‹ Pensées. Publiées dans leur texte authentique avec un commentaire suiviChapitre 34 sur 55 · FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDE · texte numérisé non relu

FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDE

Le respect que l'on porte à l'antiquité est aujourd'hui à tel point, dans les matières où il doit avoir moins de force, que l'on se fait des oracles de toutes ses pensées, et des mystères ^ même de ses obscurités ; que l'on ne peut plus avancer de nouveautés sans péril , et que le texte d'un auteur suffit pour détruire les plus fortes raisons...

Ce n'est pas que mon intention soit de corriger un vice par un autre, et de ne faire nulle estime des anciens , parce que l'on en fait trop. .Te ne prétends pas bannir leur autorité pour relever le raisonnement tout seul, quoique l'on veuille établir leur autorité seule au préjudice du raisonnement

Pour faire cette importante distinction * avec attention , il faut considérer que les unes dépendent seulement de la mémoire, et sont purement histoiiques, n'ayant pour objet que de savoir ce que les auteurs ont écrit ' ; les auties dépendent seulement du raisonnement, et sont entièrement dogmatiques, ayant pour objet de chercher et découvrir les vérités cachées. Celles de la première sorte sont bornées ,

' « Fragment... » Ce morceau forme le premier article de l'édition de Bossut, qiii l'a public le premier et l'a intitulé : De l'autorité en matière de philosophie.

' n Et des mystères. » Ce mot est ici dans toute sa force; il ne signifie pas seulement des oljscurilcs, mais des obscurités sacrées et vénérables.

^ « Distinction. » La distinction entre les deux sortes de connaissances que l'homme peut poursuivre.

* a Ont écrit. « En réalité, je ne sais s'il y a beaucoup de sciences qui ne dépendent que de la mémoire, et qui n'aient pour objet que de savoir re que dut auteurs ont écrit. Il faut faire ici nos réserves.

d'autant que les livres dans lesquels elles sont contenues ^ . .

C'est suivant cette distinction qu'il faut régler différemment l'étendue de ce respect ^ Le respect que l'on doit avoir pour

Dans les matières où l'on recherche seulement de savoir ce que les auteurs ont écrit, comme dans l'histoire', dans la géographie, dans la jurisprudence, dans les langues,... et surtout dans la théologie; et enfin dans toutes celles qui ont pour principe, ou le fait simple, ou l'institution, divine ou humaine , il faut nécessairement recourir à leurs livres , puisque tout ce que l'on en peut savoir y est contenu : d'où il est évident que l'on en peut avoir la connais-

' « Sont contenues. » Il faut suppléer pour le sens, sont bornées aussi. Cela est bientôt dit, mais, dans ces bornes même, quelle n'est pas l'effrayante étendue des sciences historiques 1 quelle entreprise que de savoir tout ce qui est dans les livres, sans parler des autres monuments 1 Le pendant de cette phrase est que les connaissances dogmatiques sont au contraire indéfinies; c'est ce qui va être expliqué plus loin.

^ « De ce respect. » Du respect pour les auteurs. Le respect pour les auteurs en matière purement historique (dans le sens où il entend ce mot) sera une soumission complète; ailleurs ce ne sera qu'un simple et libre respect.

' « Dans l'histoire. » Pascal fait abstraction ici de la part de raisonnement et de critique qui doit entrer dans toutes les études dont il parle. Car il ne s'agit pas seulement en histoire de savoir ce qu'un auteur a dit, mais de savoir s'il a dit vrai, d'apprécier son témoignage en le contrôlant, non-seulement par d'autres témoignages, mais souvent même par la connaissance de la nature, soit physique, soit morale. Il s'agit encore de comprendre les faits, d'en saisir les rapports, les lois, l'esprit. 11 est sûr pourtant qu'il faut toujours partir des témoignages transmis. Quand Pascal ajoute, surtout en théologie, ce surtout marque qu'il a bien senti que, pour les autres sciences, ce qu'il a dit n'est vrai qu'en gros et non à la rigueur ; cela lui suffit. Mais, même en théologie, n'y a-t-il pas une place pour le raisonnement, pour la critique des textes, pour l'appréciation des autorités?— Ces remarques ont pour but d'éclaircir la pensée de Pascal plutôt que de la critiquer, car, au fond, elle demeure très-juste. S'il est vrai que les sciences qu'il appelle historiques ne sont pas purement historiques, et que le dogmatique se mêle partout, il est vrai aussi que, en tant qu'historiques, elles sont toutes dans les monuments ou les textes , et ne peuvent jamais les dépasser. C'est la doctrine qui s'y ajoute qui est seule susceptible de progrès.

