette sorte : Ils eu feront tant qu'ils me feront aller à confesse.
^ « Qu'à n'en point avoir. » Qu'à n'être pas honteux d'être sans croyance, et, comme on disait alors, sans foi ni loi.
' « Rien n'est plus lâche. » Il semble que c'est là que Boileau a pris le trait qui termine le passage cité plus haut. En effet, l'épltre m est do 167.3; c'est en 1670 qu'avait paru la première édition dés Pensées. — Que cette répétition du même tour est passionnée 1 quelle ardeur dans tout ce morceau !
liouiu'tes gens ', s'ils ne peuvent être chrétiens ^ et qu'ils iti-on naissent enfin qu'il n'y a que deux sortes de personnes qu'on puisse appeler raisonnables : ou ceux qui servent Dieu de tout leur cœur, parce qu'ils le connaissent; ou ceux qui le cherchent de tout leur cœur, paice qu'ils ne le connaissent pas.
Mais pour ceux qui vivent sans le connaître et sans le chercher, ils se jugent eux-mêmes si peu dignes de leur soin, qu'ils ne sont pas dignes du soin des autres; et il faut avoir toute la charité ^ de la religion qu'ils méprisent , pour ne les pas mépriser jusqu'à les abandonner dans leur l'olie. Mais parce que cette religion nous oblige de les regarder toujours, tant qu'ils seront en cette vie, comme capables de la grâce qui peut les éclairer, et de croire qu'ils peuvent être dans peu de temps plus remplis de foi que nous ne sommes *, et que nous pouvons au contraire ' tomber dans l'aveuglement où ils sont, il faut faire pour eux ce que nous voudrions qu'on fît pour nous si nous étions à leur place , et les appeler à avoir pitié d'eux-mêmes , et à faire au moins quelques pas pour tenter s'ils ne trouveront pas
' « Honnêtes gens. » Dans le sens où Pascal a déjà employé ce mot.
' « S'ils ne peuvent être chrétiens. » P. R., s'ils ne peuvent encore; et plus loin, parce qu'ils ne le connaissent pas encore. Cette addition a pour objet de faire comprendre que ces bomnios de bonne foi doivent nécessairement finir par trouver ce qu'ils cherchent, et par être chrétiens. P. R. a ajouté , dans la même intention, tjute celte phrase : « C'est donc pour » les personnes qiii cherchent Dieu sincèrement, et qui, recotmaissant u leur misère, désirent véritablement d'en sortir, qu'il est juste de tra- » vailler, afin de leur aider [de les aider] à trouver la lumière qu'ils n'ont » pas. B
' « Toute la charité. » Cette charité de Pascal est sombre et amëre.
* 1 Ql-c nous ne sommes. » Car la grâce souffle où il lui plaît : Spiritus libi cuit apirat (Jean, ni, 8j. La grâce est toute gratuite, et nous ne pouvons la mériter. C'est la doctrine jauséni.>«te.
' • El que nous pouvons au contraire, o Serait-il donc insensible à cet aveuglement si lui-même n'était en danger d'y tomber?
de lumières. Qu'ils donnent à cette lecture^ quelques-unes de ces heures qu'ils emploient si inutilement ailleurs : quelque aversion qu'ils y apportent ^, peut-être rencontreront-ils quelque chose , ou du moins ils n'y perdront pas beaucoup. Mais pour ceux qui y apporteront une sincérité parfaite et un véritable désir de rencontrer la vérité, j'espère qu'ils y auront satisfaction , et qu'ils seront convaincus des preuves d'une religion si divine, que j'ai ramassées ici , et dans lesquelles j'ai suivi à peu près cet ordre ^..
. . . Que l'on juge donc là-dessus ' de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui se laissent conduire à leurs inclinations et à leurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et, comme s'ils pouvaient anéantir l'éternité '■ en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement ^
Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir, et qui les menace à toute heure, les doit mettre infailliblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux, sans qu'ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée...
' « A cette lecture. » C'est-à-dire, à la lecture de cet ouvrage.
" « Quelque aversion (ju'ils y apportent. » Ces mots durs sont supprimés dans P. R.
■' « A peu près cet ordre. » On voit que ce morceau devait entrer dans la préface du livre que méditait Pascal. Mais qu'était-ce que cet ordre? On peut en prendre une idée par l'exposé qui se trouve dans la notice de madame Périer.
^ « Que l'on juge donc lu-dessus. » Ce fragment fait partie d'une variante assez étendue de cette espèce de préface , qui se trouve à la suite dans les copies.
' « Anéantir l'éteinilé. » Alliance de mots bien originale. Cf. m, 6.
" •< Dans cet ins'ant seulement... Cet instant, c'est la vie; car il est indubitable que le temps de cette vie n'est qu'un instant. Ainsi s'exprimait Pascal quelques lignes plus haut dans celte variante.
O repos dans cette ignorunce ' est une chose monstrueuse, et dont il faut l'aire sentir l'extravaj;ance et la stupidité à ceux qui y passent leur vie, en la leur représentant à euxmêmes, pour les confondre par la vue de leur folie. Car voici comment raisonnent les hommes-, quand ils choisissent de vivre dans cette ignorance de ce qu'ils sont, et sans rechercher d'éclaircissement. Je ne sais, disent-ils...
Entre nous, et l'enfer ou le ciel, il n'y a que la vie entre deux , qui est la chose du monde la plus fragile.
Un homme dans un cachot , ne sachant si son arrêt est donné, n'ayant plus qu'une heure pour l'apprendre, cette heure suffisant, s'il sait qu'il est donné, pour le faire révo- ([uer, il est contre la nature qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer si cet arrêt est donné, mais à jouer au piquet \ Ainsi, il est surnaturel que l'homme... C'est un appesantissement de la main de Dieu.
Ainsi , non-seulement le zèle de ceux qui le cherchent prouve Dieu, mais l'aveuglement de ceux qui ne le cherchent pas.
.Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir.
' « Ce repos dans celte ignorance. » Cf. Nicole : De la crainte de Dieu, chap. 3.
* a. Car voici comment raisonnent les hommes. » Ce tour est bien moins vif que celui auquel s'est arrêté Pascal : Et comment se peut-il faire? etc. Voir pTus haut.
" << Mais à jouer au piquet. » P. H. : Maii à jouer et à se divertir. Ils craignent ces détails familiers, qu'il ne faut employer qu'avec discrétion il est vrai, mais qui, employés ù propos, rendent l'idée bien plus sensible qu'une expression générale. Celle-ci fait sentir que toutes les occupations des hommes n'ont rien de plus important que de jouer au piquet.
Notre âme est jetée * dans le corps, où elle trouve nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, et ne peut croire autre chose ^.
L'unité jointe à l'infini ne l'augmente de rien, non plus qu'un pied à une mesure ' infinie. Le fini s'anéantit en présence de l'infini , et devient un pur néant \ Ainsi notre esprit devant Dieu; ainsi notre justice devant la justice divine.
Il n'y a pas si grande disproportion * entre notre justice et celle de Dieu , qu'eutre l'unité et l'infini.
Il faut que la justice de Dieu soit énorme comme sa misé-
' « Notre âme est jetée. » On lit clans le manuscrit en tête de la page : Infini, rien; sans qu'on voie si c'est précisément là un titre. Ces mots, infini, rien , s'expliqueront tout à l'heure.
- « Ne peut croire autre chose. » C'est-à-dire ne peut croire un infini ou un Dieu, qui n'a ni dimension, ni temps, ni nombre.
' « Qu'un pied à une mesure. » C'est-à-dire qu'un pied joint à une me- « sure. »
* « Et devient un pur néant » Nous avons déjà dit (i , 1) ([ue ce n'est là qij'une fiction du langage des mathématiques. Le fini comparé à l'infini ne compte pas dans nos calculs , mais il n'en existe pas moins : le lini est, le néant n'est pas.
' « Il n'y a pas si grande disproportion. » P. R. a cru devoir retourner la phrase: « 11 n'y a pas si grande disproportion entre l'uiiité et l'infini » qu'entre notre justice et celle de Dieu. » Nous croyons que le texte renferme la vraie pensée de Pascal. Il songe, comme l'indique l'alinéa suivant, à répondre à ceux qui ne peuvent concevoir la conduite de Dieu envers les damnés , et il reconnaît que cela n'est pas .selon notre justice, qu'il y a une très-grande disproportion entre notre justice et celle de Dieu; mais, après tout, dit-il, cette disproportion n'est pas si grande cpie celle qu'il y a entre l'unité et l'infini , laquelle est avouée par tout le monde. Or l'unité, c'est chacun de nous; l'infini, c'est Dieu. Sur ces deux justices , cf. , VIfl . î.
ARTICLl-: X. 17 1
ricoi'de : or, la justice envers les réprouvés est moins énorme et doit moins elwxiuer ' (juc la miséricorde envers les élus, # Aous connaissons qu'il y a un infini , et ignorons sa nature, (^omrnc nous savons - qu'il est faux que les nombres soient finis , donc il est vrai qu'il y a un infini en nombre : mais nous ne savons ce qu'il est. Il est faux qu'il soit pair, il est faux qu'il soit impair ; car, en ajoutant l'unité, il no cbanf;e point de nature; cependant c'est un nombre ', et tout nombre est pair ou impair : il est vrai que cela s'entend do tous nombres finis '.
Ainsi 011 peut bien connaître qu'il y a un Dieu sans savoir ce qu'il est.
Mous connaissons donc l'existence et la nature du fini, parce que nous sommes finis et étendus comme lui.
Nous connaissons l'existence de l'infini ' et ignorons sa nature, parce qu'il a étendue comme nous, mais non pas des bornes comme nous.
Mais nous ne connaissons ni l'existence ' ni la nature de Dieu, parce qu'il n'a ni étendue ni bornes.
* • El doit moins choquer. » C'est là le dernier trait de la dureté janséniste. 0"'>' '• la raison de Pascal est plus rho(iue'e du salut de quelques hommes que de la réprobation du plus grand nombre des hommes, livres à des supi lices iiifiuis et otornels! Quoi! les docteurs les plus sévères, les plus fermes génies se confondent h la pensée (k; l'enfer; et lui , ce n'est pas lenfcr, c'est le paradis qui le choque! quelle idée, et quelle expression !
' « Comme nous savons. » C'est-à-dire, par exemple nous savons.
•" « Cependant c'est un nombre. » C'est une équivoque de langage. L'infini n'est pas un nombre , il n'y a point de nombre qui soit l'inlini : si on dit qui/ y a un inftiii en nombre , ce ne peut être la qu'une expression pour faire entendre l'impossibilité d'arriver a un nombre qui soit le dernier.
* n De tous nombres finis. •> Mais il n'y a que des nombres iinis.
' n L'cxisloncn de l'infini, d L'infini nombre n'a pas d'existence, et n'est qu une abstraction : quant à l'iiitini de l'espace et du tenips, c'est une ^'r.in<le (|ucslioii de savoir ce qu'on doit entciidro par son esiitenre ; car y a-t-il quelque chose de réellement existant qui soit l'espace ou la durée?
* n Ni l'existence. » Ainsi nous ne pouvons connaître naturellement
Mais par la foi nous connaissons son existence ; par la gloire* nous connaîtrons sa nature. Or, j'ai déjà montré qu'on peut bien connaître l'existence d'une chose sans con-« naître sa nature.
Parlons maintenant '-' selon les lumières naturelles.
S'il y a un Dieu, il est infiniment incompréhensible, puisque , n'ayant ni parties ni bornes , il n'a nul rapport à nous : nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est , ni s'il est. Cela étant, qui osera entreprendre de résoudre cette question ' ? Ce n'est pas nous, qui n'avons aucun rapport à lui.
Qui blâmera donc '' les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ^? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, sluUitiam\ et puis vous
l'existence de Dieu 1 Cette étrange hardiesse , qui revient encore plus bas , est sans doute ce qui a effrayé P. R., et a fait retrancher tout ce passage. ' « Par la gloire. » la gloire, en langage chrétien, signifie l'état glorieux des élus dans le ciel. Dans le vers fameux de Polyeucte :
Où le conduisez-vous? — A la mort. — A la gloire , Polyeucte entend par là cet éclat de la vie céleste, cette splendeur de Dieu dont l'auréole des peintres est l'image.'
2 « Parlons maintenant. » Des éditeurs ont imaginé de mettre ces paroles dans la bouche d'un incrédule auquel répond Pascal. Mais ce raisonnement est bien de Pascal lui-même. Voir ce qui précède et ce qui suit. ' « Cette question. » De savoir s'il y a un Dieu , et ce qu'il est. 1 fi Oui blâmera donc. » Ce passage, jusqu'à ; Examinons donc, manque dans les anciens éditeurs. Il ne laisse aucun doute sur la pensée de Pascal.
=" « Dont ils ne peuvent rendre raison. » Ce n'est pas là une tautologie. 11 veut dire : Qui professent que leur religion est une religion dont on ne peut rendre raison.
" « Une sottise, sluUiliam. » Voir saint Paul, I Corinth., i , 19, traduit par Montaigne, Apol., p. 4 23 : « Car, comme il est escript : le des- » truiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudents : où » est le sage? où est l'escrivain? où est le disputateur de ce siècle? Dieu » n'a il pas abesly la sapience de ce monde? Car, puisque le monde n'a >) point cogneu Dieu par sapience , il luy a pieu, par l'ignorance et sim- » plesse de la prédication [per stvltilinm jirœdicationis ] , sauver les
VOUS plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient , ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens*. Oui; mais encore que cela excuse ceux qui l'offrent telle , et que cela les ùte du blâme de la produire sans raison , cela n'excuse pas ceux qui la reçoivent. Kxaminons donc ce point ^, et disons : Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous? La raison n'y peut rien déterminer \ Il y a un chaos infini qui nous sépare \ Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie % où il arrivera croix ou pile. Que
>' croyants.» Montaigne interprète le sluUiliani ; Pascal le traduit crûment pour étourdir davantage la raison.
' « Quils ne manquent pas de sens. » Que cela est brusque et impérieux 1 Montaigne, Apol., p. I 20 : « C'est aux chrestiens une occasion de » croire que de rencontrer une chose incroyable; elle esl d'auianl plut se-' » Ion raison, quelle est contre l'humaine raison. »
* « Examinons donc co point. » P. U. reprend ici le tcxle, mais après une interpolation qui est une procaution pour détruire autant (jue possible l'impression que peut faire tout ce morceau. Voici ce qu'il fait dire à Pascal : a Je ne me servirai pas, pour vous convaincre de son existence, » de la foi , par laquelle nous la connaissons [larfaitement , ni de toutes les « autres preuves que nous en avons, puisque vous ne les voulez pas receu voir. Je ne veux agir avec vous que par vos principes mêmes; et je jiré- » (ends vous faire voir, par la manière dont vous raisonnez tous les jours » sur les choses de la moindre conséquence, de quelle sorte vous devez u raisonner en celle-ci, et quel parti vous devez prendre dans la décision a de cette importante question de l'existence de Dieu. Vous dites donc que « nous sommes incapables de connaître s'il y a un Dieu. Cependant il est » certain ([ue Dieu est ou qu'il n'est pas; » etc. Cette addition dénature la pensée de Pascal Ce n'est pas son adversaire, c'est lui-même qui dit que nous sommes incapables de savoir s'il y a un Dieu ; et il ne le dit pas seulement, il te démontre ou prétend le démontrer rigoureusement par tout ce qui précède. Il ne peut donc oft'rir d'établir cette existence par toutes les autres jireuves que nous en avons, puisqu'il ne croit pas à ces prou- es , puisqu'il déclare que c'est en manquant de preuve qu'il ne manque pas de sens
' « N'y peut rien déteiminer ■> P. R. : « La raison, dites-vous, n'y u peut rien déterminer. •>
* « Qui nous sépare. » De quoi? Du principe des choses, que ce prin- (ipe >oit Dieu, ou une nature vide de Dieu.
\ l'extrémité do cette distance infinit'. » P. R. : A cette distance in- Itnte, sans doute parce que ce qui est infini n'a pas proprement d'extré
gagerez- VOUS ? Par raison , vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre ^ ; par raison, vous ne pouvez défendre nul des deux ^.
Ne blâmez donc pas de fausseté ' ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien ''. — Non : mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.
Oui, mais il faut parier : cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué *. Lequel prendrez-vous donc? Voyons. Puis, qu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre, le vrai et le bien; et deux choses à engager, votre raison et votre volonté *, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir, Terreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, puisqu'il faut nécessairement choisir, en choisis-
mité. Mais pourtant où chercher une cause première, sinon au ^erwie de la durée et de l'infini? La logique du langage est confondue par certaines idées, qui sortent des limites de l'observation et du raisonnement.
' « Faire ni l'un ni l'autre. » C'est-à-dire parier ni l'un ni l'autre.
^ « Défendre nul des deux. » Défendre, interdire aucun des deux paris. P. R. : « Vous ne pouvez assurer... vous ne pouvez nier. » Mais il ne s'agit pas d'assurer ou de nier, il s'agit de faire une gageure.
•' « De fausseté. » C'est-ù-dire d'erreur, d'être dans le faux : le mot n'est pas d'un bon français en ce sens.
* a Vous n'en savez rien. » Vous ne savez rien de la fausseté ou erreur, vous ne savez pas s'il y a fausseté ou non.
5 « -Vous êtes embarqué. » P. R. ajoute cette glose : « Et ne parier « point que Dieu est , c'est parier qu'il n'est pas. » Pascal veut dire qu'il faut nécessairement se conduire ou en chrétien ou en incrédule. Vivre en chrétien, c'est parier pour Dieu; vivre en incrédule ou en athée, c'est parier contre. Pascal ne connaît d'autre Dieu que Jésus-Christ, tel que la foi catholique l'adore; et quand il dit, Dieu est ou il n'est pas, c'est pour lui comme s'il disait : Le péché originel, l'incarnation , la croix , la grâce, lu pénitence , l'eucharistie , le paradis et l'enfer . tout cela est ou n'est pas , et il le faut admettre ou rejeter : il n'y a point de milieu : Qui non est mecum contra me est {Maitli., Xii ; 30J.
6 « Votre raison et votre volonté. » Ce n'est toujours qu'une seule et même antithf^se. La raison, c'est la faculté qui s'applique au vrai; la volonté , Cf Uc qui recherche le bien.
sont l'un que l'autre. Voilà un point vidé ; mais votre béatitude '? Pesons le ^ain et la perte, en prenant croix , que Dieu est *. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout * ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter. — Cela est admirable : oui , il faut gager; mais je gage peut-être trop '. — Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager ^ Mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer • (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer) ', et vous se-
' « Béatitude. » Ce qui précède, depuis Voyons , manque dans les anciennes éditions.
' « En prenant croix, que Dieu est. » P. R. : En prenant le parti de croire que Dieu est. Cette phrase est la suite naturelle de ce qui a été dit plus haut, qu'il arrivera croix ou pile.
^ « Vous gagnez tout. » C'est-à-dire la vie éternelle. — Vou* ne perdez rien , puisque, dans ce second cas, il n'y a rien après la mort.
* n Je gage peut-être trop. « Gager que Dieu est, c'est s'obliger à vivre d une manière conforme à cette supposition , c'est sacrifier le péché et la satisfaction de nos penchants pendant toute la vie. Voilà l'enjeu ; n'est-il pas trop considérable? N'est-ce pas gager trop? C'est l'objection qu'on f;iit à Pascal.
^ '1 Vous pourriez encore gager. » Non-seulement nous le pouvons , mais nous le devons, dans les termes de la supposition de Pascal, qui est qu'il faut nécessairement parier pour ou contre. En effet, si, en pariant pour Uieu, nous avons chance de gagner doux vies heureuses pour une vie de plaisirs que nous sacrifions ; et si , en ne pariant pas pour Dieu , ce qui est parier contre lui, nous risquons de perdre deux vies sans pouvoir en gagner qu'une, il faudra parier pour Dieu.
• n 11 faudrait jouer. » Bi-^n entendu , jouer que Dieu est. Mais il le f.iudiait déjà pour deux; l'obligation ne commence pas à trois, seulement elle augmente. P. R. met dix au lieu de trois.
'• «. Nécessité de jouer. » De même à la ligne suivante, lorsque vous êtes fnrré à jouer, et plus loin , étant olliyé à jouer, et encore aprCs , quand on eU forcé ù jouer. Celte réserve tant répétée est essentielle, et veut être partifiil.èrement éclaircie, car elle fait toute la force de l'argumentation de Pa-cal. Dans un jeu ordinaire, quelque grand que soit le gain possible, et ([iiclque petite que soit la perte , on peut aimer mieux ne rien risquer, même avec des chances favorables; on peut sacrifier l'espérance, la probabilité du gain, pour l'assurance de ne rien perdre. Mais ici il faut risquer, quoi qu'on fasse; dés qu on ne se soumet pas à la religion, dès qu'on ne parie paî pour elle, on parie contre: non-seulement on aban-
riez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant % quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore laison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser déjouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y eu a un pour vous, s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner , un hasard de gain
donne l'espérance du salut, mais on court le risque de la damnation. Supposez un homme à qui on dirait : Voici un billet de loterie , qu'il faut prendre ou refuser. Ce billet sera gagnant ou perdant. Si vous prenez le billet, et qu'il gagne , vous gagnez une fortune énorme : si vous le prenez, et qu'il perde, vous ne perdez que le prix du billet, qui est peu de chose. Si vous refusez le billet, et qu'il perde, vous ne gagnez ni ne perdez rien; mais si vous le refusez, et qu'il gagne , non-seulement le gain ne sera pas pour vous, mais encore on va vous prendre toute votre fortune , et vous réduire à la plus affreuse misère. 11 est clair qu'il faut prendre le billet, pour peu qu'il y ait chance que le billet sorte- Eh bien '. ce billet, c'est la religion. Si elle est fausse , on ne risque rien sans doute à ne pas y croire; mais à y croire on n'aura pas non plus risqué beaucoup, car il n'en aura coûté que quelques efforts, quekjues sacrifices pendant une existence bien courte. Si au contraire elle est vraie, on aura gagné , à croire, une éternité de bonheur, et en refusant de croire, outre la perte de ce bonheur, on aura encouru une éternité de supplices. 11 y a donc là comme un double lot et un double enjeu, le bien infini à perdre, le mal infini à gagner. Voilà ce qui est sous-entendu dans toute la suite des raisonnements de Pascal ; quand il parle d'une éternité bienheureuse à gagner, il n'entend pas par là la gagner au lieu de rien, mais la gagner au lieu d'une éternité misérable. 11 ne nous place pas entre la chance du ciel et celle du néant , mais entre la chance du ciel et celle de l'enfer.
' « Et cela étant. « Les éditeurs de P. R. ont retranché cette phrase; nous croyons qu'ils ne l'ont pas comprise ; pour nous , nous ne la comprenons pas. 11 n'est pas vrai du tout qu'on ait raison de gager un pour avoir deux, ou pour avoir trois, s'il y a une infinité de chances de perte contre une seule chance de gain. 11 est vrai , comme le dit la fin de la phrase, que, si l'enjeu était l'infini, alors on devrait risquer tout pour sauver cet enjeu , quand même il y aurait une seule chance de gain contre une infinité de chances de perte ; mais, dans ce cas, il ne s'agit plus de gager un contre deux ou contre trois. Les différentes parties de la phrase ne paraissent
contre un nombre fini de hasards de perte *, et ce que vous jouez est fini ^ Cela est tout parti • ; partout ou est l'infini,
pas il'nccord entre elles. Pascal, q'ii écrivait très-vile ces notes, s'est peut-être trompé en écrivant. U semble que voici à peu près ce qu'il voulait mettre : Lt cela étant , quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, et si ce que vous gagez n'est pas infini.
' <i Contre un nombre fini de hasards de perte. » M. Faugère a rétabli celte leçon, qui parait être celle du manuscrit autographe. Les copies sur lesquelles a été faite l'édition de P. R. portent conlre un nombre infini, ce qui n'a pas de sens. Aussi P. R. a mieux aimé mettre, comme Pascal lui-même avait écrit d'abord , el autant de hasard de gain que de perle. C'est en elïot la supposition où il s'était tenu jusqu'à cet endroit; il admettait qu'il y a <hanco égaie (pie le Dieu qu'il croit soit ou ne soit pas. Ici, pour mieux pousser l'adversaire, il lui accorde un moment qu'il y ait une seule chance pour et plusieurs contre ; ces chances contraires n'en seront pas moins en nombre fini , et cela suffît à son argumentation.
' « Et ce que vous jouez est fini. » P. R. met : « Et ce que vous jouez X est si peu de chose et de si peu de durée qu'il y a de la folie à le ménager » en cette occasion. » Le reste de l'alinéa est supprimé. P. R. a craint qu'on ne s'embrouillât dans tous ces calculs.
^ ei Cela est tout parti. » Parti est ici le participe du vieux verbe partir, qui signifie partager, et qui s'emploie encore dans cette phrase : Avoir maille à ftarlir. Le composé repartir est resté dans la langue. Cela est tout parti signifie donc qu'ici la répartition, la balance des gains et des risques est toute faite , ou , comme disait encore Pascal : Le parti est tout fait : cette fois , le mot parti est substantif, et c'est ainsi que Pascal l'emploie (|uand il parle de la règle des partis (y , 9). Voici comment il s'exprime à ce sujet dans son Traité du triangle arithmétique , au chapitre intitulé : Usaqe du triangle arilhméti'jue pour déterminer les partis qu'on doit faire entre deux joueurs qui jouent en ]>lusieurs parties : « Pour entendre les •> règles des partis, la première chose qu'il faut considérer est que l'ar- » gent que les joueurs ont mis au jeu ne leur appartient plus, car ils en » ont quitté la propriété: mais ils ont en revanche le droit d'attendre ce )• que le hasard peut leur en donner suivant les conditions dont ils sont u convenus d'abord. Mais, comme c'est une loi volontaire, ils peuvent la ■> rompre de gré à gré, et ainsi, en quelque terme que le jeu se trouve, " ils peuvent le quitter, et, au contraire de ce qu'ils ont fait en y entrant , >• renoncer à l'attente du hasard , et rentrer chacun en la propriété de " qucl()ue chose; et , en ce cas, le règlement de ce qui doit leur apparte- ■ nir doit être tellement proportionné à ce qu'ils avaient droit d'espérer » de la fortune, que chacun d eux trouve entièrement égal de prendre ce » qu'on lui assigne, ou de continuer l'aventure du jeu , et cette juste dis- 1) tribution s'appelle le parti. » Plus loin on trouve qu'étant donnés deux joueurs dans une situation égale, le parti est qu'ils prennent chacun la moitié de l'enjeu; el cette locution, le parti e^t , revient souvent. Au
et OÙ il n'y a pas infinité de hasards de perte ^ contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison % pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini, aussi prêt à arriver que la perte du néant*. Car il ne sert de rien de dire qu'il est incertain si on gagnera, et qu'il est certain qu'on hasarde; et que l'infinie distance qui est entre la certitude de ce qu'on s'expose % et l'incertitude de ce qu'on gagnera % égale le bien fini qu'on expose certainement , à l'infini qui est incertain. Cela n'est pas ainsi : tout joueur hasarde avec certitude pour gagner avec incertitude , et néanmoins il hasarde certainement le fini pour gagner incertainement le fini, sans pécher contre la raison. Il n'y a pas infinité de distance entre cette certitude de ce qu'on s'expose et l'incertitude du gain ; cela est faux. Il y a, à la vérité, infinité * entre la certitude de ga-
reste , le mot parti est plus large, d'après l'emploi qu'en fait Pascal luimême, que la defmition qu'on vient de lire; il signifie en général le choix à faire, la détermination à prendre, dans une matière où il y a du hasard , d'après telle condition donnée. Le Dictionnaire de l'Académie n'explique pas suffisamment ce mot.
* « Et où il n'y a pas infinité , » etc. S'il y avait infinité de chances de perte contre des chances finies de gain , on pourrait encore jouer, ainSi qu'il a été dit plus haut, le gain à faire étant infini ; niai« on pourrait aussi ne pas jouer, car la partie serait égale. Mais étant donné l'infini à gagner, et des chances de perte seulement finies, la disproportion est telle que, comme dit Pascal , il faut tout donner, sans hésiter.
2 .( II faut renoncer à la raison. » C'est-à-dire, ce ne peut être qu'en renonçant'à la raison qu'on garderait la vie, etc.
^ « Que la perte du néant. » C'est-à-dire plutôt que de la hasarder pour un eain qui est infini, et qui est aussi prêt à arriver que la perte, laquelle porte sur rien, sur un néant.
•* « De ce qu'on s'expose. » P. P. met de ce qu'on expose; c'est une faute.: de ce que est une conjonction , comme s'il y avait, la certitude qu'on s'expose.
' « L'incertitude de ce qu'on gagnera. » De ce que n'est encore qu'une conjonction : liiicertitude de gagner, l'incertitude si on gagnera.
''• ft II y a, à la vérité, infinité. » La certitude de gagner, c'est la probabilité injhiie; l'impossibilité de gagner (ou la certitude de perdre), c'est la probabilité «(//Ze Or il y a sans doute infinité entre l'infini et zéro.
ARIICLE X. 179
gner et la certitude de perdre. Mais l'incertitude de gagner est proportionnée à la certitude de ce ((u'on lia<aide *, selon la proportion ^ des hasards de gain et de perte; et de la vient que, s'il y a autant de hasards d'un côté que de l'autre, le parti est à jouer égal contre égal ; et alors la certitude de ce qu'on s'expose est égale à l'incertitude du gain : tant s'en faut qu'elle en soit infiniment distante. J'^t ainsi notre proposition est dans une force infinie, quanu il y a le fini à hasarder à un jeu où il y a pareils hasards de gain que de perte ', et l'infini à gagner. Cela est démonstratif; et si les hommes sont capahles de quelques vérités, celle-là l'est ''. Je le confesse, je l'avoue. Mais encore n'y a-t-il point moyen de voir le dessous du jeu *? — Oui, l'Ecriture, et le reste *, etc.
■• « A la certitude de ce qu'on hasarde. » De ce que est toujours une conjonction; le verbe hasarder est neutre; c'est la môme chose que la cerlilude qv^on s'expose. A quoi s'expose-t-on? A perdre. Qu'est-ce donc que cette certitude qu'on s'expose? Une possibilité, ou, dans le langage de Pascal , une inrrriitude de perdie. Il devient clair alors que, si le jeu est égal, la probabilité de la perte (en d'autres termes, la certitude qu'on 8'expo«e) est parfaitement ég^le à la probabilité du gain. Tout cela devient inintelligible si on prend ce que comme un pronom.
' n Selon la [jroportion. n « C est par là qu'il faut désabuser tant de » persorjies qui ne raisonnent guère autrement dans leurs entreprises qu'en « cette manière : Il y a du dani;er en ceitc afftire , donc elle est mauvaise ; » il y a de l'avantage dans celle-ci , donc elle est bonne, puisque ce n'est » ni par le danger m par les avantages, mais par la proportion qu'ils ont n entre eux qu'il faut en juger. » Lgiquede Port-Royal , dernier chapitre.
' a P.Tre Is hasards de gain que de perte. » Il disait dans l'alinéa précédent : i'n hasard de gain contre un uovtbre jini de hasards de perte. 11 revient à la supposition plus simple qu'il avait suivie dans tout le morceau. Tout cela est rédigé très-négligemment.
* « Celle-là l'est. » Nouvelle preuve d'un travail précipité. P. R. corrige : Ils le doivent être de celle-là.
5 a De voir le dessous du jeu » P. H. : De voir un peu plus clair.
" n L'Éiriture et le reste. » P. R. : « Oui , par le moyen de l'Écri- > ture et par toutes les autres preuves de la religion qui sont inlinies. •• Quoique Pascal s'exprime ailleurs à peu près dans ces termes (à la fin du premier fragment de l'article ix), il ne pouvait employer le mot de preums dans ce morceau , où il a dit , en prenant ce mot dans toute la rigueur
Oui; mais j'ai les mains liées* et la bouche muette^ : on me force à parier, et je ne suis pas en liberté' : on ne me relâche pas, et je suis fait d'une telle sorte que je ne puis croire. Que voulez- vous donc que je fasse?
11 est vrai. Mais apprenez au moins votre impuissance à croire, puisque la raison vous y porte'', et que néanmoins vous ne le pouvez; travaillez donc, non pas à vous convaincre ^ par l'augmentation des preuves de Dieu , mais par la diminution de vos passions. Vous voulez aller à la foi , et vous n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l'infidélité % et vous en demandez les remèdes : apprenez de ceux qui ont été liés comme vous , et qui parient maintenant tout leur bien ' ; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ' ;
mathématique, que la religion ne se prouvait pas. Mais sa ijenséc est (|ue, si Dieu ne se prouve pas positivement, il se révèle néanmoins par l'Écriture et le resie (c'est-à-dire les miracles, la doctrine, la vertu de la religion, etc.}j et c'est ce qu'il devait développer dans la suite de son ouvrage. — L'etc. signifie qu'il entrait dans le plan de Pascal de s'étendre un peu ici sur ces choses par où la vérité de la religion se manifeste.
* « Oui, mais j'ai les mains liées. » P. R. remplace cet alinéa par ces seuls mots : « Vous dites que vous êtes fait de telle sorte que vous ne sauriez croire. »
^ « Et la bouche muette. » C'est-à-dire qu'il ne lui est pas possible de faire un acte de foi.
^ t( Et je ne suis pas en liberté. » En liberté de parier, c'est-à-dire de croire. Car parier ici, c'est croire ; et on ne croit pas à volonté.
'■' « Vous y porte. » Vous porte à croire.
^ « Non pas à vous convaincre. » 11 faut déplacer non pas, comme a fait P. R.
* « L'infidélité. » L'incrédulité, le défaut de foi. Ainsi dans Zaïre :
Et je reprends ma gloire et ma félicité En dérobant mon sang à l'infidélité.
' « Et qui parient maintenant tout leur bien. » P. R., supprimant toujours les termes de jeu : Et qui n'ont présentement aucun doute. — Tout leur bien , c'est-à-dire tout leur être.
