IRAGMENT DIX TRAIT! DU VIDE
pouvaient remarquer de la nature , ils n'en connaissaient pas tant nraiimoins, et nous voyons plus qu'eux.
(A'pondant il est étrange de quelle sorte on révère leurs sentiments. On fait un crime de les contredire et un attentat d'y ajouter, comme s'ils n'avaient plus laissé de vérités à connaître. N'est-ce pas la traiter indignement la raison de l'homme , et la mettre en parallèle avec l'instinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que l'instinct demeure toujours dans un état égal? Les ruches des abeilles étaient aussi bien mesurées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune d'elles forme cet hexagone aussi exactement la première fois que la dernière. Il en est de même de tout ce que les animaux produisent par ce mouvement occulte*. La nature les instruit à mesure que la nécessité les presse ; mais cette science fragile se perd avec les besoins qu'ils en ont : comme ils la reçoivent sans étude, ils n'ont pas le bonheur de la conserver; et toutes les fois qu'elle leur est donnée, elle leur est nouvelle, puisque, la nature n'ayant pour objet que de maintenir les animaux dans un ordre de perfection bornée, elle leur inspire cette science nécessaire toujours égale, de peur qu'ils ne tombent dans le dépérissement, et ne permet pas qu'ils y ajoutent, de peur qu'ils ne passent les limites qu'elle leur a prescrites. 11 n'en est pas de même de l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité. Il est dans l'ignorance au premier âge de sa vie; mais il s'instruit sans cesse dans son progrès : car il tire avantage non-seulement de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs; parce qu'il garde toujours dans sa mémoire les connaissances qu'il s'est une fois acquises, et que celles des anciens lui sont
' « Occullo. » (I Ils le font toujours, et jamais autrement, » dit ailleurs PasDil (XX V, 1 1, noie).
toujours présentes dans les livres qu'ils en ont laissés. Et comme il conserve ces connaissances , il peut aussi les augmenter facilement ; de sorte que les hommes sont aujourd'hui en quelque sorte dans le même état où se trouveraient ces anciens philosophes, s'ils pouvaient avoir vieilli jusques à présent, en ajoutant aux connaissances qu'ils avaient celles que leurs études auraient pu leur acquérir à la faveur de tant de siècles. De là vient que, par une prérogative particulière, non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font un continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes , pendant le cours de tant de siècles , doit être considérée comme un même homme * qui subsiste toujours et qui apprend continuelle-
* « Comme un même homme. » « Cette belle comparaison a été repro- » duite par Fontenelle dans sa Digression sur les anciens et les modernes.» Noie de M. Faugère. — Fontenelle dit : « Un bon esprit cultivé est, pour » ainsi dire , composé de tous les esprits des siècles précédents ; ce n'est » qu'un même esprit, qui s'est cultivé pendant tout ce temps-là. Ainsi, » cet homme, qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à pré- » sent, a eu son enfance, etc. » Lorsque Fontenelle publia sa Digression sur les anciens et les modernes, à la suite de ses Eglogues et de son DiscoHrs sur l'Eglogue (1088), le morceau de Pascal n'avait pas paru. Fontenelle avait-il eu l'occasion de le lire en manuscrit? Mais soit que l'on compare tel ou tel passage, ou l'ensemble des deux écrits , quelle distance entre Pascal et Fontenelle! Tout le bel esprit de l'académicien est froid, petit, sophistique môme dans le vrai, et le présentant sous un jour faux. Ici, tout est lumière, chaleur, élévation, c'est la vérité dans sa splendeur. Cette plainte sur la raison indignement traitée et rabaissée jusqu'à l'instinct, cette vue large de l'action continuelle de la nature dans les espèces animales, ce mot sur l'homme, qui n'est produit que pour l'infinité , cet homme universel , qui subsiste toujours et qui apprend continuellement, voilà des traits do Pascal. La grandeur des choses fait la grandeur de la phrase. Et la fin des deux écrivains ne diffère pas moins que leur style : l'un est un penseur qui veut faire reconnaître les droits de la raison humaine; l'autre est un poète (puisque cela s'appelle ainsi) qui prétend prouver que la poésie de Théocrite et de Virgile n'est rien au prix de celle de ses Eglogues.