FRAGMENT DTN TR VITE DU VIDF. 513 sance entière*, et qu'il n'est pas possible d'y rien ajouter. S'il s'agit de savoir qui fut premier roi des Français ; en quel lieu les géographes placent le premier méridien ; quels mots sont usités dans une langue morte, et toutes les choses de cette nature; quels autres moyens que les livres pourraient nous y conduire? Kt qui pourra rien ajouter de nouveau a ce qu'ils nous en apprennent, puisqu'on ne veut savoir que ce qu'ils contiennent? C'est l'autorité seule qui nous en peut éclaircir. Mais où cette autorité a la principale force, c'est dans la théologie , parce (ju'elle y est inséparable de la vérité, et que nous ne la connaissons que par elle : de sorte que pour donner la certitude entière des matières les plus incompréhensibles à la raison , il suffit de les faire voir dans les livres sacrés; (comme pour montrer l'incertitude des choses les plus vraisemblables , il faut seulement faire voir qu'elles n'y sont pas comprises) parce que ses principes sont au-dessus de la nature et de la raison, et que, l'esprit de l'homme étant trop faible pour y arriver par ses propres efforts, il ne peut parvenir à ces hautes intelligences^ s'il n'y est porté par une force toute-puissante et surnaturelle. Il n'en est pas de même des sujets qui tombent sous le sens ou sous le raisonnement : l'autorité y est inutile; la raison seule a lieu d'en connaître. Elles ont leurs droits séparés : l'une avait tantôt tout l'avantage; ici l'autre règne à son tour. Mais comme les sujets de cette sorte sont proportionnés à la portée de l'esprit, il trouve une liberté tout entière de s'y étendre : sa fécondité inépuisable produit continuellement, et ses inventions peuvent être tout ensemble sans fin et sans interruption '

' « La connaissance entière. » En supposant qu'on puisse avoir tout lu et tout compris.

' a Intelligences. » C'est-à-dire à ces hautes conceptions; on n'emploie plus ce mot en ce sens.

3 » Sf)ns fin et sans interruption. •> Quelle magnifique expression du

514 OPUSCULES DE PASCAip.

C'est ainsi que la géométrie, l'arithmétique, la musique, la physique, la médecine, l'architecture, et toutes les sciences qui sont soumises à l'expérience et au raisonnement, doivent être augmentées pour devenir parfaites*. Les anciens les ont trouvées seulement ébauchées par ceux qui les ont précédés; et nous les laisserons à ceux qui viendront après nous en un état plus accompli que nous ne les avons reçues. Comme leur perfection dépend du temps et de la peine, il est évident qu'encore que notre peine et notre temps nous eussent moins acquis que leurs travaux, séparés des nôtres ^, tous deux néanmoins joints ensemble doivent avoir plus d'effet que chacun en particulier.

L'éclaircissement de cette différence doit nous faire plaindre l'aveuglement de ceux qui apportent la seule autorité pour preuve dans les matières physiques, au lieu du raisonnement ou des expériences ; et nous donner de l'horreur pour la malice des autres , qui emploient le raisonnement seul dans la théologie au lieu de l'autorité de l'Écriture et des Pères '. Il faut relever le courage de ces gens timides qui n'osent rien inventer en physique , et confondre l'insolence de ces téméraires qui produisent des nouveautés en théologie. Cependant le malheur du siècle est tel, qu'on voit beaucoup d'opinions nouvelles en théologie , inconnues à toute l'antiquité , soutenues avec obstination et reçues avec applaudissement ; au lieu que celles qu'on produit dans la physique, quoiqu'en petit nombre, semblent devoir être con-

travail et du progrès continu de la raison humaine! Quelle différence de re langage à celui du paragraphe 1 <" des Pensées I

' « Parfaites. » C'est-à-dire plus parfaites; ce mot n'a ici qu'un sens relatif, car on n'atteint jamais la limite.