* « Par où ils ont commencé. » P. R. achève ainsi la phrase; « Imitez » leurs actions extérieures, si vous ne pouvez encore entrer dans leurs dis-
c'c^t en faisant tout oommc s'ils croyaient ', en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des niesscsS etc. Naturellement même cola vous fera croire et vous abêtira *. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? qu'avez-vous à perdre?
u positions intérieures : quittez ces vains amiisomcnts qui vous uccupcnt u tout entier. « Puis il ajoute une pensée qu'on retrouvera plus loin : J'aurait bienlôt quitté les ]>laisirs , ct termine ainsi le morceau, supprimant des hardiesses qui auraient eu un étrange retentissement si elle» avoiunt été connues.
' n Comme s'ils croyaient. » Faut-il construire, tout comme s'iU croyaient, ou bien, en faisant tout?
' « En faisant dire des messes. » P. R. a craint d'exposer les choses saintes au rire des incrédules par ces détails. Sur le fond de cette pratique, voir le § 4 , et xi , 3.
* « Et vous abêtira. » On a vu plus haut, dans saint Paul traduit par .Montaigne : « Dieu n'a il pas abcsty la sapicnce de ce monde? » Nonne stultam fecit Deus sapientiam hujus mundi? On lit ailleurs, dans la même cpltre : « Si quelqu'un parmi vous se montre sage suivant le siècle, qu'il » devienne fou pour être vraiment Siige [stultus fiat ut sit saiiicns). Car la » sagesse de ce monde est folie devant Dieu (m, 18). » Mais ces paroles mystiques , toutes contraires quelles sont au sens humain, n'ont pas la dureté de notre lexte. L'apoire relève et préconise la folie de la croix (i'iid., I, 23], il ne parle pas de s'abolir par des dévotions. Quant à cette phrase de Montaigne qu'on a citée : « U nous fault abi'slir pour nous assa- » gir (Aftol , p. 108), 1) c'est un simple équivalent du proverbe italien qu'il transcrit à la page 2il : rlii troppo s' aisottiglia si scacezza; c'està-dire, comme il l'explique lui-même , que trop de finesse nuit au bon sens, et qu'une trop grande vivacité touche à la folie. Rien de tout cela ne répond à l'énergie des expressions de Pascal, que P. R. a si bien sentie, et qu'il a avouée en les supprimant. Je m'étonne qu'on ait refusé d'en reconnaître, après M. Cousin , toute la force , quand on produisait un passage d'Arnanld qui la fait si bien ressortir. C'est dins une lettre à la princesse de Guemcné au sujet de l'éducation du prince son fils : « Permettez-moi de » vous dire que c'est une pure tentation que la crainte que vous avez qu'en » voulant le rendre saint on ne l' abêtisse , et on ne lui 6te le cœur. Au con- » traire , je vous puis assurer que, pourvu qu'il soit mis en bonnes mains, ^ on lui éli'vera l'esprit et le courage, parce qu'il n'y a rien de si grand » que la philosophie chrétienne, ni rien de si généreux qu'un vrai chré— » lien. » Ce que craignait madame deGuemené, ce sur quoi Arnaiild la rassure, c'est précisément où Pascal pousse son interlocuteur. Est-ce dono qu'il veut en eiïot qu'on s'abêtisse, ou (pje lui-même croyait réellement s'être abêti? Non, mais Pascal ne daigne pas compter avec la sagesse humaine; ce n est pas lui qui recommanderait la religion comme une jihiloiopliie; au lieu de rassurer la raison (pii résisle , il poursuit son argumentation à travers lobjoction ello-mémc. Kb bien, dil-il, quand cela ocrait,
Mais pour vous montrer que cela y mène % c'est que cela diminuera les passions, qui sont vos grands obstacles, etc.
Or, quel maP vous arrivera-t-il en prenant ce parti? Tousserez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère ami, véritable K A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices ; mais n'en aurez-vous point d'autres ?
Je vous dis que vous y gagnerez en cette vie ; et qu'à chaque pas que vous ferez dans ce chemin, vous verrez tant de certitude de gain, et tant de néant de ce que vous hasardez, que vous reconnaîtrez à la fm que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n'avez rien donné.
Oh I ce discours ' me transporte , me ravit , etc.
quand vous auriez moins de cet esprit qui ne vous est bon à rien qu'à vous perdre, seriez-vous à plaindre? C'est sa plus amère ironie et sa dernière insulte à la pensée indocile. 11 la traite comme un malade sans ressource, à qui il propose un remède terrible, et qui dit : Mais cela va nuire à ma santé. — Qu'avez-vous à perdre? — 11 se flatte bien, en parlant ainsi, que le remède ne la tuera pas, et qu'il la ressuscitera au contraire.
Ce sont là pourtant de fâcheux discours. L'homme n'est pas ce malade désespéré qui ne peut être sauvé que par une crise violente ; il est faible seulement; il a besoin qu'on soutienne ses forces, et non pas qu'on les abatte. Pascal humiliait son génie sans l'étouffer, mais dans un esprit moins énergique la pensée trop comprimée pourrait perdre enfin tout son ressort. Parti de principes extrêmes, Pascal est toujours extrême; il est fait pour agir sur les esprits les plus fougueux et les plus intraitables, sur ceux qui sont plus attirés que repoussés par un sentiment dur ou une conséquence bizarre, et qui ont moins besoin d'être persuadés que surpris et confondus.
' « Que cela y mène. » Que de pratiquer la religion mène à la croire. — L'etc. montre que Pascal se proposait encore de développer ici sa pensée.
' « Or, quel mal. » Cet alinéa et le suivant se trouvent à part dans le manuscrit avec ce titre, Fin de ce discours. 11 s'agit évidemment du discours que Pascal adresse à l'incrédule, et dont celui-ci va dire : Oh ! ce discours me transporte , etc.
^ « Véritable. » C'est-à-dire disant la vérité, véridique.
^ « Oh 1 ce discours. » Cette fin manque dans P. R. Elle a été publiée plus tard. M. Cousin (p. 189) parait croire que Pascal « se proposait d'a- » dresser à son interlocuteur un discours qui devait lui relever l'àme, et V le tirer de l'abattement où l'avaient jeté et ces calculs bizarres et ces
ARTlCLt X. 183
Si ce disoouis \ous plaît et vous semble fort, saelie/ qu'il est fait par un homme qui s'est mis à genoux auparavant et après pour prier cet Ktre inlini et sans parties *, autjuel il soumet tout le sien , de se soumettre aussi le vôtre pour > otre propre bien et pour sa gloire ; et qu'ainsi la force ^ s'accorde avec celte bassesse *.
» conseils douloureux ; » qu'alors « il introduit sur la scène cet interlo- » culcur réjoui et animé. » Mais nous pensons que le discours qui ravit l'interlocuteur est précisément celui-là môme qui remplit tout ce morceau, cl dont ces calculs bizarres composent le fond. On vient de voir que lo passage qui porte dans le manuscrit celle cliquette, fm de ce discours, nous ramène encore à ce pari , que Pascal n'a pas un instant perdu de vue. Maintenant il est maUre de ce problème immense qui paraissait insoluble, et il n'a pas rencontré seulement une vérité abstraite, comme Archimède; celle qu'il a trouvée contient en elle une éternité de bonheur et la possession de l'infini. Comment ne serait-il pas transporté? Mais à l'orgueil du géomètre, ravi d'avoir dégagé une telle inconnue, et de tenir le secret d'un jeu où l'enjeu est Dieu même , se mêle une humble et religieuse reconnaissance pour ce Dieu qu'on ne peut trouver qu'autant qu'il se découvre, ni posséder qu'autant qu'il se donne. Cette logique si fière .s'abaisse et prie. Ce n'est plus là le sang-froid tout didactique de Descaries. Il semble en effet que les croyances religieuses, si elles sont profondes , ne peuvent s'en tenir au langage du raisonnement, et qu'elles doivent parler celui du cœur. Le syllogisme qui aboutit à Dieu doit se tourner en acte de foi et do charité. Du reste, les formes dramatiques se présentaient souvent à l'esprit de Pascal composant son livre. On en verra la trace en plusieurs endroits. Voir à ce sujet les belles réflexions de M. Cousin, Des Pensées de Pascal , p. 2i5 et suivantes.
• o Cet tire infini et sans parties. » Ces mots rappellent les réflexions par lesquelles s'ouvre l'article.
-■ « Et qu'ainsi la force. » Il faut construire, sachez qu'ainsi la force ; le verbe sa>:corde est à l'indicatif. Pascal explique comment la raison d'un homme, faible et basse créature, a pu être un instrument assez fort et assez puissant pour trouver Dieu. C'est que cet homme a prié, et ainsi la force, qui vient d'en haut, s'accorde avec la bassesse, qui est en lui.
•■ « Avec celle bassesse. » Il existe une note fort curieuse sur ce fragment si remarquable dans l'article de Hayle sur Pascal (la note I J. Bayle y cite un passage d Arnobe où se trouve en germe l'argument que Pascal a développé d'une façon si originale. Je traduis ce passage : « Mais le Christ >> ne prouve pas la vérité de se^ promesses. Cela est vrai ; car il n'y a pas u de preuve possible de ce qui est à venir. .Mais si lelle est la condition » des choses futures , qu'elles ne peuvent être atteintes ni saisies par au- B cune appréhension anticipée, le parti le plus raisonnable, entre deux ■ opinions douteuses, et dans l'alleiite d'un événement incertain, n'est-il D pas d'adopter celle qui donne des espérances plutôt que celle qui u ea
— Ceux qui espèrent ' leur salut sont heureux en cela , mais ils ont pour contre-poids la crainte de l'enfer ^ — Qui
» donne pas? D'un côté, en effet, nul risque, si ce qu'on nous montrait » comme prochain s'évanouit et nous fait faute; de l'autre, le préjudice « est énorme, car c'est la perte du salut, s'il se trouve, quand le terme » arrive, qu'on ne nous a pas trompés. » In illo enim periculi nihil est, si quod dicitur imminere cassum fiai el vacuum , in hoc dainnum est maximum, id est sal'itis amissio, si quum lemj^us advenerit , aperiatur non fuisse mendacium. [Adv. Cent., II, p. 44). Mais ce qui n'est qu'un mot dans Arnobe est devenu une thèse en forme chez Pascal. Malgré les adoucissements de P. R., tout ce morceau était d'une nouveauté trop hardie, et s'éloignait trop du ton ordinaire des discussions théologiques, pour ne pas être violemment attaciué. Bayle nous a conservé quelque chose de ces critiques; il se montre d'ailleurs peu touché, et il a raison, des déclamations et des impertinences qu'il reproduit, et sans prendre la peine d'y répondre, il renvoie son lecteur au morceau de Pascal, et au livre intitulé : Traité de religion contre les athées , les déistes et les nouveaux pyr— r/ionicMs, qui parut en 1677, et où, dit-il, ce raisonnement fut poussé avec beaucoup d'étendue et avec beaucoup de force. Cependant, il faut l'avouer d'abord , il est étrange de parler de pari et de croix ou pile à propos de Dieu et du salut éternel. Pascal dit ailleurs (vi , 15) : « C'est » un bon mathématicien, dira-t-on, mais je n'ai que faire de mathémati- » ques; il me prendrait pour une proposition. » C'est ce qu'il fait ici luimême à l'égard de Dieu, il le prend pour une proposition; il prend la foi pour un problème d'analyse, et la question de savoir si on sera chrétien ou impie pour un cas de la règle des partis. Ce procédé ne scandalisait pas ses amis , les géomètres et les logiciens, Arnauld, le duc de Roannez, principal éditeur des Pensées, qui était fort curieux de mathématiques; il les ravissait plutôt, mais le gros du monde dut en être étonné. En admirant la force de l'esprit qui a construit cette démonstration singulière, on admire aussi la faiblesse d'une imagination trop occupée de certaines idées, et qui les porte encore où elles ne conviennent plus. Parce qu'en essayant de déterminer quelques chances du jeu , Pascal avait créé une scieivce nouvelle, celle des hasards, ou, comme nous disons aujourd'hui, dos probabilités , le voilà maintenant qui prétend résoudre par cette invention le mystère de sa destinée. L'homme est pour lui un joueur qui joue sur une carte inconnue , laquelle porte avec elle ou le ciel et l'enfer, ou le néant , et Pascal sait s'il faut demander rouge ou noire. Ce n'est pas ainsi qu'annonçaient la religion ceux qui ont converti le monde. L'Écriture dit que Dieu a livré la nature aux disputes des hommes {Eccl., m, 11),
' « Ceux qui espèrent. » Il y a dans le manuscrit : Obj. Ceux qui espèrent. Et plus loin : Rép. Qui a plus de sujet. C'est l'objection et la réponse.
- « La crainte de l'enfer. » L'objection est forte, surtout suivant la foi janséniste; mais Pascal y répond ici avec une finesse et une sûreté merveilleuses. Si on lui accorde, sur l'enfer tel qu'il le conçoit, seulement le doute et l'ignorance, il n'y a plus moyen de lui échapper.
a plus do sujet de craindre l'enfer, ou celui qxù est dans l'ignorance s'il y a un enfer, et dans la certitude de damnamais non pas que lui-môme ait voulu être pour les savants une difficulté de mathématiques, et se soitcachi^ au fond d'un calcul.
ilais enfin ce cakul est-il juste? Des mathématiciens l'ont attaqué. Condorcet, dans sou édition des l'ensces, répondant à la fois à son auttur et à Locke, qui avait refroduit cet argument, publia , en les attribuant à Fontenelle, des réllexions par lesquelles il tâche d'établir que l'analyse do Pascal n'est pas juste. 11 suppose qu'on donne à un enfant qui ne sait pas lire les vingt-quatre caractères de l'alphabet pour les ranger comme il veut; et il demande si celui qui parierait une piastre contre l'empire de la Chine (estimé cent millions de piastres) que cet enfant les rangera tout de suite dans l'ordre de l'alphabet , ferait un pari raisonnable. Il soutient que Pascal devrait faire ce pari , d'après ses principes , car ce qu'il peut perdre est fort peu de chose, tondis que ce qu'il peut gagner est énorme. Et il fait voir ensuite que cependant paiier ainsi serait absurde, car on aurait, comme il le démontre, treize mille milliards de milliards de chances de perdre contre une seule chance de gagner; et ainsi la disproportion entre les chances de perte et de gain serait immense en comparaison de celle qu'il y a entre la somme à gagner et la somme à perdre. Mais il faut que Condorcet ait lu Pascal bien légèrement; car Pascal prévient l'objection en posant lui-même ce principe, qu'il faut consulter non-seulement la proportion entre les deux enjeux, mais la proportion entre les hasards de gain et de perte; et dans le pari qu'il propose, la seconde, quelle qu'elle soit, est finie par hypothèse , tandis que le premier rapport est infini. De plus, celui à qui Condorcet propose son pari n est pas obligé déjouer, et, s'il renonce à prétendre gagner, il est sûr de ne pas perdre; au contraire, ceUo obligation de prendre parti , cette nécessité de gagner ou de perdre , est précisément le fond de l'argument de Pajcal. La critique tombe donc tout entière, et je ne comprends mémo pas qu'on ait cru pouvoir trouver en défaut , dans la construction d'une démonstration , l'esprit si rigoureux do Pascal. 11 n'y a pas moyen d'échapper à l'étreinte de sa logique, si on lui accorde le principe d'où il part. Votre raison, dit-il, ne peut décider si mon Dieu est ou s'il n'est pas. Cela accordé , il emporte forcément tout le reste. On ne saurait lui résister que par une incrédulité assez intrépide pour nier là où il doute , pour dire : Votre Dieu n'est pas; et votre religion est fausse, et non incertaine. Si on ne va pas jusque-là, il faut céder. Cf. XXIV, 88. Quant à ceux (pii objectent à Pascal que son argument servirait a toutes les religions , et que Mahomet pourrait parler comme il parle, ils ne songent pas que Pascal n'accorderait pas que la raison soit embarrassée de décider sur Mahomet : la fausseté de la religion du prophète lui est tout d'abord évidente. 11 n'y a donc là ni calcul à faire, ni pari.
Ces termes de croix ou pile rappellent à M. Villomain le trait do Rousseau , à l'Age de vingt-quatre ans, se demandant s'il sera perdu ou sauvé, et, pour résoudre cette question , prenant une pierre qu'il lance contre un arbre : n Si je le touche , signe do salut; si je le manque, signe de dam- » nation. » {Confessions, I, vi , 173G.) On voit toute la dilVérence de ces
tion , s'il y en a ; ou celui qui est dans une certaine persuasion * qu'il y a un enfer , et dans l'espérance d'être sauvé , s'il est?
J'aurais bientôt quitté les plaisirs, disent-ils, si j'avais la foi. Et moi, je vous dis : Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs. Or, c'est à vous à commencer. Si je pouvais ^, je vous donnerais la foi. Je ne puis le faire, ni partant éprouver la vérité de ce que vous dites. Mais vous pouvez bien quitter les plaisirs , et éprouver si ce que je dis est vrai.
... Quiconque n'ayant plus que huit jours à vivre ne trouvera pas que le parti est ^ de croire que tout cela '' n'est pas un coup du hasard...
Or, si les passions ne nous tenaient point, huit jours et cent ans sont une même chose.
Les preuves de Dieu ^ métaphysiques sont si éloignées du
deux esprits. Rousseau, faible et romanesque, se livre au hasard. Pasral recourt au raisonnement. L'un joue à l'aventure , l'autre à coup sûr.
' « Dans une certaine persuasion. » C'est-à-dire dans une persuasion certaine.
- « Si je pouvais. » Quel accent de passion sincfre et profonde dans ces paroles I
^ « Que le parti est. » Voir plus haut la note sur les mots : Cela est tout parti.
' « Tout cela. » C'est-à-dire toute la suite des prophéties, tout l'établissement du christianisme, toute l'histoire de la religion.
' « Les preuves de Dieu. » En titre dans le manuscrit, Préface, c'està-dire sans doute Préface de la Seconde partie : cf. xxii , 1 . Pascal a mis dans celle préface tout l'esprit de son livre. L'homme trouve dans le fond de son être une obscurité qu'il ne peut comprendre, et une impuissance qu'il ne peut guérir. La foi seule éclaircit celte obscurité par le péché originel; seule elle guérit cette impuissance par la rédemption et la grâce. 11 faut donc croire pour comprendre et pour vivre : voilà toute la démonstration de Pascal. Il y a une énigme. Dieu en est le mot; il y a un mal, Dieu en est le remède. Toute autre manière de concevoir Dieu est vaine.
ARTICLE X. t87
r.iisonnpment des hommes, et si impliqut'rs , qu'elles frappent peu ; et quand cela servirait à quelques-uns, ce ne serait que pendant l'instant qu'ils voient cette démonstration, mais une heure après ' ils craignent de s'être trompés.
Quod curiositatc - cogiwverint sttperhia amisentnt.
C'est ce que produit ' la connaissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de* communiquer sans médiateur ' avec le Dieu qu'on a connu sans médiateur. Au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur
misère '.
Jésus-Christ est l'ohjet' de tout et le centre où tout tend. Qui le connaît connaît la raison de toutes choses. Cenj qui s'égarent ne s'égarent que manque de voir une
il ne se démontre pas par un raisonnement philosophique. C'est évidemment Descartes que Pascal a ici en vue , comme la principale autorité de ceux qui voulaient aller à Dieu et à la religion par la raison. Cf. xxii, 1.
' « Mais une heure après. » Celui qui parle ainsi est-il le même qui tout à l'heure prétendait nous forcer à croire par un calcul si subtil et si difficile à suivre? Si on n'arrive pas à Dieu par la métaphysique, est-ce par l'algèbre qu'on le trouvera?
' Quod curiosilale. « Ce qu'ils avaient trouvé par l'effort de l'esprit cu" I» rieux , ils l'ont perdu par l'orgueil. >• On lit dans Bossuet, Traité de la ConcupUcetue , chap. 1 8 : « Autant qu'ils sembleront s'approcher de Dieu » par l'intelligence , autant s'en éloigneront-ils par leur orgueil : Quantum » propiiujuaterunt intellujentia , laiitum suptrbia recesserintt , dit saint u Augustin. Voilà ce que fait dans l'homme la phdosophi^', ([uand elle n'est » pas soumise à la sagesse de Dieu ; elle n'engendre que des superbes et u des incrédules. )j Et Bossuet renvoie aux OEuvres de saint Augustin , t. V, p. C83, el alibi. Pascal avait-il en vue quelqu'un des passages analogues compris sous ce mot , et alibi , ou bien a-t-il voulu citer celui même qu'on vient de lire, et qu'il a pu altérer en le citant de mémoire'?
^ « C'est ce que produit. » Cf. xxii , 2.
* » Qui est de. » C'est-à-dire : « Ce que produit cette connaissance est » de communicpier, est qu'on communique. «
' « Sans médiateur, u Et par conséquent sans la grâce, qu'on ne demande pas parce qu'on ne connaît pas Jésus-Christ qui la donne, et parce qu'on ne sait pas qu'on en a besoin.
" « Connaissent leur misère. » Et par conséquent ils savent qu'ils ont besoin de la grâce, ils la demandent et ils l'obtiennent.
'I Jésus-Christ est l'objet. » Sur roi idées , cf. xi , I 0 , et Wii . 2.
de CCS deux choses ^ On peut donc bien connaître Dieu sans sa misère ^, et sa misère sans Dieu ; mais on ne peut connaître Jésus-Christ sans connaître tout ensemble et Dieu et sa misère.
Et c'est pourquoi ' je n'entreprendrai pas ici de prouver par des raisons naturelles , ou l'existence de Dieu , ou la Trinité ^ ou l'immortalité de l'âme, ni aucune des choses de cette nature ; non- seulement parce que je ne me sentirais pas assez fort pour trouver dans la nature de quoi convaincre des athées endurcis , mais encore parce que cette
' « Une de ces deux choses. » Dieu et notre misère , comme il va être dit. Cette phrase se rattache immédiatement à celle-ci : Au lieu que ceux, etc., comme si la phrase, Jéstis-Chrisl est l'objet, etc., était entre parenthèses.
'■' « Dieu sans sa misère. » Comme les stoïciens. — Sa misère sans Dieu, comme les épicuriens et les sceptiques. Cf. viii, 2, etc.
"' « Et c'est pourquoi. « Alinéa supprimé dans P. R., rétabli depuis. On lit dans la préface de l'édition de P. R. (par Etienne Périer) : « 11 est » encore, ce me semble, assez à propos, pour détromper quelques peri> sonnes qui pourraient peut-être s'attendre de trouver ici des preuves et » des démonstrations géométriques de l'existence de Dieu , de l'immorta- » lité de l'àme, et de plusieurs autres articles de la foi chrétienne, de » les avertir que ce n'était pas là le dessein de M. Pascal. 11 ne prétendait » point prouver toutes ces vérités de la religion par de telles démonstra- » tiens, fondées sur des principes évidents, capables de convaincre l'ob- » stination des plus endurcis , ni par des raisonnements métaphysiques , » qui souvent égarent plus l'esprit qu'ils ne le persuadent, ni jior dos » lieux communs tirés de divers effets de la nature [voir paragraphe 3], » mais par des preuves morales , qui vont plus au cœur qu'à l'esprit. ■» C'est-à-dire qu'il voulait plus travailler à toucher et à disposer le cœur » qu'à convaincre et à persuader l'esprit; parce qu'il savait que les passions » et les attachements vicieux qui corrompent le cœur et la volonté sont les » plus grands obstacles et les principaux attachements que nous ayons à la » foi ; et que, pourvu qu'on put lever ces obstacles, il n'était pas difficile » de faire recevoir à l'esprit les lumières et les raisons qui pouvaient le » convaincre.
» L'on sera facilement persuadé de tout cela en lisant ces écrits. Mais « M. Pascal s'en est encore expliqué lui-même dans un de ses fragments, » qui a été trouvé parmi les autres , et que l'on n'a point mis dans ce re- » cueil. Voici ce qu'il dit dans ce fragment : Je n'entreprendrai pas » ici, » etc.
^ « La Trinité. » Comme faisait Raymond de Sebonde.
connaissance , sans Jésus-Christ, est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des vérités immatérielles, éternelles, et dépendantes d'une première vérité en qui elles subsistent, et qu'on appelle Dieu, je ne le trouverais pas beaucoup avancé pour son salut.
C'est une chose admirable que jamais auteur canonique * ne s'est servi de la nature^ pour prouver Dieu. Tous tendent à le faire croire : David, Salomon, etc. , jamais n'ont dit : Il n'y a point de vide, donc ' il y a un Dieu. 11 fallait qu'ils
' « Auteur canonique. » On appelle ainsi les auteurs des livres reconnus par l'Éijlise comme livres suints, et compris clans le canon (du mot xav.:>ï, règle).
* « Ne s'est servi de la nature. » Comment Pascal a-t-il pu écrire ces paroles? N'avait-il pas lu dans le psaume : « Les cieux racontent la gloire » de Dieu , et le firmament révèle les œuvres de ses mains (Ps. xviii)? » Le livre de Job n'est-il pas tout plein de cet argument , et n'y voit-on pas Dieu, qui prend la parole, démontrer lui-même sa providence à l'homme incrédule par les merveilles qu'il a fuites? « Qui a posé les bornes de la u terre? qui a renfermé la mer dans son lit? qui a précipité la pluie, et >/ tracé sa voie au tonnerre? qui a mis la sagesse dans les entrailles de » l'homme, et qui a donné au coq son instinct? etc. {Job , xxxviii.) « Les » choses invisibles de Dieu, dict sainct Paul [Rom., i , 20], apparois- » sent par la création du monde, considérant sa sapicnce éternelle, et sa » divinité, par ses œuvres (Mont., Apol., p. 19). » 11 est vrai que l'Écriture ne disserte pas et n'argumente pas en forme, parce qu'elle parle pour la foulo, et non pour quekiues esprits exercés à raisonner. Mais ce ne sont pas seulement les raisonnements abstraits , que Pascal rejette et condamne; ce sont ces preuves sensibles qui touchent et qui persuadent le genre humain. Voir xxii , 1 .
' « 11 n'y a point de vide, donc. »« Bizarre argument, dit M. Cousin, qui » n'est nulle part, si ce n'est peut-être dans quelque obscur cartésien. » Cet argument est dans le petit traité de Grotius , De Veritate religiouis chritlianœ (liv. I , chap. 7); je traduis : « Agir en vue d une fin n'appar- » tient qu'à une nature intelligente. Or, non-seulement chaque chose est » ordonnée par rapport à sa fin particulière, mais encore chaciuo chose » ciiiispiro à la fin commune du tout , comme cela se voit dans l'eau , qui » s'élève contrairement à sa nature, de pour de laisser un vide qui runipc >• la grande contexture du monde, laquelle ne se soutient que par I adhé- » renée non interrompue de toutes les parties : u( ai>i)arel in aqua, qvw » rniih-'i uatiiram sidi propriam uir.tum vioreltir, ne inani interposilo Itiet
fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus
depuis, qui s'en sont tous servis *. Cela est très- considérable.
... Si c'est une marque de faiblesse de prouver Dieu par la nature , n'en méprisez pas l'Écriture ^ : si c'est une marque de force d'avoir connu ces contrariétés *, estimez-en l'Écriture.
... Car il ne faut pas se méconnaître, nous sommes automate'' autant qu'esprit; et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration ^ Combien y a-t-il peu de choses démontrées 1 Les
» iiniversi compages, ita facta ut continua parlium cohœsione semet susti— j) neat. » C'est-à-dire que l'eau ne s'élève dans le corps de pompe que pour obéir à la loi de l'horreur du vide, et ce ne peut être que Dieu (voilà l'argument) qui la force d'obéir à cette loi contre sa propre nature. 11 appartenait à Pascal, qui avait démontré la pesanteur de l'air, de sentir tout le faux de ce raisonnement. Ceux qui l'ont inventé ne savaient pas que l'eau ne monte plus au delà de trente-deux pieds.
* « Qui s'en sont tous servis. » C'est-à-dire qui se sont tous servis de la nature pour prouver Dieu. Il faut rattacher immédiatement cette phrase à la première; le reste est comme entre parenthèses.
^ « N'en méprisez pas l'Écriture. « C'est-à-dire ne la méprisez donc point pour n'avoir pas prouvé Dieu par la nature; car Pascal suppose qu'elle ne l'a pas fait.
3 « D'avoir connu ces contrariétés. » Les contrariétés qui sont dans la nature de l'homme, sur lesquelles Pascal fonde la foi. Voir le paragraphe 2.
■* «-ÎSOUS sommes automate. » P. R., nous sommes corps. M. Cousin a fait remarquer que cette expression d'automate est cartésienne. Descartes soutenait que l'homme seul avait une àme, que les animaux n'en avaient pas, et n'étaient que des automates ou des machines. Voir le Discours à madame de la Sablière dans La Fontaine {Fables , X, i) :
Qu'est-ce donc! une montre. Et nous 1 c'est autre chose, etc. Par son intention religieuse , cette exagération avait été très-goùtée dans Port-Royal; il y a d'amusants détails là-dessus dans les Mémoires de Fontaine. Voir M. Cousin , page 4l . Mais il est curieux de voir Pascal appliquer à l'homme même ce que Descaries ne disait des bètes que précisément pour les mettre tout à fait à part do l'homme. F. R. parait s'être effrayé de cette assimilation.
^ « La seule démonstration. » Nous dirions aujourd'hui , la ilémonslration seule.
ARTICLi: X. 191
preuves ne convaiiKjUpnt que l'esprit. La eoutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues'; elle incline l'automate % qui entraine l'esprit sans qu'il y pense. Qui a démontre qu'il sera demain jour, et que nous mourrons? et qu'y a-t-il de plus cru? C'est donc la coutume' qui nous en persuade ; c'est elle qui fait tant de chrétiens \ c'est elle qui fait les Turcs, les païens , les métiers, les soldats, etc. Enfin , il faut avoir recours à elle quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de cette créance , qui nous écliappe à toute heure ; car d'en avoir toujours les preuves présentes , c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l'habitude, qui, sans violence, sans art, sans argument, nous
• « Et les plus crues, » C'est le participe de croire : V. R. retranche ces mots.
» o Elle incline l'automate. » P. R., elle incline les sena.
' « C'est donc la coutume. » Prenons garde qu'il y a ici une équivoque. La coutume qui fait nos opinions en général , c'est la coutume de voir les autres dans ces opinions , et de nous y conformer nous-mêmes. Mais ce qui nous fait croire que le soleil se lèvera demain, c'est, si l'on veut, la coutume où il est de se lever, mais non pas la coutume où nous sommes de croire qu'il se lèvera. Aussi la coutume change pour les opinions, mais la croyance que le soleil se lèvera demain ne change pas , parce que le soleil lui-miîme ne change (jas sa marche. Si nous croyons que le soleil se lèvera demain, c'est qu'ayant toutes sortes de raisons de le croire, nous n'en pouvons pas trouver une seule de croire le contraire. Il n'en est pas ainsi de ces opinions vulgaires , qui ont le plus souvent peu do raisons pour les appuyer, tandis (ju'il y en a plusieurs pour les combattre. En un mot, il y a d'un c6té induction, il y a seulement préjugé de l'autre.
* « Qui fait tant de chrétiens. >' P. R. n'ose pas dire cela , et met sirn* plcmcnl, c'est elle qui fait tant de Turcs et de païens. Nicole, en développant les mômes idées dans le Discours sur la nécessité de ne pas se conduire par des règles de fantaisie, dit formellement : « J'excepte la religion chrélieimc, ■> etc. Mais Montaigne avait dit [Ajwl., p. 15) : « Tout » cela, c'est un signe très évident que nous ne recevons nostre religion I» qu'à nostre façon , et par nos mains , et non aultrcment que comme lus M aultres religions se receoivent. » Cf., dans Pascal , xxv, 20. — Remarquons que Pascal qui dit, tant de cJiréiirns, ne dit pas , tant de Turcs , mais, aljsolumenl , les Turcs, purcc (|u'il pense qu'on ne peut être Turc (c'est-à-dire niahométan) que par coutume , tandis qu'on peut être chrétien jiar rélli'\ii)ii et p.ir inspiration de Dieu.
fait croire les choses , et incline toutes nos puissances à cette croyance , en sorte que notre âme * y tombe naturellement. Quand on ne croit que par la force de la conviction , et que l'automate est incliné^ à croire le contraire, ce n'est pas assez. II faut donc faire croire nos deux pièces ' : l'esprit , par les raisons, qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie ; et l'automate ', par la coutume, et en ne lui permettant pas de s'incliner au contraire. Inclina cor meum, Deiis ^
' « En sorte que notre âme. » Image bien nette et bien sensible.
' « Et que l'automate est incliné. >» P. R. met, si les seiis 7ious portent à croire le contraire.
^ « Faiie croire nos deux pièces. » P. R., faire marcher. On s'est effrayé de la hardiesse de l'expression , mais elle est juste, car ces pièces ne sont pas celles d'une machine ordinaire.
* a Et l'automate. « P. U. , et les sent. Ce que Pascal appelle ici l'automate , il le nomme ailleurs la machine. Voir v, 7. On trouve à la page 25 du manuscrit les indications suivantes sur le parti que Pascal comptait tirer dans son ouvrage de l'idée dont on vient de voir le développement. Ce sont des notes sur l'ordre qu'il se proposait de suivre :
a Ordre. Une lettre d'exhortation à un ami pour le porter à chercher, et » il répondra : Mais à quoi me servira de chercher? rien ne paraît. Et lui » répondre : Ne désespérez pas. Et il me répondrait qu'il serait heureux » de trouver quoique lumière, mais que, selon cette religion môme, quand » il croirait ainsi [c'est-à-dire sans se convertir de cœur, sans se sanc- » tifier] , cela ne lui servirait de rien , et qu'ainsi il aime autant ne point 0 chercher. Et à ctla lui répondre : La machine. » C'est-à-dire, si vous faites faire à la machine les pratiques de la piété, la piété viendra et gagnera votre cœur.
« Ordre. Après la lettre qu'on doit chercher Dieu, faire la lettre û'âler » les (^stades, qui est le discours de la machine, de préparer la machine, » de chercher (.ar raison. » Quand on aura trouvé par raison, on préparera la machine, et la machine amènera la conversion du cœur : alors Dieu sera trouvé.
« Lettre qui inarque l'utilité' des preuves par la machine. »
* « Inclina cor meum, Deus. » La suite est in testimonia tua. « In- » clinez mon cœiir, ô mon Dieu, dans le sens de vos révélations, de votre « parole. » Ps. cxviii, 36. C'est le psaume qui délectait Pascal : voir sa ■Vie, en tête du volume, et la note 37. Pourquoi P. R. a-t-il retranché cette prière , doi.t l'eiTet touchant répare la sécheresse de ces conseils?
ARTICLF. XI. 193
La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné; la nôtre l'a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l'impuissance ' ; la nôtre l'a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes; l'un est la prière. Aulle religion n'a demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre -.
La vraie nature de l'homme, son vrai bien, et la vraie vertu, et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est inséparable.
Il fuut, pour qu'une religion ' soit vraie, qu'elle ait connu notie nature. Elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse \ et la raison de l'une et de l'autre. Qui l'a connue, que la chrétienne?
' <• Et l'impuissance. » L'impuissance de faire le bien, de vaincre la concupiscence. — Rapprocher de cet article, parmi les Pensées de Nicole, la 74* et la 75' : Religion chrétienne rend seule ration des biens et des maux. Sulle religion n'a pris soin des mœurs que la chrétienne. ' « De l'aimer et de le suivre, » Juvcnal dit bien :
Orandura est, ut sitmens sana in corporc sano ( .v , 356). « Ce qu'il faut demander, c'est une âme saine dans un corps .sain. » Mais, outre (lu'il ne parle pas d'aimer Dieu, il ajoute, contrairement à la doclrino chrétienne de la grâce :
Monstro quoi ipse tibi possis darc.
« Tout cela , vous pouvez vous le donner vous-môme. »
' « Pour qu'une reli^ioa. « En litre: Après avoir entendu la nature de l'homme.
* « La grandeur et la petitesse. » De notre nature.
lî)'. PASCAL. — PliNSÉES.
Les autres religions, comme les païennes, sont plus populaires ; car elles sont en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles*. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles ; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous, étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur % et abaisse les superbes à l'extérieur' ; et n'est pas parfaite sans les deux , car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre , et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre.
Nulle autre religion n'a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent \ et qui cherchent un être véritablement aimable. Et ceux-là, s'ils n'avaient jamais ouï parler de la religion d'un Dieu humilié ^ l'embrasseraient incontinent.
...Nulle autre n'a connu que l'homme est la plus excellente créature. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence, ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'eux-
' «'Les gens habiles. » Les gens éclairés. Cf. v, 3.
' « A l'intérieur. » C'est-à-dire jusqu'à l'intérieur, jusqu'à l'esprit.
2 « A l'extérieur. » C'est-à-dire les fait descendre jusqu'à l'extérieur, jusqu'à l'eau bénite , etc. — On lit encore page 90 du manuscrit : « 11 » faut que l'extérieur soit joint à l'intérieur pour obtenir de Dieu, c'est- » à-dire que l'on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que » l'homme orgueilleux qui n'a voulu se soumettre à Dieu soit niainle- » nant soumis à la créature [c'est-à-dire au corps , à la macliine]. At- » tendre de cet extérieur le secours est superstition ; ne vouloir pas lo » joindre à l'intérieur est être supeibe. »
^ « Oui se haïssent. » Parce qu'ils haïssent en eux la nature humaine.
■' « D'un Dieu humilié. » Un Dieu humilié! qui a pu faire cela? nos péchés, haïssons-nous donc; sa charité, aimons-le donc. Il y a là de quoi
ARTICLi: XT. ><).•>
mûmes; et les autres', qui ont bien connu combien celte bassesse est effective, ont traité d'une superbe ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme.
Levez vos yeux vers Dieu, disent les uns; voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l'adorer. Vous pouvez vous rendre semblable à lui; la sagesse vous y égalera, si vous voulez la suivre -. Et les autres disent' : Baissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes , dont vous êtes le compagnon.
Que deviendra donc l'homme? Scra-t-il égal à Dieu ou aux bêtes ? Quelle effroyable distance I Que serons-nous donc ? Qui ne voit * par tout cela que l'homme est égaré, qu'il est tombé de sa place, qu'il la cherche avec inquiétude , qu'il ne la peut plus retrouver ? Et qui l'y adressera donc? les plus grands hommes ne l'ont pu.
Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme Dait en péché, nulle secte de philosophes ne l'a dit : nulle n'a donc dit vrai^
S'il n'y avait qu'une religion *, Dieu y serait bien ma-
haïr et de quoi aimer en proportion, pour ainsi dire, d'un si étrange mystère. Telle est la pensée de Pascal.
' a Les uns... les autres... » Les stoïques, les épicuriens. ' « Si vous voulez la suivre. » Ici, en marge : a Haussez la tétc, hommes « libres, d,t Épicléle. « •opH; rtftr.ôTf., iu^Oif--? (Épict., 1 , 18, à la fin).
' « Et les autres disent. » Sur tout ce parallèle, voir, au commencement du volume, l'Entretien de Pascal avec Sacy. Voir aussi le dernier fragment du paragraphe xii, 3.
' o Oui ne voit. » Tout cela est plein d'émotion.
* « Nulle n'a donc dit vrai. « Car notre |ion<liant au mal et nos misères de toute espèce prouvent éwdemment , suivant l'asral, qu'il en est ainsi,
" a S'il n'y avait qu'une rcliuinn. » En litre : Que Dieu s'est voulu rarher.
nifeste K S'il n'y avait des martyrs qu'en notre religion, de même.
... Dieu étant ainsi caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable; et toute religion qui n'en rend pas la raison^ n'est pas instruisante. La nôtre fait tout cela : Vere tu es^ Deus absconditus,
Cette religion , qui consiste ' à croire que l'homme est déchu d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse , de pénitence et d'éloignement de Dieu, mais qu'après cette vie nous serons rétablis^ par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passée et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes les choses.
Les hommes dans le premier âge du monde ont été emportés dans toutes sortes de désordres , et il y avait cependant des saints, comme Enoch , Lamech et d'autres , qui attendaient en patience le Christ promis dès le commencement du monde '. Noé a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il a mérité de sauver le monde en sa personne, par l'espérance du Messie dont il a été la figure '.
* « Y serait bien manifeste. » Et , suivant Pascal , il le serait trop. Cf. IX, I , et tout l'article xx.
^ '« Qui n'en rend pas la raison. » Cette raison , suivant Pascal, est que les hommes se sont rendus indignes de connaître Dieu. Voirxx, 1.
^ « Vere tu es. » On a déjà vu (ix, \) ce texte d'isaïe.
'* « Cette religion, qui consiste. » En titre, Perpéluilé.
' « Nous serons rétablis. » Dans cet état de gloire.
" « Toutes choses ont passé. « Cette phrase pourrait servir d'épigraphe au Discours sur l'Hisloire universelle de IJossuet. El on pourrait donner à ce morceau le titre que Bossuet a donné à sa seconde partie : La suite de la Beliyion.
' « Dés le commencement du monde. » Pascal, ainsi que Bossuet et toute l'Édise, regarde le Christ comme prédit dans les paroles que Dieu adresse au serpent après le péché, quand il lui dit que la race de la femme lui écrasera la têle. Gen. , iri, 15. Voir plus loin.
' « Dont il a été la figure. » C'est-à-dire qu'en se sauvant du déluge, et
ARTICLF. \I. 197
Abraham était en\ironn('' d'idoIiUres , quand Dieu lui fit connaître le mystère du .Messie * qu'il a salué de loin. Au temps d'Isaac et de Jacob, l'abomination s'était répandue* sur toute la terre : mais ces saints vivaient en la foi ; et Jacob, mourant et bénissant ses enfants, s'écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours : J'attends, ù mon Dieu , le Sauveur que vous avez promis : Salutare tunm ' exspcctaho , Domine.
Les Éjxyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie; le peuple de Dieu même était entraîné par leurs exemples. Mais cependant Moïse et d'autres croyaient celui qu'ils ne voyaient pas ', et l'adoraient en regardant aux dons éternels qu'il leur préparait.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses déités; les poètes ont fait cent diverses théologies; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée * des hom-
le monde avec lui , il a été la figure du Messie sauvant les hommes , et il l'a fuit espérer. L'arche est la (ij^ure de l'Eglise. Voir sur les Figures l'orticie xvi. Il faut avouer que ces expressions, saurer le monde par l'esperatue J'j .Vujif, sont obscures, et ne disent pas bien ce qu'elles veulent dire.
' « Le mystère du Messie. » Je no vois pas cela dans la Genèse, mais Jésus dit dans l'Évangile de saint Jean (vm, u6J qu'Abraham a été transporté par l'espérance de voir son avènement , qu'il l'a vu, et qu'il s'est réjoui.
- « L'abomination s'était répandue, w Remarquez la vivacité des termes que Pascal trouve à chaque phrase pour peindre la corruption du monde, et foire mieux ressortir la conservation de la foi chez les élus. Remarquez aussi que la répétition continuelle du même tour, image de l'immobilité de la religion, est une beauté que l'ort-Royal avait fait disparaître par diverses altérations.
' a Salutare tuum. » Genèse, XLix, M. Ce verset n'a en effet aucun rapport api)arent avec ce qui précède et ce qui suit.
■* « Ci'lui qu'ils ne voyaient pas. « fienli qui non viderunt, et crediJerunl. Jean, xx . 29. « Tu as cru, Thomas, parce que tu as vu : bieuheu- » reux ceux qui ne voient pas et qui croient 1 »
' « Au cœur de la Judée. » Au lieu de dire simplement, dans la Judée; cela montre mieux que la foi est comme réfugiée là.
mes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie, qui n'était connu que d'eux.
Il est venu enfin ' en la consommation des temps ^ : et depuis, on a vu naitre tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'États , tant de changements en toutes choses ; et cette Eglise, qui adore celui qui a toujours été adoré *, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin , c'est que cette religion , qui a toujours duré , a toujours été combattue. Mille fois elle a été '■ à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état. Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans. Car il n'est pas étrange qu'un État subsiste , lorsque l'on fait quelquefois céder ses lois à la nécessité, mais que...^
Dieu, voulant se former ^ un peuple saint , qu'il séparerait de toutes les autres nations, qu'il délivrerait de ses ennemis, qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de
' « Il est venu enfin. » Ces mots très-simples frappent, parce que l'écrivain nous a fait sentir, en s'arrêtant à chaque pas, la longue attente du monde.
^ « En la consommation des temps. » Expression biblique et solennelle ,- pour dire, quand le temps marqué fut accompli.
•■* « Celui qui a toujours été adoré. » Il suffit de ce retour du même verbe pour nous faire franchir les siècles, et reconnaître dans le Dieu de Pascal le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Voir le papier mystique cité dans la note 1 6, sur sa Vie.
'' « Mille fois elle a été. » Voir le Discours sur l'Histoire universelle : « Cette Église toujours attaquée, et jamais vaincue, est un miracle per- » pétuel, » etc. Il* partie, xiii, au commencement.
* « Mais que... » Le manuscrit porte ici, entre parenthèses : « Voyez » le rond dans Montaigne. » Ce rond est sans doute la marque que PcScal avait mise à un passage de Montaigne. Voir le paragraphe 6.
" « Dieu voulant se former. » En tilre, l'icjnres. (Voir l'art, xvi).
le faire *, et a prédit par ses proplù-tes le temps et la manière de sa venue. Kt cependant , pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a fait voir l'image sans les laisser jamais sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l'homme, Adam en était le témoin, et le dépositaire de la promesse du Sauveur-, qui devait naître de la femme '. Lorsque les hommes étaient encore si proches de la création , qu'ils ne pouvaient avoir oublié leur création et leur chute , lorsque ceux qui avaient vu Adam n'ont plus été au monde, Dieu a envoyé >oé, et il l'a sauvé, et noyé toute la terre, par un miracle qui marquait assez et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté qu'il avait de le faire , et de faire naître de la semence de la femme celui qu'il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des hommes...
La mémoire du déluge étant encore si fraîche parmi les hommes, lorsque Noé vivait encore *, Dieu fit ses promesses à Abraham, et lorsque Sera vivait encore, Dieu envoya Moïse, etc....
Les Etats périraient, si on ne faisait plier souvent les lois à la nécessité \ Mais jamais la religion n'a souffert cela, et
' « A promis de le faire. » P. R. complète la pensée : et de venir au monde pour cela.
' « La promesse du Sauveur. » C'est la promesse qui a le Sauveur pour objet, la promesse que Dieu a faite à Ihomme de lui donner un Sauveur.
^ o Oui devait naUre de la femme. » C'est ainsi que 1 Église interprète ces mots que Dieu adresse au serpent duns la Genène (m, 15) : « Je u susciterai la };ucrre entre loi et la fuiiimo, entre ta race et sa race; elle » écrasera ta tête, et tu t'efforceras de mordre son talon. «
* « Lorsque Noi' vivait encore. » Supprimé dans P. R. Noé no viv;iit plus, d'après la Genèse, lors de la vocation d'Abraham, ni Scm au temps de Moïse.
^ « Les lois à la nécessité. » Monlaipne, i , 22 , page 181 ; « Si o^t-ce
n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en ployant, et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssentils enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré mille ans*. Mais que cette religion se soit toujours maintenue, et inflexible^, cela est divin.
Il y aurait ' trop d'obscurité , si la vérité n'avait pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujours conservée dans une Église * et une assemblée visible. Il y aurait trop de clarté ^ s'il n'y avait qu'un sentiment dans cette Eglise; mais pour reconnaître quel est le vrai, il n'y a qu'à voir quel est celui qui y a toujours été; car il est certain que le vrai y a toujours été , et qu'aucun faux n'y a toujours été.
Ainsi, le IMessie a toujours été cru®. La tradition d'Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis , en prédisant toujours d'autres choses , dont les événements , qui arrivaient de temps en temps à la vue
» que la fortune, reservant tousiours son auctorité au-dessus de nos dis- )) cours, nous présente auculnei^fois la nécessité si urgente, qu'il est bc- » soin que les loix lui facent quelque place, » etc.
' « Mille ans. » P. R., quinze cents ans. En effet le royaume de France avait-dcjà duré plus de mille ans au temps de Pascal. Rome a duré plus de mille ans de Romulus à Augustule. Mais Pascal et P. R. se tiennent toujours dans le cercle de l'histoire classique. Ils auraient rayé leurs chiffres s'ils avaient songé à la durée de l'empire chinois.
* « Et inflexible. » C'est-à-dire et cela en restant inflexible.
^ « Il y aurait. » Ce premier alinéa , qui manque dans P. R. , mais qui a été publié depuis, parait bien de Pascal, quoique M. Faugère ne l'ait retrouvé dans aucun manuscrit.
* « Dans une Église. » En entendant qu'avant Jésus-Christ la Synagogue était l'Église.
* « 11 y aurait trop de clarté. » Pascal seul a pu écrire cela; on ne lui aurait pas prêté de telles paroles. Voir , au sujet de ce sentiment do Pascal, tout l'art, xx.
" « Le Messie a toujours été cru. » En titre, Perpétuité.
des liommcs, maiviuaicnt la vérité de leur mission, et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Jésus-Christ a fait des miracles , et les apôtres aussi , qui ont converti tous les païens; et par là toutes les prophéties étant accomplies ', le Messie est prouvé pour jamais.
En vovant ravcuslement et la misère de l'homme, en regardant tout l'univers muet * , et l'homme sans lumière % ahandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, j'entre en effroi comme un homme ' qu'on aurait porté endormi dans une ile déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entre point en désespoir * d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi, d'une semblable nature : je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi , ils me disent que non ; et sur cela, ces misérables égarés, ayant regardé autour d'eux, et ayant vu quelques objets plaisants *,
' a Étant accomplies. » Car elles avaient annonce, comme le fruit et le signe fie la venue du Messie, la conversion des gentils.
' « Tout l'univers muet. « C'est-à-dire , qui ne peut parler pour dire à l'homme ce que l'homme voudrait entendre , comment et par qui il est.
•'' n Et l'homme sans lumière. » Sur tout ce qui suit, cf. ix, 1 : « Je • ne sais qui m'a mis au monde, » e'.c.
' '( Comme un homme. » Pascal avait mis d'abord, comme un enfant,
* « En désespoir. » On n'entrera point en désespoir, si dans cette vie, que Pascal appelle effroyable , on trouve pourtant les joies ([ue donnent des alT^'ctions satisfaites, si surtout on a une bonne conscience, et qu'on soit en p; ix avec soi.
• a Quelques objets plaisants. » Ainsi parle Bossuet dans un passage célèbre {Sermon prêché a Meaux le jour de Pût|uos , deuxième point) : « La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un préci- » picc affreux... Je voudrais retourner sur mes pas. Marche, marche... )' Mille traverses, mille peines : encore si je pouvais éviter ce précipice » a(f. eux ! Non, non, il faut marcher, il faut courir... On se console pour- » tant, parce que de temps en temps [il y a] des objets qui nous divertis-
s'y sont donnés et s'y sont attachés. Pour moi , je n'ai pu y prendre d'attache % et considérant combien il y a plus d'apparence qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu ^ n'aurait point laissé quelques marques de soi.
Je vois plusieurs religions contraires , et par conséquent toutes fausses, excepté une'. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la chrétienne où je trouve des prophéties*, et c'est ce que chacun ne peut pas faire.
La seule religion contre nature % contre le sens commun % contre nos plaisirs, est la seule qui ait toujours été '.
» sent , ries eaux courantes , des fleurs qui passent , » etc. Mais ne comp— tera-t-on que comme des objets j^laisants, qui ne valent pas de nous attacher, la famille et les affections les plus saintes?
' « Je n'ai pu y prendre d'attache. » Il ne consentait pas même qu'on s'attachât à lui. Cf. xxiv, 30.
- « Si ce Dieu. » 11 n'a pas encore parlé de Dieu; il manque ici une transition qui conduise à cette idée. Dieu est sans doute cette autre chose. P. R. met, ce Dieu dont tout le monde parle , mais c'est contredire ce qui précède.
5 « Excepté une. » Pascal ne dit pas qu'il y en a nécessairement une de vraie, mais qu'il ne peut y en avoir qu'une.
'• « Des prophéties. » Voir tout l'article xviii. Il entend des prophéties accomplies.
' « Contre nature. » P. R. a soin d'ajouter, en l'état qu'elle est.
''' « Contre le sens commun, w P. R. , et qui parait d'abord contraire au sens commun.
' « Qui ait toujours été. » Voir le paragraphe 5. — On lit encore, page 7 du manuscrit : « La seule science qui est contre le sens com- » mun et la nature des hommes est la seule qui ait toujours subsisté parmi » les hommes. » 11 est permis de penser qu'il y a eu des croyances plus contraires à la nature et au sens commun que le christianisme , et de le relever par d'autres titres que ne fait Pascal.
ARIICLL XI. 203
Toute la conduite des choses doit avoir pour objet * rétablissement et la grandeur de la religion; les hommes doivent avoir en eux-mêmes dos sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne; et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.
... Ils blasphèment ce qu'ils ignorent. La religion chrétienne consiste en deux points -. Il importe également aux hommes de les connaître , et il est également dangereux de les ignorer. Et il est également de la miséricorde de Dieu d'avoir donné des marques des deux.
Et cependant ils prennent sujet de conclure qu'un de ces points n'est pas , de ce qui leur devrait faire conclure l'autre '. Les sages qui ont dit qu'il y a un Dieu ont été persécutes, les Juifs hais, les Chrétiens encore plus. Ils ont vu par lumière naturelle que, s'il y aune véritable religion sur la terre, la conduite de toutes choses ^ doit y tendre comme à son centre. Et sur ce fondement, ils prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, et puissant, et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné
' « Doit avoir pour objet. » La fin du Discours sur l'Histoire universelle est de nionlier qu'il en est ainsi.
^ « Deux points. » Ces deux points sont Dieu d'une part, de l'autre la misère de l' homme. ^Cf.^x, 2, et l'art, xii.
•'' « Faire conclure l'autre. » Ainsi ils nient Dieu h cause de la misère de l'homme; ou ils nient la misère et la faiblesse de l'homme à cause qu'ils voient Dii'U en lui.
* « Ld conduite de toutes choses. « Voir le fragment ci-dessus.
20 i PASCAL. — PE.XSÉES
de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable % parce qu'ils ne voient pas que toutes choses concourent à l'établissement de ce point, que Dieu ne se manifeste pas aux hommes ^ avec toute l'évidence qu'il pourrait faire.
Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chré-. tienne , qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, humaine et divine, a retiré les hommes de la corruption du péché pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités : et qu'il y a un Dieu dont les hommes sont capables , et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points; et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère, et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait ou l'orgueil des philosophes*, qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi , comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points , il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait ; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette religion.
' « N'est pas véritable. » Parce qu'ils trouvent en l'homme mille misères q'ii rachent Dieu, et qui semblent témoigner contre lui.
2 « Ne se mmifestc i.as aux hommes. » Cf. § 5, premier fragment. ^ « Ou l'orgueil des philosophes. » Voir le paragr. 4.
ARTICH: XI. 205
Si l'on ne se connaît plein de superbe, d'ambition, de concupiscence, de faiblesse, de misère et d'injustice, on est bien aveugle. Et si en le connaissant on ne désire d'en être délivre, que pcul-on dire dun bomnie?... Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une relif^ion qui connaît si bien les défauts de Tbomme, et que du désir pour la vérité d'une relijjdon qui y promet des remèdes si souhaitables ?
Pr.F.LVE. — 1° La religion * chrétienne, par son établissement '^ : par elle-même établie si fortement, si doucement, étant si contraire à la nature. — 2" La sainteté, la hauteur et l'humilité' d'une âme chrétienne. — 3° Les merveilles de l'Écriture sainte. — 4" Jésus-Christ en particulier '. — 5" Les apùlres en particulier. — G" Moïse et les prophètes en particulier. — 7" Le peuple juif ^ — 8" Les prophéties ^ —
' « Preuve. 1° la Religion. » Ce tableau abrégé des preuves de la Religion, qui est pour nous comme une table dos matières que voulait traiter Pasral, n'a pas été reproduit par P. R. dans la prcmiOre édition des Pensées. Depuis en a donné, au lieu du texte, une paraphrase assez étendue, qui n'est évidemment pas de Pascal.
' « Par son établissement. » Sous-entendu, prouve J. C. par son établissement.
' « Et l'humilité... » Dans la paraphrase par laquelle les éditions remplacent ce fragment, on lit : « Les philosophes païens... n'ont jamais re- » connu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité^ et ils l'auraient 1- m<^me crue incompatible avec les autres dont Us faisaient profession. » D'un aulrc colé, dans rEiitrelirn avec Sacy, Pascal dit en parlant d'Iiiiictcte : « Il montre en mille manières ce que l'homme doit faire. Il veut » qu'il soit humble... » Voltaire a fait ressortir cette contradiction, mais on voit qu'elle n'est [las le fait de Pascal. Voltaire ignorait que Pascal n'a écrit ni l'un ni l'autre de ces deux passages. Seulement le second renferme bien, je crois, sa pensée, mais Pascal rc répond en aucune manière du premier.
* « Jésus-Christ en particulier. « Voir l'art, xvii.
* « Le peuple juif. » Voir l'ait, xv.
" « Les proiilictics. « Voir l'art, .wiii.
9° La perpétuité '. ?sulle religion n'a la perpétuité. — 10" La doctrine, qui rend raison de tout^ — 1 1° La sainteté de cette loi. — 12° Par la conduite du mondée
Il est indubitable qu'après cela on ne doit pas refuser, en considérant ce que c'est que la A'ie, et que cette religion, de suivre l'inclination de la suivre , si elle nous vient dans le cœur; et il est certain qu'il n'y a nul lieu de se moquer de ceux qui la suivent.
Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu'il y a quelque grand principe de grandeur en l'homme, et qu'il y a un grand principe de misère. 11 faut donc qu'elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.
11 faut que, pour rendre l'homme heureux, elle lui montre qu'il y a un Dieu; qu'on est obligé de l'aimer; que notre vraie félicité est d'être en lui, et notre unique mal d'être séparé de lui ; qu'elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres, qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer; et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et nos
1 « La perpétuité. » Voir les paragraphes ë, 6, 7.
- « Qui rend raison de tout. » C'est-à-dire qui explique les contradic— lions ([l'ily aenl'homme, sag-andeur et sa misère. Voir leparagr. 4 0, etc., cl l'art. XII.
■* « Par la conduite du monde. » Ce douzième chef ne se retrouve pas dans la paraphrase des éditions, peut-être parce qu'on n'a pas bien compris les ternies dont se sert Pascal. Ils s'exi;>liquent par ce qui est dit, dans la première et dans la dernière phrase du paragr. 10, do la iv)iduile des choses, de l'ordre du monde. 11 suUit d'y renvoyer.
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cnnoiipîsopnccs nous en détournant, nous sommes pleins d'injustice. Il faut (ju'elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien; il faut qu'elle nous enseigne les remèdes h ces impuissances, et les moyens d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur cela* toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.
Sera-ce les philosophes ^, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous? Est-ce là le vrai bien?Ontils trouvé le remède à nos maux? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme que de l'avoir égalé à Dieu? Ceux qui nous ont égalés aux bêtes', et les mahométans qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité % ont-ils apporté le remède à nos concupiscences?
Quelle religion nous enseignera donc à guérir l'orgueil et la concupiscence? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien , nos devoirs, les faiblesses qui nous en détournent , la cause de ces faiblesses, les remèdes qui les peuvent guérir, et le moyen d'obtenir ces remèdes? Toutes les autres religions ne l'ont pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu.
IS'attendez pas , dit-elle ^ , ni vérité , ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formés, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n'êtes plus maintenant en l'état où je vous ai formés. J'ai créé l'homme saint,
' « Qu'on examine sur cela. » C'est la onzième preuve de la religion, indiquée au paragr. 12 de l'art, xi.
* « Les philosophes. « Les stoïques.
•• « Ceux qui nous ont égalés aux bétes. » Les épicuriens.
■• a Môme dans l'éternité. » Voir le chapitre 2 du Coran : « .\nnonccz » aux vrais croyants qui feront de bonnes a-uvrcs, qu'ils jouiront des grâces » immenses du paradis, dans lequel coulent plusieurs fleuves. Ils y trouve- » roiit toutes sortes de fruits beaux et savoureux que Dieu leur a prépap rés ; etc. » Et passi»». Traduction de Du Ryer. 1647.
' « Dit-elle. « Comment est-ce (|uo la Sagesse de Dieu nous parle? Par la voix de la ReliL'ion chrétienne.
innocent, parfait; je l'ai rempli de lumière et d'intelligence; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L'œil de l'homme * voyait alors la majesté de Dieu. Il n'était pas alors- dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la mortalité * et dans les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait de ma domination; et, s' égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même , je l'ai abandonné à lui ; et, révoltant les créatures % qui lui étaient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu'aujourd'hui l'homme est devenu semblable aux bêtes, et dans un tel éloignement de moi, qu'à peine lui reste-t-il une lumière confuse de son auteur : tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées! Les sens, indépendants de la raison , et souvent maitres de la raison , l'ont emporté ^ à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l'affligent ou le tentent ; et dominent sur lui, ou en le soumettant par leur force, ou en le charmant par leurs douceurs, ce qui est encore une domination plus terrible* et plus impérieuse. Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui '. Il leur reste quelque in-
' « L'œil de l'homme. » Au lieu de dire simplement, l'homme. On frappe davantage l'esprit en l'arrêtant sur un objet sensible.
^ « 11 n'était pas alors. » L'homme.
3 «' Ni dans la mortalité. » Pascal distingue toujours deux sortes de misères dans la condition humaine : celle de l'intelligence , qui est l'erreur ; celle de la. sensibilité, qui est la souffrance et la mcrt.
^ « Et révoltant les créatures. » 11 y a là deux choses : d une part , Dieu abandonne l'homme à lui-même ; de l'autre , il révolte les créatures contre lui. C'est comme abandonné de Dieu qu'il se trouve dans un tel éloignement de lui ; c'est comme dépouillé de son empire sur les créatures qu'il se voit assujetti aux plaisirs et aux douleurs. Par l'un comme par l'autre il est devenu semblable aux bêtes.
* « L'ont emporté. » Ce verbe si actif marque toute la force des sens.
® « Une domination plus terrible. » On reconnaît la sévérité janséniste.
' a Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. >. C'est toujours, ce semble , la Sagesse de Dieu qui parle.
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stinct puissant du bonheur de leur première nature, et ils sont pl(tnj;i's dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence', qui est devenue leur seconde nature.
De ce principe que je vous ouvre ^, vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés eu de si divers sentiments. Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que l'épreuve de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause eu soit en une autre nature*.
... C'est en vain, 6 hommes % que vous cherchez dans vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arri\er qu'à connaître que ce n'est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité ni le bien. Les philosophes vous l'ont promis, et ils n'ont pu le faire. Ils ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraient-ils donné des remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement connus? Vos maladies principales sont l'orgueil , qui vous soustrait de Dieu , la concupiscence , qui vous attache à la terre ; et ils n'ont fait autre chose qu'entretenir au moins l'une de ces maladies '. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre superbe : ils vous ont fait penser que
' « De leur aveuglement et de leur concupiscence. » Toujours la mùmo division.
■' « De ce principe cj'je je vous ouvre. » Cf. le troisième alinéa du parngr. 3. C'est toujours la Sagrsse divine qui s'adresse aux liommps.
•" « En une autre nature, » En une aulrc nature que la nature acluelle si niisôrable.
* " C'est en vain, ù hommes. » En titre, Pfo»o/)o;j'e. P. R. a fondu ce fraL-niciit dans le précc^dcnt; il en est une variante. Pascal fuit parier la Sagesse de Diou, et on voit par le mot ]iro.v>i>o}>ce qu'il avait conscience do r<t arlifice oiatoire, et l'employait avec rcllexlon.
' « L'une de ces mahidies. » Les stïqucs, l'orguciI; les épicuriens, la C(iiicu|)iscence.
VOUS lui étiez semblables et conformes par votre nature ', Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l'autre précipice , en vous faisant entendre que votre nature était pareille à celle des bêtes, et vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le moyen de vous guérir de vos injustices, que ces sages n'ont point connues. Je puis seule ^ vous faire entendre qui vous êtes...
Si on vous unit à Dieu, c'est par grâce, non par nature. Si on vous abaisse, c'est par pénitence, non par nature.
... Ces deux états étant ouverts S il est impossible que vous ne les reconnaissiez pas. Suivez vos mouvements , observez-vous vous-mêmes, et voyez si vous n'y trouverez pas les caractères vivants de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple * ?
* « Par votre nature. » Tandis que c'est seulement par sa grâce. Voir le court fragment ci-après.
^ « Je puis seule. » On a la suite dans le morceau ci-dessus; c'est là ce que Pascal a définilivement conservé de cette prosopopée. 11 a fait entrer le reste dans le ditcours qu'il tient en son nom avant de faire parler Dieu niAme. — L'idée de cette figure si poétique a été reprise par Racine dans nn cantique admirable, le plus beau morceau, je crois, de la poésie lyrique frani^aise. On nous excusera de citer ce passage, inspiré peut-être par Pascal, où on sent l'austère piété de Port-Royal , mais attendrie par le charme de la poésie la plus touchante et la plus pure :
De la Sagesse éternelle Le pain que je vous propose
La voix tonne et nous instruit : Sert aux anges d'aliment :
Enfants des hommes, dit-elle, Dieu lui-même le compose
De V03 soins quel est le fruiti De )a fleur de son froment.
Par quelle erreur, âmes vaines , C'est ce pain si délectable
Du plus pur sang de vos veines Qae ne sert point à sa table
Achetez vous si souvent, Le monde que vous suivez.
Non un pain qui vous repaisse, Je l'offre à qui veut me suivre.
Mais une ombre qui vous laisse Approchez, voulez -vous vivre?
Plus aflamés que devanti Prenez, mangez et vivtz.
' « Étant ouverts. » Vous étant découverts , vous étant indiques. < (1 Dans \m sujet simple. » Cf. le paragr. 3.
ARTICLE XII. 2lt
...Jcn'ontemls pas' que vous soumettiez votre eréanec à moi sans raison, et ne prétends pas vous assujettir avec tyrannie. Je ne prétends pas aussi vous rendre raison de toutes choses; et pour accorder ces contrariétés % j'entends vous faire voir clairement , par des preuves convaincantes , des marques divines en moi, qui vous convainquent de ce que je suis, et m'attirent autorité par des merveilles et des preuves que vous ne puissiez refuser; et qu'ensuite vous croyiez sûrement les choses que je vous enseigne , quand vous n'y trouverez aucun sujet de les refuser , sinon que vous ne pouvez par vous-mêmes connaître si elles sont ou non.
S'il y a un seul principe de tout , une seule fin de tout ' : tout par lui S tout pour lui. Il faut donc que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui. Mais, comme nous nous trouvons dans l'impuissance d'adorer ce que nous ne connaissons pas, et d'aimer autre chose que nous , il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de ces impuissances, et qu'elle nous apprenne aussi les remèdes. Elle nous apprend que par un homme ' tout a été perdu , et la liaison rompue entre Dieu et nous, et que par un homme ', la liaison est réparée.
' « Je n'entends pas. » En lisant avec attention ce fragment, on s'aperçoit que c'est une autorité divine ((ui parle, comme l'Eglise ou la Religion, ou plutôt la Sagesse divine se manifestant dans la religion : de sorle que ce peut bien titre là encore une partie de la prosopopée conçue par Pascal. En publiant ce morceau comme une pensée détachée, P. H. écrit : Dieu n'enlend pas, etc. Mais Dieu, parlant en personne, d;rait-il qu'il fera voir des marques divines en lui; qu'il ne prétend pas rendre raison de toutes choses, etc.?
' « Ces contrariétés. » Celles sur lesquelles Pascal revient sans cesse. Voir aussi le paragr. 6.
" « Une seule fin de tout. » C'est-à-dire il doit y avoir aussi une seule fin.
* n Tout par lui. « Si tout est par lui, tout doit ôtre pour lui. ^ « Que par un homme. » Adam.
* « Et (pip par un homme. » Jé.sus-Christ.
Nous naissons si contraires* à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu'il faut que nous naissions coupables, ou Dieu serait injuste.
Le péché originel est folie devant les hommes, mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison ^ Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes, sapient'ms est hommihis^. Car, sans cela, que dira-t-on cpi'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible *. Et comment s'en fût-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison, et que sa raison, bien loin de l'inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente?
Cette duplicité ^ de l'homme est si visible , qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes : un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.
* « Nous naissons si contraires. » Mais est-il donc assuré que notre nature soit si contraire à l'amour de Dieu et de la vertu?