^ « Des nôtres. » Grande concession, où se marque un respect profond pour Je génie des Grecs.

' « Et des Pères. » Ceci est un trait contre le probabilisme des Jésuites. Voir, dan? les Pensées, xxiv, 41,

FRAGMENT D'UN TRAITÉ DU VIDE. 515 vaincues de fausseté dès qu'elles clioquout tant soit peu les opinions reeues* : comme si le respect qu'on a pour les anciens pliilosophes était de devoir, et que celui que l'on porte aux plus anciens des Pères était seulement de bienséance 1 Je laisse aux persoimes judicieuses à remarquer l'importance de cet abus (jui pervertit l'ordre des sciences avec tant d'injustice; et je crois qu'il y en aura peu qui ne souhaitent que celte ^ s'applique à d'autres matières, puisque

les inventions nouvelles sont infailliblement des erreurs dans les matières que l'on profane impunément'; et qu'elles sont absolument nécessaires pour la perfection de tant d'autres sujets incomparablement plus bas, que toutefois on n'oserait toucher.

Partageons avec plus de justice notre crédulité et notre défiance, et bornons ce respect que nous avons pour les anciens. Comme la raison le fait naitre, elle doit aussi le mesurer'; et considérons que s'ils fussent demeurés dans cette retenue de n'oser rien ajouter aux connaissances qu'ils avaient reçues , ou que ceux de leur temps eussent fait la même difficulté de recevoir les nouveautés qu'ils leur offraient , ils se seraient privés eux-mêmes et leur postérité du fruit de leurs in\entions. Comme ils ne se sont servis de celles qui leur avaient été laissées que comme de moyens pour en avoir de nouvelles, et que cette heureuse hardiesse

' « Les opinions reçues. » Il ne faut pas croire que l'uscal entondo parler des préjugés Ihéologiques qui opposaient aux inventions des physiciens, d'un Copernic ou d'un Galilée, par exemple, l'autorité de l'Ecriture. On a vu que Pascal n'est pas du tout favoroMe à la doctrine du mouvement de la terre. 11 ne parle ici que de l'autorité des anciens j>hilosophe.i , c'est-à-dire d'Aristole.

* o Que cette. » Cette liberté, cette fécondité d'invention ; on voit bien le sens.

^ 0 Impunément. » C'est-à-dire dans les matières que traitent les casuistes.

* « Le mesurer, u Combien cet argument est ingénieux, et combien il est irrésistible! Que peut-on répondre à cela?

leur avait ouvert le chemin aux grandes choses, nous devons prendre celles qu'ils nous ont acquises de la même sorte , et à leur exemple en faire les moyens et non pas la fin de notre étude , et ainsi tâcher de les surpasser en les imitant. Car qu'y a-t-il de plus injuste que de traiter nos anciens avec plus de retenue qu'ils n'ont fait ceux qui les ont précédés, et d'avoir pour eux ce respect inviolable qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil ^ pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage?

Les secrets de la nature sont cachés ; quoiqu'elle agisse toujours, on ne découvre pas toujours ses effets : le temps les révèle d'âge en âge, et quoique toujours égale en ellemême, elle n'est pas toujours également connue. Les expériences qui nous en donnent l'intelligence multiplient continuellement; et, comme elles sont les seuls principes de la physique , les conséquences multiplient à proportion. C'est de cette façon que l'on peut aujourd'hui prendre d'autres sentiments et de nouvelles opinions sans mépriser.... % sans ingratitude, puisque les premières connaissances qu'ils nous ont données ont servi de degrés aux nôtres , et que dans ces avantages nous leur sommes redevables de l'ascendant que nous avons sur eux; parce que s'étant élevés jusqu'à un certain degré où ils nous ont portés, le moindre effort nous fait monter plus haut , et avec moins de peine et moins de gloire nous nous trouvons au-dessus d'eux. C'est de là que nous pouvons découvrir des choses qu'il leur était impossible d'apercevoir. Notre vue a plus d'étendue , et quoiqu'ils connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils

' « Un pareil. » Même remarque à faire qu'à la note précédente.

* « Sans mépriser. » Sans mépriser les opinions des anciens, leurs travaux, leur génie.

Page 1