2 « Sans raison. » Sur cette pensée, cf. x, 1 , page W^. ^ «-Sapientius esthominibus. » 1 Cor., i, 25 : Quod st'.iUum est Dei sapienthts est hommibus, et quod vifirmum est Dei fordits es! Iiominihus.
* « De ce point imperceptible. » C'est-à-dire qu'il ne peut pas apercevoir. — Sur la pensée, cf. viii, I, l'alinéa commençant par ces mots, Chose étonnante cependant, et les notes.
* « Cette duplicité. » Montaigne, II, 1 , p. 308 : «Cette variation et » contradiction qui se veoid en nous, si souple, a faict que auK'uns nous » songent deux âmes, d'aultres deux puissances, qui nous accompaignent » et agitent chascune à sa mode, vers le bien l'une, l'aultre vers le mal : M une si bn:?qne diversité ne se pouvant bien assortir à im subiect sim- » f>lc. » On voit que Montaigne parle dos v.iriatioiis de l'himime en g-^'néral [c'est dans le chapitre intitulé De l'inconstance rie nos actions), tuniis que Pascal a en vue cette contradiction qu'il signale sanstcssedans riiouiuu', yrandciir et misère.
ARTlCLi: XIF. 513
Toutoi CCS contrariétés', qui semblaient le plus m'éloigner de la connaissance de la religion, est ce qui m'a le plus tôt conduit à la véritable.
Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe , que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu, cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité : car la nature est telle , qu'elle marque pnrtout un Dieu perdu, et dans l'homme, et hors de l'homme -, et une nature corrompue.
Sans ces divines connaissances, qu'ont pu faire les hommes, si non, ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste do leur grandeur passée, ou s'abattre ' dans la vue de leur faiblesse présente'? Car, ne vo}ant pas la vérité entière, ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue , les autres comme irréparable, ils n'ont pu fuir, ou l'orgueil, ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices ; puisqu'ils ne peuvent sinon % ou s'y abandonner " par lâcheté, ou en sortir par
' « Toutes ces contrariétés. » Voir l'avant-dernicr fragment du paragraphe 1 .
• a. Hors de Ibommc. « Comment cela? Pascal veut-il dire que sans le péché originel il n'y aurait point de désordre même dans la nature extérieure, point de tremblements déterre, point d'animaux qui souffrent, etc.?
' « Ou s'élever... ou s'abattre. « C'est toujours la même antithèse.
* a De leur faiblesse présente. » Ici le passHge suivant barré : « Dans » cette impuissance de voir la vérité entière, s'ils connaissaient la dignité » de notre condition , ils en ignoraient la corruption ; ou s'ils en ronnais- » saient l'infirmité, ils en ignoraient rexrellen<-e ; et suivant l'une ou u l'autre de ces routes, qui leur fuisait voir la nature, ou comme incor- » rompue, ou comme irréparable, ils se perdaient ou dans la superbe, ou » dans le désespoir. » Dans cette phrase si serrée , la pensée était rendue avec une admirable précision , mais Pascal a cru devoir l'étendre et l'expliquer davantage.
' a Ils no peuvent sinon. » C'est-i-dire ils ne peuvent rien autre chose que.
" " S'y abandonner. • \ tous les vices.
l'orgueil. Car, s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la corruption; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe ^ Et s'ils reconnaissaient l'infirmité de la nature, ils en ignoraient la dignité : de sorte qu'ils pouvaient bien éviter la vanité, mais c'était en se précipitant dans le désespoir.
De là viennent les diverses sectes des stoïques et des épicuriens ; des dogmatistes ^ et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices , non pas en chassant l'un par l'autre, par la sagesse de la terre, mais en chassant ^ l'un et l'autre, par la simplicité de l'Évangile. Car elle apprend aux justes, qu'elle élève jusqu'à la participation de la Divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend durant toute la vie sujets à l'erreur, à la misère, à la mort , au péché ^ ; et elle crie ^ aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu'elle justifie , et consolant ceux qu'elle condamne ,
' « Dans la superbe. » Nous avons déjà rencontre plusieurs fois ce vieux mot si expressif, qui s'est perdu parce qu'il se confond avec l'adjectif. La correction, V orgueil, se trouve ici dans une copie, de la main d'Arnauld.
^ « Des dogmatistes. « Pascal dit ailleurs, dogmatiques. — Il faut prendre ces noms deux à deux , d'une part les stoïques , de l'autre les épicuriens; d'une parties dogmatistes, qui prétendent qu'on peut connaître la vé/ité , de l'autre les académiciens , qui soutiennent qu'on n'arrive qu'à la vraisemblance et au doute. Toutes les sectes , par opposition à l'Académie, étaient dogmatiques, mais surtout les péripatéticiens, les seuls dont le dogmatisme fut conséquent et complet. — Par X'etc, Pascal fait entendre que s il y a eu d'autres sectes, on retrouve toujours en elles l'un ou l'autre esprit.
^ « Mais en chassant. » Ce style ressemble à ces insirumenis de précision dont se servent les sciences exactes ; touché de cette plume , rien ne reste vague et confus. La pensée saute aux yeux , pour ainsi dire.
■* « Au péché. » Gradation toute chrétienne ; le péché est le dernier terme, et pire que la mort.
'■• « Et elle crie. « Les impies sont si loin et si sourds , que pour eux il f.iut crier.
AllTiCLt XII. 21 j
t'IIi- tt'mpi'ie avec tant de justesse la crainte avec l'espéiance par cette double capacité qui est commune à tous, et de la {ïràce et du péché , qu'elle abaisse infiniment plus que la seule rais«)n ne peut faire, mais sans désespérer; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler' : faisant bien voir par là qu'étant seule exempte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.
Oui peut donc refuser ^ à ces célestes lumières de les croire et de les adorer? Car n'est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables dcxcellence? Et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition? (Juc nous crie donc ^ ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états, avec une voix si puissante, qu'il est impossible de résister?
Nous ne concevons ni l'état glorieux d'Adam , ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans l'état d'une nature toute différente de la nôtre, et qui passent notre capacité présente. Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir; et tout ce qu'il nous importe de connaître est que nous sommes misérables, corrompus, séparés de j)ieu, mais
■ 0 Mais sans enfler. » On est confondu de la neUcté et de la vivacité des impressions que ce langage porte avec soi.
' n Qui peut donc refuser. » P. R. (ui) donn» à part cet alinéa comme une pensée détachée Combien il est ici mieux à sa place! L'éniolion conteiiUL- dans ce (pii précède, émotion puisée aux sources les plus profondes de la piété chrétienne, a besoin d'éclater et de s'épancher dans celle exclamation.
^ a (Jue nous crie donc. » Cf. viu, 1 : « Qu'est-ce donc que nous » crie cette avidité et celle impuissance".' » Et jilus haut : o Quelle chimère » eàl-cc doue que l'iiorame, quelle nouveauté, quel chaos! » etc.
rachetés par Jésus-Christ ; et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre. Ainsi les deux preuves' de la corruption et de la rédemption se tirent des impies, qui vivent dans rindifférence de la religion, et des Juifs, qui en sont les ennemis irréconciliables.
Le christianisme est étrange! Il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il est vil, et même abominable; et lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contrepoids , cette élévation le rendrait horriblement vain , ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.
La misère persuade le désespoir , l'orgueil - persuade la présomption. L'incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère, par la grandeur du remède qu'il a fallu.
... Non pas un abaissement' qui nous rende incapable du bien, ni une sainteté exempte du mal.
' « Ainsi les deux preuves. » Ainsi est dans le sens de par exemple. P. R. a fa;t précéder cette phrase des lignes suivantes, qui ont pour objet de la préparer et de l'expliquer, et qui nous dispensent d'un commentaire : « Les impies, qui s'abandonnent aveuglément à leurs passions sans » connaître Dieu, et sans se mettre en peine de le chercher, vérifient par » eux-mêmes ce fondement de la foi qu'ils combattent, qui est que la na- » ture des hommes est dans la corruption. Et les Juifs, qui combattent si » opiniâtrement In religion chrétienne, vérifient encore cet autre fondement » de^cette même foi qu'ils attaquent, qui est que Jésus-Christ est le véri- » table Messie, et qu'il est venu racheter les hommes , et les retirer do la » corruption et de la misère où ils étaient; [ils le vérifient] tant par l'état » où on les voit aujourd'hui, et qui se trouve prédit dans les prophéties, » ([ue par ces mêmes prophéties qu'ils piTtent et (ju'ils conseivent invio- » lablement connne les marques auxquelles on doit reconnaître le Messie. » Ainsi les preuves, » etc. Du reste, celte pensée se retrouvera ailleurs, XX , 5 , entourée de plusieurs autres qui se rapportent toutes à ces deux dogmes , corruption et rédemption.
^ « L'orgueil. » 11 fallait dire, ce semble , la grandeur. L'orgueil ou la présomption, c'est la môme chose.
■' « Non pas un abaissement. » P. R. écrit : « On ne trouve pas dans la » religion chrétienne un obaissemcut , » clc. Cf. le paragraphe ô.
ARTICLE XU. 217
Il n'y a point de docliine plus propre à l'iiomnif que celle-là, qui l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril ou il est toujours exposé, de désespoir ou d'orgueil.
Les pbilosopbcs ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états '. Ils inspiraient des mouvements de grandeur pure-, et ce n'est pas l'état de l'bomnie. Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure', et ce n'est pas l'état de l'homme Ml faut des mouvements de bassesse, non de nature, mais de pénitence; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur, non de mérite % mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.
Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable.
Avec combien peu d'orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre! La belle manière de recevoir la vie et la mort, les biens et les maux !
Incompréhensible \ — Tout ce qui est incompréhensible
' « Aux deux états. » De grandeur et de bassesse. 'a De grandeur pure. » Dans l'école stoïcienne. ' a De bassesse pure. » Dans l'école épicurienne.
* a Et ce n'est pas l'état de l'homme. » C'est la môme condamnation, il la prononce dans les mêmes termes. 1'. R. a tort de les changer.
* « Non de mérite. » C'est-à-dire qui partent, non du sentiment de notre mérite, mais de la confiance en la grùce.
" « Incompréhensible. » Le mot incompréhensible indique une première objci-tiun contre lo dogme, qui est qu'il est incompréhensible, l'uscul répond : Tout ce qui est iiifomin-vlicmiblc , etc.
2Jt> PASCAL. — PENSÉES.
ne laisse pas d'être. Le nombre infinie Un espace infini^, égal au fini.
Incroyable que Dieu^ s'unisse à nous. — Cette considération n'est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l'avez bien sincère , suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas, que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître '' si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais bien savoir d'où cet animal % qui se reconnaît si faible, a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. L'homme sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même : et, tout troublé ^ de la vue de son propre état, il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication 1 Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime en le connaissant; et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui, puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance. 11 est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est % et qu'il aime quelque chose. Donc s'il voit quelque chose
' « Le nombre infini. » Mais il n'y a pas de nombre infini. Voir x , 1 .
' « Un espace infini. » Supposez un espace qui s'étende à l'infini, mais en se rétrécissant toujours , comme certains espaces asymptotiques, de manière qu'en additionnant les portions successives de cet espace, la mesure en puisse être représentée par la série indéfinie 1 + '2 + X + "s ' ^^^- ^'^ limité de cette série sera 2 ; en d'autres termes , la mesure de cet espace sera toujours moindre que 2; ou, suivant les expressions dont se servent les mathématiciens , elle ne deviendra égale à 2 qu'à l'infini. 11 y aura donc là un espace infini égal à un espace fini qui serait mesuré par 2. Mais l'espace asymptotique, s'étendant à l'infini , n'est qu'une conception abstraite de l'entendement, sans réalité dans la nature.
' « Incroyable que Dieu. » Seconde objection.
^ « Incapables de connaître. » On voit très-bien là comment Pascal prétend faire servir le scepticisme à la foi. Nous avons si peu de raison , que nous ne pouvons pas même savoir ce qui est suivant la raison.
* « D'où cet animal. » P. R., celle crcalure.
* « Et tout troublé. » Que cela est vif et dédaigneux !
' « Qu'il connaît au moins c^u'il est. » C'est le principe de Descartes,
ARTICLL \111. 21 a
dans les ténèbres où il est, et s'il trouve quelque sujet d'amour parmi ks choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne (luelques rayons de son essence ', ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira se communiquer a nous? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils paraissent fondés sur une humilité apparente, qui n'est ni sincère, ni raisonnable, si elle ne nous fait confesser que , ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.
La dernière démarche de la raison , c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n'est que faible', si elle ne va jusqu'à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira-t-on des surnaturelles ?
Il faut savoir * douter ou il faut , assurer où il faut et se soumettre où il faut'. Qui ne fait ainsi n'entend pas la
' a Quelques rayons de son essence. » Donner à l'hoDime qucl(|ues rayons n'est pas une expression juste pour dire faire arriver jusqu'à lui ces rayons.
^ o Sans doute. » Dans le sens primitif et naturel do l'expression, sans aucun doute, certainement.
^ « Elle n'est que faible. » C'est-à-dire Ce n'est qu'une raison faible, si, etc.
* a 11 faut savoir. » En titre, Soumission.
* « Douter où il faut, etc. » Pascal avait écrit d'abord : « Il faut avoir reâ » trois qualités, pyirhonieiï, géomètre, chrétien soumis; et elles s'accor- » dent et se tempèrent, en doutant où il faut , en assurant où il faut, en u se soumettant où il faut. » Il semble avoir trouvé cette expression de
force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout ^ comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration ; ou en doutant de tout ^^ manque de savoir où il faut se soumettre; ou en se soumettant en tout', manque de savoir où il faut juger.
Si on soumet tout à la raison , notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule.
Saint Augustin *. La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle se doit soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle se doit soumettre *.
pyrrhonien trop forte, et s'être corrigé lui-même comme P. R. aurait pu le corriger.
' « Ou en assurant tout. » Les dogmatiques, les philosophes.
^ a Ou en doutant de tout. » Les incrédules ou les hérétiques.
•* « Ou en se soumettant en tout. » Les superstitieux. Cf. 2 et 3. Le rapprochement de ces passages montre que c'est ici une pensée qui se rapporte à la querelle du jansénisme. Pascal ne veut pas qu'on se soumette à croire, sur l'autorité du pape, des évêques, et de la Sorbonne, que les cinq propositions sont dans Jansénius. C'est là, suivant lui , le cas de douter, ce n'est pas celui de se soumettre. Le titre Soumission , qu'on trouve dans le manuscrit, indique bien quelle est la question qui préoccupe Pascal; c'est de marquer à la soumission ses limites. 11 se sert ici du pyrrhonisme contre l'autorité , comme ailleurs contre la philosophie.
"* « Saint Augustin. » On lit dans une lettre de saint Augustin à Conscntius {Ep. cxx, 3) : « Que la foi doive précéder la raison, cela même » est un principe raisonnable [rationnel]. Car si ce précepte n'est pas rai- » sonnable, il est donc déraisonnable; ce qu'à Dieu ne plaise! Si donc il » est raisonnable que, pour arriver à des hauteurs que nous ne pouvons » encore atteindre , la foi précède la raison , il est évident que cette rai- » son telle quelle qui nous persuade cela précède elle-même la foi, »
* « Qu'elle se doit soumettre. » P. R. complète la pensée de Pascal : " et qu'elle ne se soumette pas , quand elle juge avec fondement qu'elle ne » doit pas le faire. » P. R. ajoute naïvement : « Mais il faut prendre garde « à ne pas se tromper. )j Là est en ellet la difficulté pour des sectaiics, qui prétendent être à la fois orthodoxes et indépendants.
ARTICLE Xlir. 221
La piété est différente de la superstition. Soutenir la piété jusqu'à la superstition , c'est la détruire. Les hérétiques nous reprochent ' cette soumission superstitieuse. C'est faire ce qu'ils nous reprochent ^...
Il n'y a rien de si conforme à la raison que ce désaveu de la
raison '.
Deux excès ' : exclure la raison, n'admettre que la raison.
La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais non pas le contraire de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus, et non pas contre.
Si j'avais vu un miracle, disent-ils, je me convertirais. Comment assurent-ils qu'ils feraient ce qu'ils ignorent'? Ils s'imaginent que cette conversion consiste ^ en une adoration
' « Nous reprochent. » C'est-à-dire reprochent aux catholiques.
' » C'est faire ce qu'ils nous reprochent. » P. R. complète la pensée, qui est la sienne : « C'est faire ce qu'ils nous reprochent que d'exiger cette » soumission dans les choses qui ne sont pas matière de soumission. » Par exemple dans la question de savoir si les propositions condamnées comme extraites du livre de Jansénius sont dans ce livre.
^ o Ce désaveu de la raison. » P. R. ajoute : « dans les choses qui sont « de foi , et rien de si contraire à la raison que le désaveu de la raison D dans les choses qui ne sont pas do foi. »
* « Deux excès. » On lit encore, page 1C3 du manuscrit : « Ce n'est u pas une chose rare qu'il faille reprendre le monde de trop de docilité. « C'est un vice naturel comme l'incrédulité , et aussi pernicieux. Supcr- » stition. » C'est de ce vico que Port Royal prétendait se garantir en refusant d'obéir à l'autorité ù laquelle obéissait tout ce qui était catholiqtie. Mais les protestants parleront comme Pascal , et les incrédules comme les protestants.
' B Ce qu'ils ignorent. » Ils ignorent ce (lue c'est que de se convertir.
* « Que cette conversion consiste. « Cette phrase, très-négligée et trèsmal faite, a été corrigée par P. R. on ces termes : « Ils s'imaginent qu'il
qui se fait de Dieu comme un commerce et une conversation telle qu'ils se la figurent. La conversion véritable consiste * à s'anéantir devant cet être universel qu'on a irrité tant de fois, et qui peut vous perdre légitimement à toute heure; à reconnaître qu'on ne peut rien sans lui, et qu'on n'a rien mérité de lui que sa disgrâce. Elle consiste à connaître qu'il y a une opposition invincible entre Dieu et nous ; et que, sans un médiateur, il ne peut y avoir de commerce.
Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu leur donne l'amour de soi ^ et la haine d'eux-mêmes. Il incline leur cœur à croire. On ne croira jamais d'une créance utile et de foi, si Dieu n'incline le cœur; et on croira' dès qu'il l'inclinera. Et c'est ce que David connaissait bien, lorsqu'il disait : Inclina cor meum'', Deus, in testimonia tua.
Ceux qui croient sans avoir lu les Testaments, c'est parce qu'ils ont une disposition intérieure toute sainte , et que ce qu'ils entendent dire de notre religion y est conforme. Ils sentent qu'un Dieu les a faits. Ils ne veulent aimer que Dieu ; ils ne veulent haïr qu'eux-mêmes. Ils sentent qu'ils n'en ont pas la force d'eux-mêmes ; qu'ils sont incapables d'aller à Dieu ; et que, si Dieu ne vient à eux , ils ne peuvent avoir
» ne faut pour cela que reconnaître qu'il y a un Dieu; et que l'adoration » consiste à lui tenir de certains discours, tels à peu près que les païens » en faisaient à leurs idoles. »
* '< La conversion véritable consiste. » Pour se convertir ainsi , il faut être tonché jusqu'au fond du cœur; et comment peut-on s'engager à être ainsi touché? Voila le sens de Pascal.
^ « De soi. » C'est-à-dire de lui-même. — Et la haine d'eux-mêmes. Voir le paragraphe suivant.
' a On ne croira jamais... et on croira.., » C'est la doctrine de la grâce efficace.
* ff Inclina cor meum. » Cf. x, 4.
ARTICLI. XIII. ^.n
aucune communication avec lui. Et ils entendent dire dans notre religion qu'il ne faut aimer que Dieu, et ne hau* que soi-même : mais qu'étant tous corrompus, et incapables de Dieu, Dieu s'est fait homme pour s'unir à nous. Il n'en faut pas davantage pour persuader des hommes qui ont cette disposition dans le cœur, et qui ont cette connaissance de leur devoir et de leur incapacité.
Ceux que nous voyons chrétiens sans la connaissance des prophéties et des preuves ne laissent pas d'en juger aussi bien que ceux qui ont cette connaissance. Ils en jugent par le cœur ', comme les autres en jugent par l'esprit. C'est Dieu lui-même qui les incline^ à croire; et ainsi ils sont trèsefficacement persuadés ' .
J'avoue bien qu'un de ces chrétiens qui croient sans preuves n'aura peut-être pas de quoi convaincre un infidèle qui en dira autant de soi. Mais ceux qui savent les preuves de la religion prouveront sans difficulté que ce fidèle est véritablement inspiré de Dieu , quoiqu'il ne pût le prouver luimême. Car Dieu ayant dit dans ses prophètes (qui sont indubitablement prophètes ') que dans le règne de Jésus-Christ il répandrait son esprit sur les nations , et que les fils , les
' a Ils en jugent par le cœur. » Cf. le dernier fragment du paragraphe 1 de l'article viii.
' " Qui les incline. » Cf. 6.
^ « Très-efTicacement persuadés. » Ici un paragraphe barré : « On ré- » pondra que les infidèles diront la môme chose ; mais je réponds à cela ■ que nous avons des preuves que Dieu incline véritablement ceux qu'il a aime à croire la religion chrétienne, et que les intiJëles n'ont aucune » preuve de ce qu'ils disent : et ainsi nos propositions étant semblables » dans les termes, elles dilTérent en ce que l'uue est sans aucune preuve, M et l'autre est solidement prouvée. » Ce que Pascal a substitué à cela est moins long et plus net.
* « Qui sont indubitablement prophètes. » C'est ce qu'il établira ailleurs. Voir l'article xviii.
filles ^ et les enfants de l'Église prophétiseraient, il est sans doute que l'esprit de Dieu est sur ceux-là, et qu'il n'est point sur les autres.
Nous sommes plaisants ^ de nous reposer dans la société de nos semblables. Misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas *; on mourra seul; il faut donc faire comme si on était seul; et alors, bâtiraiton des maisons superbes, etc. *? On chercherait la vérité sans hésiter; et si on le refuse, on témoigne estimer plus l'estime des hommes, que la recherche de la vérité.
... Voilà ce que je vois ^ et ce qui me trouble. Je regarde
' « Et que les fils, les filles. » Joël, u, 28. Cf. article vin, 1.
- « Nous sommes plaisants. » P. R. a mêlé ce fragment, en l'altérant, avec le fragment xi, 8. Ces deux morceaux n'ont entre eux aucun rapport, et M. Cousin a fait sentir toute l'incohérence du texte de P R (p. 114).
' « Ils ne nous aideront pas. » Dans ce qui est la fin et la difficulté de la vie, dans la mort. Jamais ce lieu commun de la philosophie antique , que la vie n'est qu'une préparation à la mort, n'avait abouti à une argumentcrtion aussi décisive et aussi pressante : On mourra seul ; il faut donc faire comme si on était seul. On se sent comme détaché de la vie et de l'action en entendant ces paroles : l'esprit qui a fait la Trappe est là tout entier. Revenons à nous, écoutons la vraie sagesse; elle nous dit que, s'il est bon d'avoir la mort présente à la pensée, ce n'est pas pour apprendre à vivre le moins possible, c'est au contraire pour prendre garde de ne pas mourir sans avoir vécu , c'est-à-dire sans avoir agi ; et qu'il faut agir non-seulement pour soi , mais pour ses semblablesT Aime:-vous les uns les autres. 11 ne faut donc pas faire comme si on était seul.
* « Des maisons superbes, etc. » C'est-à-dire se soucierait-on deTien faire de ce qui est pour la réputation, pour l'opinion?
* « Voilà ce que je vois. » P. R. rattache ce fragment à celui qui précède par une transition empruntée à la fin du fragment xi, 8. Mais ce qui suit est encore l'expression d'un doute inquiet et pénible, tandis qu'à la
ARTICM: XIV. 525
de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. Si je n'y voyais rien qui marquât une Divinité , je me déterminerais à n'en rien croire. Si je voyais partout les marques d'un Créateur, je reposerais en paix dans la foi *. Mais, voyant trop pour nier, et trop peu pour m'assurera je suis dans un état à plaindre, et où j'ai souhaité cent fois que, si un Dieu la soutient', elle le marquât sans équivoque ; et que , si les marques qu'elle en donne sont trompeuses, elle les supprimât tout à fait; qu'elle dit tout ou rien ', afin que je visse quel parti je dois suivre. Au lieu qu'en l'état où je suis, ignorant ce que je suis et ce que je dois faire, je ne connais ni ma condition, ni mon devoir. Mon cœur tend tout entier à connaître où est le vrai bien, pour le suivre. Rien ne me serait trop c'/er pour l'éternité'
Je vois la religion chrétienne fondée sur une religion précédente, et voici ce que je trouve d'effectif*. .Te ne parle pas ici des miracles de Moïse, de Jésus-Christ et des apôtres, parce qu'ils ne paraissent pas d'abord convaincants , et que je ne veux que mettre ici en évidence tous les fondements de cette religion chrétienne qui sont indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit...
fin du fragment xi , 8 , Pascal se présente comme tenant enfin les marques de Dieu.
' t Je me reposerais en paix dans la foi. » Il disait seulement tout à l'heure , je me déterminerais à ne rien croire, et non pas, comme ici, je me reposerais, parce qu'il ne peut concevoir l'état de l'ûme qui ne croit rien comme un repos.
' « Et trop peu pour m'assurer. » Plusieurs fois déjè nous l'avons entendu exprimer cette idée. Cf. \.\ii , I .
' a Si un Dieu la soutient. » Il parle de la nature.
* o Tout ou rien. » Voilà bien l'esprit absolu de Pascal.
' « Pour l'éternité. » Qu'il gagnera en suivant la religion , si la religion pst vraie.
" -< D'pfTi'ctif. " C'ost-à-dire de positif, de concluant.
Je vois donc ^ des foisons de religions ^ en plusieurs endroits du monde , et dans tous les temps. Mais elles n'ont ni la morale qui peut me plaire , ni les preuves qui peuvent m'arrèter. Et ainsi j'aurais refusé également la religion de Mahomet, et celle de la Chine, et celle des anciens Romains, et celle des Égyptiens , par cette seule raison que l'une n'ayant pas plus de marques de vérité que l'autre, ni rien qui déterminât nécessairement , la raison ne peut pencher plutôt vers l'une que vers l'autre'.
Mais, en considérant ainsi cette inconstante ethizarre variété de mœurs et de créances dans les divers temps, je trouve en un coin du monde un peuple particulier', séparé de tous les autres peuples delà terre, le plus ancien de tous% et dont les histoires précèdent de plusieurs siècles les plus anciennes que nous r j ons. Je trouve donc ce peuple grand et nombreux, sorti d'un seul homme % qui adore un seul Dieu ', et qui se conduit par une loi qu'ils disent tenir de sa main. Ils soutiennent qu'ils sont les seuls du monde auxquels Dieu
' « Je vois donc. » P. R. rattache immédiatement ceci au fragment cidessus. Mais alors la transition est bien brusque, et on passe tout d'un coup d'une aspiration pleine de trouble et de tourment à une conclusion très-tranquille.
^ « Des foisons de religions. » P. R., des multitudes. Cette trivialité qu'ils effacent peut seule égaler le dédain que ces religions inspirent à Pascal.
3 «Ters l'une que vers l'autre. » Il traite cela bien sommairement; mais ces foisons de religions ne lui paraissent pas valoir qu'il se donne plus de peine.
1 « Un peuple particulier. » Les Juifs. C'est là ce qu'il annonçait dès la première phrase par ces mots : « Je vois la religion chrétienne fondée » sur une religion précédente. » C'est-à-dire sur la religion juive.
5 « Le plus ancien de tous. » Voir le fragment qui commence par Dans celte recherche , etc.
^ « Sorti d'un seul homme. » Voir aussi plus loin.
' « Qui adore un seul Dieu. » Cela ne se voit en effet que chez les seuls Juifs, jusqu'aux temps du christianisme. Le polythéisme pénètre souvent parmi eux, mais la loi et l'opinion le condamnent; c'est le culte des idoles, des dienv étrangers, c'est une aberration religieuse, ce n'est pas la religion.
a révélé ses mystères; que tous les hommes sont corrompus, et dans la disgrâce de Dieu ; qu'ils sont tous abandonnés à leur sens et à leur propre esprit; et que de la viennent les étranges égarements et les changements continuels qui arrivent entre eux, et de religions, et de coutumes; au lieu qu'ils demeurent ' inébranlables dans leur conduite : mais que Dieu ne laissera pas éternellement les autres peuples dans ces ténèbres; qu'il viendra un libérateur pour tous; qu'ils sont au monde pour l'annoncer; qu'ils sont formés exprès pour être les avant-coureurs et les hérauts ^ de ce grand avènement, et pour appeler tous les peuples à s'unir à eux dans l'attente de ce libérateur.
La rencontre de ce peuple m'étonne, et me semble digne de l'attention. Je considère cette loi qu'ils se vantent de tenir de Dieu, et je la trouve admirable. C'est la première loi de toutes, et de telle sorte qu'avant même que le mot loi fût en usage parmi les Grecs, il y avait près de mille ans qu'ils l'avaient reçue et observée sans interruption. Ainsi je trouve étrange que la première loi du monde se rencontre aussi la plus parfaite , en sorte que les plus grands législateurs en ont emprunté les leurs, comme il parait par la loi des XII Tables d'Athènes, qui fut ensuite prise par les Romains , et comme il serait aisé de le montrer , si Josèphe et d'autres n'avaient pas assez traité cette matière.
... Dans cette recherche* le peuple juif attire d'abord mon attention par quantité de choses admirables et singulières qui y paraissent.
Je vois d'abord que c'est un peuple tout composé de frères :
' « Au lieu qu'ils demeurent. » Eux, les Juifs.
' tt tt les hérauts, u Cette image prépare bien ce qui suit, et pour appeler tous les peuples.
^ « Dans cette rerherche. » En titre , AvantaueH du peuple juif.
et, au lieu que tous les autres sont formés de l'assemblage d'une infinité de familles, celui-ci, quoique si étrangement abondant, est tout sorti d'un seul homme* ; et, étant ainsi tous une même chair , et membres les uns des autres , ils composent un puissant état d'une seule famille. Cela est unique.
Cette famille, ou ce peuple est le plus ancien ^ qui soit en la connaissance des hommes; ce qui me semble lui attirer une vénération particulière , et principalement dans la recherche que nous faisons ; puisque , si Dieu s'est de tout temps communiqué aux hommes , c'est à ceux-ci qu'il faut recourir pour en savoir la tradition.
Ce peuple n'est pas seulement considérable par son antiquité ; mais 11 est encore singulier en sa durée , qui a toujours continué depuis son origine jusque maintenant : car au lieu que les peuples de Grèce et d'Italie, de Lacédémone, d'Athènes, de Rome, et les autres qui sont venus si longtemps après, ont fini il y a si longtemps, ceux-ci subsistent toujours ' ; et, malgré les entreprises de tant de puissants rois '' qui ont cent fois essayé de les faire périr , comme les historiens le témoignent, et comme il est aisé de
' » D'un seul homme. » D'Abraham, et non pas d'Adam, qui n'est pas plus particulièrement père des Juifs que des autres peuples.
N'êtes-vous pas ici sur la montagne sainte
Où le père des Juifs sur son fils innocent
Leva sans murmurer un bras obéissante [Athalie , iv, 5.)
* « Le plus ancien. « Cela n'est pas exact d'après l'Écriture même, puisque la nation égyptienne y paraît déjà florissante au temps d'Abraham. Pascal pouvait dire seulement que le peuple juif prétend remonter, par une généalogie non interrompue, d'Abraham à Sem , et de Sem à Adam, le premier homme. Il est remarquable d'ailleurs que dans tout ce morceau , Pascal ne tient compte que de l'antiquité classique, et ne pense même pas à considérer les peuples de la haute Asie, les Indiens et les Chinois.
' « Ceux-ci subsistent toujours. » On sent l'effet de cette courte incise après une phrase ample et périodique.
^ « Tant de puissants rois. » Les rois d'Assyrie, de Perse, les successeurs d'Alexandre, les capitaines, puis les empereurs romains.
e juger par l'ordre naturel dos choses, pendant un si long espace d'années ils ont toujours été conservés néanmoins ', et s' étendant depuis les premiers temps jusques aux derniers, leur histoire enferme dans sa durée ^ celle de toutes nos histoires.
La loi par laquelle ce peuple est gouverné est tout cnsemhie la plus ancienne loi du monde, la plus parfaite, et la seule qui ait toujours été gardée sans interruption dans un État. C'est ce que Josèphe montre admirablement contre Apion*, et Philon, juif*, en divers lieux, où ils font voir quelle est si ancienne, que le nom même de loi n'a été connu des plus anciens que plus de mille ans après ; en sorte qu'Homère, qui a traité de l'histoire de tant d'états S ne s'en est jamais servi*. Et il est aisé déjuger de sa perfection par
1 « Conservés néanmoins. » 11 en est do même des Guèbres ou Parsis dans l'Orient.
* « Leur histoire enferme dans sa durée. » Phrase magnifique , et qui fait une espèce d'illusion. Car il semble que toutes les histoires, ou du moins nos hisloiret , les histoires classiques, soient renfermées dans celle des Juifs pour tout le reste aussi bien que pour la durée. Bossuet, dans le Discours sur l'histoire universelle, n'a fait que remplir le plan superbe que Pascal avait tracé dans ces mots.
^ n Contre Apion. » La réponse au grammairien Apion d'Alexandrie est un écrit composé par Josèphe à l'appui de ses livres des Antiquités judaïques. 11 y soutient, contre les objections d'Apion, l'antiquité du peuple juif et l'autorité des Écritures.
* o Et Philon, juif. » Il dit, P/ti/o«, juif, sans doute pour le distinguer des autres Philon, et particulièrement de l'historien Philon de Byblos. Voir les OEuvrcs do Philon (Paris, 1640), au livre II de la Vie de Moïse, particulièrement à la page 656.
' o Qui a traité de l'histoire de tant d'états. « 1>. R., qui a parlé de tant de peuples. Un potHe ne fait pas un traité, et Homère bien moins qu'aucun poOte; l'œuvre d'Homère, c'est la mémoire vivante des choses, la voix que prend l'imagination émue, une parole ailée, un chant. L'étrange impropriété de l'expression de Pascal montre combien il connaissait m.il Homère. En général , il a voulu rester étranger, dans la littérature comnio dans la vie, à bien des choses qui charment l'esprit, et même qui lui profitent.
* 'i Ne s'en est jamais servi. » Cela n'est pas dans Philon, mais seulement d.ins Josèphe, au livre il de sa Réponse à Apion, paragraphe 15. Le
la simple lecture, où l'on \oit qu'on a pourvu à toutes choses avec tant de sagesse, tant d'équité, tant de jugement, que les plus anciens législateurs grecs et romains, en ayant eu quelque lumière, en ont emprunté leurs principales lois; ce qui paraît par celle qu'ils appellent des Douze Tables, et par les autres preuves que Josèphe en donne ^ . Mais cette loi est en même temps la plus sévère et la plus rigoureuse de toutes en ce qui regarde le culte de leur religion, obligeant ce peuple, pour le retenir dans son devoir, à mille observations particulières et pénibles , sur peine de la vie. De sorte que c'est une chose bien étonnante qu'elle se soit toujours conservée durant tant de siècles par un peuple rebelle et impatient comme celui-ci ; pendant que tous les autres Etats ont changé de temps en temps leurs lois , quoique tout autrement faciles. Le livre qui contient cette loi , la première de toutes, est lui-même le plus ancien livre du monde, ceux d'Homère, d'Hésiode et les autres, n'étant que six ou sept cents ans depuis ^
mot v(5(ioî , en effet, ne se trouve pas dans les poômes d'Homère, si ce n'est dans l'Hymne apocryphe à Apollon (au vers 20), très-postérieur à l'époque homérique. Ce mot est deux fois dans Hésiode {Travaux et Jours, v. 274 ; Théogonie , v. 66}.
' « Que Josèphe en donne. « Même livre, paragraphe 39. Josèphe ne parle pas précisément comme Pascal le fait parler. H dit seulement, d'abord que Moïse est le plus ancien des législateurs, ensuite que les philosophes de la Grèce tiennent de lui leurs meilleures idées sur Dieu et sur la morale; enfin, que certaines observances Juives se sont répandues par toute la terre, qu'on a emprunté de tous côtés aux Juifs leur sabbat, leurs jeûnes, etc., et qu'on s'efforce d'imiter leurs vertus, leur charité pour leurs frères , leur fidélité à leur loi. Josèphe ni Philon ne disent pas que les Gentils aient emprunté des Juifs leur léi^islation positive, ils ne parlent pas des Douze Tables. Mais Pascal avait pu lire dans Grotius, 1,15: Sicut et aniiquissimœ leges Atticœ , unde et Romanœ poslea dcsumptœ sunt , ex legibiis Mosis originem ducunt. Grotius indique rapidement en note quelques rapprochements, en ajoutant que ce n'est pas le lieu de les discuter. Nous dirons à plus forte raison la môme chose.
2 « Six ou sept cents ans depuis. » Pascal n'observe plus la même chronologie que quand il disait tout à l'heure, phin de mille ans après.
ARTICLE XTV. 231
... TIs portent avec amour ' et fidélité le livre où Moïse déclare ^ qu'ils ont été ingrats envers Dieu toute leur vie, et qu'il sait qu'ils le seront encore plus après sa mort; mais qu'il appelle le ciel et la terre à témoin contre eux, et qu'il leur a enseigné assez : il déclare qu'enfin ' Dieu , s'irritant contre eux , les dispersera parmi tous les peuples de la terre : que, comme ils l'ont irrité en adorant les dieux qui n'étaient point leur dieu, de même il les provoquera en appelant un peuple qui n'est point son peuple; et veut que toutes ses paroles * soient conservées éternellement, et que son livre soit mis dans l'arche de l'alliance pour servira jamais de témoin contre eux. Isaïe dit la même chose*, xxx, 8. Cependant ce livre qui les déshonore en tant de façons, ils le conservent aux dépens de leur vie. C'est une sincérité qui n'a point d'exemple dans le monde, ni sa racine dans la nature *.
Il y a bien de la différence entre un livre que fait un particulier, et qu'il jette dans le peuple, et un livre qui fait luimême un peuple '. On ne peut douter que le livre ne soit aussi ancien que le peuple.
Toute histoire qui n'est pas contemporaine est suspecte";
* o Ils portent avec amour. » En litro, Sincérité des Juifs.
' « Où Moïso déclare. » Dans le Deutéronome , xxxi, 27, 28. ' n 11 déclare qu'enfin. » Ibid., xxxii.
* » Et veut que toutes ses paroles. « xxxi , 26.
' » Isate dit la mémo chose. » Et in libro dili/jenler exara illud , et erit in die norissimo in lestimonium usque in œlernum.
* « Ni sa racine dans la nature. » On doit cependant remarquer que les reproches et les menaces de Dieu dans l'Écriture viennent toujours aboutir à des promesses de prospérité et tlo gloire, (jui relèvent le peuple choisi bien plus qu'il n'a été abaissé. Les menaces doivent amener le repentir, et lo repentir doit amener la récompense.
' « Qui fait lui-môme un peuple. » Trait ingénieux, et expression bien originale.
comme les livres * des Sibylles et de Trismégiste ^, et tant d'autres qui ont eu crédit au monde , sont faux et se trouvent faux à la suite des temps. Il n'en est pas ainsi des auteurs contemporains.
Qu'il y a de différence d'un livre à un autre ! Je ne m'étonne pas de ce que les Grecs ont fait l'Iliade, ni les Égyptiens et les Chinois leurs histoires. Il ne faut que voir comment cela est né.
Ces historiens fabuleux ne sont pas contemporains des choses dont ils écrivent. Homère fait un roman ' , qu'il donne pour tel ; car personne ne doutait que Troie et Agamemnon n'avaient non plus été que la pomme d'or*. 11 ne pensait pas aussi à en faire une histoire, mais seulement un divertissement. Il est le seul qui écrit ^ de son temps : la beauté de l'ouvrage fait durer la chose : tout le monde l'apprend et en parle : il la faut savoir ; chacun la sait par cœur. Quatre cents ans après , les témoins des choses ne sont plus vivants; personne ne sait plus par sa connaissance si c'est
1 « Comme les livres. « Ce comme équivaut à c'est ainsi que.
- « Des Sibylles et de Trismégiste. » Ces livres ne sont pas des histoires.
^ « Homère fait un roman. » Au lieu de s'étendre sur l'Iliade, qui n'a absolument rien de commun avec une histoire, il aurait été intéressant de discuter les histoires de l'Egypte et de la Chine, et leurs sources. Cf. xvii, 46.
* « Que la pomme d'or. >. Pascal ne paraît pas moins sceptique en histoire qu'en philosophie. 11 n'y a aucune raison de douter de l'existence de Troie, ni même de celle d'Agamemnon. C'est sans doute ce qui a déterminé P. R. à retrancher ce passage.
s « Il est le seul qui écrit. » Pascal ne songe guère à examiner cette question tant agitée par la critique moderne, si l'écriture était connue au temps d'Homère, et si Homère a écrit. Cette question pourtant avait été soulevée par les anciens, et plusieurs y répondaient négativement, comme Pascal aurait pu le voir dans ce livre de Josèphe contre Apion qu'il cite, s'il l'avait lu. Mais quand il écrivait, la critique historique était peu avancée et surtout bien peu répandue; on peut dire qu'elle n'existait pas pour lui.
ARTICr.F. XV. 533
une fable ou une histoire : on l'a seulement appris de ses ancêtres, cela peut passer pour vrai '.
La création et le déluge passés , et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer, ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d'établir un peuple sur la terre, formé exprès, qui devait durer jusqu'au peuple que le Messie formerait par son esprit.
Dieu, voulant ûiire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une sainteté invisible -, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait des choses visibles ^ Comme la nature est une image de la grâce , il a fait dans les biens de la nature * ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce S afin qu'on jugeât qu'il pouvait faire l'invisible , puisqu'il faisait bien le visible. Il a donc sauvé ce peuple du déluge*; il l'a fait
' « Pour vrai. » Ce n'est pas Ilomère qui a inventé ce fait do la prise de Troie, qui n'est pas môme compris dans le cadre de son poème. Il n'y a aucune critique dans tout cela.
' « D'une sainteté invisible. » Ce peuple est celui des chrétiens qui ont la grâce, les justes, les élus.
' « Des choses visibles. » Ces choses visibles, c'est le peuple saint do l'Ancien Testament, peuple saint tout extérieur, pour ainsi dire; ce sont les merveilles qui composent son histoire.
* « Dans les biens de la nature. » Pour le peuple juif. ' « Dans ceux de la grâce. » Pour les vrais chrétiens.
• a Ce peuple du déluge. « Dans la personne dos Hébreux. Ce qui indiquerait qu'il sauverait un jour son peuple du péché, dans la personne des justes touchés do la gràre.
naître d'Abraham % il l'a racheté d'entre ses ennemis ^ et l'a mis dans le repos ^
L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge , et de faire naître tout un peuple d'Abraham, pour ne l'introduire que dans une terre grasse *. Et même la grâce n'est que la figure^ de la gloire % car elle n'est pas la dernière fin. Elle a été figurée par la loi, et figure elle-même la gloire; mais elle en est la figure, et le principe ' ou la cause.
La vie ordinaire des hommes est semblable à celle des saints. Ils recherchent tous ' leur satisfaction, et ne diffèrent qu'en l'objet où ils la placent. Ils appellent leurs ennemis ceux qui les en empêchent % etc. Dieu a donc montré le pouvoir qu'il a de donner les biens invisibles, par celui qu'il a montré qu'il avait sur les choses visibles.
Dieu voulant priver *' les siens des biens périssables, pour montrer que ce n'était pas par impuissance ", il a fait le peuple juif *^
' a Naître d'Abraham. » Pour indiquer qu'il naîtrait de Jésus-Christ.
' « D'entre ses ennemis. » C'est-à-dire du joug du démon.
^ « Dans le repos. » C'est-à-dire dans le salut.
^ K Dans une terre grasse. » Expression de l'Écriture en parlant de la terre promise. Mais la terre promise ne faisait qu'indiquer la grâce.
* «N'est que la figure. » Sur ces figures, voir l'article xvi.
" a De la gloire. » C'est-à-dire de l'état des bienheureux dans le ciel. Cf. X, 1, page 172, note 1.
7 « Et le principe. » Car c'est la grâce qui donne la gloire , tandis que la terre promise n'est que la figure de la grâce, mais ne la contient pas.
' « Ils recherchent tous. ■» Les autres hommes aussi bien que les saints.
" « Ceux qui les en empêchent. » Donc les saints appellent leur ennemi le démon ou le péché; donc les Juifs sauvés de leurs ennemis figuraient les saints sauvés du péché. L'e^c. signifie que les saints se servent d'autres images analogues. Cf. 7.
'" « Dieu voulant priver. » En titre, Figures.
' ' « Par impuissance. » Qu'il les en laissait manquer. Mais Dieu avait-il besoin de prouver cela?
1- « Le peuple juif. » Auquel il a prodigué ces biens périssables.
Les Juifs avaient vieilli' dans ces pensées terrestres, que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair et ce qui eu sortirait; que pour cela- il les avait multipliés et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu'ils s'y mêlassent, que, quand ils languissaient dans l'Egypte, il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur; qu'il les nourrit de la manne dans le désert ; qu'il les mena dans une terre bien grasse ; qu'il leur donna des rois et un temple bien bâti ' pour y offrir des bêtes, et par le moyen de l'effusion de leur sang qu'ils seraient purifiés, et qu'il leur devait enfin envoyer le Messie pour les rendre maîtres de tout le monde. Et il a prédit le temps de sa venue.
Le monde ayant vieilli * dans ces erreurs charnelles % Jésus-Christ est venu dans le temps prédit, mais non pas dans l'éclat attendu ; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre * aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figures';
' « Les JuiTs avaient vieilli. » Cf. xvi , 13.
' n Que pour cela. » Ce pour cela domine tout le reste de la phrase. P. R. le fait sentir, en écrivant, et que c'était pour cela que.
" « Et un temple bien bâti. » C'est la langue des peuples primitifs et qui parle aux sens, c'est celle d'Homère : ■tOxTi|itvovir:oUt8pov.
* « Le monde ayant vieilli. » Cest-ù-dire les Juifs. Tout cela était ignoré du reste du monde.
' « Dans ces erreurs chamelles. » Pascal n'appelle pas erreur d'avoir cru ces faits, qui sont attestés par la Bible, ou plutôt qui sont toute la Bible, mais d'avoir rapporté tout cela au peuple juif, tandis que Dieu ne faisait ces choses que comme une figure du christianisme ù venir. L'erreur est de n'avoir pas compris que le règne du Christ ne devait pas être de ce monde, et que la Jérusalem qui régnerait sur les nations ne serait pas Jérusalem, mais l'Eglise. Toute cette histoire, suivant Pascal, n'est histoire qu'aux yeux de la chair ; à ceux de l'esprit, elle est mystère et allégorie.
" « Saint Paul est venu apprendre. » Les propositions qui suivent ne sont pas toutes textuellement dans saint Paul, mais c'est bien là l'esprit de la prédication de saint Paul.
' « Étaient arrivées en figures. » Cf. tout l'article xvi. Saint Paul, I Cor., X , 6 : Hrpc niitem in figura farta sunt noi^tri. H : Ha>r nutem omnia
que le royaume de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l'esprit ; que les ennemis des hommes ' n'étaient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de main^ d'hommes, mais en un cœur pur et humilié ; que la circoncision du corps ' était inutile, mais qu'il fallait celle du cœur ; que Moïse ne leur avait pas donné Me pain du ciel, etc.
Mais Dieu n'ayant pas voulu découvrir ^ ces choses à ce peuple, qui en était indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent crues ^, en avait prédit le temps clairement, et les avait même quelquefois exprimées clairement, mais abondamment ' en figures, afin que ceux qui ai-
m figura contingebant illis. Gai., iv, 24 : Qvœ sunt per allegoriam dictaj etc. Cf. II Cor., m, 6 : Lillera enim occiditj spirilus autem vivi— ficat, etc., etc.
' « Que les ennemis des hommes. » Ceci est expliqué aux paragraphes 1 5 et 1 6 de Tarticle xvi.
^ « Aux temples faits de main. » P. R., de la main des hommes. Pascal traduit mot à mot le latin : Non enim in manufacta sancta Jésus inlroïcil. Hebr., ix, 24. Voir tout le chapitre. L'authenticité de l'épître aux Hébreux est douteuse : Epistola autem quœ ferlur ad Hebrœos non ejus credilur {Hieron. prœfat.). Cf. I Cor., m, 4 6 : Nescitis quia templum Dei eslis, etc.
^ « Que la circoncision du corps. » Eom., ii, 28 : Neque quœ in manifesto , in carne, est circumcisio, sed... r.ircumcisio cordis, in spirilu, no7i in littera, etc., etc.
* « Que Moïse ne leur avait pas donné. » Ou du moins , ne le leur avait donné qu'en figure. I Cor., x, 2-4 : Et omnes in Moyse baptizati su7it , in nube et in mari. Et omnes eamdem cscam spiritalem manduca— verunt. Et omnes eumdem potum spiritalem biberunt : bibebant autem de spiritali , conséquente eos , petra ; petra autem erat Chrislus.
' « N'ayant pas voulu découvrir. « Cf. tout l'article xx.
* « Qu'elles fussent crues. » De ceux qui étaient dignes de croire, des justes.
' « Mais abondamment. » P. R., mais ordinairement. Pascal veut dire que les choses de l'Ancien Testament, outre leur sens propre, expriment encore par surcroît, surabondamment, ex abundanti , les choses du Nouveau. Ce sens figuré est clair, suivant lui; mais comme il est surabondant, et qu'il y a d'abord un sens propre qui paraît suffire , ceux qui , chez les Juifs, n'étaient pas éclairés par la grâce, n'allaient pas jusqu'à la figure . et s'arrêtaient ù la lettre.
ARTICLli XV. 237
maient les choses figuiantes ' s'y arrêtassent , et que ceux ([ui aimaiont les figurées - les y vissent.
Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David', quoique son fils; qu'il est devant qu'Abraham \ et qu'il l'a vu^ Ils ne le croyaient pas si grand, qu'il fût éternel : et ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, disaientils%demeurc éternellement', et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel, ni éternel: ils ne cherchaient en lui qu'une grandeur charnelle.
Les Juifs ont tant aimé' les choses figurantes, et les ont si bien attendues, qu'ils ont méconnu la réalité, quand elle est venue dans le temps et en la manière prédite.
' n Les choses 6gurantes. » P. R. met en marge : « C'est-à-dire les » choses charnelles qui servaient de figures. »
^ « Les figurées. » P. R. met en marge : « C'est-à-dire les vérités M spirituelles figurées par les choses charnelles. » Pascal a écrit ici dans l'interligne : « Je ne dis pas bifiii. » En elTet, quoique l'on comprenne sa pensée, elle n'a pas ici cette admirable netteté qui est le don et le besoin de son esprit. Il s'explique mieux au paragraphe 7.
•^ a Que le Messie sera seigneur de David. » Mallh., xxii, i"). Et ailleurs.
* « Qu'il est devant qu'Abraham. « Jean, viii , 58. Mais les Juifs, dans ce passage, ne contestent pas cela précisément au Messie, ils le contestent à Jésus, qui est devant eux, et qui n'est pas pour eux le fils de Dieu.
* <■■ Et qu'ill'a vu. » C'cst-à-dirc et qu'Abraham l'a vu, ilid., '66.
• « Le Messie, disaient-ils. » Jean, xii , 3i.
' « Éternellement v C'est-à-dire sans fin, quoiqu'ils admissent, suivant Pascal , qu'il a un commencement.
• • Les Juif» ont tant aimé. » Cf.xvr, 14, et xv, 3 et 7.
Ceux qui ont peine* à croire, en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croyaient-ils pas? Et -voudraient quasi qu'ils crussent^, afin de n'être pas arrêtés par l'exemple de leur refus. Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. JNous y serions bien moins disposés, s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte'. Cela est admirable, d'avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l'accomplissement.
Il fallait que, pour donner foi ' au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes, et qu'elles fussent portées par des gens non suspects, et d'une diligence et fidélité et d'un zèle extraordinaire , et connu de toute la terre.
Pour faire réussir tout cela^ Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il amis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie, comme libérateur, et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu'il devait venir, et en la manière prédite dansieurs livres, qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple, déçu par l'avènement ignominieux et pauvre du Messie, a été son plus cruel ennemi. De sorte
' « Ceux qui ont peine. » Cf. xviii, 4.
- « Et voudraient quasi qu'ils crussent, v Pascal ne le voudrait donc pas. P. R. supprime ces paroles peu charitables.
^ « Un plus ample prétexte. » Cf. 7.
* « Il fallait que, pour donner foi. » En titre, liaison pourquoi Figures.
^ « Pour faire réussir tout cela. « Étrange expression, qui représente Dieu comme embarrassé d'une entreprise difficile, et se tiraut d'affaire par ses artifices.
AKTICLK XV. 239
que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser, et le plus exact qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus ^
C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple était ennemi, sous le charnel, dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer ' ; et, ne pouvant le porter , ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et , s'ils avaient aimé ces promesses spirituelles , et qu'ils les eussent conservées incorrompues jusqu'au Messie, leur témoignage n'eût pas eu de force , puisqu'ils en eussent été amis. Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel fût couvert. Mais, d'un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait? 11 a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns: outre que le temps et l'état du monde ' ont été prédits si clairement , qu'il est plus clair ^ que le soleil. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnaître.
^ oilà donc quelle a été * la conduite de Dieu. Ce sens est
' « Qui les porte incorrompus. >> Croy<jnt conserver ainsi les titres de 83 grandeur, tandis que ce sont les titres de sa condamnation.
■' Capables do l'aimer. » Comment Pascal osc-t-il prendre sur lui de prononcer cette sentence?
' « Le temps et l'état du monde. » Le temps de l'avènement du Messie, et l'état du monde lors de cet avènement.
' n Qu'il est plus clair, m Que cela est plus clair. Sur cet il, cf. vi, 39, note 4.
' « Voilà donc quelle a été. » Dieu a-t-il donc mis Pascal dans sa confidence? Est-il permis à Pascal de prêter à Dieu les combinaisons de sa logique, sans s'inquiéter d'un pcujile entier qu'il sacrifie?
couvert d'un autre en une iufmité d'endroits, et découvert en quelques-uns rarement , mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux ; au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques , et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.
De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un peuple aussi charnel qui s'y pût méprendi'e.
Car quand les biens sont promis en abondance , qui les empêchait d'entendre* les véritables biens, sinon leur cupidité, qui déterminait ce sens aux biens de la terre? Mais ceux qui n'avaient de biens qu'en Dieu les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes, la cupidité et la charité-. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit du monde'; et la charité, au contraire''.
Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses ^ Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des jus-
' « Qui les empêchait d'cnlcndre. » Pascal le dit lui-même ailleurs (xvi , 1 ). Mais quelle confiance intrépide dans ses idées! Et pourtant il ne peut les appuyer sur l'autorité de l'Église, qui n'a rien prononcé làdessus. Ce n'est pas là un article de foi , ce n'est qu'un système. Et ce système impute à Dieu d'avoir fait dépendre le salut des hommes de l'interprétation d'une allégorie !
■ « Et la charité. » Sur la charité . voir xvi . \ 3.
' « Use de Dieu et jouit du monde. » C'est-à-dire fait de Dieu un moyen, et des biens du monde une fin. Les Juifs observaient la loi de Dieu pour obtenir en récompense les biens terrestres, qu'ils croyaient que Dieu leur promettait. Ils se servaient donc de Dieu pour arriver à jouir du monde.
* « Au contraire. » P. R. complète la phrase : use du monde el jouit de Dieu. C'est-à-dire ne se sert des biens du monde que pour faire la volonté de Dieu , et obtenir ainsi sa grâce.
' « Le nom aux choses. » Ce qui suit va expliquer cela.
ARTlCLt XV. 241
tes, quand elles les détournent de Dieu'; et Dieu même est l'ennemi do ceux dont il trouble la convoitise ^
Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens * :et ainsi ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes *. Et c'est ce que dit Isaïe : Signa legem in clcclis * meis, et que Jésus-Christ sera pierre de scandale*. Mais, a Bienheureux ceux ' qui ne seront point » scandalisés en lui 1 » Osée *, ull. , le dit parfaitement : « Où »est le sage? et il entendra ce que je dis. Les justes l'en- » tendront. Car les voies de Dieu sont droites ' ; les justes » y marcheront, mais les méchants y trébucheront. »
... De sorte que ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus- Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale ; de sorte qu'ils ont marqué que c'était lui en le refusant, et qu'il a été également prouvé, et par
' « Quand elles les détournent de Dieu. » Qui est leur dernière fin.
' n Dont il trouble la convoitise. » Qui a pour dernière fin les biens terrestres.
* « Les Babyloniens. » Cf. 3 , et xvr^ <o, <6.
* « N'étaient obscurs que pour les injustes. » Celui qui dans les PrO' vinciales condacunait la doctrine des Jé^suites sur l'équivoque, ne songeait-il pas aux conséquences morales qu'on pourrait tirer d'une doctrine suivant laquelle la parole de Dieu est équivoque pour les injustes? Cf. l'article xx.
' « Signa legem in electis. » P. I\., m discipulis. C'est le vrai texte (/*., VIII, 16j.
* « Pierre de scandale. » Ibid., I i.
' « Bienheureux ceux. » Matth., xi, 6.
' n Osée, ull. » C'est-à-dire au dernier chapitre, xiv, 10.
'' « Les voies de Dieu sont droites. » Le texte d'Osée ajoute : « Les » justes y niarcberont. » P. R. a rétabli ces mots. — 11 est difficile de tirer de ce texte la doctrine si subtile et si laborieusement construite de Pascal.
les justes Juifs ^ qui l'ont reçu , et par les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédits.
Le temps du premier avènement est prédit ; le temps du second^ ne l'est point', parce que le premier devait être caché; le second doit être éclatant et tellement manifeste que ses ennemis mêmes le devaient reconnaître. Mais, comme il ne devait venir qu'obscurément, et que pour être connu seulement de ceux qui sonderaient les Écritures ^..
Que pouvaient faire les Juifs, ses ennemis? S'ils le reçoivent, ils le prouvent par leur réception % car les dépositaires de l'attente du Messie le reçoivent %• et s'ils le renoncent, ils le prouvent par leur renonciation ^
Fac secundum exemplar^ quod tihi ostensum est in monte, La religion des Juifs a donc été formée sur la ressemblance
' « Et par les justes Juifs. « Cf. 8.
' « Le temps du second. » Le second est celui par lequel Jésus-Christ viendra juger le monde.
•^ « Ne l'est point. » Pascal ne s'explique pas sur la manière dont il faut entendre les passages des évangiles où le temps du second avènement semble prédit, comme. Mallh., xxvi, 35, etc.
" «.Qui sonderaient les Écritures .. » La pensée est restée inachevée; Cf. XX, 7.
^ « Par leur réception. « Pascal parle autrement au paragraphe 7.
" « Le reçoivent, » Et reconnaissent ainsi que les prophéties sont accomplies en lui.
' « Par leur renonciation. » Car d'après les prophéties mêmes , le Messie devait être renoncé. 'Voir les passages de l'Écriture à la fin du para; graphe 7. Cf. aussi xviii, 2 , cinquième fragment.
* « Fac secundum exemplar. » Ces paroles que Dieu adresse à Moïse {Exode, XXV, 40) en lui traçant le plan détaillé de la construction du tabernacle, signifient littéralement : Travaille suivant le modèle qui t'a été montré sur la montagne, c'est-à-dire sur le Sinai, où Moïse avait passé quarante jours et (juarantc nuits seul avec Dieu.
ARTICLK XV. 2 '.3
de la vérité du Messie; et la vérité du Messie a été reconnue par la reli<îion dos Juifs, qui en était la figure.
Dans les Juifs, la vérité n'était que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans rKglise, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.
Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers, la connaîtra mal. Elle est visible dans les saints livres, et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l'Évangile, les apôtres et la tradition; mais elle est ridicule * dans ceux qui la traitent mal ^
Le Messie , selon les Juifs charnels , doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les Chrétiens charnels', est venu nous dispenser d'aimer Dieu, et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. M l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais Juifs et les vrais Chrétiens ont toujours attendu '' un ^lessie qui les
1 « Mais elle est ridicule, o P. R. n'ose pas dire cela, et met, elle est toute défigurée.
^ « Dans ceux qui la traitent mal. » Qui ont une mauvaise manière de de la traiter. Pascal adresse cela aux Jésuites.
' « Selon les chroljens charnels. » Les Jésuites. Leurs ennemis leur reproihaient de soutenir, pour attirer à eux les pénitents, qu'on peut obtenir le pardon de ses péchés sans avoir un véritable amour de nieu ; qu'il suffit de se confesser, et d'éprouver une atlrilion qui n'est que la crainte des peines du péché. Voir l'épltre de Boileau sur l'Amour de Dieu. — P. R. a supprimé ce second alinéa, où revivait la polémique des Provinciale», niais le i)remier, ainsi isolé, jiourrait être mal compris. La phrase, Ainsi uoire reliijion, aurait l'air d'étreja phrase principale, la conclusion à laquelle Pascal veut aboutir; tandis qu'elle n'est qu'une comparaison, et que le fond de la pensée porte sur les Juifs.
* « Ont toujours attendu. » P. R., reconnu. Les chrétiens en efic't n'attendent plus le Christ, à proprement parler, mais on peut dire qu'ils l'attendent toujours dans sa gr.lre,
ferait aimer Dieu, et, par cet amour, triompher de leurs ennemis*.
Le voile qui est sur ces livres de l'Écriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais Chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connaître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même!
Les Juifs charnels tiennent le milieu entr les Chrétiens et les Païens. Les Païens ne connaissent point Dieu, et n'aiment que la terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu , et n'aiment que la terre. Les Chrétiens connaissent le vrai Dieu , et n'aiment point la terre. Les Juifs et les Païens aiment les mêmes biens. Les Juifs et les Chrétiens connaissent le même Dieu ^. Les Juifs étaient de deux sortes : les uns n'avaient que les affections païennes, les autres avaient les affections chrétiennes.
' « Triompher de leurs ennemis. >< C'est-à-dire des péchés, des passions ; cf. 7. On lit encore page 277 du manuscrit : « Deux sortes d'hommes en » chaque religion. Parmi les païens , des adorateurs des bêtes , et les » autres, adorateurs d'un seul Dieu dans la religion naturelle [comme s'il » y avait: les uns , adorateurs des bêtes, et les autres, etc.]. Parmi les » Juifs, les charnels, et les spirituels qui étaient les chrétiens de la loi » ancienne. Parmi les chrétiens, les grossiers, qui sont les Juifs de la loi » nouvelle. Les Juifs charnels attendaient un Messie charnel, et les chré- » tiens grossiers croient que le Messie les a dispensés d'aimer Dieu. Les » vrais Juifs et les vrais chrétiens adorent un Messie qui les fait aimer « Dieu. » Et , page 227 : « Les Juifs charnels et les païens ont des mi- » sères , et les chrétiens aussi. Il n'y a point de rédempteur pour les » païens, car ils n'en espèrent pas seulement [c'est-à-dire ils n'en espèrent » même pas]. Il n'y a point de rédempteur pour les Juifs, ils l'espèrent en » vain. Il n'y a de rédempteur que pour les chrétiens. » Cf. 12. Cf. aussi XIX , 5 , et tout l'article xxi.
* « Connaissent le même Dieu. « On admire ces rapprochements, ces oppositions, cette symétrie. Les idées et les choses s'ordonnent dans l'e?prit de Pascal d'une manière toute géométrique.
... C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie : /<., \i.ni, 0' ; xi.iv, s. Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugements de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé *.
Tandis que les prophètes ont été' pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. iNIais depuis qu'il n'y a plus eu de prophètes, le zèle a succédé '.
Le diable a troublé le zèle des .Tuifs avant .Tésus-Christ, parce qu'il leur eût été salutaire, mais non pas après ^
La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien unique contemporain *, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde, et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne put la savoir que par là '.
' « Is., XLiii , 9. » C'est plutôt 10 : Vos testes mei, dicil Domiiuis. — XLiv,8. Vos eslis lestes mei.
' « Comme un livre scellé. » Is., xxix ,11-
■^ « Ont été. » Ont été là ; qu'il y a eu des prophètes.
* « Le zèle a succédé. » De manière que la loi se maintint toujours. Voir le ragment qui suit.
' « Mais non pas après. » De sorte qu'ils ont montré beaucoup de zèle à conserver les preuves du Messie, qui sont leur condamnation. Au contraire, ils n'en avaient pas eu pour se mettre on état de reconnaître le Messie, ce qui fût été leur salut. Cf. 7.
* n D'un historien unique contemporain. « Il veut dire MoYse; il l'ap pelle coc;temporain, comme étant à quelques générations seulement dn premier homme. Cf 1.5, troisième fragment.
' '< Que par là. » C'est pour cela rpio cet historien contemporain est unique. Ce dernier mot, que P. U. avait .«upprimé, est rionc essentiel.
Principe : Moïse était habile homme ' ; si donc il se gouvernait par son esprit, il ne disait rien nettement qui fût directement contre l'esprit ^ Ainsi toutes les faiblesses trèsapparentes sont des forces ^ Exemple, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc ' : qu'y a-t-il de plus clair, que cela * n'a pas été fait de concert?
Pourquoi Moïse va-t-il faire * la vie des hommes si longue ", et si peu de générations? car ce n'est pas la longueur des années , mais la multitude des générations qui rendent les choses obscures*.
Car la vérité ne s'altère que par le changement des hommes. Et cependant il met deux choses, les plus mémo-
* « Habile homme. « Quelle singulière façon de parler de ces personnages des âges primitifs 1
^ M Contre l'esprit. « C'est-à-dire qui choque l'esprit, qui pèclie contre l'habileté. Le fragment ci-après expliquera bien ce que Pascal veut dire.
3 « Sont des forces. » P. R. (titre xviii) ajoute , à ceux qui prennent bien les choses. Par les faiblesses, Pascal entend les côtés faibles. Il ajoute, très-apparentes, parce qu'alors on ne peut pas supposer, suivant lui, que d'habiles gens les aient laissées échapper.
^ « Et de saint Luc. » Voir sur les différences entre ces deux généalogies de Jésus-Christ les commentateurs du Nouveau Testament.
^ «,Que cela. » La phrase n'est pas correcte. Il veut dire : qu'y a-t-ii de plus clair que ceci, savoir, que cela n'a pas été fait de concert?
" « Pourquoi Moïse va-t-il faire. » En titre, Preuve de Moïse.
' « La vie des hommes si longue. » Dans la généalogie qu'il donne des patriarches, depuis Adam jusqu'à Jacob. On y trouve vingt-deux générations en 2315 ans; et si on prend la vie entière de chaque patriarche, cinq vies au bout l'une de l'autre remplissent toute cette étendue (voir le fragment suivant).
' « Qui rendent les choses obscures. » La pensée de Pascal est que les hommes à qui Moïse disait qu'il n'y avait que cinq vies d'hommes entre la création et eux, étaient parfaitement à môme de vérifier, chacun par les traditions de sa famille, s'il disait vrai ou non. S'il avait voulu mentir, il aurait dit, Voici co qui s'est passé il y a 2400 ans, et non pas, Voici ce qui s'est passé il y a cinq vies d'hommes.
rables qui se soient jamais ima<:iiu^es, savoir la création et le déluge, si proches, qu'on y touche
Sem , qui a vu Lamech , qui a vu Adam , a vu aussi Jacob*, qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la création sont vrais. Cela conclut, entre de certaines gens qui l'entendent bien.
La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires des choses passées se perdissent , servait , au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l'on n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses ancêtres, est que l'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'ils sont morts souvent dc\ant que l'on eût atteint l'âge de raison. Mais, lorsque les hommes vivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères, ils les entretenaient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l'histoire de leurs ancêtres, puisque toute l'histoire était réduite à celle-là', et qu'ils n'avaient point d'études, ni de sciences, ni d'arts, qui occupent une grande partie des discours de la vie? Aussi l'on voitqu'en ce temps-là les peuples avaient un soin particulier de conserver leurs généalogies.
IG
... Des là je refuse* toutes les autres religions : par là je
' « Si proches, qu'on y touche. » En ce qu'il met si peu d'hommes entre ces événements et son temps. Cf. les deux fragments qui suivent.
' « A vu au'-si Jacob. » C'est une erreur, que P. R*. corrige en écrivant : a ru au moins Abraham , et Abraham a vtt Jacob.
^ « Était réduite à celle-là. « Excellente remarque, parfaitement confirmée par les poCmes d'Homère, et par ce qu'on sait des xardXoYot. 7tvta\oy;at, qu'avait produits la poésie f,'recque des premiers temps. Mais ces généalogies grecques ne remontaient pas jusqu'aux véritables origines, et partaient toujours de la fable pour rejoindre l'histoire.
* « Dès là je refuse. « Pascal part ici do la considération de la sainteté chrétienne.
2i8 PASCAL. — PENSÉES.
trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux ^ dont le cœur est purifié. Dès là cette religion m'est aimable, et je la trouve déjà assez autorisée par une si divine morale ; mais j'y trouve de plus... Je trouve d'effectif que depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu'ils sont dans une corruption universelle , mais qu'il viendra un réparateur. Que ce n'est pas un homme qui le dit, mais une infinité d'hommes, et un peuple entier durant quatre mille ans, prophétisant et fait exprès... Ainsi je tends les bras à mon libérateur % qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi * sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites; et, par sa grâce, j'attends la mort en paix, dans l'espérance de lui être éternellement uni; et je vis cependant avec joie", soit dans les biens qu'il lui plaît de me donner, soit dans les maux qu'il m'envoie pour mon bien, et qu'il m'a appris à souffrir à son exemple ^
... Plus je les examine*, plus j'y trouve de vérités : ce qui a précédé et ce qui a suivi ^ ; enfin eux sans idoles ni
' <i Ne se découvre qu'à ceux. » Voir l'article xx. Il répond ainsi aux objections tirées de l'obscurité de la religion.
^-« A mon libérateur. » Quelle émotion pieuse succède à l'argumentation 1 Ce n'est plus un homme qui soutient une thèse, c'est >m frère qui veut nous faire vivre de la vie de Dieu , dont il est plein.
■• « Et mourir pour moi. » Comment lire ces paroles sans être touché? et sans oublier les épines dont la controverse qui conduit là est hérissée,
'' « Et je vis cependant avec joie. » Joie austère, qui a aussi ses transports et son ivresse. C'est celle qu'exprime le papier mystique trouvé dans l'habit de Pascal : « Joie , joie , joie , pleurs de joie. »
' « A son exemple. » C'est à la suite de ce morceau que Pascal a écrit le fragment, J'aime la pauvreté, conservé par sa sœur dans sa Vie, et qui forme dans notre édition le paragraphe 69 de l'article xxiv.
^ « Plus je les examine. « Il est clair qu'il s'agit des Juifs.
' « Et ce qui a suivi. » Précédé et suivi l'avènement du Christ sans doute.
AIITICLE XVI. 9/i9
roi *, et cette synagogue qui est prédite^, et ces misérables qui la suivent, et qui, étant nos ennenois, sont d' ad m irai) les témoins de la vérité de ces prophéties, où leur misère et leur aveuglement même est prédit. Je trouve cet enchaînement, cette religion, toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, et les ténèbres des Juifs effroyables et prédites : Eris palpans in meridie^. Dahiliir liber scknli UUcras ', cl dket, A'onpossum légère.
Il y a des figures ' claires et démonstratives ; mais il y en a d'autres qui semblent un peu tirées par les cheveux % et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés d'ailleurs. Celles-là sont semblables aux apocalyptiques'. Mais la dif-
* « Sans idoles ni roi. » Pascal sous-cntcnd que ces circonstances avaient été annoncées par les prophètes. Cf. l'article xviii.
^ rt Qui est prédite. » Cela ne peut s'entendre qu'allégoriqucmcnt , car les prophètes ne disent nulle part en termes exprès que quand le temple sera détruit, et avec le temple la loi de Moïse, il subsistera cependant une synagogue, c'est-ù-dire un judaïsme rebelle aux nouveaux conseils de Dieu. Le nom même de la synagogue n'est pas une seule fois dans les prophètes. Sur le système allégorique de Pascal, voir tout l'article suivant.
' « Eris palpans in meridie. » « Tu tâtonneras en plein midi. « C'est i peu près le texte du Deutéronome, xxviii , 29.
* « Dubitur liber scienti littcras. •> 7s., xxix, 12. « On mettra un livre » entre les mains d'un homme qui sait lire, et il dira, Je ne puis lire cela. »
' « 11 y a des figures. » Sur les Figures, voir tout cet article, et les paragraphes 3 , 7, etc., du précédent.
' « Un peu tirées parles cheveux. » P. R. met seulement, qui semblent moins naturelles.
* (I Aux apocalyptiques. » C'est-ii-dirc .'i rollos des np'^calyptiques , di'
férence qu'il y a est qu'ils n'en ont point d'indubitables ^ Tellement qu'il n'y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelquesunes des nôtres; car ils n'en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres ^. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses parce qu'elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l'autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités *.
Jésus-Christ, figuré par Joseph', bien-aimé de son père, envoyé du père pourvoir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers , et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers % et le sauveur du monde ' ; ce qui n'eût point été sans le dessein de le perdre, sans la vente et la réprobation qu'ils en firent.
Dans la prison , Joseph innocent entre deux criminels : Jésus-Christ en la croix entre deux larrons. Il prédit* le salut à l'un, et la mort à l'autre, sur les mêmes appa-
ceux , comme s'exprime P. R., « qui fondent des prophéties sur l'Apoca- M lypse , qu'ils expliquent à leur fantaisie. »
1 « D'indubitables. « C'est-à-dire , parmi les figures qu'ils prétendent interpréter, ils n'en ont pas dont le sens soit indubitable.
2 « Comme quelques-unes des nôtres. « P. R., comme nous en avons. Encore une de ces répétitions significatives, que Pascal ne voulait pas qu'on corrigeât ( vu , 21J.
' « Qu'on révère les obscurités. » Cf. xix, 9. Mais pourquoi tout n'est-il pas clarté? C'est ce qu'on trouvera expliqué dans l'article xx.
' « Jésus-Christ, figuré par Joseph. » 123. P. R., xii.
'•" « Vingt deniers. » Gen., xxxvii , 28. C'est trente deniers que Jésus a été vendu. Malth.^ xxvi, 15 (cf. Zach., xi, 12).
^ « Des étrangers. » Joseph a été le sauveur des Égyptiens; Jésus, des Gentils.
' « Sauveur du monde. » Gen., xli, 4.^ ; Verlitque nomen ejus, et vocavit eum lingua œgypliaca salvatorem mundi.
^ « Il prédit. )• Joseph. Comparer Gen.j xr, , et Luc, xxiii.
AHTICLt; XVI. 2j|
rences : Ji*.si s-Ciinisi sauve les élus et damne les réprouvés, sur les mêmes erimes ^ Joseph ne fait que prédire : .lÉsrs-CuRisr fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu'il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire; et celui que JF.sis-CHnrsT sauve lui demande qu'il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.
La synagogue ne périssait point parce qu'elle était la figure % mais, parce qu'elle n'était que la figure, elle est tombée dans la servitude. La ligure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Eglise fut toujours visible, ou dans la peinture qui la promettait, ou dans l'effet*.
Pour prouver' tout d'un coup les deux Testaments, il ne faut que voir si les prophéties de l'un sont accomplies en l'autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre : car si on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu '; mais si elles ont deux sens*, il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Cukist.
Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens...
' n Sur les niènies crimes. » C'est l'histoire des deux larrons sur la croix, interprétée suivant la doctrine générale du jansénisme. On ne pouvait outrer davantage dans l'expression ce terrible dogme de la prédestination, qui semble faire de la justice de Dieu un pur caprice. Le bon larron est sauvé parce qu'il s'est converti, mais pourquoi s'cst-il converti? Parce qu'il a plu à Dieu de lui donner la grâce, qui a été refusée à l'autre. Voilà ce que Pascal sous-entend.
' T La figure. » De l'Eglise.
^ « Ou dans l'effet. » Dans la réalité.
' « Pour prouver. » En titre. Preuve des deux Tetlaments à la fois,
' « Ne sera point venu. « Car il est dit que le Messie duit être roi, soumettre tous les peuples, faire de Jérusalem la nialtrcbSC des nations. Or, nul n'a fait tout cela au sens propre.
" « Mais si elles ont deux sens. » C'eat-à-dire si on jit'ut entendre cela d un règne spirituel, d une Jérusalem uoiaelle, qui est 1 t'gliso, ett.
-2ô2 PASCAL. — PENSÉES.
Pour montrer ^ que l' Ancien Testament n'est que figuratif, et que les prophètes entendaient par les biens temporels d'autres biens, c'est, premièrement, que cela serait indigne de Dieu ^ ; secondement, que leurs discours expriment trèsclairement la promesse des biens temporels, et qu'ils disent néanmoins ' que leurs discours sont obscurs , et que leur sens ne sera point entendu. D'où il paraît que ce sens n'était pas celui qu'ils exprimaient à découvert, et que, par conséquent, ils entendaient parler d'autres sacrifices" , d'un autre libérateur, etc. Ils disent qu'on ne l'entendra qu'à la fin des temps. Jér., xxx, ult. ^
La troisième preuve est que leurs discours sont contraires et se détruisent , de sorte que si on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que ceux de Moïse , il y a contradiction ^ manifeste et grossière. Donc ils entendaient autre chose, se contredisant quelquefois dans un même chapitre '...
Si la loi * et les sacrifices sont la vérité , il faut qu'ils plaisent à Dieu , et qu'ils ne lui déplaisent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent et déplaisent*. Or dans toute l'Écriture ils plaisent et déplaisent.
' « Pour montrer. » En titre , Figures.
^ « Serait indigne de Dieu. » De ne faire espérer aux hommes que des biens temporels.
' « Et qu'ils disent néanmoins. » Cf. 7.
'' <c D'autres sacrifices. » Quand ils disent que le sacrifice ne cessera jamais. Cf. 6.
' « Jér., xxx, ult. )) C'est-à-dire chapitre xxx, dernier verset : In novissimo dierum intelligctis ca.
* « Il y a contradiction. » Voir le paragraphe suivant.
' « Dans un même chapitre. » Cf. 10 , à la fin.
" « Si la loi. » En titre, Figures.
" « Qu'ils |)laisent et déplaisent. » Qu'ils déplaisent en eux-mêmes, qu'ils plaisent comme figures.
11 est dit' que la loi sera changée - ; que le sacrifice sera changé ' ; qu'ils seront sans roi '. sans prince et sans sacrifice; qu'il sera fait une nouvelle alliance ^; que la loi sera renouvelée * ; que les préceptes qu'ils ont reçus ne sont pas bons ' ; que leurs sacrifices sont abominables ' ; que Dieu n'en a point demandé '.
Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement •"; que cette alliance" sera éternelle; que le sacrifice'^ sera éternel; que le sceptre ne sortira jamais'' d'avec eux, puisqu'il ne doit point en sortir que le Roi éternel n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité? ?son. Marquent-ils aussi que ce soit figure? Non : mais que c'est réalité, ou figure. Mais les premiers, excluant la réalité", marquent que ce n'est que figure.
Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité ; tous peuvent être dits de la figure : donc ils ne sont
' « 11 est dit. » Pascal, dans ce qui suit, ne cite pas de textes. On peut retrouver les passages qu'il avait probablement dans la pensée, et nous l'avons essayé. Nous nous bornerons à indiquer ces textes.
* « Que la loi sera changée. » Voir plus bas aux mots, une nouvelle alliance.
^ « Que le sacrifice sera changé. » Daniel, ix, 27, dans la fameuse prophétie des septante semaines (cf. art. xviii , 2 ).
* « Qu'ils seront sans roi. » Osée, m, 4.
' a Une nouvelle alliance. » Jérémie, xxxi , 31.
* « Que la loi sera renouvelée. » Ibidem.
'• « Ne sont pas bons. » Ezéchiel, xx, 25.
' « Sont abominables. » Isaïe , i, 13.
' « N'en a point demandé. » Ose'e , vi , G.
'" « Que la loi durera éternellement. » Darucli, iv , I.
" « Que cette alliance. » L'alliance présente, l'alliance ancienne. Genèse, XVII , 43, 19 , etc.
'- « Que le sacrilice. » Jérèmie, xxxiii, 18.
'^ « No Sortira jamais. » Genèse, xux, 10.
" « Excluant la réalité. » Parce qu'il n'est pas possible que dans la réalité Dieu change sa loi , qu'il laisse son peuple sans chef et sans sacrifice, qu'il donne à son peuple des préceptes qui ne sont pas bons, etc. Tel est le raisonnement de Pascal.
pas dits de la réalité, mais de la figure. Agnus occisiis est ^ ah origine mundi.
Un portrait ^ porte absence * et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir.
Pour savoir si la loi et les sacrifices '' sont réalité ou figure, il faut voir si les propbètes, en parlant de ces choses, y arrêtaient leur vue et leur pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance; ou s'ils y voyaient quelque autre chose dont elle fût la peinture ; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu'examiner ce qu'ils eu disent.
Quand ils disent qu'elle sera éternelle , entendent-ils parler de l'alliance de laquelle ils disent qu'elle sera changée; et de même des sacrifices , etc. ?
Le chiffre à deux sens ^ — Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins ^ que le sens en est voilé et obscurci ; qu'il est caché, en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir, et qu'on l'entendra sans l'entendre ; que doit-on penser , sinon que c'est un chiffre à double sens ; et d'autant plus qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral 1
l n Agnus occisus est. » « L'Agneau a été immolé depuis l'origine du monde. » Ces paroles de l'Apocalypse (Xiii, 8) répondent à la pensée de Pascal, que le sacrifice des Juifs n'était que la ligure passagère du sacrifice éternel , qui est celui de Jésus-Christ.
^ « Un portrait. » En titre , Figures.
^ « Porte absence. » C'est-à-dire comporte. Dans son portrait, une personne aimée est à la fois présente et absente , de façon qu'on éprouve à la fois du plaisir et du chagrin. Pascal applique cela aux figures de Jésus-Christ chez les Juifs; ils ne possédaient que son portrait.
* « La loi et les sacrifices. » Des Juifs.
^ « Le chiffre à deux sens. » Et non pas, le chiffre a deux sens, comme mettent tous les éditeurs. C'est une espèce de titre, qui annonce la pensée qui suit.
* « Et où il est dit néanmoins. » Cf. 5,
ARTICLi: XVI. 255
Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre, et nous apprennent à connaître le sens caché; et principalement quand les priucii)es qu'ils en prennent' sont tout à fait naturels et clairs 1 C'est ce ([u'a fait Jhsls-Christ, et les apôtres. Il a levé le sceau, il a rompu le voile et découvert l'esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme'- sont ses passions; que le Rédempteur serait spirituel; qu'il y aurait deux avènements, l'un de misère, pour abaisser l'homine superbe, l'autre de gloire, pour élever l'homme humilié; que Jésls-Christ serait Dieu et homme. Les prophètes ont dit clairement qu'Israël serait toujours aimé de Dieu, et que la loi serait éternelle; et ils ont dit que l'on n'entendrait point leur sens, et qu'il était voile'.
JÉSUS -Christ n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils s'aimaient eux-mêmes, et qu'ils étaient esclaves, aveugles , malades, malheureux et pécheurs; qu'il fallait qu'il les délivrât, éclairât', béatifiât et guérit ; que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la miscre et la mort de la croix.
Voilà le chiffre* que saint Paul nous donne*. La lettre tue. Tout arrivait en figures. 11 fallait que le Christ souffrît.
* « Qu'ils en prennent. ^ On se rend compte de l'emploi du pronom en parce qu'on pourrait dire, ils prennent pour principes de leur explication, etc.
' « Que les ennemis de l'homme. » Cf. xv, 3.
' n Et qu'il était voilé. » Cf. 6. Donc c'est que par Israël ils entendaient les élus, et par la loi , la loi chrétienne.
* « Délivrât, éclairât, etc. » Ces verbes répondent aux mots, etclavts, aveugles, etc. Le mot, pécheurs, seul^ n'a pas son verbe.
' « Voilà le chiffre. » En litre. Que la loi éluil fujuralive. Figures. 6 u Que saint Paul nous donne. » Voir xv, 3, pour l'explication de ce fragment.
Un Dieu humiliée Circoncision de cœur, vrai jeûne, vrai sacrifice, vrai temple. Les prophètes ont indiqué qu'il fallait que tout cela fût spirituel.
Double loi ^ , doubles tables de la loi , double temple , double captivité.
... Et cependant ce Testament, fait pour aveugler les uns ' et éclairer les autres, marquait, en ceux mêmes qu'il aveuglait, la vérité qui devait être connue des autres. Car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins, qu'il paraissait bien qu'il était puissant de leur donner" les invisibles, et un Messie.
Car la nature est une image de la grâce, et les miracles visibles sont images des invisibles. Ut sciatis^, tibi dico, Surge.
Isaïe , Li *, dit que la rédemption sera l'image de la mer Rouge.
* « Un Dieu humilié. » Cf. 10. Voilà comment le Messie est annoncé à la fois comme si grand et comme misérable.
- « Double loi. » Eu titre, Figures particulières.
3 « Fait pour aveugler les uns. » Les éditeurs de P. R. ont mis : « Fait » de telle sorte qu'en éclairant les uns, il aveugle les autres. » Ils n'ont pas, consenti à dire que Dieu a fait les Écritures pour aveugler. Mais c'est bien la pensée de Pascal. Cf. l'article xx, etxxv, 42.
' « Puissant de leur donner. » Latinisme , pour dire , ayant le pouvoir de leur donner. Sur la pensée, cf. xv, 2.
^ « Ut sciatis. » A un autre endroit du manuscrit , on trouve : Ut sciatis quod Filius habet poleslatem remiltendi peccata , tibi dico , Surge. Le texte complet est , Filius hominis habet potestatem in terra. Marc, II, 10. Jésus a dit au paralytique, Tes péchés te sont remis. Et les Juifs s'écriant que Dieu seul peut remettre les péchés, Jésus reprend : Quel est le plus facile de dire. Tes péchés te sont remis, ou de dire à celui qui ne peut se mouvoir, Lève-toi et marche? Afin donc que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir ici-bas de remettre les péchés, je te l'ordonne, lève-toi et marche.
* « Isaïe, Li. » A un autre endroit du manuscrit, on trouve au con-
Dieu a donc montré en la sortie d'Kgypte, de la mer', en la défaite des rois S en la manne, en toute la généalogie d'Abraham ' , qu'il était capable de sauver, de faire descendre le pain du ciel, etc.; de sorte que le peuple ennemi' est la figure et la représentation du même Messie ^ qu'ils ignorent.
H nous a donc appris enfin que toutes ces cboses n'étaient que figures, et ce que c'est que vraiment libre, vrai Israélite, vraie circoncision, vrai pain du ciel, etc.
Dans ces promesses-là, chacun trouve * ce qu'il a dans le fond de son cœur , les biens temporels , ou les biens spirituels ; Dieu , ou les créatures : mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec l'ordre de n'adorer que Dieu et de n'aimer que lui, ce qui n'est qu'une même chose', et qu'enfin il n'est point venu de Messie pour eux ' ; au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent, et sans aucune contradiction, avec commandement de n'aimer que lui , et qu'il est venu un
traire que la mer Rouge, c'est-à-dire la sortie de la mer Rouge, est l'image de la Rédemption. Ce sont les versets 1 0 et M du chapitre li d'Isaïe que Pascal interprète ainsi.
* a De la mer. » C'est-à-dire , en la sortie de la mer. ' « La défaite des rois. » Nombres, x.vi.
' a La généalogie d'Abraham. « A moins que Pascal n'entende par là la suite des descendants d'Abraham, je ne vois pas bien ce qu'il veut dire.
* « Le peuple ennemi. » Le peuple juif, ennemi de Jésus-Christ.
* « Du même Messie. » De ce même Messie qu'il ignore. '' « Chacun trouve. » Cf. xv, 10.
' o Ce qui n'est qu'une même chose. » C'est-à-dire que l'ordre de n'aimer que Dieu est la même chose que la défense d'aimer les créatures. Pasral a sans doute dans l'esprit ces passages du Pentuteuquo : « Tu n'a- » doreras point les créatures. •> Exod., xx, 5. a Tu aimeras le Seigneur » ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ûme, et de toute ta force. » Dent., VI, 5. € Tu craindras le Seigneur ton Dieu, et tu ne serviras que » lui seul. » Ilid. X, 20. Cf. Mallh., xxii, 37, etc.
* • Do Meosip pour eux. » Qui leur ait donné les biens terrestres.
Messie dans le temps prédit pour leur donner les biens qu'ils demandent.
Et ainsi les Juifs avaient des miracles, des prophéties qu'ils voyaient accomplir; et la doctrine de leur loi était de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu : elle était aussi perpétuelle. Ainsi elle avait toutes les marques^ de la vraie religion : aussi elle l'était. Mais il faut distinguer ^ la doctrine des Juifs d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or, la doctrine des Juifs n'était pas vraie , quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties, et la perpétuité, parce qu'elle n'avait pas cet autre point % de n'adorer et de n'aimer que Dieu ''.
Un Dieu humilié % et jusqu'à la mort de la croix : un Messie triomphant de la mort par sa mort. Deux natures en Jésus-Christ, deux avènements, deux états de la nature de l'homme ^
On ne peut faire ' une bonne physionomie ^ qu'en accordant toutes nos contrariétés, et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans concilier les con-
' « Toutes les marques. » Indiqués aux numéros 3 , 8 et 9 du paragraphe xi, 12.
^ « Mais il faut distinguer. » Sur cette distinction, cf. xv, 10. '^ « Cet autre point. » Cf. xi , 1 , etc.
* « Que Dieu. » La doctrine de la loi des Juifs exigeait ce point, suivant Pascal, mais la doctrine des Juifs leur permettait d'aimer les biens de la terre, et la domination terrestre qu'ils attendaient d'un Messie roi. C'est ainsi que le commun des Israélites entendait la religion.
'■> « Un Dieu humilié. « En titre , Source des contrariétés, P. R. écrit : « Les sources des contrariétés de l'Ecriture sont, etc., » expliquant ainsi de quelles contrariétés il s'agit.
* « Deux états de la nature de l'homme. » Avant et après le péché d'Adam. Or, l'Ecriture parle tantôt de la nature primitive, tantôt de la nature corrompue , et ainsi du reste. C'est par où se concilient des textes qui |)nraissent inconciliables.
' « On ne peut faire. » En titre. Contradiction,
' « Une bonne physionomie. » P. R. : « Comme on ne peut bien faire
traircs. Pour entendre le sens d'un auteur, il faut concilier tous les passages contraires.
Ainsi, pour entendre l'Kcriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. 11 ne siiffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants ; mais il faut en avoir un qui accorde les passages même contraires.
Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture* et des prophètes. Ils avaient assurément trop bon sens. 11 faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.
Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs ; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.
Les Juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée", avec la prophétie de Jacob*.
Si on prend la loi, les sacrifices, et le royaume, pour réalités, on ne peut accorder tous les passages. 11 faut donc par nécessité qu'ils ne soient que figures. On ne saurait même pas accorder les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre. Ce qui marque trop ' quel était le sens de l'auteur. Comme quand
» le caractère d'une personne, etc. » Je ne pense pas qu'il s'agisse du caractère, mais de la figure, dont on ne peut lien rendre l'expression dans UQ portrait, ce que Pascal appelle faire une bonne physionomie , sans accorder les contraires, par exemple la sévérité et la douceur, la tristesse et l'agrément, etc. Car les expressions opposées se rencontrent souvent dans une même figure.
' « Dire cela de l'Ecriture. « Qu'elle n'a pas de sens du tout.
• .< Prédite par Osée. » m, 4.
' « La prophétie de Jacob. » Gen., xLix, 10. Jacob prédisant que la royauté demeurera dans Juda jusqu'au Messie, et le Messie, selon les Juifs, étant lui-même tm roi , dont le règne doit être sans fin; comment entendre ce que dit Osée, qu'Israt'l sera longtemps sans roi et sans prince? Tout est accordé si on reconnaît avec les chrétiens (|ue le Messie n'est roi . qu'au sens spirituel et par ligure.
* n Ce qui marque trop, n C'est-à-dire jilus mémo qu'il nCst nccessnire.
Ézéchiel*, ch. xx, dit qu'on vivra dans les commandements de Dieu, et qu'on n'y vivra pas.
Il n'était point permis de sacrifier hors de Jérusalem, qui était le lieu que le Seigneur avait choisi, ni même de manger ailleurs les décimes. Dent., xii, 5, etc. ^ Deut., xiv, 23, etc.; XV, 20 ; xvi, 2,7, 11, 15.
Osée a prédit* qu'ils seraient sans roi, sans prince, sans sacrifices et sans idoles; ce qui est accompli aujourd'hui, ne pouvant faire sacrifice légitime hors de Jérusalem \
Quand la parole de Dieu S qui est véritable , est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede a dextris mets \ Cela est faux littéralement ; donc cela est vrai spirituellement. En ces expressions, il est parlé de Dieu à la manière des hommes ; et cela ne signifie autre chose, sinon que l'intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite. Dieu l'aura aussi. C'est donc une marque de l'intention de Dieu, non de sa manière de l'exécuter.
Ainsi quand il dit ' : Dieu a reçu l'odeur de vos parfums,
* a Comme quand Ézéchiel. » Je n'aperçois pas la contradiction indiquée par Pascal. 11 n'est pas dit dans ce chapitre que les enfants d'Israël ne vivront pas dans les commandements de Dieu , mais qu'ils n'y ont pas vécn jusqu'à ce jour, qu'ils en seront punis, que Dieu exterminera du milieu d'eux les impies, et ne se réservera qu'un peuple choisi qui le servira. Aussi P. R. a supprimé cette citation.
^ « Deut., XII, 5, etc. » On retrouve dans tous ces passages la formule, in loco quem elegerit Dominus.
■* « Osée a prédit. « Sine rege et sine principe, et sine sacrt/icfo, et sine allari (m , 4) : Osée ne parle pas des idoles.
^ a Hors de Jérusalem. » Et Jérusalem n'étant .plus à eux.
* « Quand la parole de Dieu. » En titre , Figures.
" « Sede a dextris meis. » Ps., cix. « Asseyez-vous à ma droite. » ' « Quand il dit. » Le sens de ce que dit ici Pascal est partout dans
les prophéties, mais s'il y a tel verset particulier dont cette phrase soit
la traduction , je ne t'ai pas trouvé.
et VOUS donnera en récompense une terre grasse ' ; c'est à dire, la même intention qu'aurait un homme qui, agréant vos parfums , vous donnerait en récompense une terre grasse. Dieu aura la même intention pour vous , parce que vous avez eu pour lui la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums ^ Ainsi , iratus est\ « Dieu jaloux \ » etc. Car les choses de Dieu étant inexprimables ; elles ne peuvent être dites autrement et l'Église aujourd'hui en use encore : Quia conforlavit seras ^
Tout ce qui ne va point à la charité * est figure.
L'unique objet de l'Écriture est la chai-ité. Tout ce qui ne va point à l'unique but en est la figure : car, puisqu'il n'y a qu'un but, tout ce qui n'y va point en mots propres est figure.
Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité, pour
' o Une terre grasse. » Cf. xv, 2.
' « A qui il donne des parfums. » Cette analyse est bien d'un mathématicien. Au reste, il est vrai qu'une métaphore consiste dans deux rapports pareils, et par conséquent dans une espèce de proportion, comme l'a montré Aristote (Poét., 2i ).
•■* « Ainsi , iratus est « L'idée de la colère de Dieu est aussi partout dans la Bible, h., v, 25, etc.
* « Dieu jaloux. « Exode, xx , 5.
* « Quia confortavit seras. » Ps. cxlvu , 13 : « Loue le Seigneur, » ô Jérusalem, parce qu'il a rendu tes portes imprenables. " Pascal entend cela des portes spirituelles de l'Eglise, et c'est ainsi que l'entend l'Eglise elle-même, qui chante ce psaume dans l'office du mercredi, à Laudes. 11 y a dans le texte (juouiam.
* u A la charité. » La charité est prise ici et ailleurs dans le sensthéologique le plus relevé ; c'est la troisième vertu théologale , l'amour de Dieu pur de toute pensée terrestre. Cf. .\xn , 2. De même , dans le traité de Nicole, De la charité et de l'amour-propre , la charité n'est pas l'amour du prochain , mais l'amour de Dieu. Pascal dit donc que toute parole de l'Ecritqrc qui ne conduit pas directement à aimer Dieu et 4 n'aimer que lui , ne peut étro prise que comme une fîfurc.
satisfaire notre curiosité S qui recherche la diversité, par cette diversité^, qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire * , et nous aimons la diversité ; et Dieu satisfait à l'un et à l'autre * par ces diversités, qui mènent au seul nécessaire.
Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l'Épouse % et tout ce qui n'exprime pas l'unique but qu'ils ont, des biens temporels. Et les Chrétiens^ prennent même l'Eucharistie pour figure de la gloire ' où ils tendent.
1 « Pour satisfaire notre curiosité. » Ce passage peut servir à expliquer ces mots isolés, qu'on lit ailleurs : « Changer de figures, à cause de notre » faiblesse. »
^ « Par cette diversité. » Il faut construire , pour satisfaire notre curiosité par cette diversité.
^ « Une seule chose est nécessaire. » Ce sont les paroles mémos de l'Evangile, Luc, x, 42 : Porro unum est necessarium.
■* « A l'un et à l'autre. » A la nécessité et à notre goût.
'' « Les mamelles de l'Epouse. » Dans le Cantique des Cantiques.
" « Et les Chrétiens. » P. R. supprime cette fin , craignant de scandaliser en appelant l'Eucharistie une figure, même dans un sens Irès-ditrérent de celui des protestants. Les ennemis de Port-Royal, entre autres calomnies, l'accusaient de ne pas croire le mystère de la transsubslantiatio7i , ni la présence réelle de Jésus-Christ dans l' Eucharistie (seizième Provinciale].
' « Pour figure de la gloire. » Voir xv, 1 . Le raisonnement de Pascal est celui-ci. Les rabbins eux-mêmes sont obligés de reconnaître de pures figures dans l'Ecriture, par exemple dans les images d'amour et de volupté qne présente le Cantique des Cantiques : à plus forte raison est-il permis aux chrétiens de ne pas prendre les textes saints à la lettre. Et les vrais chrétiens sont si spirituels que, non contents de considérer la manne comme une figure de l'Eucharistie, ils ne considèrent l'Eucharistie elle-même que comme figurant la possession de Dieu dans le ciel. Pascal n'en croit pas moins à la présence réelle, comme il croit que la manne est réellement tombée dans le désert. On lit dans la seizième Provinciale : « L'état des » chrétiens, comme dit le cardinal Du Perron, d'après les Pères, tient le » milieu entre l'état des bienheureux et l'état des Juifs. Les bienheuieux » possèdent Jésus-Christ réellement, sans figure et sans voile. Les Juifs » n'ont possédé de Jésus-Christ que les figures et les voiles , comme M étaient la manne et l'agneau pascal. Et les chrétiens possèdent Jésus- M Christ dans l'Eucharistie véritablement et réellement, mais encore cou- » vert de voiles... Et ainsi l'Eucharistie est parfaitement proportionnée à » notre état de foi, parce qu'elle enferme véritablement Jésus-Christ,
ARTICLK XVI. 2fl3
Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme' que la concupiscence, qui le détourne de Dieu, et non pas Dieu *; ni d'autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse*. Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair , et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens *, qu'ils s'en soûlent % et qu'ils y meurent. Mais que ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue^ qui n'ont de désir que pour le posséder, et d'ennemis que ceux qui les en détournent; qui s'aflligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis ; qu'ils se consolent', je leur annonce une heureuse nouvelle ^ ; il y a un libérateur pour eux , je le leur ferai voir ', je leur montrerai qu'il y a un Dieu pour eux ; je ne le ferai pas voir aux autres*. Je ferai voir qu'un
u mais voilé. De sorte que cet état serait détruit si Jésus-Christ n'était >i pas rceliemcnt sous les espèces du pain et du vin, comme le prétendent j) les hérétiques; et il serait détruit encore si nous le recevions à décou- » vert comme dans le ciel ; puisque ce serait confondre notre état , ou u avec l'état du judaïsme, ou avec celui de la gloire. «
' « Ennemi de l'homme. » Sur re qu'il faut entendre par ennemi , voir 16, et .w, 3, 7.
•" a Et non pas Dieu. » Comme il semble que ce soit la pensée secrète de ceux qui repoussent Dieu pour s'attacher aux créatures.
' o Une terre grasse. » Cf. 12, et xv, 2.
* u En ce qui le détourne des plaisirs des sens. » C'està-dirc en la religion , en la loi de Dieu, en Dieu môme.
' « Qu'ils s'en soûlent. » On croit être au milieu d'un raisonnement paisible, et tout à coup il part de là un coup qui foudroie.
* « Qu'ils se consolent. » Maintenant c'est un attendrissement austère. ' « Je leur annonce une heureuse nouvelle. » On sait que c'est ce que
signifie le mot évangile. Ces mots manciuent dans P. R., qui ciïace le ;e presque partout.
' « Je le leur ferai voir. ■> Ce qui suit jusqu'à, un Messie a ilé promis, est réduit dans P. R. à ces seuls mots : Il y a un Dieu pour eux. Us se plaisent à éteindre ces cris par lesquels une ûmc qui a trouvé enfin le salut y appelle d'autres âmes.
" ■ Je ne le ferai pas voir aux autres. » Dures paroles, mais non pas dites par boutade. Voir la seconde note du paragraphe 9.
Messie a été promis, qui délivrerait des ennemis ; et qu'il en
est venu un pour délivrer des iniquités, mais non des en-
nemis ^
Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple "^ de ses ennemis , on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens ; et alors je ne saurais montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi ' que ce sera des iniquités : car, dans la vérité , les Égyptiens ne sont pas ennemis \ mais les iniquités le sont. Ce mot d'ennemis est donc équivoque.
Mais s'il dit ailleurs, comme il fait S qu'il délivrera son peuple de ses péchés , aussi bien qu'Isaïe et les autres \ l'équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d'iniquités : car, s'il avait dans l'esprit les péchés, il les pouvait bien dénoter par ennemis; mais s'il pensait aux ennemis , il ne les pouvait pas désigner par iniquités.
Or, Moïse, et David, et Isaïe usaient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avaient pas le même sens, et que le sens de David , qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parlait d'ennemis, ne fût pas le même que celui de Moïse en parlant d'ennemis?
''<< Mais non des ennemis. » Donc les vrais ennemis , ce sont les iniquités. Voir XV, 3 , 7, et le paragraphe suivant.
- « Que le Messie délivrera son peuple. » Pascal pense peut-être, puisqu'il nomme les Egyptiens, au verset premier du psaume cxiii : In exila Israël de yEgypto, (.lomus Jacob de populo harbaro. Mais le mot d'ennemis n'est pas là. Je ne l'ai trouvé que dans des endroits où le verbe est au passé et non au futur, comme Et redemil nos ab inimicis noslris. Ps. c.vxxv, 24.
3 « Mais on peut bien croire aussi. » Spirituellement.
* « Ne sont pas ennemis. » Voir 15, et xv, 3 , 7.
5 « Comme il fait. » Ps. cxxix, 8. « Le Seigneur est miséricordieux, » et il rachètera Israël de toutes ses iniquités. « C'est dans le Deprofundis.
P « Aussi bien qu'Isaïe et les antres, » Isafe , xr.iii , ?5. etc.
Daniel , ix ', prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis; mais il pensait aux péchés: et, pour le montrer, il dit que Gabriel lui vint dire qu'il était exaucé, et qu'il n'y avait plus que soixante-dix semaines à attendre; après quoi le peuple serait délivré d'iniquité-, le péché prendrait fin ; et le libérateur , le Saint des saints amènerait la justice éternelle, non la légale', mais l'éternelle.
Dès qu'une fois * on a ouvert ce secret , il est impossible de ne pas le voir'. Qu'on lise le vieil Testament en cette vue, et qu'on voie si les sacrifices étaient vrais % si la parenté d'Abraham était la vraie cause de l'amitié de Dieu ', si la terre promise était le véritable lieu de repos. Non. Donc c'étaient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées, tous les commandements qui ne sont pas pour la charité, on verra que c'en sont les figures '.
Tous ces sacrifices et cérémonies étaient donc figures ou sottises \ Or il y a des choses claires trop hautes "\ pour les estimer des sottises^'.
* <i Daniel, ix. " Le mot d'ennemis ne se trouve pas dans ce chapitre, mais l'idée y est.
'' « Délivré d'iniquité. » El finem accipiat peccalum, et deleatur ïniquilas... et adJucatur jusiitia sempilerna... et ungalur ganctus sanclorum. ' a Non la légale, i^ Celle de la loi de Moïse.
* « Dès qu'une fois. » En titre, Figures.
' « De ne pas le voir. » De ne pas voir que c'est là en effet le secret de tout.
••' .< Si les sacrifices étaient vrais. » Il veut dire qu'on ne peut obtenir véritablement la grâce de Dieu par le sacrifice d'un bœuf ou d un autre animal; et qu'ainsi ce n'était pas là de vrais sacrifices, mais des images du seul sacrifice véritable, celui de Jésus-Christ.
'' a De l'amitié de Dieu. » Pour le peuple choisi, sorti d'Abraham.
" u Les ligures. » De la charité. Sur ce mot, voir 13.
» « Figures ou solliscs. » Sur cette pensée d'une hardiesse singulière, cf. XIX, 8.
'• o Deschoses claires trop hautes. »Méléesàces sacrifices et cérémonies.
" « Pour les estimer des sottises. » Pour estimer que ces sacrifices et cérémonies soient des sottises.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité , car elle est surnaturelle'.
Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre ^ pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit ' est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair \ La grandeur de la Sagesse % qui n'est nulle part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différant en genre.
Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire et leur lustre, et n'ont nul besoin des
' « Car elle est surnaturelle. » Ce car se rapporte aux mots infiniment j)lus infinie, comme s'il y avait : figure la distance des esprits à la charité, dislance infiniment plus infinie, car elle est surnaturelle. Sur le sens et la force de ce mot, la charité , voir xvi , 13. 11 y a donc trois ordres, celui des corps, celui des espiits, tous deux naturels, et l'ordre surnaturel de la charité ou de la grâce.
' « N'a point de lustre. » Parce que cet éclat est chose des sens ou du corps. Voilà ce qui nous explique ces passages où Pascal s'exprime sur la royauté et sur les dignités du monde avec une liberté qui a effrayé P. R. 'Voir III, 3; V, 3, 7.
■^ « Des gens d'esprit. » C'est-à-dire des gens dont la vie est celle de l'esprit.
' « Ces grands de chair. » Expression pleine de dédain. Pascal les voit, non-seulement des hauteurs de l'esprit, mais de celles de la sainteté où il aspire.
•• « De la Sagesse. » P. R., de la sagesse qui vient de Dieu. P. R. semble reconnaître ainsi deux espèces de sagesse. Pour Pascal il n'y en a ([u'une, comme pour les stoïciens; mais pour lui , elle n'est pas dans cet idéal que les stoïciens appelaient le Sage ; elle est en Dieu. C'est elle dont parle l'Ecriture, et ui se nomme absolument la Sagesse.
AnTICLE XVII. 267
grandeurs charnelles, ou elles n'ont pas de rapport Mis sont vus non des yeux, mais des esprits; c'est assez -. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, où elles n'ont nul rapport ', car elles n'y ajoutent ni ùtent *. Ils sont vus de Dieu et des anges', et non des corps, ni des esprits curicu.v ' : Dieu leur suffit.
Archimède, sans éclat, serait en même vénération ^ Il n'a pas donné des batailles pour les yeux, mais il a fourni à tous les esprits ses inventions '. Oh! qu'il a éclaté aux es-
' « Où elles n'ont pas de rapport. » A cpjoi se rapporte cet elles ? Sans doute aux grandeurs du génie, que Pascal a dans la pensée, mais qu'il a exprimées par une suite de substantifs dont le plus grand nombre sont au masculin. Où signiGo au.rqueltes, avec lesquelles. Molière l'emploie avec la môme liberté , pour tenir lieu d'une proposition suivie d'un pronom conjonctif : L'estime où je vous tiens, etc. Cela est bien plus rapide. P. R. a refait la phrase autrement.
- « Mais des esprits; c'est assez. »> P. R. : « Us sont vus des esprits, u non des yeux, mais c'est assez. » Qui ne voit que l'inversion est maladroite, que le mai» afl'aiblit le trait final au lieu de lui donner de la force; que les arrangeurs ont enlevé à la touche du maître ce qu'elle avait de senti , de vif et de fier !
" t Où elles n'ont nul rapport. » Elles , c'est-à-dire les grandeurs de sainteté. Voir plus haut.
* « Car elles n'y ajoutent ni ôtent. » Je crois que ce second elles n'a pas le môme sujet que le premier, car tout cela est écrit très-négligemment, et qu'il faut entendre : Car les grandeurs charnelles ou spirituelles n'ajoutent ni n'oient rien aux grandeurs de sainteté. C'est ainsi que P. R. l'a compris , en refaisant la phrase.
' « Ni des esprits curieux. » L'épilhète est nécessaire, car on ne peut pas dire que la sainteté ne soit pas vue des esprits; mais elle ne l'est pas de ces esprits dont parle Pascal.
* a Serait en mémo vénération. » Pouniuoi ce conditionnel? parce qu'Archimcde avait cet éclat terrestre, il était prince; voir jilus bas.
' « Ses inventions. » P. R. mot : << 11 n'a pas donné des batailles, » mais il a laissé à tout l'univers des inventions admirables. » On ne cesse de s'étonner que P. R. ait si |)eu compris le style de Pascal. Comment aton pu ciïarcr cette antithèse des yeux et des esprits , qui met la pensée en pleine lumière? On a trouvé bi7arre dos batailles jiour lei yeux, mais toutes les œuvres du monde sont pour les yeux, pour l'apparence, suivant Pascal. On a voulu enrichir la fin do la phrase, qui semblait pauvre. Mais
prits * ! Jésus-Christ , sans bien , et sans aucune production au dehors de science ^, est dans son ordre de sainteté. Il n'a point donné d'invention, il n'a point régné; mais il a été humble, patient*, saint, saint, saint à Dieu *, terrible aux démons, sans aucun péché. Ohl qu'il est venu en grande pompe et en une prodigieuse magnificence, aux yeux du cœur , et qui voient la Sagesse !
Il eût été inutile à Archimède de faire le prince dans ses livres de géométrie, quoiqu'il le fùt^ Il eût été inutile à notre Seigneur Jésus-Christ, pour éclater dans son règne de sainteté, de venir en roi : mais qu'il est bien venu avec l'éclat de son ordre 1
Il est bien ridicule de se scandaliser de la bassesse de Jésus-Christ, comme si cette bassesse était du même ordre duquel est la grandeur qu'il venait faire paraître. Qu'on
il s'agit bien de tout l'univers! Comme si l'espace ajoutait quelque chose à la grandeur spirituelle. Et que cette épithète d'admirables est froide ici 1
' « Ohl qu'il a éclaté aux esprits! » 11 a fallu que P. R. défigurât encore cette exclamation superbe : « Oh 1 qu'il est grand et éclatant aux » yeux de l'esprit ! » Ils ont cru rendre la phrase plus correcte ; éclater aux esprits, ils ont trouvé que cela ne se disait pas. Mais l'originalité de ce langage, fruit de l'originalité de la pensée, est précisément d'avoir dit, éclater aux esprits , comme on disait, éclater aux yeux, et que cela paraisse tout naturel et tout simple.
^ « Au dehors de science. » C'est-à-dire , et sans aucune production de science au dehors.
2 « Mais il a été humble, patient. » Quelle autre grandeur se révèle tout à coup dans cette humilité même!
* « Saint, saint, saint à Dieu. » Cette répétition paraît inspirée par le Sanctus, sanctus, sancitts, dans la Préface de la messe (d'après Isaïe, vi , 3). P. R. écrit une seule fois, saint devant Dieu. Us ont peur peut-être que les paroles sacrées, ainsi employées hors de Tcglise, n'étonnent et ne fassent rire les mondains. Pascal n'a pas tant de précautions, parce qu'il n'a pas tant de sang-froid. P. R. discute, Pascal adore.
* « Quoiqu'il le fut. » Il était parent du roi Hiéron, dit Plutarque (Marcell., 14). Mais cette parenté avec le roi ou plutôt le -cipawoî d'une cité grecque, ne faisait pas ce que nous appelons im prince. Et Cicéron parle d' Archimède comme d'un homme obscur, qui n'était rien en dehors de sa géométrie : humilem homuncy^J\tV^ a pulvere ft radio excitabç. Tvsçul., v, 2îj,
considère cette grandeur-là dans sa vie, dans sa passion, dans son obscurité, dans sa mort , dans l'élection des siens, dans leur abandon', dans sa secrète résurrection, et dans le reste ; on la verra si grande , qu'on n'aura pas sujet de se scandaliser d'une bassesse qui n'y est pas. Mais il y en a qui ne peuvent admirer que les grandeurs cbarnelles, comme s'il n'y en avait pas de spirituelles ; et d'autres qui n'admirent que les spirituelles , comme s'il n'y en avait pas d'infiniment plus hautes dans la Sagesse.
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela , et soi; et les corps, rien-. Tous les corps ensemble , et tous les esprits ensemble , et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité^; cela est d'un ordre infiniment plus élevé \
De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits , on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel *.
' « Dans leur abandon. » C'est-à-dire lorsqu'ils l'abandonnent , et non pas, lorsqu'ils sont abandonnés de lui.
» « Et les corps, rien. » C'est la même idée et le même orgueil qu'on a déjà vus exprimés dans le fragment du Roseau pensant, i, 6. Si Pascal est si éloquent et si fort , c'est qu'il ne dit que des choses dont il est plein. Mais cette pensée, qui semble assez haute pour faire la conclusion d'une philosophie , n'est que le point de départ d'où celle de Pascal va s'élever.
' a Le moindre mouvement de charité. » C'est-à-dire d'amour de Dieu (cf. XVI , 13 J. Que cette simplicité est haute , et que cette .sorte d'élévation est touchante'. L'esprit, qui était tout, n'est plus rien. Pour Aristote, Dieu est la pensée pure; et la fin de l'homme, c'est de penser. Le Dieu de Pascal n'est pas seulement, intelligence, mais amour. Un élan du cœur atteint à lui mieux que tout l'cITort de la science. C'est le Dieu des petits, mais combien il les fait grands!
* « Infiniment plus élevé, b Ce langage , qui distinguo des grandeurs de différents ordres, sans aucune proportion de l'un ù l'autre, est emprunté aux sciences mathématiques.
" « Surnaturel. » Je ne connais rien dans les Penséts mêmes qui égale
... Jésus-Chbtst dans une obscurité (selon ce que le monde appelle obscurité) telle, que les historiens, n'écrivant que les importantes choses des États, l'ont à peine aperçu.
Quel homme eut jamais plus d'éclat! Le peuple juif tout entier le prédit, avant sa venue. Le peuple gentil l'adore, après sa venue ^ Les deux peuples gentil et juif le regardent comme leur centre. Et cependant quel homme jouit jamais moins de cet éclat! De trente-trois ans, il en vit trente sans paraître. Dans trois ans ^ il passe pour un imposteur ; les prêtres et les principaux le rejettent; ses amis et ses plus proches le méprisent. Enfin il meurt trahi par un des siens, renié par l'autre ', et abandonné par tous.
la beauté de ce fragment. Relisez de suite ces paroles , pleines de négligences, mais si formes et si ardentes : il y règne un sublime qui étonne l'esprit et qui remplit le cœur. Voilà quelles méditations consolaient Pascal de ses souffrances, et le soutenaient contre les humiliations du dehors. Quand, parmi tant de génies illustres en différents genres , sa pensée va choisir le prince des physiciens et des géomètres , comment douter qu'il ne songe à lui-même, et à ses propres inventions! Lorsque Racine, à propos de Corneille, osait proclamer que la postérité ferait marcher de pair le grand poète et le grand monarque; ce n'était pas pour Corneille seulement qu'il parlait. Et lorsque Pascal élevait si haut Archimède, il fixait la place de Pascal. Mais tout à coup il oublie cet orgueil de la pensée ; il se prosterne , plein de vénération et de tendresse , devant Jésus pauvre et humilié, mais saint et sans tache. Il se confond, il est ébloui, il le voit radieux et céleste; c'est une transfiguration, mais intérieure et spirituelle. 11 n'a pas besoin du Thabor; trois mots suffisent, sans aucun péché! Et aussitôt il s'écrie : « Oh 1 qu'il est venu en grande pompe aux yeux du » cœur ! » Et on le sent ravi jusqu'au plus profond de son être. L'idée du saint resplendit dans cette âme, éclat voilé, jouissance austère, mais incomparable. Rapprochez de ce fragment les effusions que Pascal a jetées ailleurs sous ce titre : Le mystère de Jésus. On les trouvera immédiatement à la suite des Pensées.
' « Après sa venue. » P. R., après qu'il est venu. Mais la répétition était faite exprès.
^ « Dans trois ans. » P. R. corrige, dans les trois autres.
^ « Par un des siens... par l'autre. » .ludas et Pierre.
Quelle part a-t-il donc à cet éclat? Jamais homme n'a eu tant d'éclat ; jamais homme n'a eu plus d'ignominie. Tout cet éclat n'a servi qu'à nous, pour nous le rendre reconnaissable; et il n'en a rien eu pour lui'.
JÉsus-CiiRisT a dit ^ les choses grandes si simplement, qu'il semble qu'il ne les a pas pensées ' ; et si nettement néanmoins, qu'on voit bien ce qu'il en pensait. Cette clarté, jointe à cette naïveté, est admirable.
Qui a appris aux évangélistes les qualités d'une Ame parfaitement héroïque, pour la peindre si parfaitement en Jksis- Chhist? Pourquoi le font-ils faible dans son agonie? Ne savent-ils pas peindre une mort constante? Oui, sans doute; car le même saint Luc peint celle de saint Etienne ' plus forte que celle de .TÉsus-CnRisT. Us le font donc capable de crainte a\ant que la nécessité de mourir soit arrivée, et ensuite tout fort. Mais quand ils le font si troublé, c'est quand il se trouble lui-même ; et quand les hommes le troublent, il est tout fort.
L'Église a eu autant de peine à montrer que Jésus-Chbist était homme, contre ceux qui le niaient', qu'à montrer qu'il était Dieu ; et les apparences étaient aussi grandes '.
' « Et il n'en a rien eu pour lui. a Ce qu'il dit ici de Jésus-Christ, il le dit ailleurs des saints, xxiv, 25.
' « Jésus-Christ a dit. » En litre, Preuves de Jéstts-ChrUt.
^ a Qu'il ne les a pas pensées. « C'est-à-dire qu'il ne les a pas pensées si grandes.
* « Peint celle de saint Etienne. » Dans les Actes des Apôtres, vu. C'est l'évangile de saint Luc qui peint le Christ faible dans son agonie , soutenu par un ange, et suant une sueur de sang : xxii, i3
' u Contre ceux qui le niaient, s C'est la fameuse hérésie d'Eutychés , opposée à celle do Ncslorius.
* « Etaient aussi grandes. » C'est-a-dirc les apparences qu'il n'était pas homme, ou (|u'il n'était pas Dieu.
JÉSUS- Christ est un Dieu dont on s'approche sans orgueil % et sous lequel on s'abaisse sans désespoir 2.
La conversion des païens n'était réservée qu'à la grâce du Messie. Les Juifs ont été si longtemps à les combattre sans succès : tout ce qu'en ont dit Salomon et les prophètes a été inutile. Les sages, comme Platon et Socrate, n'ont pu le persuader*.
Les évangiles ne parlent de la virginité de la Vierge que jusques à la naissance* de Jésus-Christ. Tout par rapport à Jésus-Christ.
... Jésus-Christ, que les deux Testaments regardent, l'Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre.
Les prophètes ont prédit, et n'ont pas été prédits. Les saints ensuite sont prédits *, mais non prédisants. Jésus- Christ est prédit et prédisant.
Jésus-Christ pour tous, Moïse pour un peuple.
Les Juifs bénis en Abraham : « Je bénirai ceux qui te
* « Sans orgueil. » Non comme les stoïciens prétendaient s'approcher de Dieu.
' « Sans désespoir. » Non comme les sceptiques ou les fatalistes, qui professent l'impuissance de l'homme.
^ « Le persuader. » Ce le se rapporte peut-être au vrai Dieu que Pascal a dans la pensée. Les sages n'ont pu le persuader, c'est-à-dire persuader de lui , le faire croire.
^ « Que jusques à la naissance. » C'est-à-dire, ils négligent de marquer qu'ensuite elle continua de demeurer vierge.
' « Sont prédits. » En général. 11 est prédit qu'il y aura des saints , des élus.
ARTICLL XVIII. 27»
béniront olden., xii, 3]. » Mais, « Toutes nations bénies en sa semence ' " [Ibid., xxii, 18].')
Lumen ad revelalioncin yetilium-.
Nonfecit taliier omni nation i ', disait David en parlant de la loi. Mais, en parlant de Jksls-Christ , il faut dire : Fecit taliier omni nationi.
Paruni est ut \ etc. /saie, [\li\, G]. Aussi c'est à Jésus- Christ d'être universel. L'Église même n'offre le sacrifice que pour les fidèles ^ : Jésus-Chbist a offert celui de la croix pour tous.
La plus grande des preuves de Jksis Christ sont les prophéties. C'est aussi à quoi Dieu a le plus pourvu ; car révéneraent qui les a remplies % est un miracle subsistant depuis la naissance de l'Église jusques à la fin. Aussi Dieu a
' « En sa semence. » C'est-à-dire, en Jésus-Christ, qui descend d'Abrabam.
• « Ad revelatioiiem gentium. » a Lumière qui doit éclairer les Gen- » tils. » Ltic, II, 32.
^ o Omni nationi. » « 11 n'en a pas fait autant pour toute nation. » Ps. cxLVii, 20.
* « l'arum est ut. » Voici le texte entier : Parum est ut sis mihi servvg ad tuicilatidas tribus Jacob et fœces Israël convertendas. Ecce dedi te in lucem gentium, ut sis salus mea usque ad extremuin terrœ. « C'est peu que » tu me serves à relever les tribus de Jacob, et à purifier la fange d'Israël. » Je t'établis pour être la lumière des nations, et le salut que j'envoie jus- » qu'au bout de la terre. »
' a Que pour les fidèles. » Dans la messe du vendredi saint seulement, où il n'y a pas de consécration et de sacrifice, l'Eglise prie pour les infidèles et pour les Juifs, pro perfidis Judœis.
" « Qui les a remplies. » C'est-à-dire, qui les a accomplies.
suscité * des prophètes durant seize cents ans ^ ; et, pendant quatre cents ans ' après , il a dispersé toutes ces prophéties, avec tous les Juifs qui les portaient, dans tous les lieux du monde. Voilà quelle a été la préparation à la naissance de Jésus-Christ, dont l'Évangile devant être cru de tout le monde, il a fallu non-seulement qu'il y ait eu des prophéties pour le faire croire, mais que ces prophéties fussent par tout le monde, pour le faire embrasser par tout le monde \
Quand un seul homme * aurait fait un livre des prédictions de Jésus-Christ % pour le temps et pour la manière', et que Jésus-Christ serait venu conformément à ces prophéties , ce serait une force infinie. Mais il y a bien plus ici. C'est une suite d'hommes , durant quatre mille ans % qui, constamment et sans variation, viennent, l'un ensuite de l'autre, prédire ce même avènement. C'est un peuple tout entier qui l'annonce , et qui subsiste pendant quatre mille années, pour rendre en corps témoignage des assurances qu'ils en ont, et dont ils ne peuvent être détournés par quel-
' « Aussi Dieu a suscité. » Cet aussi fait suite à c'est à quoi Dieu a le plus pourvu. La phrase, Car l'événement, etc. est comme entre parenthèses.
^ « Durant seize cents ans. y> En nombre rond. Pascal compte depuis Abraham , qu'il considère comme le premier des prophètes , jusqu'au rétablissement de Jérusalem et du Temple, l'an 454 avant J.-C.
3 « Quatre cents ans. » En nombre rond, depuis cette époque jusqu'à Jésus-Christ même. C'est pendant cette période que les Juifs se répandirent dans Alexandrie, dans l'Asie Mineure , et de là dans la Grèce et dans l'empire romain.
' « Par tout le monde. » Encore une de ces répétitions où se plult Pascal .
* « Quand un seul homme. » En titre , Prophéties.
« « Des prédictions de Jésus-Christ. » C'est-à-dire des prédictions ayant pour objet Jésus-Christ.
' « Pour le temps et pour la manière. » Cf. xx , 7.
' « Durant (juatre mille ans. » Il remonte ici jusqu'à la création ; il part d'Adam et non d'Abraham. Cf. Xi , 5.
ABilCLt WJII, iJb
ques mcnac«> et persécutions qu'on leur fusse : ceci est tout autrement eonsidérablc.
l>e temps, prédit ' par l'état du peuple juif, par l'état du peuple païen, par l'état du temple, par le nombre des années. Il faut être hardi pour prédire une même chose en tant de manières.
1! fallait que les quatre monarchies idolâtres ou païennes, la fin du règne de Juda, et les soixante-dix semaines arrivassent en même temps, et le tout avant que le deuxième temple fiit détruit'-.
• « Le temps . prédit. » En titre , Prophélies. C'est le temps de l'avéncment de Jésus-Christ, lequel avènement a été prédit, comme dit le paragraphe précédent , pour le temps et pour la manière.
- o Que le deuxième temple fût détruit. » Chacune des parties de cette phrase répond à chacune des parties de la phrase précédente. Les quatre monarchies, c'est l'état du peuple païen; la fin du règne de Juda, c'est l'étal du peuple juif; les 70 semaines (semaines d'années], c'est le nombre des années; avant que le deuxième temple fût détruit, c est l'état du temple.
Celte phrase n'étant que le résumé des prophéties de Daniel, nous croyons devoir donner ici la traduction d'une suite de passages de Daniel par Pascal lui-même, telle qu'on la trouve aux pages 309, 289, 293, 295 du manuscrit. Pascal a mis de temps on temps des notes explicatives, auxquelles nous renverrons par des lettrines. 11 avait traduit aussi d'autres passages des prophètes.
« Daniel, ii, [27]. Tous vos devins et vos sages ne peuvent vous dé- » couvrir le mystère que vous demandez.
» Mais il y a un Dieu au ciel , qui le peut , et qui vous a révélé dans » votre songe les choses qui doivent arriver dans les derniers temps (a).
" Et ce n'est pas par ma propre science que j'ai eu connaissance de » ce secret, mais parla révélation de ce même Dieu, qui n)e l'a décou- » verte pour la rendre manifeste en votre présence.
» Votre songe était donc de cette sorte. Vous avez vu une statue grande, » haute et terrible, qui se tenait debout devant vous : la tète eu était d'or, » la poitrine et les bras étaient d'argent; le ventre et les cuisses étaient « d'airain, et les jambes étaient de fer, et les pieds étaient mêlés de fer i> et de terre (fj). Vous la contempliez toujours on cette sorte , jusqu'à » ce que la pierre taillée sans mains [le sens du texte est, délachéi- sans
(a) 11 fallait quu ce songe lui Uni biuii au ccdux. |6) Argile.
» mains, qui se détache de la montagne sans qu'une main la pousse], a » frappé la statue par les pieds mêlés de fer et de terre , et les a écrasés.
» Et alors s'en sont allés en poussière et le fer, et la terre , et l'airain, » et l'argent, et l'or, et se sont dissipés en l'air; mais celte pierre qui a w frappé la statue est crue en une grande montagne, et elle a rempli toute » la terre. Voilà quel a été votre songe, et maintenant je vous eu donne- » rai l'interprétation.
» Vous qui êtes le plus grand des rois , et à qui Dieu a donné une puis- » sance si étendue que vous êtes redoutable à tous les peuples, vous êtes » représenté par la tête d'or de la statue que vous avez vue. Mais un autre » empire succédera au vôtre, qui ne sera pas si puissant, et ensuite il en » viendra un autre d'airain qui s'étendra par tout le monde.
» Mais le quatrième sera fort comme le fer, et de même que le fer » brise et perce toutes choses, ainsi cet empire brisera et écrasera tout.
» Et ce que vous avez vu , que les pieds et les extrémités des pieds » étaient composés en partie de terre et en partie de fer, cela marque que « cet empire sera divisé , et qu'il tiendra en partie de la fermeté du fer, » et de la fragilité de la terre.
» Mais comme le fer ne peut s'allier solidement avec la terre , de même » ceux qui sont représentés par le fer et par la terre , ne pourront faire » d'alliance durable, quoiqu'ils s'unissent par des mariages.
» Or ce sera dans le temps de ces monarques que Dieu suscitera un » royaume qui ne sera jamais détruit, ni jamais transporté à un autre » peuple. Il dissipera et finira tous les autres empires , mais pour lui il » subsistera éternellement , selon ce qui vous a été révélé de cette pierre , « qui n'étant pas taillée de mains , est tombée de la montagne , et a brisé » le fer, la terre, et l'argent et l'or. Voilà ce que Dieu vous a découvert » des choses qui doivent arriver dans la suite des temps. Ce songe est vé- » ritable , et l'interprétation en est fidèle. — Lors Nabuchodonosor tomba « le visage contre terre , etc.
» Daniel, viu , [8]. Daniel ayant vu le combat du bélier et du bouc qui » le vainquit, et qui domina sur la terre j duquel la principale corne étant » tombée, quatre autres en étaient sorties vers les quatre vents du ciel; » de l'une desquelles étant sortie une petite corne, qui s'agrandit vers le » midi,, vers l'orient, et vers la terre d'Israël, et s'éleva contre l'armée » du ciel, en renversa des étoiles, et les foula aux pieds, et enfin abattit >■> le Prince, et fit cesser le sacrifice perpétuel, et mit en désolation le sanc- » tuaire...
ï Voilà ce que vit Daniel. 11 en demandait l'explication, et une voix cria » en cette sorte : Gabriel , faites-lui entendre la vision qu'il a eue. Et Ga- » briel lui dit :
» Le bélier que vous avez vu est le roi des Mèdes et des Perses , et le » bouc est le roi des Grecs , et la grande corne qu'il avait entre les yeux, » est le premier roi de celte monarchie.
» Et ce que , cette corne étant rompue , quatre autres sont venues en V la place, c'est que quatre rois de cette nation lui succéderont, mais » non pas en la môme puissance.
» Or, sur le déclin de ces royaumes, les iniquités étant accrues, il s'é- » lèvera un roi insolent et fort, mais d'une puissance empruntée, auquel
» loules choses succéderont à son gré : et il mettra en désolation le peuple » saint, et réussissant dans ses entreprises avec un esprit double et trom- » peur, il en tuera plusieurs, et s'élèvera enfin contre le prince des princes, * mais il périra malheureusement, et non pas néanmoins par une main u violente.
» Daniel , ix , 20. Comme je priais Dieu de tout mon cœur, et qu'en » confessant mon péché et celui de tout mon peuple, j'étais prosterné de- » vant mon Dieu , voici : Gabriel , letiuel j'avais vu en vision dès le com- ' mencement, vint à moi et me toucha, au temps du sacrifice du vêpre » [du soir] , et me donnant 1 intelligence, me dit : Daniel, je suis venu à « vous pour vous ouvrir la connaissance des choses. Dès le commencement X de vos prières, je suis venu pour vous découvrir ce c[ue vous désirez, » parce que vous êtes 1 homme de désirs. Entendez donc la parole, et entrez » dans l'intelligence de la vision. Soixante-dix semaines sont prescrites et » déterminées sur votre peuple et sur votre sainte cité , pour expier » les crimes, pour mettre fin aux péchés, et abolir l'iniquité, et pour in- «1 troduirc la justice éternelle, pour accomplir les visions et les prophètes, " et pour oindre le saint des saints (a).
" Sachez donc et entendez. Depuis que la parole sortira pour rétablir et » réédifier Jérusalem, jusqu'au prince Messie, il y aura sept seniaint-s et « soixante-deux semaines (6). Après que la place et les murs seront édifiés, » dans un temps de trouble et d'aflliction, et après ces soixante-deux se- » maines (c;, le Christ sera tué, et un peuple viendra avec son prince, qui » détruira la ville et le sanctuaire, et inondera tout; et la fin de cette u guerre consommera la désolation.
» Or une semaine {d) établira l'alliance avec plusieurs; et même lamoi- » tié de la semaine (e) abolira le sacrifice et l'hostie , et rendra étonnante » l'étendue de l'abomination , qui se répandra et durera sur ceux mêmes » qui s'en étonneront , jusqu'à la consommation.
" Daniel, .\i , [2;. L'ange dit à Daniel :
» Il y aura encore {/) trois rois de Perse (g), et le quatrième qui vien- » dra ensuite (h] sera plus puissant en richesses et eu forces , et élèvera « tous ses peuples contre les Grecs.
" Mais il s'élèvera un puissant roi (i), dont l'empire aura une étendue » extrême, et qui réussira en toutes ses entreprises selon son désir. Mais
(a) Après quoi ce peuple ne sera plus votre peuple [ Pascal s'adresse à Dieu même], ni cette cité la sainte cité. Le temps de colère sera passé, les ans de grâce viendront pour jamais.
(6| Les Hébreux ont coutume de diviser les nombres, et de mettre le petit le premier, c'est-à-dire 7 et 62 font donc 69 : de ces 70 il en restera donc la 7(K, c'est-à-dire les 7 dernières années, dont il parlera ensuite.
(ci C^ui auront suivi les 7 premières. Le Clirist sera donc tué après les 69 semaines , c'est-à-dire en la dernière semaine.
(rf) Qui est la 70' qui reste.
(e) C'est-à-dire les derniers trois ans et demi.
(/) Après Cyrus, sous lequel ceci est encore.
[g] Cambysc, Sraerdis, Darius.
(A) Xerxès.
(i) Alexandre.
» quand sa monarchie sera établie, elle périra, et sera divisée en ([uatrc » parties vers les quatre vents du ciel (à), mais non pas à des personnes » de sa race; et ses successeurs n'égaleront pas sa puissance, car même » son royaume sera dispersé à d'autres outre ceux-ci (b).
» Et celui de ses successeurs qui régnera vers le midi (c) deviendra » puissant; mais un autre le surmontera (d), et son Etat sera un grand » Etat (e).
» Et dans la suite des années, ils s'allieront; et la fille du roi du Midi (f) » viendra au roi d'Aquilon {g}, pour établir la paix entre ces princes.
« Mais ni elle ni ses descendants n'auront pas une longue autorité; car » elle, et ceux qui l'avaient envoyée, et ses enfants, et ses amis, seront » livrés à la mort {h}.
» Mais il s'élèvera un rejeton de ces racines («), qui viendra avec une » puissante armée dans les terres du roi d'Aquilon , où il mettra tout sous » sa sujétion, et emmènera en Egypte leurs dieux, leurs princes , leur or, » leur argent , et toutes leurs plus précieuses dépouilles (j); et sera quel- » ques années sans que le roi d'Aquilon puisse rien contre lui.
» Et ainsi il reviendra en son royaume; mais les enfants de l'autre, ir- » rites, assembleront de grandes forces (k).
» Et leur armée viendra et ravagera tout ; dont le roi du Midi étant » irrité, formera aussi un grand corps d'armée, et livrera bataille (l) ; et » vaincra; et les troupes en deviendront insolentes, et son cœur s'en en- » fiera (m) : il vaincra dix milliers d'hommes , mais sa victoire ne sera » pas ferme. Car le roi d'Aquilon (n) reviendra avec encore plus de forces » que la première fois, et alors, avec un grand nombre d'ennemis, s'élèu vera contre le roi du Midi (o) ; et même des hommes apostats, violents , » de son peuple, s'élèveront afin que les visions soient accomplies, et ils » périront (p). Et le roi d'Aquilon détruira les remparts et les villes les » mieux fortifiées , et toute la force du Midi ne pourra lui résister , et tout » cédera à sa volonté ; il s'arrêtera dans la terre d'Israël, et elle lui cé- » dera. Et ainsi il pensera à se rendre maître de tout l'empire d' Egypte ('/).
[a) Comme il avait dit auparavant, vu, 6, viii, 8. (&) Outre ces quatre principaux successeurs.
(c) Egypte. Ptolémée fils de Lagus [Pascal écrit Ptoloméc].
(d) SéleucuS) roi de Syrie.
(e) Appianus dit que c'est le plus puissant des successeurs d'Alexandre. (/) Bérénice, fille de Ptolémée Philadelplie, fils de l'autre Ptolémée. [g] Antiochus Œcus, roi de Syrie et d'Asie, neveu de Séleucus Lagidas. (A) Bérénice et son fils furent tués par Séleucus.
(i) Ptolémée Evergète naîtra du même père que Bérénice.
\j] S'il n'eût pas été rappelé en Egypte pour des raisons domestiques, il aurait entièrement dépouillé Séleucus, dit Justin.
(A:) Séleucus Céraunus, Antiociius Magnus.
[l) Ptolomseus Philopator contre Antiochus Magnus.
(»i) Ce Ptolomfeus profane le temple. Josèphe.
(n) Antiochus Magnus.
(o) Le jeune Ptolémée Epiphane, régnant.
(p) Ceux qui avaient quitté leur religion pour plaire à Evergète quand il envoya ses troupes à Scopas. Car Antiochus reprendra Scopas, et les vaincra.
[q] Méprisant la jeunesse d'Epiphane, dit Justin.
ARTICLK XVITI. 279
« Et pour cela il fera uUianco avec lui, cl lui lioiinera sa fille (a). Il la u voudra corrompre, mais elle ne suivra pas son intention; ainsi il se jet- 1' tcra à d';iiitres desseins, et pensera a se rendre niuUre do (luelques « lies {If} , et il en prendra plusieurs (c).
» Mais un grand chef s'opposera h ses conquêtes (d), et arrêtera la honte » qui lui en reviendrait. Il retournera donc dans son royaume, et y péw rira [<■), et n'y sera plus.
B Et celui qui lui succédera (/") sera un tyran, qui affligera d'impôts la » gloire du royaume ((/); mais en peu de temps, il mourra, et non par séi> dilion ni par guerre. Et il succédera à sa place un homme méprisable , u et indigne des honneurs de la royauté , qui s'y introduira adroitement et » par caresses.
» Toutes les armées fléchiront devant lui ; il les vaincra , et mémo le u prince avec qui il avait fait alliance ; car ayant renouvelé l'alliance avec » lui, il le tromi)ora , cl venant avec peu de troupes dans ses provinces » calmes et sans crainte, il prendra les meilleures places, et fera plus M que ses pères n'aient jamais fait, et ravageant do toutes parts, il foro niera de grands desseins pendant son temps.
u 2d. X'est-ù-dirc verset 25. Pascal n'a pas continué]. » L'homme méprisable dont il est parlé dans ces derniers versets est Antiochus Epiphane, le plus violent ennemi des Juifs. Lo prince qu'il vaincra est lo roi d'Egypte, mari de sa sœur.
Nous sortirions tout à fait du sujet de notre travail, si nous nous arrêtions à examiner ces traductions de Pascal. En les comparant à la version do Saey fqui ne parut que longtemps après la mort de Pascal), on trouvera quelques diversités d interprétation , que ce n'est pas ici le lieu d'érlaircir ; il suffit do dire que la traduction de Sacy parait plus sûre. Quelquefois d'ailleurs Pascal analyse le texte plutôt qu'il ne le traduit. Mais il a des tours plus vifs et des expressions plus animées; on est ému en le lisant comme en lisant la Vulgate; on reste plus froid avec Sacy.
On voit par ces extraits, que les quatre monarchies sont celles des Assyriens, des Mcdes, des Perses, et des Grecs ou des successeurs d'Alexandre (la pierre qui les brise est l'empire romain). Par ces mots du texte de Pascal , il fallait que les quatre monarchies arrivassent, on doit donc entendre : il fallait qu'elles fussent arrivées, qu'elles se fussent succédé, et qu'on en fût à la quatrième. — Sur la prophétie des 70 semaines, cf. 5.
(a) Cléopâtre, afin qu'elle trahît son mari. Sur quoi Appianu8 dit que se défiant de pouvoir se rendre maitre de l'Egypte par force, à cause de la protection des Romains, il voulut l'attenter par finesse.
{b) C'est à-dire lieux maritimes.
(c) Comme le dit Ai)i>ianu8.
|<^| Seipion l'Africain , qui arrêta 1e^ progrès d'Antiochus Magous, à cause qu'il offensait les Romains dans la personne de leurs alliés.
(c) Il fut tué par les siens.
|/)Séleucus Philopator ou Sotcr, fils d'Antiochus Magnus.
(j/) t^ui est le peuple [ Pascal veut dire que c'est là une expression orientale )>our dire le p^ripU-].
... Qu'en la quatrième monarchie* , avant la destruction du second temple , avant que la domination des Juifs fût ôtée % en la septantième semaine de Daniel, pendant la durée du second temple', les païens seraient instruits, et amenés à la connaissance du Dieu adoré par les Juifs ' ; que ceux qui l'aiment seraient délivrés de leurs ennemis, et remplis de sa crainte et de son amour.
Et il est arrivé qu'en la quatrième monarchie, avant la destruction du second temple, etc., les païens en foule adorent Dieu, et mènent une vie angélique; les filles consacrent à Dieu leur virginité et leur vie; les hommes renoncent à tous plaisirs. Ce que Platon ^ n'a pu persuader à quelque peu d'hommes choisis et si instruits, une force secrète le persuade à cent milliers d'hommes ignorants, par la vertu de peu de paroles.
Les riches quittent leur bien , les enfants quittent la maison délicate de leurs pères pour aller dans l'austérité d'un désert, etc. (Voyez Philon, juif^]. Qu'est-ce que tout
' « Qu'en la quatrième monarchie. » En titre, Prédictions.
^ a Fût ôtée. » Que les Juifs ne fussent plus maîtres chez eux, n'obéissent plus à des chefs de leur nation. Pascal a en vue la prophétie de Jacob , Non auferetur sceptrurn de Juda, citée dans les notes sur xvi, 6.
^ « Pendant la durée du second temple. » Le second temple est celui qui fut élevé après la captivité de Babylone.
'' « Par les Juifs. » On ne peut citer ici aucun passage en particulier, cette prophétie revient sans cesse dans les livres saints. Mais c'est Pascal qui rapproche et qui groupe ensemble toutes les circonstances ramassées dans cette phrase.
^ « Ce que Platon. » Idée admirablement développée par Bossuet dans le panégyrique de saint Paul.
" « Voyez Philon, juif. » De la Vie contemplalive (OEuvres , p. 892} : « Après s'être dégagés de leurs richesses , n'ayant plus aucun appât qui » les retienne, ils fuient sans regarder en arrière, ils abandonnent frères, » enfants, femmes, pères et mères,... la patrie où ils sont venus au monde » et où ils ont été nourris;... ils s'établissent en dehors des villes dans » des lieux infréquentés, poursuivant la solitude. » Philon parle de la
ARTICI.i: XVIIT. 38!
cela'? C'est ce qui a été préditsi lon^^temps auparavant. Depuis deux mille ans -, aucun païen n'avait adoré le Dieu des Juifs ; et dans le temps prédit, la foule des païens adore cet unique Dieu. Les temples sont détruits, les rois se soumettent a la croix. Qu'est-ce que tout cela? C'est l'esprit de Dieu qui est répandu sur la terre.
Efftindain spiritum mcnm '. Tous les peuples étaient dans l'infidélité et dans la concupiscence; toute la terre fut ardente de charité'. Les princes quittent leurs *;randeurs; les filles souffrent le martyre. D'où vient cette force ^? C'est que le Messie est arrivé. Voilà l'effet ^ et les marques de sa venue.
Il est prédit ' qu'aux temps du Messie, il viendrait établir
secte juive des Thérapeutes, mais Pascal suit la pensée de plusieurs Pères , qni ont soutenu que ces Thérapeutes étaient des Chrétiens.
' « Qu'est-ce que tout cela. » Beau mouvement, plus beau encore quand il se répète un peu plus bas. 11 n'est qu'une fois dans P. R.
' « Depiiis deux mille ans. » C'est-à-dire depuis Abraham. C'est seulement depuis ce temps que le culte du vrai Dieu est renfermé dans le peuple choisi. Au temps d'Abraham, Dieu était encore adoré chez les Gentils, témoin Melchisédech [Gen., xiv, 18). — Pascal a écrit en marge : a Nul paicn depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ, selon les rabbins mêmes, u La foule des païens , après Jésus-Christ, croit les livres de Moïse, et en » observe l'essence et l'esprit , et n'en rejette que l'inutile. »
^ a EfTundam spiritum meum. » En titre, Sainlelé. Ce texte est du prophète Joël, M . 28.
' « Fut ardente de charité, u Quelle large et vive image ! De charité, c'est-à-dire d'amour de Dieu; voir xvi , 13.
' a D'où vient cette force. » Pascal a préparé cette question par les deux traits les plus forts : le plus grand orgueil humilié, la plus grande faiblesse capable de la mort et de la souffrance. P. R. a altéré et g;Ué cela par ses remaniements, en plaçant ici des détails qu'il avait supprimés plus haut: « Les princes renoncent à leurs grandeurs, les rirhes quiiient n leurs biens , les tilles souffrent le martyre, les enfants abandonnent la » maison de leurs pères pour aller vivre dans les déserts. » 11 semble qu'aller au désert soit plus que de souffrir le martyre. C est cela qui est mal écrire; et Pascal avait bien écrit.
* « Voilà l'effet. » Rien n'est plus fort qu'une telle simplicité.
' '1 11 est prédis. •■ En tilrp, Prédirlion. — fl viendrait. Dieu.
Ifl.
une nouvelle alliance, qui ferait oublier la sortie d'Egypte , Jérém. xxiii, .1*; Is. xliii, 16; qui mettrait sa loi, non dans l'extérieur, mais dans les cœurs ^ ; que Jésus-Christ mettrait sa crainte, qui n'avait été qu'au dehors, dans le milieu du cœur ' . Qui ne voit * la loi chrétienne en tout cela?
... Que les Juifs* réprouveraient Jésus-Chkist , et qu'ils seraient réprouvés de Dieu , par cette raison que la vigne élue ne donnerait que du verjus ^ Que le peuple choisi serait infidèle, ingrat et incrédule : populum non credenlem et contra(Uce?item\ Que Dieu les frapperait d'aveuglement, et qu'ils tâtonneraient en plein midi comme les aveugles, Deut. XXVIII, 28.
... Que Jésus-Chbist serait petit ^ en son commencement, et croîtrait ensuite. La petite pierre de Daniel.
' « Jérém., xxiii, 5. » Ou plutôt, 5-8. De même, dans Isaïe, xliii, voir 16-19.
- 0 Mais dans les cœurs. » Isaïe, li, 7, et Jérémie, xxxi, 33. Cette opposition, non dans l'extérieur, n'est pas dans le texte.
3 « Dans le milieu du cœur. » Jérémie, xxxii, 40 : « Je rassem- M blerai mon peuple dispersé , dit le Seigneur, et il sera de nouveau mou » peuple. Et je ferai avec eux une alliance éternelle , et je mettrai ma » crainte dans leur cœur pour qu'ils ne s'éloignent plus de moi. »
"* « Qui ne voit. » Phrase essentielle, qui manque dans P. R.
* ti Que les Juifs. » En titre, Propliélie.
« « Que du verjus. » Isaïe, v, 2 , 3 , 4 , etc., endroit qui se trouve parmi les te.xles de la Bible traduits par Pascal.
' « Et contradicenlem. » Isaïe, lxv, 2, où on lit seulement i^opuhim increduliim. Mais Pascal donne ici ce verset d'après saint Paul (/{o/n.,x, 21}, et là on lit dans le lotin , non credenlem et contradicenlem.
" « Que Jésus-Chrift serait petit. » P. R., au lieu de Jésus-Christ, met, l'Eylise; et renvoie à Ézéchiel, xvii , interprétant ainsi l'allégorie contenue dans ce chapitre : « Je prendrai sur la cime du cèdre un jet tcn- V dre... ; je le planterai au haut tle la montagne d'Israël, et il germera , » et il fructilieia , et il d'.'viendra im giand cèdre. » 22, 23. Mais ces mots: l.a petite pierre de Daniel, que P. R. retranche, iiiiliciucnt ciuclle figure Pascal avait dans r(!sprit. Voir le cinquième alinéa des jM-ophétios de Daniel citées plus haut.
... Qu'alors l'idolAtrie serait renversée; que eo Messie abattrait toutes les idoles', et ferait entrer les hommes dans le culte du vrai Dieu.
Que les temples des idoles seraient abattus, et que, parmi toutes les nations et en tous les lieux du monde, on lui offrirait une hostie pure % non pas des animaux.
... Qu'il enseignerait ' aux hommes la voie parfaite. Et jamais il n'est venu, ni devant, ni après, aucun homme qui ait enseigné rien de divin approchant cela.
... Qu'il serait roi * des .Juifs et des Gentils. Et voilà * ce roi des Juifs et des Gentils, opprimé par les uns et les autres qui conspirent à sa mort, dominant des uns et des autres, et détruisant, et le culte de Moïse dans Jérusalem, qui en était le contre, dont il fait sa première église, et le culte des idoles dans Rome, qui en était le centre, et dont il fait sa principale église.
... Alors Jésus-Christ vient dire aux hommes qu'ils n'ont point d'autres ennemis qu'eux-mêmes'; que ce sont leurs passions ^ qui les séparent de Dieu; qu'il vient pour les dé-
' 0 Toutes les idoles. » Ézéchùl , xxx , 13 : « Je ferai disparallrc les » idoles de Meniphis. »
' a Uue hostie pure. » Malachie, i , 1 1 . Mais celle interprélalion, 7107» ]ias des animaux, n'est pas dans le texte. Au contraire il est clair que le prupliéle parle de véritables victimes, puit^qu'au verset 13, le Seigneur se plaint qu'on ne réserve pour les lui offrir que les botes estropiées ou malades.
^ 0 Qu'il enseignerait. » haie, 11, 3.
* « Qu'il serait roi. >> Ps. lx.m, 1 1 , etc.
* n Et voilà. » P. R. transporte cela au fragment suivant, comme tout exprès pour on déchirer le tissu si serré et si ferme.
* « Ennemis fiu'cux-mômes. » Sur les vrais ennemis, dont les ennemis dfs juifs dans la Hible ne sont ([iio la figure, voir xvi, \G, etc.
' « Que ce sont leurs passions. » Que leurs ennemis, ce sont leurs passiiins.
truire , et pour leur donner ' sa grâce , afin de faire d'eux tous une Église sainte ; qu'il vient ramener dans cette Église les Païens et les Juifs ; qu'il vient détruire les idoles des uns, et la superstition des autres.
A cela s'opposent tous les hommes , non-seulement par l'opposition naturelle de la concupiscence- ; mais, par-dessus tous, les rois de la terre s'unissent pour abolir cette religion naissante, comme cela avait été prédit {Quare tremuerunt gentes^. Beges terrœ adversus Christwn). Tout ce qu'il y a de grand sur la terre s'unit, les savants, les sages, les rois.
Les uns écrivent, les autres condamnent \ les autres tuent. Et, nonobstant toutes ces oppositions, ces gens simples et sans force résistent à toutes ces puissances, et se soumettent même ces rois , ces savants , ces sages , et ôtent l'idolâtrie de toute la terre. Et tout cela se fait par la force ^ qui l'avait prédit.
... Les Juifs, en le tuant pour ne le pas recevoir pour Messie, lui ont donné la dernière marque de Messie. Et en
* « Pour leur donner. » Les se rapporte aux passions , et leur aux hommes.
* « De la concupiscence, i) 11 semble qu'il faut sous-euten'îre, mais aussi par un dessein exprès de Dieu.
^ « Quare tremuerunt génies. » Ps. ii, 1. Il y a dans le texte fremtie- Tunt. Reproduit dans les Actes des Apôtres, iv, 25.
^ '« Les autres condamnent. » Dans les assemblées, dans les conseils. On sent qu'une si vive peinture des obstacles où se heurte la vérité dans le monde n'est pas faite d'imagination. Pascal avait vu la doctrine qu'il croyait sainte réfutée par les savants , censurée par les sages , et les disciples fidèles proscrits, sinon tués, par les rois. L'indignation qui a fait les Provinciales gronde encore ici.
'■" « Par la force. » P. R., par la force de celte parole. Mais Pascal veut dire en général la force de Dieu. 11 semble qu'il traduise ces derniers mots du chapitre xvii d'Ézéchiel : Et/o Domintis loculus sum et feci. « J'ai dit, et » j'ai fait, moi le Seigneur. « — La merveille de l'établissement du christianisme avait été exposée par Balzac dans le Sacrale chrétien (premier et troisième discours) avec beaucoup de noblesse, mjsjs pon pas avec pette vieuepr et cp^te passion.
ARTICLE XVIII. 28 j
continuant à le mcL-onnaitre , ils se sont rendus témoins irréprochables : et en le tuant, et continuant à le renier, ils ont accompli les prophéties. Is.^ lv [.'>], lx [4, etc.], Ps. lxxi [n, 18, etc.]'.
... .iCni(jmalis-. Ezéch. xvii [2].
Son précurseur. Malach., m [l].
11 naitia enfant, fs. \\ [G].
11 naîtra de la ville de Bethléem. Mich., v [2]. Il paraîtra principalement en Jérusalem ' et naîtra de la famille de Juda et de David \
Il doit aveugler les sages et les savants, Fs., vi [10], viii [14, 15], xxix. [10, etc.] et annoncer l'Évangile aux pauvres et aux petits, Is., xxix [18, 19], ouvrir les yeux des aveugles, et rendre la santé aux infirmes, et mener à la lumière ceux qui languissent dans les ténèbres, fs., lxi [1]. *
Il doit enseigner la voie parfaite *, et être le précepteur des Gentils. Is., lv [4], xlii [1-7].
... Qu'il doit être la victime pour les péchés du monde. Is. XXXIX ', LUI [5], etc.
' « Ps. Lv\i [1 1 , 18, etc.]. » Ces passages expiiment plutôt la vocation des Gentils que l'exclusion des Juifs, mais aux yeux de Pascal, c'est la même chose.
^ 0 .îliiigmatis. » En titre, Pendant la Jurée du Messie. Ce titre parait signifier, peudaiil l'atlente duMessie^ c'est-à-dire, signes qui ont été donnés de lui pendant qu'il tardait , qu'il durait à venir. P. R. commence ainsi co passage : « Qui ne connaîtrait Josus-Christ à tant de circonstances particu- » Hères qui en ont été prédites? car il est dit : Qu'il aura un précur- » seur, « etc. — JEnigmatis. « En énigmes. » La forme œniginatis n'est nulle part dans la Bible, mais on lit dans la première cpitrc aux Corinthiens, Xïii, 1 2: Videmus nunc per spéculum in œnigmate, tune aulemfacie ad faciem. Cf. Ezéchiel, ù l'endroit indiqué, et Habaruc, il, 6.
' « En Jérusalem. » Voir Malarh., m, I , et Agg., ii, 10.
* « De Juda et de David. » Voir les passages suivants, (le?»., xux, 10. Is., VII, 13, 1i.
' « Isaïe, LXI [1]. » Voir encore, ibù/., xxxv, 5, 6; xlii, 16.
* « La voie parfaite. » Voir plus haut.
' « Is.. xxxix ï Cette citation parait inexacte.
Il doit être la pierre fondamentale et précieuse. Is,, xxviii [16].
Il doit être la pierre d'achoppement et de scandale. Is., VIII [1-1]. Jérusalem doit heurter contre cette pierre.
Les édifiants doivent réprouver cette pierre. Ps. cxvii [22].
Dieu doit faire de cette pierre le chef du coin *.
Et cette pierre doit croître en une montagne, et doit remplir toute la terre. Dan. ii [35].
Qu'ainsi il doit être rejeté, Ps. cviii [8]% méconnu ', trahi, vendu, Zach. , xi [12]; craché", souffleté, moqué , affligé en une infinité de manières, abreuvé de fiel, Ps. lxviii [22], transpercé, Zach., xii [10], les pieds et les mains percés ^, tué % et ses liabits jetés au sort.
Qu'il ressusciterait, Ps. xv [10], le troisième jour, Osée, VI [3].
Qu'il monterait au ciel pour s'asseoir à la droite \
Ps. CIX [1].
' « Le chef du coin. » Même psaume, même verset. Pascal traduit mot à mot l'expression latine, caput anguU ^ la tète de l'angle, la pierre angulaire.
^ « Ps. cviii, 8. » On ne voit pas que ce verset contienne précisément l'équivalent du mot reieté. Cependant Pascal peut très-bien appliquer à Jésus-Christ les malédictions contre le juste qu'on lit dans ce psaume. Le verset 8 est celui-ci : Fiant dies ejus pauci , et episcopatum ejus accipiat alter.
^- « Méconnu. » Isnïe^ lui, 2,3. — Trahi. Ps. xl, 10.
'^ « Craché. » Pour dire qu'on crachera sur lui, comme a mis P. R. Voir, ainsi que pour le mot suivant, Isaïe, l, 6. — Moqué. Ps. xxxiv, 16.
^ « Les pieds et les mains percés. « Ps. xxi, 17.
•' « Tué. » Daniel, , ix , 26. — Jetés au sort. Ps. xxi , 19.
' « A la droite. » Voici les trois passages auxquels Pascal renvoie dans ces deux lignes. Ps. xv, 10 : « Tu ne laisseras pas mon âme dans les en- » fers, tu ne permettras pas que ton saint connaisse la corruption du tom- » beau. » Osée, vi, 1-3 : « Du sein de leurs tribulations, ils se lèveront » pour revenir à moi. Allons, diront-ils, retournons au Seigneur. C'est lui » qui nous frappe , c'est lui qui nous guérira. Au bout de deux jours , il » nous rendra la vie; nous nous relèverons le troisième jour. » Ps. cix, 1 : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur, Asseyez-vous à ma droite, et je vais ■» réduire vos ennemis à vous servir de marchepied »
ARTICLE XVlll. 287
Que les rois s'armeraient contre lui. Ps. ii [2].
Qu'étant a la droite du Perc , il sera victorieux de ses ennemis.
Que les rois de la terre et tous les peuples l'adoreraient. h., LX [il]. ♦
Que les .Tuifs subsisteront en nation. Jêicmie ^.
Qu'ils seront errants', sans rois, etc., Osée, m [l], sans prophètes, Atnos''; attendant le salut, et ne le trouvant point'. Is., Lix [9].
Vocation des Gentils par Jésus-Christ. Is., lu, 15 ; lv [5], LX [4, etc.], Ps. Lxxxi [11, 18, etc.] '.
...Sauveur, père', sacrificateur, hostie, nourriture, roi, sage, législateur, aflligé, pauvre, devant produire un peuple, qu'il devait conduire, et nourrir, et introduire dans la terre...
11 devait lui seul* produire' un grand peuple*", élu,
' « L'adoreraient. Is. , lx [14]. » Cette indication, conservée dans P. R, a été supprimée depuis, sans doute parce que dans ce verset il est parlé de Jérusalem , et non du Messie. On y a substitué, Ps. lxxi, 1 1.
' « En nation. Jérémie. » xxxi, 36. Cf. art. xxi, à la fin.
' a Qu'ils seront errants. » Amos, ix , 9.
* n Sans prophètes, Amos. » viii, 12 : Circuibunt quœrentes terbum Domini, et non invenicnt. * Ils chercheront la parole du Seigneur, et ne a la trouvèrent point. »
* « Et ne lo trouvant point. » Cf. Jérémie, viil, <5.
* a Ps. Lxxxi ;i 1 , 18,etc.].» Les trois dernières citations se trouvent déjà dans le fragment qui précède : Les Juifs en le tuant, etc.
' " Sauveur, père. » En titre, Figures. Ce litre doit signifier que tous ces attributs de Jésus-Christ existent en figures dans l'Ancien Testament. Ainsi il est figuré comme Sauveur par Noé, ou Joseph, ou Muise, comme père par Abraham, etc., comme atlligé , pauvre, par Job, etc.
* « Il devait lui seul. » En titre, Jésus-Christ. Offices, c'est-à-dire, Jésus-Christ, ses offices, ses fonctions, dans lo sens du latin officia. Co morceau est comme l'analyse du texte cpii précède
" « Produire, n Spirituellement, par la grâce.
'" n Un grand peuple. » Les Fidèles, et non les Juifs.
288 PASCAL. — PEiNSÉES.
saint et choisi * ; le conduire, le nourrir, l'introduire dans le lieu de repos et de sainteté ; le rendre saint à Dieu ; en faire le temple de Dieu ^, le réconcilier à Dieu , le sauver de la colère de Dieu, le délivrer de la servitude du péché % qui règne visiblement dans l'homme ; donner des lois à ce peuple, graver ces lois dans leur cœur, s'offrir à Dieu pour eux, se sacrifier pour eux , être une hostie sans tache , et luimême sacrificateur : devant s'offrir lui-même, son corps et son sang, et néanmoins offrir pain et vin '* à Dieu ^..
... Qu'il devait venir un libérateur, qui écraserait la tète au démon , qui devait délivrer son peuple de ses péchés , ex omnibus iniquitatibus * ; qu'il devait y avoir un Psouveau Testament, qui serait éternel ; qu'il devait y avoir une autre prêtrise, selon l'ordre de Melchisédech ' ; que celle-là serait éternelle; que le Christ devait être glorieux, puissant, fort, et néanmoins si misérable qu'il ne serait pas reconnu ; qu'on ne le prendrait pas pour ce qu'il est; qu'on le rebuterait', qu'on le tuerait ; que son peuple, qui l'aurait renié, ne serait plus son peuple ; que les idolâtres le recevraient, et auraient recours à lui ; qu'il quitterait Sion pour régner au centre de l'idolâtrie ; que néanmoins les Juifs subsisteraient toujours : qu'il devait être de Juda, et quand il n'y aurait plus de roi^
*,« Élu, saint et choisi. » Les Juifs n'étaient tout cela qu'en figure.
^ « Le temple de Dieu. » Temple spirituel, qui remplace le temple de Jérusalem, fait de main d'homme.
^ « De la servitude du péché. » Et non de celle des Babyloniens. Il est inutile de suivre point par point ce parallèle.
^ « Pain et vin. » Comme fait Melchisédech, Gen., xiv, 18.
* « A Dieu. » Ici on lit dans le manuscrit : « Prophéties. Transfixeruni. » Zach., XII , 10. »
•^ « Ex omnibus iniquitatibus. » Ps. cxxix, 8.
' « Selon l'ordre de Melchisédech. » C'est l'expression du Ps. cix, 4.
" « Qu'on le rebuterait. » P. R., rejetterait. Rebuterait a paru trop familier.
^ « Plus de roi. » On a déjà vu toutes cos prophéties dans plusieurs endroits , avec l'indication des textes.
AUTICLI-: Wlll. 289
(Ju'on coiisidore' que, depuis le commencement du monde, l'attente ou l'adoration du Messie subsiste sans interruption ; qu'il s'est trouvé des hommes qui ont dit'' que Dieu leur avait révélé qu'il devait naître un Rédempteur qui sauverait son peuple; qu'Abraham est venu ensuite dire qu'il avait eu révélation qu'il naîtrait de lui par un fils qu'il aurait; que Jacob a déclaré que, de ses douze enfants, il naîtrait de .luda; que Moïse et les prophètes sont venus ensuite déclarer le temps et la manière de sa venue; qu'ils ont dit que la loi qu'ils avaient n'était qu'eu attendant celle du Messie; que jusque-là elle serait perpétuelle % mais que l'autre durerait éternellement; qu'ainsi leur loi, ou celle du Messie, dont elle était la promesse, serait toujours sur la terre; qu'en effet elle a toujours duré; qu'enfin Jésus-Chiust est venu dans toutes les circonstances prédites. Cela est admirable '.
Si cela est si clairement prédit aux Juifs , comment ne l'ont-ils pas cru? ou comment n'ont-ils pas été exterminés% de résister à une chose si claire?
Je réponds : premièrement, cela a été prédit, et qu'ils ne croiraient point une chose si claire, et qu'ils ne seraient point exterminés. Et rien n'est plus glorieux' au Messie;
' « Qu'on considère. » En litre, Perpêtuilé. « Des hommes qui ont dit. « 11 faut cherclicr ces hommes dans les temps qui précèdent Abraham, car Pascal ajoute qu'Abraham est venu ensuite. Voir xi, 5.
^ « Elle serait perpétuelle. » P. R. , elle subsisterait. 11 eût fallu nicllre , elle subsisterait sans interruption, car c'est là le sens propre du mot perpétuel, d'après riHymologic.
* « Cela est admirable. » Ce morceau , dont toutes les idées se retrouvent ailleurs, est négligemment écrit et fatigant ù lire.
^ « Exterminés. » Pascal avait mis d'abord punis, mais il a pensé que les Juifs avaient été punis en effet. Sur la pensée, cf. xix, 5.
•■ « El rien u est plus glorieu.x. » Comme s'il y jvait, cl secotidcmcnt.
car il ne suffisait pas qu'il y eût des propiiètes ; il fallait^ que leurs prophéties fussent conservées sans soupçon. Or, etc.
Les prophètes mêlés de choses particulières^, et de celles du Messie , afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves % et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruité
No7i habemus regem^ nisi Cœsarem. Donc Jésus-Christ était le Messie, puisqu'ils n'avaient plus de roi qu'un étranger, et qu'ils n'en voulaient point d'autre ^
Les 70 semaines' de Daniel sont équivoques pour le terme du commencement , à cause des termes de la prophétie ; et pour le terme de la fin, à cause des diversités des chronologistes. Mais toute cette différence ne va qu'à 200 ans^
' « Il fallait. » Cf. XV, 6, 7, etxix, 5.
^ « De choses particulières. « C'est-à-dire de prophéties portant sur des choses particulières.
3 « Ne fussent pas sans preuves. » La preuve était l'accomplissement de ces prophéties particulières.
^ a Sans fruit. » Pour Pascal, tout ce qui ne conduit pas à Jésus-Christ et à la grâce est sans fruit. Mais ces prophéties particulières ne sont plus sans fruit du moment quelles donnent crédit à celles qui annoncent le Messie.
^ « Non habemus regem. » C'est la réponse des Juifs à Pilate, Jean, XIX, 15 : « Nous n'avons point de roi, si ce n'est César. »
^ « Point d'autre. » Car il avait été prédit que le Messie viendrait quand il n'y aurait plus de roi dans Juda. Cf. le commencement du paragraphe 2.
' « Les 70 semaines.» En titre, Prophéties. — On a lu page 277, traduite par Pascal, la prophétie des 70 semaines, qui est regardée le plus généralement comme marquant la date de l'avènement du Messie. Elle a été l'objet d'une multitude de commentaires. Nous n'en dirons ici que ce qui nous paraîtra servir à expliquer les paroles de Pascal. Ces semaines, suivant les habitudes de la langue hébraïque, sont des semaines ou septaines d'années. Les 70 semaines font donc 490 ans.
* « Ne va qu'à 200 ans. » Il est difficile de se rendre bien compte du
Les prophéties doivent être* inintelligibles aux impies^, Dan. y XII [lo]; Osée, ttU., 10; mais intelligibles a ceux qui sont bien instruits.
calcul de Pascal. Entre certains interprètes juifs qui veulent que le temps marqué par la prophétie soit celui do Judas Macchabée et de la persécution d'Antiochiis Epiphanc, et d'autres qui pensent que ce temps est celui de la destruction du Temple par Titus, le désaccord va jusqu'à 230 ans, et non 200 en nombre rond. Nous ne parlons pas de ceux qui ont reculé l'accomplissement de la prophétie jusqu'à la destruction définitive de Jérusalem sous Adrien. Mais prenons une à une toutes les parties de la phrase de Pascal.
Il y a, dit-il , équivoque pour le commencement, à cause des termes de îa prophétie. Voici ces termes, suivant la Vulgate : Ab exitu sermonis vt iterum œdificetur Jérusalem, Pascal traduit : « Depuis que la parole sortira » pour rétablir et réédifier Jérusalem. » Les uns entendent par cette parole l'édit donné par Cyrus en faveur des Juifs et de la restauration du Temple, dans la première année de son règne {Esdras, i); d'autres, l'un ou l'autre do ceu.x qu'Artaxerce accorda, le premier à Esdras, dans la septième'année de son règne (ibii. , vu), le second à Néhémie, dans la vingtième {Néliém., II). 11 en est enfin qui traduisent le texte de la manière suivante : « Depuis qu'est sortie la parole qui annonce le rétablissement » de Jérusalem. » Et ils croient que cette parole est la prophétie de Jérémie sur laquelle Daniel est représente méditant au commencement du chapitre, et à propos de laquelle il reçoit la révélation des 70 semaines. Ils prennent donc pour le terme du covimencement la date de cette prophétie de Jérémie, date marquée par la Bible (Je'rem.,xxv) à la quatrième année du roi Joachim. Il y a entre cette date et celle du second édit d'Artaierce , d'après la chronologie aujourd'hui reçue , une différence de plus de <50 ans. Je dis, d'après la chronologie aujourd'hui reçue, car ici viennent, selon Pascal, ces diversités des chronologistes , à cause desquelles, après qu'on aura placé ici ou là le point de départ, il y aura encore équivoque pour le terme de la (in. Nous ne nous arrêterons pas a les détailler ici Mais comment Pascal a-t-il pu dire : « Toute cette différence ne va » qu'à 200 ans. » ? Est-ce qu'une différence de 200 ans, sur un compte de 490 ans, n'est pas énorme ? C'est que Pascal fait ici un argument ad hominem , qui n'a pas besoin d'être bon en soi, mais seulement pour ceux à qui on l'adresse. 11 répond aux Juifs, (jui nient que le Messie soit venu; et il leur oppose la prophétie de Daniel, car cette prophétie se rapporte au Messie, suivant la tradition juive elle-même. Et comme ils se retranchent dans l'obscurité du texte, il consent qu'ils l'interprètent comme ils voudront, qu'ils placent où bon leur semblera le point de départ, et qu'ils
' « Les prophéties doivent être, u Voir, au paragr. 2, le fragment qui commence par jKni(jmatis.
» « Inintelliiîibles aux impies. i> Voir l'article xx, et xxv, 42. — Ojce. Passage cité et traduit au paragr. xv, 7.
...Les prophéties qui le représentent^ pauvre, le représentent maître^ des nations. Is., lu, 14, etc. lui. Zach.,